DE LA GRACE
CONSIDÉRÉE PHILOSOPHIQUEMENT, d'après s. THOMAS.
La grâce est une attraction céleste qui illumine l'entendement, enflamme la volonté et communique à l'âme une vigueur surhumaine Q). Elle participe à la nature divine ; en sorte que ce qui existe en Dieu substantiellement et par nature, se trouve accidentellement dans l'homme. La grâce est donc une beauté de création divine. En s' attachant à une âme, elle lui communique par cela même la vie de Dieu. Or, la vie de Dieu, d'après S. Thomas, c'est son être ; donc la vie d'une âme sous l'impulsion de la grâce est la fécondité de la pensée et du cœur.
Le paganisme avait résolu la question de la liberté dans le sens du fatalisme, comme nous le voyons par les tragiques. La vie humaine était dominée par une puissance impitoyable, irrésistible, dont les oracles étaient l'organe, et contre laquelle ni l'innocence, ni le crime, ni la volonté, ni la faiblesse, ne pou-
(') «Hanc efficaciam Dci intrinsecus inspirantisAugustinus ostendit in libro de Praedestinatione. » Opusc. 17, C; 9.
vaient rien. 11 était écrit clans les arrêts de cette puissance qu'Egyste pousserait Clitemnestre à égorger son époux; il était écrit qu'Oreste vengerait son père par le meurtre de sa' mère et d'Egyste. Le christianisme combat cette doctrine funeste. L'homme n'est point forcément poussé au crime ni à la vertu ; il a la liberté de choisir entre des actes de diverse nature (*) ; il a, en outre, la lumière de la conscience morale, en d'autres termes, la lumière et la chaleur de la grâce.
S. Thomas l'enseigne en logicien et la réduit didactiquement aux formes de la science. Il fit de l'une des plus hautes questions qui aient occupé l'esprit humain, une large application de la philosophie à la religion. Nos actions marchent sous l'injonction de la volonté (2) ; elles sont exécutées ou non exécutées après délibération. Cette délibération et l'acte qui la suit nous appartiennent en propre, il faut cependant leur assigner une cause, c'est-à-dire une délibération précédente. Le fond de toute délibération tient à un principe chrétien, et partout où se trouve un tel principe se trouve aussi la grâce qui en est inséparable (^).
{') « Homo est Dominus suorum actuum. » S. 1» 2«e^ p. 79.
(2) « Volendi et non volendi. » Ib. V. Opusc. 11, c. 76. Quomodo taies substantise (intellectuales) sunt arbitrio liberae.
(^) « Propter deliberationem rationis quae potest flecti ad unam partem vel aliam. Sed quod deliberet vel non deliberet..., oportet quod hoc sit par deliberationem prsecedentem^ et quiim hoc non procédât in infiiiitum, oportet quod finaliter deveniatur ad hoc quod liberura arbitrium hominis moveatur ab aliquo exteriori principio, quod est suprà mentem humanam, scilicet à Deo. » S. P p. â^e p. q. io9, a. 2.
Le Christianisme est la grâce dans sa plus magnifique et sa plus complète expression (*) ; mais l'homme n'a jamais pu se passer de ses soins et de son appui (^). Elle avait fait son éducation morale sous l'image do messagers célestes, par Fépreuve et la surveillance, le secours et l'abandon, par tout ce qui trempe les âmes et nourrit la virilité des caractères (^). Elle échappait à tous ceux qui ont vécu avant l'arrivée du Sauveur , tout en les pénétrant profondément; et, présente en réalité, elle ne leur était pas en pensée ; mais elle ne leur était pas moins effectivement accordée. Boursier en trouve des indices dans Homère, et Arnauld , dans ses réflexions théologiques et philosophiques, établit que Dieu est le maître absolu des cœurs.
La grâce a toujours été nécessaire à la faiblesse de l'humanité : réduite à elle-même, la nature effraie par son impuissance. Il reste au fond de nous-mêmes d'admirables ressorts, dont la saine morale sait s'emparer pour relever l'homme, le transformer et lui faire trouver des trésors de mérite ; mais en dehors des facultés
{') « Dicit Joannes: sicut palmes uon potest ferre fructum à semet ipso nisi manserit in vite, sic née vos nisi in me manseritis. Per quod excluditiir error Pelagianorum, qui dixerunt quod per solum liberum arbitrium homo poterat Dei gloriam promereri. « S. Cont. Gent., 1. 3, c. 147.
