‹ De la philosophie de St Thomas d'AquinChapitre 4 sur 60 · TRAITER LES DIFFÉRENTES PARTIES · texte numérisé non relu

TRAITER LES DIFFÉRENTES PARTIES

Pour organiser une science, il faut constater, énumcrer , dans leur totalité , les idées essentielles de la raison , examiner tous ces éléments , indiquer l'ordre dans lequel les différents problèmes doivent se suivre, comme un fleuve qui roule paisiblement ses flots. Les éléments de la raison énumérés, il faut saisir tous les rapports que ces éléments ont entre eux , c'est-àdire les liens nécessaires des deux termes d'une proposition quelconque où ils vont aboutir.

Les connaissances se divisent en deux classes : celles Psychologie. qui ont pour objet le monde physique, c'est-à-dire la ^^^ ^^"^^^' nature extérieure qui tombe sous les sens, et cet autre monde que chacun porte en lui-même, c'est-à-dire le monde moral que nous saisissons par la conscience (*). Les phénomènes dont s'occupe la philosophie, tels que la faculté de connaître, de vouloir, de se souvenir et d'imaginer, etc., sont tout aussi réels que les phéno-

(') «Sensus apprehendit rem quantum ad exteriora ejus accidentia ; sed intellectus ingreditur ad interiora rei.» S. Cent. Gent,, L. 4 G. XI.

mènes extérieurs. Ce monde de pensées, d'émotions, de désirs , où la vie spirituelle s'écoule , peut être étudié comme le monde de formes, de couleurs, d'odeur, de saveur et de sons dans laquelle s'écoule la vie corporelle (*)•

La science qui a pour but l'étude des phénomènes intellectuels, est la Psychologie, c'est-à-dire la science de l'âme. Elle est aussi quelquefois désignée par le mot Idéologie, mais ce terme n'est applicable qu'aux idées. L'usage n'autorise pas le mot Phénoménologie,

La recherche et la démonstration des principes des sciences, est la Logique (^). Elle donne des règles à l'intelligence et lui enseigne les moyens de trouver la vérité, d'échapper à l'erreur.

L'Esthétique apprend à distinguer le beau du laid, les produits de la nature de ceux de l'art ('). Son développement est un des signes les plus certains de la civilisation.

La Morale philosophique ne se borne pas aux idées et aux affections; elle expose les principes des mœurs.

Cependant , il est impossible d'étudier les rapports théologie jg l'homme avec Dieu, sans connaître les deux termes

Logique.

Son but.

Eslhélique .

Morale philosophique,

Théodicée, ou théologie naturelle.

(') « Inveniebatur enim anima noslra in potentiâ ad intelligibilia, sicut sensus ad sensibilia.» S. Cent. Gent., 1. 2. G. 77.

(2) «Principia quarumdam scientiarum, ut Logicae, sumentur ex solis principiis formalibus rerum.» S. Gont. Gent. 1. 2. G. 25.

(•') Voyez l'essai sur le beau, par le P. André. «Reid. éd. de Joufifroy, tom. V, p. 256. Traité du Beau, par Grousaz. Encyclopédie, (article Beau) par Diderot. Traité de la vraie et de la fausse beauté dans les ouvrages de l'esprit, par Nicole. Traité du Beau, par le docteur Barthez.

de ces rapports et le lien qui les unit (*). La partie de la philosophie qui s'occupe de cette branche s'appelle Théodicée ou théologie naturelle.

L'homme ne vit pas seul; il se trouve en contact Moraio sociale. avec des êtres semblables à lui, et qui ont, comme lui, des droits à revendiquer, des devoirs à remplir (^). De là une nouvelle science, la morale sociale, que l'on appelle aussi droit naturel (^).

La Métaphysique s'occupe des caractères actuels Métaphysique. des connaissances humaines dans l'intelligence développée de leur origine et de leur légitimité. Elle a pour but de découvrir le fond des choses et d'offrir une base commune, un lien et un principe inébranlable à toutes les branches de la science.

La science des principes qui servent de base à la Philosophie du législation civile ou politique , est la Philosophie du droite^).

Enfin il est une question qui forme une branche à ontologie. part. Y a-t-il dans l'homme un ou deux êtres? Dans l'univers une ou deux substances? Y a-t-il de l'esprit

(') «Intellectus creatus ad intellectualem divinae substantiae visionem extollitur.» S. Cent. Gant., 1. 3. C. 53.

(') « Quum homo sit naturaliter animal sociale, indiget ab aliis horainibus adjuvari ad consequendum proprium finem ; quod convenientissime fit dilectione mutuâ inter homines existente.» S. Cent. Gent., 1. 3. C. 117.

