SUR LES PREMIÈRES ÉPOQUES DE LA PHILOSOPHIE DU
MOYEN- AGE, ET NOTAMMENT SUR l'ÉTAT OÙ ELLE SE TROUVAIT
AU COMMENCEMENT DU XIll* SIÈCLE.
Parmi les rares débris de l'ancien monde intellectuel était caché le germe d'une instruction nouvelle et d'une nouvelle manière de philosopher que l'on appelle la scolastique. Elle s'appliquait à l'enseignement des belles lettres et des études philosophiques, dans les écoles fondées depuis le temps de Charlemagne. Ce grand monarque, disciple d'Alcuin, dut commencer par les ecclésiastiques son œu\Te de civilisation. Il fonda de plus une espèce d'académie attachée à sa cour, et s'entoura de toutes les lumières de l'époque. Le moyen qu'on employa pour pénétrer jusqu'aux principes fut la métaphysique et la logique ou la dialectique. De là naquit l'adoption de la philosophie d'Aristote pour traiter les mystères du Christianisme 0.
Ce que l'on cherchait, c'était de porter le plus loin que possible la subtilité de l'esprit, et d'appliquer à la
(') L'on doit aux scolastiques la justice d'avouer que nous avons appris d'eux à employer dans la philosophie des définitions précises, à suivre une marche régulière, à classer nos idées, et même à en faire l'analyse.» Œuvres conjpl. de Voltaire, tom 25, p. 2, édition in-12.
science divine la clarté et l'évidence des mathématiques. L'esprit humain voulut saisir et s'assurer la plus haute des connaissances, celle de Dieu, et d'après une marche inverse qu'avait prise la philosophie grecque, descendre de ce point si élevé pour embrasser le cercle de la science. Ce mouvement partait de la théologie. On se proposa d'abord la défense et la démonstration de certains dogmes isolés, à l'aide de l'autorité et de la raison. On établit ensuite une liaison régulière et systématique dans le recueil qui s*en était formé au hasard.
La philosophie se réduisit d'abord à un squelette de logique enseignée d'après Boëce et Cassiodore ; plus tard, d'après l'esquisse de la dialectique de Bède qui servit de modèle à Alcuin, enfin d'après les livres attribués à S. Augustin. Elle se développa davantage, lorsque l'on connut la philosophie Aristotélique des Arabes, à l'aide de traductions informes.
Des écrivains célèbres ont réveillé dans nos âmes de la sympathie pour des hommes qui, avant nous et comme nous, avec moins d'angoisses sans doute, mais avec autant de labeur, ont remué en tout sens le vaste champ de la science, l'ont arrosé de leurs sueurs, de leurs larmes et quelquefois l'ont fécondé de leur sang (*). Mais la sévérité de la philosophie n'admet pas cette intervention de la poésie; elle se contente d'une sèche énumération, d'uQ avide dénombrement.
(2) Voyez les fragments de philosophie, par William Hamiiton, trad. par M. Louis Peisse, p. 78 et 223. Balmès : Philosophie fondamentale, liv. III; c. XIX, à la note.
d'une froide nomenclature là où il y aurait pu avoir tableau pour l'imagination , émotion pour le cœur. C'est à nous de rendre à la pensée la couleur, le mouvement et la vie.
Alcuin ouvre la première époque de la scolastique. Sa dialectique se divise en physique, éthique et logique. C'est l'organique d'Aristote avec les remarques de Porphyre. Le traité de ratione animœ est un essai plus philosophique que le précédent : l'idée de l'unité de l'âme y est exprimée avec énergie et finesse. En Alcuin commence l'alliance de la religion et de la philosophie. Scot Erigène est rempli de la lecture d'Aristote ; mais il ne professe pas le pur péripatétisme. Son livre de Divisione naturœ rappelle, par la forme, les plus belles époques de la philosophie grecque. Dans son écrit sur la Prédestination et la Grâce, il établit entre la pensée libre et le Christianisme une union cordiale, sérieuse et complète (*). Gerbert (Sylvestre II) signale, dans un petit ouvrage de dialectique, une différence entre l'être raisonnant et l'être raisonnable. La vraie logique d'Aristote avait déjà amené une révolution morale.
La deuxième époque de la Scolastique commence à Fulbert. Dans une lettre écrite à Bérenger par Adelman, l'un de ses condisciples, il se réjouit d'avoir été
(') « Non aliam esse philosophiam aliudve scientise studium, aliamve religiouem. Quid est de philosophia tractare nisi verse religionis, qua summa et principalis omnium rerura causa, Deus, et humiliter colitur et rationabilitcr investigatur, régulas exponere? Conficitur indè veram esse philosophiam yeram religionem, conversimque veram religionem esse veram philosophiam.» De Prœdestinatione. (Collection de Mauguin, tom. I, p. 103.
à l'école de Fulbert plus que Platon ne se réjouissait d'avoir été à celle de Socrate.
Dès ses premières années, Bérenger laissa percer l'indépendance de son esprit et s'égara même en philosophie. Hildebert, archevêque de Tours, sut alHer une orthodoxie irréprochable à une certaine pensée libre. Ses principaux écrits sont un Tractatus theologipis, et une Moralis philosophica. Le premier ouvrage témoigne le désir d'introduire un ordre scientifique dans la théologie ; le second adopte à peu près le même ordre que celui qui règne dans le traité des offices deCicéron. Alain-des-Isles donna, en plusieurs conférences, une préférence marquée à Platon sur Aristote ; mais, pour la dialectique, il suivit Aristote. Bernard de Chartres essaya de concilier entre eux les deux princes de la philosophie ancienne. S. Anselme, archevêque de Cantorbéry, appliqua la logique à la théologie, et s'éleva contre ces dialecticiens qui prétendaient que les universaux n'étaient que des paroles. Il donna une démonstration de l'existence de Dieu, analogue à celle que Descartes à rendue si célèbre, et qu'il a déduite de l'idée de Dieu même. Le traité de Veritate examine la question si souvent agitée des erreurs des sens.