(2) « Homo ordinatur in fiuem qui ejus facultatem naturalem excedit, necesse est ei aliquod auxilium divinitus adhiberi supernaturale , per quod tendat in finem. » Ibid.
(•') « Non potest homo per operationem suam pervenirc in ultimum fmem suum , qui transcendit facultatem naturalium potentiarum, nisi ejus operatio ex divinâ virtute efficaciam capiat ad finem praediclum. » S. Cont. Gent., 1. 3, c. 147.
naturelles qu'il a reçues de Dieu, il a besoin d'un secours céleste pour marcber dans la vie qui doit le mènera sa fin (*).
Que pourrait faire l'humanité par elle-même en son état de dénûment , sans le concours permanent de Dieu? Et. quand bien môme l'homme ne reste point passif dans son propre développement , la grâce ne le quitte pas néanmoins ; elle continue son opération bienfaisante {^).
En veut-on des preuves? On les trouvera dans la merveilleuse puissance de la science qui étend ses conquêtes, et dans les productions variées du génie de l'homme. Or, parmi ces œuvres, il n'en est aucune qui ne soit un don du ciel. On trouvera encore les preuves de la grâce dans les élus, dans ces hommes d'éhte qui sont doués d'une faculté supérieure et divine de comprendre ou d'aimer, de penser ou d'agir, d'exceller par la puissance des idées ou dos œuvres. La grâce a mis en eux l'excellence à côté de l'existence, la perfection à côté de l'être ; elle s'est adressée en même temps à l'esprit et au cœur, c'est-à-dire que la grâce suppose la nature, la complète et la couronne (^).
Mais pourquoi Dieu a-t-il versé des pluies fécondes
(') Voyez le ch. 155 du 3^ livre de S. Thomas contre les Gentils: L'homme a besoin d'un secours céleste pour persévérer dans le bien.
(2) « Non igitur propter hoc datur nobis auxilium divinum quia nos ad illud per bona opéra promovemur, sed potiùs nos ideô per bona opéra proficimus quia divino auxilio pr<fcvenimur. » S. Cont. Gent, , 1. 3, c. U9.
(^) « Specialiter DeusmoA'el aliquos adaliquiddeterminatè volendum.» S. 1 p. 2" p. q. a. 6.
sur des cœnrs desséchés, sur des esprits languissants? Pourquoi des faveurs particulières et des préférences pour quelques-uns , tandis que d'autres sont assiégés de tant de calamités? Je tiens, dit Leibnitz, que Dieu ne saurait agir comme au hasard par un décret absolument absolu, ou par une volonté indépendante de motifs raisonnables, et je suis persuadé qu'il est toujours mû, dans la dispensation de ses grâces, par des raisons oij entre la nature des objets ; autrement il n'agirait pas suivant la sagesse (*).
La raison qui détermine Dieu à combler quelques-uns de secours plus abondants, c'est pour les faire arriver au but qu'il a en vue ; c'est-à-dire au futur accomplissement de leurs destinées (^). Cependant Dieu qui a pitié de nous comme de ses enfants et de ses ouvrages, ne s'intéresse pas seulement à nous comme l'on voit ceux qui sont dans le port s'intéresser à ceux qu'ils aperçoivent agités sur la mer d'une furieuse tempête ; il est prêt à donner sa grâce à tous les hommes (^) ; elle ne manque qu'à ceux qui ne gagnent pas le pain de l'âme au prix de la fatigue et à la sueur de leur front, c'est-à-dire qui mettent un empêchement, comme on
(') Theod. 13e part. — Mallebranche parle dans le même sens. Entret. p. 63.
(2) Secundum auxilium datur ad pros^iuendum ellicaciter ca quae intendit. « S. Gont. Gent., 1. 3, c. 92. « Aliquos iu quibus vult suam miscricordiam apparere. » Ibid. c. 191.
(^) « Deus enim, quantum in se est, paralus est o.nnibus gratiarn dare. » S. Gont. Gent., l. 3, c. 149.
impute à un homme d'avoir tort, s'il ferme les yeux pendant que le soleil éclaire la terre (').