(^) Voyez le chap. 81 du 8^ liv. De la somme contre les gentils : Des rapports des hommes entre eux et avec les autres êtres.

(*) «Ea igitur sine quibus societas humana conservari non potest, sunt homini naturaliter convenientia.» S. Cont. Gent.;l. 3. C. 129.

et de la matière? Le temps, l'espace, sont-ils des êtres réels? Et s'ils ne peuvent être conçus ni comme une réalité indépendante, ni comme une propriété ou un rapport de choses finies et contingentes, sont-ils une propriété de l'être infini et nécessaire, une face de l'essence de Dieu? Ou bien ne sont-ils que des abstractions de l'esprit humain , des modifications passagères et particulières de F esprit? La solution de ces problèmes constitue l'Ontologie , c'est-à-dire la science des êtres (*).

Organisation de L^ circouscription dc la science philosophique étant

la philosophie. ^ , ^ ^ .7

trouvée, il faut l'organiser, c'est-à-dire subdiviser les diflérentes questions dont elle se compose ; puis indiquer l'enchaînement des sciences (^). Elles se réduisent à la Psychologie, à la Logique, à l'Esthétique, à la Morale, à la Théodicée, à la Métaphysique, à l'Ontologie. Nous ne mentionnerons pas l'histoire de la philosophie ni la philosophie de l'histoire. Elles ne font point partie de la philosophie proprement dite : fussent-elles arrivées à saisir l'harmonie de la nature et de l'humanité entre elles , ella/ne serait pas cependant un travail définitif.

Mais, la philosophie est-elle parvenue à une organisation parfaite ? Si cela était, il y aurait une sciencç métaphysique, comme il y a une géométrie et une chimie. L'imperfection étant connue, il faut y appliquer un remède. Marche à suivre La première question de toute science est celle qui

pour classer les questions

(') Voyez dans le livre 2 dc la Somme contre les Gentils les chap. qui traitent de l'union de l'âme et du corps.

(-) «Sapientis est ordinare.» S. Cent. Gent., 1. î, Preemium, G. 1.

peut être résolue sans le secours d'aucune autre , tandis qu'aucune autre ne peut l'être sans son secours. Or, quelle est, parmi les questions indiquées, celle qui présente ce caractère ?

Serait-ce l'Ontologie? Dans l'ordre des réalités, elle L'onioiogie n'est

n ^ .1 . ., , • • 1 1» pas la première

est londanfientale ; mais il n en est pas ainsi dans i or- question. dre de démonstration, dans l'ordre d'enseignement. Il faut d'abord reconnaître le monde interne, découvrir les lois de l'esprit humain et constater leur portée, avant de passer au monde externe. Car, comment sais-je les êtres? Parce qu'ayant étudié l'homme, j'y ai trouvé une double nature qu'il m'a fallu rattacher à ces éléments, ceux de l'humanité et ceux de la nature, au principe invisible de l'un lît de l'autre. Mais je n'ai pas commencé par ce principe : il m'a fallu me connaître moi-même. Voilà la vérité de la connaissance, vérité réelle et incontestable, qui est du domaine de la Psychologie (*).

La Métaphysique ne peut rien nous apprendre de la La métaphysique nature et de l'existence des êtres , de leurs causes, de ^pTemfère leurs principes , de leurs rapports , qui ne soit une question. application, et par conséquent, ne suppose une analyse très approfondie des notions premières de la raison.

Il faut aussi rattacher la Théodicée à une théorie La Théodicée philosophique. En effet, quel est le but de la théologie première naturelle? La connaissance de Dieu et de ses princi- question.

(') «Sed ea quae sunt secundum se ipsa intelligibilia sunt superiora, in ordine intelligibilium , his quse non sunt intelligibilia nisi quia nos facimus ea intelligere.» S. Cont. Gent., 1. 2. G. 96.

paux attributs intellectuels et moraux. Or, comment connaît-on Dieu? Par nous-mêmes (*).

La morale a'esi La Moralc u^cst pas uuc scicncc par elle-même et

pas la première . i,rn»x> • j'«' »

question. de SOU chci, cllc u cst qu une science dérivée, qu une science seconde , une conséquence d'un principe. Elle présuppose donc nécessairement un antécédent logique. Car, quel est le but de la morale? De régler l'activité humaine, de donner des lois à la volonté. Or, le moyen de gouverner un être qu'on ne connaît pas? La morale philosophique présuppose donc la psychologie.