Avec Roscelin commença cette querelle du nominalisme et du réalisme qui a divisé les écoles philosophiques de l'antiquité et les écoles modernes (^). Ros-
{') Voyez une excellente dissertation de M. Christ. Meiners: De Nomi' nalium et Realium ifiitiis. Ap. Soc. reg. Gothing. Gomment. 1. XII, p. 24 et seq. «Abeelardus habuit primum prseceptorum Roscelinum quemdam, qui primus nostris temporibus in logicâ sententiam vocura instituit.» Othonde Freisingen, de Gestis Friderici, 1. 1, c. XLII.
celin transporta le nominalisme dans la théologie, et attaqua le dognne de la Sainte Trinité , sur lequel repose le christianisme. Abeilard s'illustra comme professeur et par la part qu'il prit à la querelle des réalistes et des nominaux ; mais cet habile dialecticien, vainqueur sur le terrain de la philosophie, fut battu par S. Bernard sur le dogme catholique.
La scolastique était l'expression d'une culture intellectuelle plus avancée que celle qui contenait les formes littéraires de l'époque ; des théologiens, si clairs, si serrés dans l'argumentation, posèrent des questions que n'avaient point abordées les anciens, et ouvrirent des mines de richesses. Gilbert de la Porée, évêque d'Angoulème, écrivit sur la question des Universaux, et réduisit à six les dix catégories d'Aristote. Hugues, chanoine régulier de la maison de S. Victor, qui brille avec tant d'éclat dans notre histoire, embrassa tout l'ensemble des connaissances humaines, et définit le vrai progrès de la religion (*). 11 admettait tout à la fois dans la théologie l'emploi de l'autorité et celui de la raison, et pensait que l'esprit humain pouvait s'élever jusqu'à la connaissance de Dieu (^). Hugues, de S. Victor, préférait Platon à Aristote.
(') «Fidem quoque per succcssionem lemporum ab initio incrementis qaibusdam aiictam in ipsis fidelibus non dubitamus unam tamen eteamdem fuisse fidem prsecedentium et subsequentium in quibus tamen eadem cognitio non fuit. Sic indubitanter confitemur quemadmodùm in his quos in nostris tcmporibus fidèles cernimus eamdem fidem, et tamen non eamdem fidei cognitioncm invenimus. » Traité des sacrements, par Hugues.
(2) «Nunc oportet considerare qualiter mens humana quse tam longé à Deo est, tanta de Deo potuerit comprehendero vel ratione propriâ dictA, vel revelatione divinâ adjutâ. » Ibid.
L'ouvrage auquel Pierre Lombard dut sa plus grande réputation furent ses Sentences. Sa manière d'argumenter se rapprochait du fameux sic et non d'Abeilard. Il fut le prince des réalistes. Pierre de Poitiers, disciple de Pierre Lombard, composa lui-même cinq livres des sentences et eut une foule d'imitateurs ; de là les doctores sententiarum. Les écoles retentissaient de leurs noms, de l'explication de leurs écrits (*).
On trouve des observations fort justes sur la valeur réelle de la dialectique dans Gauthier de S. Victor. Cette remarque, que l'on ne peut garantir la vérité des conséquences qu'en supposant la vérité des prémisses, a été faite depuis par Bacon et par d'autres philosophes. Richard de S. Yictor respecta les droits de la raison et établit des rapports entre la foi et la science (^). Sa doctrine, sur ce point, rappelle celle de S, Anselme.
Dans le même temps Alain de Ryssel, évêque d'Anxerre, surnommé le docteur universel, essayait aussi de fonder une philosophie de la religion. Il la présentait même sous une forme beaucoup plus rigoureuse, car il avait adopté la méthode d'exposition usitée en mathématiques. On était chaque jour plus avide de lumière. Guillaume de Gonches, l'un des plus grands docteurs du douzième siècle, tenta de
(') Voyez l'hist. litter. de la France, tom 14, p. 43 et suite. Pour se former une idée des soins que les Dominicains et les Franciscains prennent pour entretenir une pépinière de bons suiVts, il faut lire les actes des chapitres. — V. Don Mart. et Dur. Ampl. Collect., tom 4.
(') « Agamus in quantum possumus ut intelligamus quod credimus. » Prologus de Trinitate.
franchir les limites de la dialectique et de parcourir le domaine de la physique et de la métaphysique. Dans son traité des substances, il avoue, dès le début, qu'il se conforme à la doctrine de Platon. Adélard de Bath ne cessa de persévérer dans le culte qu'il rendait aux sciences. Dans une ingénieuse allégorie, il s'efforce de concilier la doctrine de Platon et celle d'Aristote.
Les esprits embrassèrent dès lors toutes les branches de la philosophie. Simon de Tournay acquit une réputation immense pour l'étendue de ses connaissances. Amalric et David de Dinant enseignèrent le panthéisme, qui dérivait du système Alexandrin, et se firent condamner par l'EgHse. Ils disaient que tout est un, que tout est Dieu et Dieu tout; que le Créateur et la créature ne forment qu'une seule substance ; que les idées créent et sont créées; que Dieu signifie le but final de toutes choses, parce que toutes doivent retourner en lui, et ne faire qu'un être unique, immuable. Tout l'effort du panthéisme est de fondre ensemble Dieu et la nature; tout l'effort du Christianisme est de les distinguer.
Jean de Salisbury, évêque de Chartres, exposa avec netteté l'opinion des Conceptualistes. Son rôle rappelle Socrate résistant aux égarements de la sophistique, et cherchant à ramener l'esprit humain dans la voie dont il s'était écarté (*). Grand admirateur d'Aristote, dialecticien vigoureux, Jean eut l'esprit assez éclairé, assez étendu pour comprendre que la
(') Voyez la France litter. des Bénédictins; tom 13. (Jean Salisbury.)
logique n'est pas toute la science. On trouve dans ses écrits le premier essai d'une histoire de la Philosophie {').
