‹ De la philosophie de St Thomas d'AquinChapitre 22 sur 60 · DE LA VOLONTÉ · texte numérisé non relu

DE LA VOLONTÉ

D APRES S. THOMAS

La volonté, c'est la personnalité (*) ; elle est dans l'homme lui-même (^), dans sa substance intellectuelle ou dans la partie intellectuelle de l'âme (^), et a pour antécédent nécessaire l'intelligence C"). Ainsi, pour vouloir, il faut connaître ; pour connaître, il faut agir intellectuellement ; c'est-à-dire qu'avant de se déterminer à l'action, il faut un motif qui donne l'impulsion (^). Ce sont là les deux moments fondamentaux de la volonté et de son développement ; ce sont là ses deux formes essentielles (^).

(') « Necesse est quod homo sit liberi arbitrii, ex hoc ipso quia rationalis est. » S. p. 1, q. 83, a, 1. 3, 4. 1^ a^". q. 83, a. 1.

(^) « Voluntas est in ipso homine. » S. Cont. Gent., 1. 2, c. 60.

C) « Voluntas enim in parte intellectivâ animœ est. S. Cont. Gent., 1. 5, c. 85. 1^ 2ae. q. 82, a. 1.

(^) «Igitur voluntas in intellectivâ parte est. » S. Cont. Gent., 1. 2, c. 60. « Voluntas et intellectus unum et idem sunt. » Spinoza.

(^) « Quum enim bonum intellectum sit proprium objectum voluntatis, oportet quod bonura intellectum, in quantum hujus modi, sit volitum. Intellectum autem dicitur ad intelligentem. » S. Cont Gent.,1. 1, c. 72-

(^) « Omnium enim quse intelligimus possumus habere voluntatem saltem cogaoscendi. » S. Cont. Gent. 1. 2, c. 60.

La philosophie moderne ne tient pas un autre langage. Que dit-elle, en effet, sinon que l'intelligence éclaire la volonté en lui montrant le bien? Celui qui se nourrit incessamment de démonstrations solides est capable de vouloir et de persévérer dans sa volonté ; il ne tourne pas à tout événement et à toute passion : il demeure assis dans ses principes. Nulle émotion, nul accident, nul changement n'altère la stabilité de sa conviction ou la lucidité de sa connaissance. îl garde le système entier de ses idées claires, et la vigueur logique de son cerveau fait la vigueur virile de son cœur.

Toute volition est donc occasionnée par une perception quelconque ; elle vient du jugement et du conseil qui la prépare, et met en jeu tout ou partie des facultés de rintelligence (*). Elle présente les trois faits suivants : r la conception d'un acte à produire ; 2° le désir de le produire; 3° la résolution ou détermination, qui n'est autre chose que Facte lui-même, c'est-à-dire l'exercice de la volonté, soit que cet exercice se produise au-dehors par des effets sensibles, soit qu'il ne passe point les limites du monde intérieur (^). Ainsi concevoir, vouloir et produire sont l'objet de l'intelligence.

La volonté à son tour pèse sur l'intelligence pour l'appliquer au vrai ; c'est-à-dire que l'action de l'intelligence et de la volonté est réciproque Q), Elles se

(') « Voluntas propriè in intcUccta est. » S. Cont. Gcnt., \. \, c. 72.

('^) Quum ad operationcm tria concurrunt, cognitio, appctitiis et ipsa operatio. » Q. quodl., q. de voluntatc.

(^) « Voluntas autem movet intcllectum. » S. Cont. Gcnt.^ 1. 3, c, 26. « Intellcctus movet voluntatem. » l'» p. 2»^ p. q. 9, a. 1 et 2.

connaissent donc l'nnc et Tautrc, parce que toutes les deux ont leurs racines dans les mêmes substances d'âme ; ou plutôt, c'est l'âme, leur sujet et leur commune substance, qui les connaît l'un et l'autre en se connaissant elle-même (*).

Le but de la volonté est le bien comme le but de l'intelligence est le vrai {^). La volonté est un appétit rationnel ; or, un appétit rationnel se possède, délibère, et quand la lumière est venue, choisit le bien (^), ou ce qui paraît l'être (''). La détermination est donc en raison de la délibération. S'il en était autrement, l'homme ne serait pas maître de ses mouvements, ce qui renverserait la philosophie morale, la science politique et tous les principes sociaux (^).