La grâce est générale comme la lumière ; elle se fait sentir par l'éducation, par les mœurs publiques, par l'onction de la parole, à moins qu'on ne la repousse. Son caractère le plus essentiel, c'est celui qu'elle tire de son nom, la gratuité (^). Précédant tout mérite personnel (^), elle est participable à quiconque il plaît à Dieu, c'est-à-dire aux êtres pour lesquels il a un amour spécial {''). Elle est aux impies comme aux justes , aux mauvais comme aux bons, car il importe que tout être qui se porte, en vertu de sa nature, vers une fin, ait la possibilité d'y atteindre Q.
L'homme est tombé en ruines, il est vrai ; le comble s'est abattu sur les murailles, et les murailles sur les fondements ; mais qu'on remue ces ruines , on
(') « lUi soli gratiâ privantur qui in se ipsis gratiœ impedimentum praestant; sicut, sole mundum illuminante, in culpam imputatur ei qui oculos claudit si ex hoc aliquod malum sequatur, licet videre non possit nisilumine solis preeveniatur. » S. Cont. Gent., 1. 3, c. 139.
(2) « Gratia, quia gratis datur. » S. Cont. Gent., 1. 3, c. 150. Voyez le ch. 154 du 3^ livre de S. Thomas contre les Gentils: De donis gratiae gratis datœ.
(■') Quum divinum auxilium homini exhibitum omne meritum huma-
num prseveniat, ostensum est » S. Cont. Gent., 1. 3, c. 90.
(*) « Specialis ratio divinee dilectionis ad illos consideratur quibus auxilium preebet ad hoc quod conssquantur bonum quod ordinem naturse eorum excedit, scilicet perfectam fruitionem, non alicujus boni creati, sed sui ipsius. » S. Cont. Gent., 1. 3, c. 90.
(^) « Itaque gratia quae occulte humanis cordibus divinâ largitate tribuitur, à nullo corde duro respuitur, ideô quippc tribuilur ut cordis duritia penitus auferatur. » Opusc. 17, c. 9.
trouvera dans les restes de ce bâtiment renversé et dans les traces de ces fondations, et l'idée du premier dessin et la marque de l'architecte. L'impression de Dieu y est si forte, que l'homme n'a pu la perdre entièrement (*) ; il lui reste la raison pour connaître le vrai et apprécier le bien, la volonté pour le choisir (2). Mais, quand on considère le sentier étroit sur lequel Dieu nous a commandé de marcher ; la prodigieuse difficulté qu'il y a de retenir, dans un chemin si glissant, une volonté si volage et si précipitée que la nôtre, le seul appui de notre repos, c'est la grâce qui dirige l'homme vers sa fin dernière (^). Il faut que nous y aidions, c'est-à-dire prier, en d'autres termes, agir. La grâce n'est pas de nature que nous puissions librement la provoquer. Et si nous pouvons l'espérer, l'attendre et nousy préparer, c'est par la raison que Dieu ne nous abandonne jamais. A lui seul appartient, dans sa souveraine indépendance, de nous accorder ou de non s refuser, de nous retirer ou de nous rendre sa grâce {'*). Quand notre foi est vive, dit Mallebranche, notre espérance ferme et notre charité ardente, il n'est pas possible, selon les lois naturelles, que la lumière vive et efficace nous manque.
(') « Cujus signa sunt desiderium de bono, dolor de malo, quae adhùc in homine rémanent post peccatum. Est ig-itur possibile honainem post peccatum iterum redire ad bonura. » S. Coat. Gent., 1. 3, c. 156
(^) « Naturae bonum per peccatum non tollitur; undè etiam in dœmonibus manent naturaliabona. » S. Cont. Gent., 1. 4, c. 51.
(') « Quum igitur auxilio divinœ gratise homo dirigatur in ultimum fmem, oportet quod continué homo isto auxilio potiatur, quousque ad finem perveniat. » S. Cont. Gent., 1. 3, c. 90.
(^) « Non potest se anima praeparare ad suscipiendum effectum divini auxilii, nisi secundum quod agit ex virtute divina. » S. Cont. Gent, l. 3, c. 149.