Alexandre de Haies, Guillaume d'Auvergne et Vincent de Beauvais ouvrent le troisième âge de la philosophie Scolastique. Tandis que les nouveaux ordres religieux étudiaient les ouvrages d'Aristote, Alexandre de Haies, surnommé le docteur irréffragable et Robert de Lincoln les expliquaient, les commentaient au sein même de l'université, et appelaient T attention sur les écrits des Arabes. Ils introduisirent aussi les formes syllogis tiques dans l'enseignement de la théologie. Guillaume d'Auvergne, évêque de Paris, riche d'érudition sacrée et profane, tint compte de la philosophie de Platon, et combattit quelques assertions d'Aristote, relativement à l'âme. Dans son traité de Immortalitaie animœ, il prouve rationnellement cette vérité. Son grand ouvrage de Universo est une espèce de métaphysique (2). Vincent Beauvais, lecteur de S. Louis, compara les opinions de Platon et d'Aristote, et conclut, dans la question du nominalisme et du réalisme, que les universaux n'existent pas seulement dans l'entendement, mais aussi dans la nature.
S. Bonaventure prit de bonne heure rang parmi les professeurs les plus distingués. Il prouva par plusieurs arguments l'immortalité de l'âme. Ses principales preuves sont tirées de la fin même de l'homme
{') Voyez surtout son Métalogicon.
(-) Voyez Tarticle consacré à Guillaume, par M. de Gérando, dans la Bibliog. universelle.
et de la justice divine. Le troisième mode d'illumination du saint Cardinal enseigne les vérités intellectuelles et philosophiques. DunsScottj surnommé le docteur subtil, était remarquable par sa science et sa dialectique. Il porta au plus haut degré l'art déjà si avancé des distinctions, et se montra chaud partisan du réalisme;
Mais celui qui jouissait de la réputation d'être le plus habile interprète d'Aristote, c'est Albert, surnommé à juste titre le Grand, à cause de l'étendue de ses lumières. Il ne se borna point à étudier et à paraphraser les écrits logiques du Stagyrique ; il embrassa dans leur ensemble tous les travaux de ce philosophe. Albert s'est surtout attaché à préciser les notions de forme et de matière. Quant à Fénumération des différentes facultés de l'âme, il suit pas à pas Aristote et les Arabes (*). En ce qui concerne la distinction de l'entendement passif et de l'entendement actif, il s'écarte d'Averroës et préfère l'opinion d'Avicenne.
Ce dernier fut pour l'Orient ce qu'Albert fut pour rOccident. L'un et l'autre contribuèrent puissamment à répandre chez leur nation le goût de la philosophie aristotélique. A l'exemple du philosophe de Stagyre, Albert se demande comment les facultés diverses sont unies entre elles? Dans sa Summa theologiœ, il cherche à établir une théorie sur la Divinité, en se basant surtout sur des preuves de raisonnement.
(') « Quoniam nobis ad hoc rationem et intellectum Deus gloriosus (ledit, ut ratio et intellectus reflexi ad sensum non tantum sensibiliB; sed ctiam quai sensibus latent, accipiant et pertractent. »
Quant à la méthode d'exposition dans ce traité, elle ressemble à celle de Pierre Lombard. Mais le plus grand mérite d'Albert-le-Grand est d'avoir été le maître de S. Thomas d'Aquin.
L'histoire à la main, on peut suivre facilement la philosophie du disciple dans ses principaux membres de Tordre de S. Dominique et dans les controverses qu'elle a fait naître entre cet ordre et celui de S. François, au XIV""' et au XV"^ siècle ; on connaît aussi les destinées de la philosophie de S. Thomas du XY""" siècle jusqu'à nos jours. Le temps est venu où la Scolastique doit être étudiée avec ardeur (*) : en extrayant de l'or de cette mine, le pressentiment de Leibnitz sera justifié. L'esprit français est bien plus porté, il est vrai, vers les développements brillants et oratoires que vers la connaissance scientifique des choses; mais il y a encore des esprits distingués qui aiment les longues heures de méditation et de silence. D'ailleurs, il y a une solidarité entre toutes les parties du développement intellectuel d'une époque ; les grands siècles sont ceux où toutes les causes ont des défenseurs éminents et provoquent un mouvement d'études sérieuses et de solide réflexion.
(') «Le génie moderne s'est préparé lentement dans le gymnase de la scolastique du moyen-âge. Si cette première éducation lui a communiqué une disposition à une sorte de rigorisme logique, qui gêne la puissance et la liberté de ses mouvements, il a contracté aussi sous cette rude discipline des habitudes sévères de raison, un acte admirable pour Tordonnance et Téconomie des idées, une supériorité de méthode dont les trois grandes productions des trois derniers siècles portent particulièrement l'empreinte. » De la Mennais.
Il faut d'abord signaler l'ensemble des idées et l'esprit général de la philosophie de S. Thomas. Or, quelle en est la nature et le caractère propre? Quel est le point d'où est parti le S. Docteur pour légitimer les résultats de ses investigations ultérieures? En se reportant au 13^ siècle, on préjuge que la théologie devait être pour S. Thomas la première de toutes les sciences (*), et que la philosophie devait lui prêter son ministère, comme à sa souveraine (2). Cependant, S. Thomas reconnaît la nécessité de la raison pour distinguer le flambeau de la foi de toute autre lumière, et prend en philosophie, la raison et la raison seule pour guide (^).
La vérité comprise , dit-il , est quelque chose de
(') «Theologia imperat omnibus aliis scientiis tanquam principalis et utitur in obsequium sui omnibus aliis scientiis.» S. Thomas in L. 1. sent., Proleg.
i"^) «Altissimœ causae, quasi principali, philosophia humana deservit.» S. Cont. Cent., 1. 2. G. 4.