Nous sommes composés des mêmes éléments que les héros et les martyrs. Le même air nous pénètre,

(') « In anima sicut in principio et in subjecto, quia eorum operationes sunt animas absque organo corporali^ et hujus modi sunt potentiae intellectivse partis.» Opusc. 11, c. 89.

« Gum utrumque radicetur in unà substantià animse. » S. Tiiéol.p. 1, q. 87, a. 4. «Anima intelligit se, sicut et alia. » Opusc. 29. «Anima percipiendo actum suum se ipsam intelligit. » 1. p. q. 27, a. 1.

(-) « Objectum est bonum. » Q. quodi. q. d. Voluntatc. « Mediante voluntate cujus objectum est bonum. » S. Goiit. Gent., 1. 1, c. 72. » Eonum autem intellectus est objectum voluntatis. » S. Gont. Gent., l. 2, c. 74.

(^) « Voluntas est appetitus quidam rationalis : omnis autem appetitus non est nisi boni. » S. p. 1» 2^^ p. q. 8, a. 1.

(*} « Quod finis est bonum, vel apparens bonum. » Ib.

(^) « Aliter enim non esset dominus suarum actionum. Hoc est destructivum totius philosophiae et politicee considerationis. » S. Gont. Gent, L 2, c. 60

le même soleil nous réchauffe , la même rosée nous fertilise, la même foi nous anime. La volonté des âmes fortes opère des prodiges ; elle atteint le plus haut degré d'élévation possible. C'est surtout dans ses rapports avec l'intelligence qu'il importe d'envisager la volonté : elle constitue l'homme moral. Le fait est avéré : l'expérience le confirme (*).

Il en résulte que les hommes à passions fortes, retrouvent la même énergie pour les combattre, lorsque leur âme éclairée sur son véritable bien-être, en aura pris la détermination ; du moins elle en a le pouvoir, et si elle ne le fait pas, c'est à la volonté et non aux moyens qu'il faudra en adresser le reproche. Dans ce dernier cas, la faculté spirituelle, en refusant de recourir au plus beau privilège de sa nature, qui est de raisonner son bonheur, descendra vers les êtres grossiers, où des penchants violents donnent à l'habitude une impulsion difficile à vaincre.

Les volitions instinctives précèdent les volitions libres, et sont supposées par elles. Le caractère de ces volitions sont : 1° de n'être jamais perçues que d'une manière obscure ; d'être frappées de nécessité (2). La volonté n'est pas impassible en présence d'une scène émouvante. Elle est fatale quand l'homme est conduit à vouloir par une force étrangère (^) ; mais il n'accepte

(•) Actus moralis dicitur, quia voluntarius. » S. Cont. Gent., 1. 3, c, X.

(^) « Si igitur voluntas moveatur ab aliquo cxtcriori principio,, erit violentus motus. » S. Cont. Gent., 1. 3, c. 88. «Quum ad aliquid inclinatur quasi necessarium, quâdam necessitate voluntas movetur. » S. Cont. Gent., 1. 1, c 82.

{^) « Serviliter agit, in quantum à quodam extraneo inclinatur. n S Cont. Gent., 1. 4, c. 22.

pcas moins ce que la passion lui impose ; il donne un consentement qui ne lui est pas demandé (*).

Les volitions habituelles ont les mêmes qualités que les instinctives. Ce sont des faits sans réflexion, par conséquent mécaniques ('^). Mais partout l'homme se sent une volonté ; et si dans l'ancienne cité orientale, dans la résignation indienne , dans l'immobilité chinoise, dans Vislam ou soumission musulmane , l'individu finit par se pétrifier, la personnalité humaine, inconnue au paganisme, plonge ses racines dans la liberté (^).

(') « Sed si consideretur actus voluntatis ut inclinatœ in apparens bonum, libéré agit qiium scquitur passionem aut habitum corruplum. » Ibid.

(^) « Utor omnibus potentiis et habitibus quiavolo. » Q. quodl, q. de electione humanâ, a. 1.

(^) « Quum bonum intellectum sit proprium objectum voluntatis, cujuslibet per intellectum concepti potest esse voluntas. » S. Cont., Gent, 1. 1, c. 81.

Voyez la théorie de la volonté dans l'essai sur les bases et les développements de la moralité, par M. A. Charma, p. 1 et suiv. M. Cousin, frag. philos, p. XXV et s. 173. 392. Laromiguicre j part, l, leç. 4. 7. Reid ; Fac. act. Es. 3. part. 1, ch. 2. Condillac; Orig. des con. hum. part. 1. sec. 2. ch 4. Cursus philos., auct. Marino de Boylesvo, p. 214.

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