On entend par grâce gratuite que nous ne l'avons pas par suite et pour prix de nos mérites , mais en vertu des raisons qui sont en Dieu, et non en nous, dans sa volonté et non dans la nôtre (*). Un être, quel qu'il soit, est comme une matière relativement à l'être supérieur. Or, la matière ne se porte pas d'elle-même à sa perfection, mais il faut qu'un moteur l'y conduise. Donc l'homme ne fait pas effort de lui-même pour obtenir le secours divin, qui est au-dessus de lui, mais c'est plutôt Dieu qui l'excite f). Cependant, quoique faveur, la grâce n'échappe point sans règle et sans motifs à la Providence; par cette raison, la grâce est représentée dans l'Ecriture comme une lumière (^). Nous devons la souhaiter, lui ouvrir notre esprit et notre cœur, les purifier pour l'y mieux recevoir, et en rapporter le bienfait à Dieu. Tout ce qu'il y a en nous d'heureux mouvements, procède , dans le Créateur, de l'amour et de la pensée. En Dieu, la grâce a sa loi, en Dieu, sa détermination C^).
(') «Divinitusgratuitadonahominidantur. » Opus. 11, c. 143, «Hiijus modi autem dona, sive auxilia supernaturaliter homini data, gratuita vocantur. » Ibid.
(^) « Quœlibet enim res ad id quod suprà ipsam est materialiter se habet. Materia autem non movet se ipsam ad suam perfectionem, sed oportet quod ab alio moveatur. Homo igitur non movet se ipsum ad hoc quod adipiscatur divinum auxilium, quod suprà ipsum est, sed potiùs ad hoc adipiscendum à Deo movetur. » S. Gont. Gent. , 1. 3, c. 149.
(') « Hinc est quod gratia Dei in scriptnra quasi lux qusedam desiguatur. » S. Cont. Gent., 1. 3, c. 150.
(^) îpse bonus motus liberi arbitrii, quo quis pranparatur ad donum suscipiendum, est actus liberi arbitrii motus à Deo.» S. Pp. â^^p. 9. 112.
Mais il n'attend pas le mérite pour faire lever cette étoile, et il peut donner de telles grâces à un pécheur que toute l'horreur du péché n'en empêche jamais F efficacité, hidépendante de nous , la grâce est par ellemême prévenante : prévenante, en effet, puisqu'elle vient au-devant de nous, et n'a d'accès en nous que parla libre initiative de la bonté de Dieu (*). Quant aux Saints, on sait l'éclat que la grâce fit un Jour dans S. Thomas lui-même lorsqu'à la table de S. Louis, par le corps s'entend, mais par l'esprit à une autre table, à ce banquet de la science auquel Dieu convie ses élus de la pensée, c'est-à-dire les âmes d'élite, il s'écrie dans un saint recueillement: voici un argument contre Manès ! Et il ne me serait pas difficile de citer encore d'autres noms célèbres dans l'histoire de la philosophie et de la religion pour lesquels la grâce de Dieu a été l'occasion d'un sentiment ou d'une idée qui avaient tous les caractères et toutes les vertus de la grâce.
Quels sont les moyens de l'action divine? Dans son cours ordinaire et visible, la grâce procède par certaines voies, qui n'ont rien que de naturel (^) ; mais en dehors de ces puissances naturelles. Dieu nous a donné, en nous créant, d'autres secours proportionnés à la fin la plus excellente que sa miséricorde nous destine, secours qui vient surajouter une force d'un ordre supérieur aux facultés naturelles et les rend capables
(') « Praevenilur igitur divino auxilio ad benè operandum magis quam divinum auxilium prseveniat quasi merendo illud, vel se prseparando ad illud.» S. Cont. Gent. , 1. 3, c. 149.
(2) «Deus hominem ad justitiam movet secundum conditionem naturœ humanae. » S. i^ p. 2" p. q. 113, a. 3.
d'actes plus parfaits. En effet, l'homme étant destiné à une fin surnaturelle , c'est-à-dire à une fin qui surpasse les forces naturelles, il faut donc quelque chose en nous de plus fort que nous, qui veille et veut pour nous, nous incline et nous excite, nous ramène ou nous pousse au bien. Que l'on cherche le nom de ce principe salutaire qui règle ou ranime en nous les droites et nobles affections, l'on ne trouvera rien de mieux que le doux nom de la grâce pour l'exprimer (*).