{^) S. Cont. Gent., Introd. 1. 7. «Quand il s'agit de la raison, la question la plus grave qui puisse se poser est de savoir si par elle-même, par ses propres forces, elle est impuissante, oui ou non, à connaître quelques vérités avec certitude; si elle le peut, la science et la foi sont possibles ; si elle ne le peut pas, elles sont impossibles. Quelle liqueur ferez-vous tenir dans un vase qui tombe en pièces?» Mgr. Plantier, Instruction pastorale (1857). Fénelon, dans son Traité de l'existence de Dieu, (2^ part, ch. 1) assit sur la base de la raison, l'édifice entier des grandes vérités morales et relif?icuses.
mieux que la vérité à comprendre, que la vérité tout simplement (*). Le S. Docteur montra donc la fécondité de l'alliance de la philosophie et de la religion : il releva, aux yeux de tous les siècles, l'image des grandeurs intellectuelles et morales. Adhérant solennellement aux dogmes du Christianisme dont il avait par lui-même la perception et l'intelligence, il s'y fiait tout à fait, parce qu'il y saisissait l'évidence. En d'autres termes, S. Thomas enseignait ce qu'il comprenait, et certifiait ce qu'il savait (^). Il prouva la vérité aux Mahométans et aux payens par les lumières de la raison (^).
Ce n'est pas qu'en pénétrant dans l'esprit, la vérité s'en empare au point de le transformer et de se l'assimiler entièrement. Quand la raison va au vrai, elle ne change pas de nature; elle reste bornée et faible. Outre les vérités de la raison, il y a donc les vérités de la foi : aussi la perfection est-elle dans la vérité révélée, elle n'est pas dans la raison humaine. Par la raison, l'intelligence ne reste étrangère à aucune partie des connaissances; elle en parcourt le vaste champ avec une pleine liberté ; elle soumet au contrôle d'une logique sévère le grand fait du Christianisme, les preuves de sa divine origine, ses enseignements les plus élevés.
(') Voyez le ch. 10 du 3« liv. de la Somme contre les Gentils : La félicité ne consiste pas dans la connaissance de Dieu acquise par la foi.
C^) «Propositum nostrae intentionis est veritatem, quam fides catholica profitetur, pro nostro modulo manifestare.» S. Cont. Gent., 1. 1, c. 2.
(5) «Quia quidam eorum, ut Mahumetistae et Pagani , non conveniunt nobis in auctoritate alicujus scripturae, per quam convinci possint ; necesse est ad natnralem rationem recurrere; cui omnes assentire coguntur.» S. Cont. Gent.; 1. 1, c. 2.
Par la révélation, elle a un guide sûr dans les régions de l'ordre surnaturel ; un horizon sans bornes de vérités sublimes se développe devant elle (*). Cette alliance entre la foi et la science a sa démonstration expérimentale et sa consécration dans l'histoire. Elle nous montre ce que le Christianisme a fait pour le progrès de la raison, et ce que la raison a produit sous l'inspiration du Christianisme. S. Thomas a donc rendu service à la religion et à la philosophie, en reserrant une union qui honore l'humanité et rétablit la paix dans les âmes.
Le S. Docteur admet deux éléments distincts de la connaissance. L'un est l'infini même, l'idée pure de l'être et de ce qui le détermine en soi ; l'autre est la raison humaine. Les mystères révélés dépassent les facultés de l'esprit humain, comme par exemple l'Unité divine et la Trinité ; mais il est des vérités que la raison découvre, par exemple l'existence de Dieu, ce soleil en quelque manière invisible, à force d'être éblouissant, son unité, sa puissance, sa justice, que les philosophes ont établies par la démonstration (^). C'està-dire que l'examen de toutes les questions appartient à la philosophie, sous la réserve des dogmes du Christianisme.
(') « Necesse est dicere; et secundum fidem et secundum rationem.» S., p. 1, 9. 104, a. 1.
(') «Est autem in his, quae de deo confitemur, duplex veritatis modus. Quaedam namque vera sunt de Deo, quae omnem facultatem humanae rationis excedunt; ut Deum esse trinumet unum, Quaedam verè sunt ad quae etiam ratio naturalis pertingere potest, si eut est Deum esse, Deum esse unum, et alia hujus modi, quae etiam philosophi démonstrative de Deo probaverunt, ducti naturali lumine rationis.» S. Cont. Gent., 1. 1, c. 3.
L*union de la fcligion et de la philosophie paraissait donc à S. Thomas naturelle et nécessaire ; naturelle, par le fond commun des idées qu'elle reconnaissait ; nécessaire, pour le meilleur service de l'humanité. Il s'appliqua à faire voir et à procurer leur légitime harmonie. Toutes les inteUigences d'élite vivent dans la vue et la foi du vrai et du bien ; celles d'entre elles qui s'en détournent à l'erreur et au mal n'y sont pas conduites par la science , mais par l'ignorance et l'imperfection qui se mêle à la science. Une bonne nature peut aussi se tromper par l'abus de ses qualités, chercher le vrai par une mauvaise voie, l'appuyer de mauvaises raisons, et dans ce cas il est permis de condamner l'avocat avec sa cause.
On reconnaît Tennemi à son drapeau : Philosophie et religion se touchent ; elles doivent poursuivre sans discorde l'œuvre de bien qu'elles se proposent, en servant, chacune à sa manière, la cause de la vérité. La foi et la philosophie sont deux sœurs : pourquoi donc les séparer? Pourquoi dessécher l'une et vivifier l'autre? L'homme n'a pas trop de ces deux dons célestes pour s'en dépouiller à plaisir. S. Thomas n'imprima point trop d'énergie à son âme en réunissant ces deux puissances. La certitude appartient à l'ordre de foi et à l'ordre de science (*) : la science qui nous dirige vers notre fin dernière, et qui est le principe de tout ce qui se rapporte à cette fin, doit être
{') «De ratione scientiae est quod homo certitudinem habeat de his quorum habet scientiam. îlt simiiiter de ratione fidei est quod homo sit certus de his quorum habet fidem. » S. Cont. Gent., 1. 2; c. 4.
absolument certaine, de même que les Yérités naturellement connues sont absolument certaines (*).
Le théologien et le philosophe se placent à des points de vues différons et procèdent en vertu d'autres principes (^). De même que la lumière naturelle rend l'âme certaine des vérités qu'elle connaît par cette lumière, ainsi elle a la certitude des vérités que la lumière surnaturelle lui fait connaître (^). Cet ensemble d'idées et d'argumens qui, dans la philosophie , la politique, la religion, tend h exclure l'intervention de la pensée libre, n'a donc pas l'appui de la tradition. Nos plus grands docteurs n'ont jamais enlevé à l'intelligence les fruits qui lui appartiennent.
S. Thomas étabht à la fois la dignité de la raison et la nécessité de la révélation. Ce serait donc mal servir les intérêts du Christianisme que de mettre en opposition la foi et la science. Les esprits les plus lumineux préservent le catholicisme d'un isolement intellectuel plus dangereux mille fois que les persécutions qui s'at-
(') « Cognitionem quâ homo in ultimum finem dirigitur oportet esse certissimam, eo quod est principium omnium quae ordinantur in ultimum fmem, sicut et principia naturaliter nota certissima sunt. » S. Cont. Cent. , 1. 4, c. 54.
(^) «Philosophia humana eas considérât secundum quod hujus modi sunt, undè et secundum diversa rerum gênera diverses partes philosophise inveniuntur; lides autem Ghristiana eas considérât, secundum quod sunt ad Deum relata». S. Cont. Gent., 1. 2, c. 4.
(^) « Sicut enim per lumen naturale intellectus redditur certus de his quae lumine illo cognoscit, ut de primis princi^is, ità de his quse super naturali lumine apprehendit certitudinem » . S. Cont. Gent., 1. 3, c. 154.
tachèrent à son berceau (*). «S'il est un fait éclatant, certain, constaté par des témoignages et des monumens publics, dit Mgr de Nismes, c'est que bien loin de supposer qu'il existe et qu'il doive exister aucune incompatibilité doctrinale, aucun divorce essentiel entre la vraie philosophie et la religion, l'épiscopat n'a cessé de proclamer, soit dans ses actes individuels, soit dans les actes collectifs de ses conciles , qu'entre l'une et l'autre devait régner l'union la plus étroite et la plus indissoluble. Rome a souscrit à cette doctrine, et lorsqu'elle a fait entendre ses oracles, ça toujours été pour déclarer au monde que la révélation et la science, la foi et la raison, procédant de la même source qui est Dieu ne pouvaient se contredire , et qu'au lieu de se combattre , elles étaient appelées par nature à vivre dans une éternelle harmonie (^).»
La réunion de ces deux grandes puissances morales est nécessaire pour coordonner lés dogmes de la foi,
(') «Oportuit igitur hominem, ad perfectam certitudinem consequendam de fidei veritate , ab ipso Deo instrui homine facto , ... certitudo scientiee habetur per resolutionem in prima principia indemonstrabilia.» S. cont. gent., 1. 4, c. 54. « Le milieu de la scolastique est une alliance dans laquelle la théologie et la philosophie se prêtent un mutuel appui.» Cours de Thist. de la philos., par M. V. Cousin, tome I, p. 349.
(2) Mgr Plantier, Instruction pastorale (1857). «Ce qui me rend cher le protestantisme, dit M. Bartholméss, dans une de ses lettres, c'est -qu'il me permet de concilier la philosophie avec la religion, l'esprit humain avec le Christ et ses représentans». Revue d'Alsace, Juillet 1857, p. 306- Ce qui me rend chère la religion catholique, dirai-je avec une conviction profonde , c'est qu'elle est amie des lumières et harmonise avec la philosophie. Et comment la religion catholique, qui est lumière et sentiment^ ne se mêlerait-elle pas aux facultés de l'esprit, aux mouvemens de l'âme? Ce qui est universel élargit le génie dans la philosophie , comme dans l'éloquence, la poésie et les arts. Les faits parlent comme les personnes.
los rendre accessibles à la masse et concourir à cette harmonieuse sagesse, à cette éternelle philosophie, qui est la perfection delà nature humaine. Si la raison ne pan^enait pas à la connaissance des vérités naturelles, Dieu aurait mis en nous des notions contradictoires ; ce qui est absurde (*). Toute vérité nous demeure sainte et chère, ainsi que la vertu, la poésie et la science, et tout ce que Fhomme a en lui de sérieuse puissance pour s'élever au bien, au vrai, au beau, ces faces diverses de Dieu (2).
S. Thomas rend évidentes les vérités que la foi professe et celles que la raison démontre (^). Le philosophe examine ce qui convient aux créatures d'après leur propre nature , tandis que celui qui prend la foi pour règle ne s'occupe que de ce qui leur convient à raison des rapports qui les rattache à Dieu C^). Le premier tire ses argumens des propres causes des êtres ; le second remonte jusqu'à la cause première (^ En
(') «SI igituF contrariae cognitîones nobis à Deo immitterentur, ex hoc a veritatis cognitione intellectus noster impediretur ; quod à Deo esse non potest. » s. Cont. Gent., 1. I, c. 7.
{^) « Nam verum alteri vero nuUo pacto repugnare potest ». S. Thomas, Comment, ad 1 Trin.
(') «Ad manifestationem illius veritatis, quam fides profitetur et ratio investigat, inducendo rationes demonstrativas et probabiles». S. Cont. Gent., 1. 1, c. 9.
{*) «Philosophas namque considérât illa quae eis,secundum naturam propriam, conveniunt, fidelis autem ea solum considérât, circà creaturas, quœ eis conveniunt, secundum quod sunt ad Deum relata». S. Cont. Gent ,1. 2, c. 4.