Et qui n'a besoin de cette action supérieure et céleste, pleine à la fois d'amour, d'intelligence et de liberté? Qui n'a eu de ces momens où F esprit est stérile ))our produire, le cœur insensible à tout mouvement généreux? Qui n'a pas connu ces situations oij l'âme, indifférente aux biens véritables, ne cherche que les biens grossiers , et ne trouve de toutes parts que des obstacles qui l'empêchent de s'avancer dans le chemin de la vertu ? Obstacles du côté de la faiblesse de la raison qui peut facilement tomber dans l'erreur ; obstacles du côté des passions qui aveuglent la raison et rendent toutes les recherches ingrates et infructueuses ; obstacles du côté de l'infirmité corporelle qui ne permet pas de réaliser les résolutions les plus énergiques (^).
(') «Hoaio ordinatur in fmem qui ejus facultatem naturalera excedit (scilicet ut ipsam primam veritatem videat in se ipsâ), necesse est ei aliquod auxilium divinitus adhiberi supernaturale par quod tendat in linem. » S. Cont. Gant.; 1. 3, c. 147.
(^) «HoDfiini sunt impedimenta plurima perveniendi ad fmem. Impeditur enim debilitate rationis quae de facili trahitur in errorem per quem à rectâ via perveniendi in finem excluditur. Impeditur etiàm ex passionibus, » S. Cont. Cent., 1. 3, c. 147.
Un fleuve retient encore, coulant dans la plaine, cette force impétueuse qu'il avait acquise aux montagnes d'où il tire son origine ; mais qui conserve toujours toute la vigueur de la vertu ? Que deviendrionsnous donc si nous n'avions, pour nous tirer de nos faiblesses et de nos misères , que notre volonté et notre puissance? Qu'il est difficile de faire aimer un cœur qui n'aime pas ! Il faut donc à l'homme un secours divin pour arriver, à travers mille obstacles, à la félicité suprême (^), à la vision céleste (2). Quant à la propriété qu'a la grâce d'exciter au bien et de produire un certain effet, la liberté n'en souffre pas, car le secours de la grâce ne force pas Thomme à pratiquer la vertu. La Providence régit tous les êtres suivant leur nature. Or, c'est une propriété de toute créature raisonnable d'agir volontairement et d'avoir le domaine de ses actes ; et la réaction est contraire à cette propriété. Donc Dieu, en accordant son secours à l'homme, ne le force pas à faire le bien, et la théorie chrétienne de la grâce ne détruit pas la liberté (^).
Le désir ne nécessite pas le vouloir , il le sollicite seulement : la grâce, par son efficacité, opère et produit en nous non pas le vouloir lui-même, mais ce qui le précède et l'excite, des idées et des sentiments, et non des consentements ; des motifs de détermination, et
(') «Indiget igitur auxilio divino homo ne per hujus raodi impedimento totaliter ab ultimo fine deficiat. » Ib.
{-) «Ad quam (visionem divinam) sola Dei gratia ducimur et dicimur perveiiire, quia talis visio omnem creaturae facultatem excedit, nec est possibile ad eam pervenire nisi divino munere.» S. Cont. Gent., 1. 3, c. 52.
<J') Voyez le ch. 148 du 3^ livre de la Somme contre les Gentils : Quod per auxilium divinse gratise horno non cogitur ad virtutem.
non des déternninations (*). Des actes nécessités, c'est-àdire des actes forcés ne sont pas des actes de vertu, parce que la vertu consiste principalement dans l'élection, et l'élection ne peut avoir lieu sans le volontaire, auquel la violence est opposée (^). La fin dernière, qui est le ciel , ne convient qu'aux êtres qui agissent volontairement , et n'enfouissent pas le talent que Dieu leur a confié pour le faire valoir. C'est donc dans le sens que la grâce n'impose aucune contrainte , qu'il doit être entendu qu'elle a son efficacité ; car de cette manière on ne confond et on ne nie rien de ce qui est; l'on voit Dieu et l'homme tels qu'ils sont dans la nature et leurs rapports : on laisse à Dieu son action, sans laquelle il serait moins Dieu ; on laisse à l'homme son libre arbitre, sans lequel il serait moins homme (^); et tout se résout en une conclusion à laquelle peuvent s'arrêter et s'arrêtent en effet la plus sage théologie et la plus saine philosophie {^),
(') «Homo per voluntatem ordinatur in finem; objectum autemvoluntatis est bonum et finis. Auxilium autem divinum nobis ad hoc praecipuè impenditur ut consequamur finem. Ejus erg5 auxilium non excludit à nobis actum voluntatis,» S. Cont. Gent., 1. 3^ c. 148.