(•^) «Si qua ver6 circà creaturas communiter a philosophe et fideli considerantur, per alia et alia principia traduntur. Nam philosophus assumitex propriis rcrum causis; fidelis autem ex causa prima». S. Cont. Gent., 1. â, c. 4.
d'autres termes , la théologie repose sur les mystères révélés, la philosophie sur des vérités naturelles et démontrables. Cette distinction est partout, dans S. Thomas , dans Bossuet et dans Fénélon. Elle imprima à tous les monumens des siècles privilégiés qui portèrent ces grands hommes, un caractère tout particulier de sérénité , de mesure et de majesté.
La condition absolue de la connaissance de Dieu est donc un acte de raison , c'est-à-dire un effort philosophique (*). Que si on veut révoquer en doute cette vérité , on détruit une loi de notre nature et toutes les autres (^). Telle est la fermeté des grands esprits. Le P. Perrone a soutenu que «la révélation et la raison naturelle ont également Dieu pour auteur; qu'elles sont comme deux rayons émanés d'une source commune et inépuisable.» Qui empêcherait donc ces deux sciences de s'occuper des mêmes objets, chacune à sa manière? Qui romprait ce faisceau? Quelle âme élevée et généreuse n'a désiré, n'a espéré pour soi-même et pour ses semblables ce bel accord de la raison et de la foi, de la liberté et de la règle , des clartés de l'intelligence et des mystérieux besoins du cœur? Sans doute, la philosophie ne relève que d'elle même, car elle n'est que la servante de la raison, c'est-à-dire placée au premier rang des sciences humaines : est-ce à dire qu'elle
(' ) «Totius operis necessarium fundameotum, consideratio qua demons- Iratur Deum esse». S. Cont. Gent., 1. 1, c 9.
(^) «Quo nonhabito, omnis consideratio de rébus divinis necessario tollitur.» ib.
soit une religion? Confondre ces deux notions, c'est les altérer l'une et l'autre (*).
La philosophie de S. Thomas a une force qu'il est impossible de détruire ni de nier. Elle peut s'appliquer à tout et se répandre partout. Et si le S. Docteur assigne la supériorité à la science sacrée , parce que tout ce qui est fini , contingent et relatif, se trouve et ne peut se trouver que dans l'infini, c'est-à-dire dans ce qui est absolu et nécessaire , il annonce expressément l'intention de poursuivre par la raison un sujet dans son ensemble le plus complet, de l'atteindre jusque dans ses extrémités , d'en distribuer les parties dans un ordre aussi logique qu'il est harmonieux, c'està-dire de s'associer au moment des intelligences pour le contenir et le régler [^).
Quoique la philosophie et la religion soient distinctes et ne doivent pas être confondues , quoique chacune ait son domaine et atteigne la vérité par des moyens
(') «Nihil prohibe! de eisdem rébus de quibus philosophicae disciplinée tractant; secundnm quod sunt cognoscibilia lumine rationis, etiam aliam scientiam tractare secundum quod cognoscuntur lumine divinae revelationis.» S., p. 1, q. 1, a. 1.
(2) S. Cont. Cent., 1. 1, c. 3. «Richard de S. Victor, une des illustrations théologiques du 12« siècle , disait dans son traité sur la Trinité : « Rappelons-nous les efforts et les progrès des philosophes de ce monde dans l'étude des matières religieuses; rougissons de paraître inférieurs : au témoignage de l'Apôtre , tout ce qu'on peut connaître de Dieu leur a été manifesté. Que ferons-nous donc, nous qui, dès le berceau, avons reçu la tradition de la foi véritable? . . Ce doit donc être peu pour nous d'avoir sur la divinité une croyance juste est vraie; travaillons à comprendre ce que nous croyons; efforçons-nous, autant qu'il est ou qu'il peut devenir possible, de saisir par la raison ce que nous admettons par la foi.» De ïrinitate, Prolog, et lib. 1, c. 1.
qui lui sont propres, quoique les droits de la raison ne doivent point être sacrifiés au témoignage ni à la tradition, cependant la révélation est d'une grande utilité, d'un immense secours aux grandes vérités de la raison ; elle les consacre; elle ajoute à leur certitude rationnelle le couronnement d'une certitude divine. «Il n'est pas donné à l'homme de tout comprendre, s'écrie M. J. Simon ; tout expliquer n'est rien expliquer. Il faut d'abord accepter notre condition , et puis en tirer parti. Sortir de notre nature, cela ne se peut» (*). En supposant , avait dit S. Thomas, que l'homme puisse s'unir à l'intellect actif comme le veulent les philosophes, il n'en est pas moins certain que le très petit nombre seulement est capable d'une telle perfection ; et cela est si vrai, que ni ces auteurs ni d'autres, quelque appHcation qu'ils aient d'ailleurs apportée et quelque succès qu'ils aient obtenus dans les sciences spéculatives, n'ont osé se dire parfaits à ce point. Bien plus, ils conviennent eux-mêmes que l'esprit humain est enfermé dans d'étroites limites, et qu'il faut renoncer à une explication complète, adéquate, absolue de toutes choses {^).
Aussi est-il bon d'enseigner, dans l'intérêt delà connaissance humaine, comme vérités de foi les mêmes vérités que l'on peut découvrir par l'intelligence. Les
(') «Histoire de l'École d'Alexandrie^ tom. 2, p. 641».
(^) «Dato quod talis continuatio hominis ad intellectum agentem sit possibilis qualem ipsi describunt, planum est quod talis perfectio paucissimis hominum advenit , in tantum quod nec ipsi nec aliqui , quantumcumque in scientiis speculativis studiosi et periti, ausi sunt talem perfectionem de se profiteri ; quinimo omnes plurima a se asserunt ignorata.» S. Cont. Gent., 1. 3, c. 4 4.
fondements de la foi n'en seront que plus solides (*). Qui ne sait combien le Christianisme a exercé une action décisive sur la formation du système complet de la vérité naturelle !
L'histoire atteste que la théologie naturelle n'a été conservée pure, entière, complète, que dans le Mosaïsme et le Christianisme ; c'est-à-dire que la raison humaine n'a pris pleine et entière possession des vérités naturelles qu'à l'aide de la révélation. Les plus illustres penseurs modernes reconnaissent cette importante vérité, que la religion est le berceau de la philosophie et le fonds même de la civilisation moderne (^). Ce que la raison démontre, la foi le met en pleine lumière ; ce qui était réservé aux savans, elle en fait le domaine de tous. Un enseignement clair, simple, précis, et cependant profond, sans mélange de doute et d'erreur, se proportionnant à tous les âges, à tous les besoins de l'humanité, toujours immuable et néanmoins progressif, est un bienfait inestimable (^). Nos derniers orages nous l'ont appris par les contrastes solennels dont ils nous ont rendus témoins ; là où la croyance n'existait plus,
(') » Ut erg^ esset indubitata et certa cognitio apud homînes de Deo, oportuit quod divina eis per modum fideitraderentur, quasi de Deo dicta, qui mentiri non potest.w S. Gont. Cent., 1. I., c. 4.
(■-') Cours de l'hist. de la philosophie, par M. V. Cousin (1829, tom. I, p. 137 et p. 7,
(•") Voyez le discours d'ouverture de M. Tabbé Maret à Sorbonne, I""* leçon, 1857. «La base de notre symbole est rationnelle en même temps qu'elle est révélée.» Lettre pastorale de Mgr. l'evêque de Nismes (1857). On n'entre pas dans le Sanctuaire sans traverser le parvis. Toute attaque à la raison est donc préjudiciable à la foi dont elle sape les préliminaires indispensables, et toute attaque à la foi ruine la raison en la déparant de de Dieu, qui est sa source. V, de Maumigny, Univers, 10 Mai 1857.
les utopies du socialisme ont fait d'effroyables ravages; là, au contraire, où elle régnait encore, le sens commun des populations est resté sans atteinte.
Si la science n'empruntait pas son caractère général et les principes de ses explications aux dogmes chrétiens, l'unité et l'éternifé de Dieu , la spiritualité et l'immortalité de l'âme, que la raison démontre avec certitude, et sans le secours de la révélation (*), ne seraient pas devenues populaires. Une constitution viciée, le manque de temps et la paresse privent un grand nombre d'une étude assidue (*). C'est donc avec une sage prévoyance que la bonté divine a voulu que l'on admît comme articles de foi des propositions rationnellement démontrables.
«Il ne s'agit pas, dans la science, d'atteindre où nous voulons, mais où nous pouvons (').» Toutes les intelligences possèdent l'idée de l'infini, il est vrai, mais toutes ne sont pas capables de suivre cette idée dans sa portée et d'en reconnaître nettement l'objet , voilà pourquoi la raison humaine doit être étendue, affermie; et, comme elle a une portée différente selon les
(') «Deura esse, et alla hujus modi, quae per rationem naturalem nota possunt esse de Deo, ut dicitur Rom. I, non sunt articuli fidei, sed prseambula ad articulos. Sic enim fides prœsupponit cognitionem naturalem. sicut gratia naturam, et ut perfectio perfectibile. « S. Theol., p. 1— q. i ad primum.
(■2) «Sequerentur tria inconvenientia, si hae veritates soluramod5 rationi inquirendse relinqueretur. Quod paucis homnibus Dei cognitio inesset. A fructu enim studiosse inquisitionis plurimi impediuntur, tribus de causis : propter complexionis indispositionem ;... necessitate rei familiaris... Quidam autem impediuntur pigritià.» S. Cont. Gent., 1. 1. c. 4.
(') La religion naturelle, par M. J. Simon, p. 35, 36.
âges, l'éducation et la trempe des caractères, il importe de ne pas la séparer de son principe. Même dans les choses éclairées par l'analyse et la réflexion, les philosophes sont souvent arrivés aux solutions les plus opposées (*).
La foi n'est pas un joug qui opprime la science ou une barrière qui arrête son élan, mais une mâle discipline qui accroît son énergie en régularisant ses efforts, un souffle puissant qui l'élève et la dirige. Si quelques-uns ont trouvé la vérité en suivant la méthode démonstrative, sans qu'un lierre parasite ne soit venu s'attacher aux doctrines qu'on croyait trouver saintes, ils sont clairsemés (^). Que d'aberrations humaines ! Ceux donc qui respectent les limites de la pensée dans le domaine de la psychologie, et qui n'attendent pas de l'avenir l'élargissement infini de ce domaine, n'ignorent pas que les mystères projettent de merveilleuses clartés, comme on voit souvent le soleil, caché derrière un nuage, illuminer l'horizon tout entier du fond de son impénétrable retraite.
Croire n'est pas savoir ; ces deux solutions intellectuelles offrent une différence capitale, non sous le rapport de ]a certitude, mais sous le rapport de la lumière. Dans l'une, l'esprit est conduit par des chemins qu'il
(') «Ratio humana in rébus humanis est multiim deficiens, cujus signum est, quia philosophi de rébus humanis naturali investigations perscrutantesin multis erraverunt, et sibi ipsis contraria senserunt...» S. Cont. Gent., 1. i,c. 4.
(2) «Si autem aliqui fuerunt qui sic de divinis veritatem invenerunt, demonstrationis via, quod eorum aestimationc nulla falsitas ad jungeretuT; patet eos fuisse paucissimos.» S. Cont. Gent., 1. 3, c. 39.
ne connaît pas, jusqu'à des dogmes certains, parce que Dieu les affirme ; dans l'autre, l'esprit voit la vérité et la détermine. Dans l'âme du vrai philosophe, la religion et la philosophie se lient donc intimement, coexistent sans se confondre , et se distinguent sans s'exclure. Mais le Christianisme est une religion, ce n'est point une philosophie (*). En exagérant les forces de la raison, on aboutit au doute et à l'incrédulité (^).