(^) « Actus autem coacti non sunt actus virtutum ; nàm in virtute prsecipuum est electio^ quse sine voluntario esse non potest^ cui violentum contrarium est Non igitur divinitùs homo cogitur ad rectè agendum.» S» Cont. Gent, 1. 3, c. 148.
(■') «Causa autem prima causât operationem causse secund se secundum modum ipsius. Ergo et Deus causât in nobis nostra opéra secundum modum nostrum, qui est ut voluntariè et non coactè agamus. » S. Cont. Gent., 1. 3, c. 148.
{*) «Non igitur divino auxilio aliquis cogitur ad rectè agendum. » S. Cont. Gent., 1. 3, c. 148.
La grâce n'est pas la justice ; elle diffère même de la justice, qui ne prévient pas, mais qui suit, qui attend les actes , et ne les sollicite pas ; qui rétribue les mérites, et ne les prépare pas ; le nom de grâce convient à ce secours de Dieu, non seulement parce qu'il est donné gratuitement, mais encore parce que, par une prérogative spéciale, il rend l'homme agréable à Dieu (*). Même sous la forme la plus terrible, celle de la prédestination , l'idée de la grâce divine est un triomphe de la liberté. L'homme soumis à l'action de la grâce est absolument libre du côté de la terre et craint peu les entraves que peuvent lui apporter les hommes. L'idée de la grâce est, dans ses conséquences extrêmes, favorable à la liberté, comme dans son principe elle est favorable à toutes les grandeurs de l'âme, à la résignation, à la patience, à l'héroïsme, à la constance du martyre.
Mais si le franc arbitre reste libre et que les plus grands hommes ne sont que les fds de leurs œuvres (^), ils doivent, néanmoins, une part considérable de leur gloire à la grâce. Elle n'est pas méritée sans doute (^), ce qui ne veut pas dire qu'avant de la recevoir, il faille fermer les yeux ; ce serait une faute aussi grande que celle d'un homme qui fermerait les yeux à la lumière
(') «Hoc igitur auxilium convenienter dicitur gratia, non autem quia gratis datur, sed etiam quia hoc auxilio homo, speciali quâdam prserogativâ, rcdditur Deo gratus.» Ib.
{^) «Homo autcm secundura propriam naturam habet quod sit liberi arbitrii... et ideô non fit motio à Deo ad justitiam, absque motu liberi arbitrii.» S. l^ p. S^e^ p. b. 113, a. 3.
(^) «Auxilium divinum bomo promereri non potest. » S. Cont. Gent. 1. 3, c. 149.
du jour (*). Quant à CCS esprits qui mettent en exercice leurs facultés intellectuelles et qui cherchent sincèrement la vérité, la grâce leur donne des vues soudaines pour un ordre de choses qui, auparavant, leur était hostile ou indifférent (^). Il ne faut pas l'ouhlier pour la gloire de Dieu et Thonneur de l'humanité (^).
(') Ibid., 1. 3, c. 149/ V. Opusc. 11, c. 143.
(-) «Secundum suam misericordiam salvos nosfacit. » Ibid.
(3) Voyez les ch. 151 et suiv. du 3<^ livre de la Somme contre les Gentils.
« Que dames je pourrais vous y montrer, (dans la vie des saints) excitées, soutenues, ou ramenées et relevées, et de toutes les façons saisies et sanctifiées par la grâce ! Que de sujets d'observations il y aurait à recueillir qui, faites, bien enteudu, avec choix et discernement, prêteraient à l'analyse l'intérêt du récit, et attireraient l'attention sur tout un côté, d'ordinaire trop négligé de la nature humaine. » Discours d'ouverture du cours de l'année scolaire 1842-1843, prononcé à la faculté de lettres, par M. Damiron, p. 19.