S. Thomas insista sur l'élément rationnel de la religion pour ramener les Gentils au Christianisme ; il leur prouva qu'il y a une vérité, et que nous sommes capables de l'atteindre. Il n'est pas permis, sous prétexte de voir plus clair, d'éteindre un flambeau, quand bien même un autre est allumé. Plusieurs lumières descendent du ciel et remontent au ciel, telle est la loi de l'ordre. Si l'on prétextait les contradictions et les erreurs de l'esprit humain, il ne s'en suivrait pas qu'il fallût en rendre la philosophie responsable. La raison se charge de redresser les intelligences qui, en se servant d'elle, ont désobéi à ses lois. Loin d'être contraires à la lumière naturelle (^), les sublimes préceptes du Christianisme en protègent les conquêtes {^).
«Tout en reconnaissant les effroyables naufrages
(') «Per fidem cognoscimus, ad qiiee, propter suî eminentiam, ratio demonstrans pervenire nonpotest.» S. Cont. Gent., 1. 3, c. 40.
(^) « Errores qui circà creaturam sunt interdùm à fidei veritate abducunt. » S. Cont. Gent., 1. 2, c. 2.
(') « Non igitur contra cognitionem naturalem aliqua opinio vel fides hominis àDeoimmittitur.» S. Cont. Gent.,1. 1, c. 7.
{^) Voyez: Ontologie ou étude des lois de la pensée, par M. Tabbé Hugonin.
dont les sages antiques ont été victimes, tout en mesurant les profondeurs des abîmes où ils sont descendus, les Pères et les Docteurs de l'Église, dit Mgr. Plantier, rendent justice à leur génie ; on se plaît à signaler et à mettre en lumière les débris qu'ils ont sauvés de la ruine générale où se sont engloutis la vérité et la règle des mœurs ; on les félicite des réflexions, des études, des veilles, des voyages qu'ils ont consacrés à la solution des vastes problêmes du devoir et de la destinée, et tout en témoignant une compassion douloureuse pour les écarts de leur philosophie, on leur sait gré d'avoir été philosophes.» L'Église reconnaît que c'est déjà un service immense à lui rendre, que d'enseigner au nom de la raison les grandes vérités naturelles qui sont le fondement de son édifice.
Mais il faut se garder de défendre mal le Christianisme, de lui prêter des armes fragiles ou prohibées (*). Il repose sur des principes certains, qui reposent euxmêmes sur la parole de Dieu, c'est-à-dire sur l'évidence. Pour convaincre ses adversaires qui contestent la légitimité de l'évidence, il ne la suppose pas, il l'établit. Une discussion libre et studieuse, Studiositas (^), se confirme par la réflexion dans la foi (^).
( ' ) « Quod fidei est demonstrare prsesumens, rationes non necessarias inducat quee praebcant materiam irridendi infidelibus, etc. » S., p. 1, q. 46, a. 2.
(^) «L'intelligence, dit S. Bernard, s'appuie sur la raison, la foi sur l'autorité, l'opinion sur la seule vraisemblance. Les deux dernières, (l'intelligence et la foi) possèdent avec certitude la vérité, qui cependant reste fermement enveloppée par la foi, tandis que l'intelligence la contemple sans voile et face à face.» De Consideratione, 1. V, c. 3 et 4. Voyez aussi l'Essai sur l'éloquence et la philosophie de S. Bernard, par M. Geruzez.
S. Thomas ne croyait pas servir la science en dissimulant les bornes que lui marque le sens commun(*). Partout où se promenaient les regards du S. Docteur, en ces temps de jeunesse surtout oii Ton voudrait élargir tous les horizons, il retrouvait Dieu, source de toute vérité et de toute justice. Le Verbe était l'objet de ses méditations, durant ces longues années de retraite où il vécut abîmé dans les Saintes-Écritures et les Pères, se rendant tous les personnages présents par la puissance de l'imagination et de la foi (2).
11 avait le génie de l'abstraction et de la classification, et ouvert son intelligence à toutes les puissances spirituelles, comme un large miroir pour ramasser de toutes parts des rayons lumineux. Son âme préludait à la grande vision du ciel (^). Au milieu de rudes travaux, S. Thomas gardait sa douce sérénité, transparente et limpide. En même temps qu'il enrichissait le domaine
(') «Il n'y a que les esprits faibles qui croient tout expliquerai tout comprendre.» La religion naturelle^ par M. J. Simon, p. 45.
(2) « Verbum Dei ipsa est veritas : et quia nullus potest veritatem cognoscere, nisi adhaereat veritati, oportet omnem qui veritatem cognocere desiderat, huic Verbo adhaerere. » S. Thomas in Joan. Evang. c. 14, lect. 2. «Sive ipse homo proponens fîdem immédiate videat veritatem, sicutChristocredimus.» S. Gont. Gent., l. 3, c. 40.
(^) « Nihil nobiliùs et perfectiùs in creaturis invenitur quam intelligere.» S. Thomas, Potent., q. 9, a. 5. S. Prudence, Evêque de Troyes, avait également soin de dire à Scot : «Tout ce que les sciences humaines peuvent aider à la simplicité de la foi Chrétienne dans son œuvre de salut, nous le savons et ne le désavouons pas.» Cont. Scotum, c. 1 et 18. Voyez la Patrologie de Migne.
s. Anselme, avant de mourir, désirait encore résoudre une questio touchant l'origine de l'âme, pour être utile à ses frères en leur communiquant un dernier fruit de ses méditations.» Voyez S. Anselme, par M. Gh. de Rémusat, liv. 1, ch. 18, p. 391.
des sciences et fixait les idées fondamentales sur lesquelles roule la philosophie, il broyait les fausses théories qu'il rencontrait sur sa route. De sa plume féconde tombaient des traités admirables, oii les qualités générales de l'esprit géométrique se mêlent à la gloire d'une originalité profonde.