L'Esthétique n'est Quaut à l'Esthétiquc , qul excite une si vive sym- ^%uestbn!^^^ pathie, et qui répond à des besoins très sérieux, elle dirige l'imagination vers le beau ; il faut donc avant tout connaître l'imagination. Donc l'esthétique présuppose la psychologie et la logique.

La Psychologie, La Psychologie est la base des sciences morales;

labgîqueVestTa c'est daus Ics modifications et les déterminations du ^uestf^^ sujet pensant, aperçus par la conscience, que se réfléchit la lumière ('). Mais l'observation interne doit être faite d'un certaine manière. Il y a logique et logique. Il y a la logique scientifique , la logique à l'état d'art dans la conscience, et la logique naturelle, instinctive. Cette dernière est toujours nécessaire, indispensable, à la recherche de la vérité.

( ' ) « Intellectus est quo cognoscit et intelligit anima.» S. Cent. Gant. 1. 2. G. 62.

{-) « Capacitas autem nuturalis cujuslibet intellectus se extendit ad cognoscenda omnia gênera et species et ordinem rerura.» S. Cont. Cent. 1. 3. G. 59.

Pour sui^TC cet ordre, cette classification, nous nous trouvons heureux de nous appuyer de l'autorité de S. Thomas (*). Le Christianisme applique à la vie commune, à la vie pratique, l'étude de l'homme tel qu'il est. Pour exercer l'activité intellectuelle, il faut partir d'un fait de conscience. Chacun de nous sent vivre au-dedans de lui un principe toujours présent, qui ne se confond pas avec la série changeante de ses modifications, qui se connaît à chaque instant, et s'affirme avec une clarté et une certitude infaillibles. Notre organisation de la science philosophique est donc légitimée par la raison et par l'expérience; elle nous sauve à la fois du scepticisme et de l'hypothèse.

Le saint Docteur adopte la division générale des comment sciences établie par Aristote , en spéculatives et pra- gâitTii°i^^hik)sttiques(^). Les premières sont supérieures aux secondes, phte, et dansquei car toute question philosophique ne peut être résolue que rorfde\^ait en que par des faits de conscience {^). Un vif désir de tout différentes discuter, de tout peser, de saisir l'enchaînement de parties. tous les phénomènes, de découvrir les rapports de cause et d'effet, de dégager, d'éclaircir les problèmes, c'est-à-dire de consulter la raison, de lui demander une réponse à toutes les questions résolubles, à l'aide des lumières de l'intelligence, telle est la méthode de

(') «Secundum ordinem intellectuum est ordo intelligibilium.» S. Con. Gent. 1. 2. C. 96.

(2) «Recte autem se habet philosophiam scientiam veritatis contemplatricem appellasse; speculitivas enira finis veritas, praticae autem opus.» Metap. 11, C. 1.

(5) «Potentiae intellectivae sunt priores sensitivis ; dirigunt easetimperant eis.» S. p. 1, 9. 77, C. 4.

l'Ange de l'école (^). De là l'expérience intérieure, Taperception de conscience donnée pour fondement aux opérations de la pensée. L'idée de Dieu est le dernier résultat de la raison repliée sur elle-même et appliquée à l'observation des phénomènes de l'âme (^).

« L'objet de la philosophie est donc aujourd'hui ce qu'il était au moyen-âge, c'est-à-dire le savoir humain dans ses dernières profondeurs (^).» La science d'une chose consiste principalement, dit S. Thomas, à diviser et à décomposer sans cesse une question, à la séparer dans tous ses éléments, à l'embrasser sous toutes ses faces, à remonter à ses principes, à descendre à toutes ses conséquences, en d'autres termes, à connaître sa nature C"). Cette méthode remplit le mieux le but de l'enseignement philosophique. Elle pose les fondements , apporte sa pierre , fait son œuvre , et élève son édifice (^). Devant la psychologie s'ouvrent des champs fertiles à moissonner (^).

(') «Quœstio propter quid quserit médium ad demonstrandum quia est aliquid; .... scire desiderant quid est ipsum, quod est intelligere ejus substantiam.» S. Gont. Gent. 1. 3. C. 50.

(^) « Ad quam cognitonem de Deo pertiugere possumus, et hoc est ultimum et perfectissimum nostrse cognitionis in hâc vitâ.» S. Cont. Gent. 1. 3. G. 49.

(^) Dictionnaire dos sciences philosophiques, (1852) toni. 5, p. 70.

(*) «Ùndè et praecipuum in cogaitione alicujus rei est scire de eâ quid est.» S. Gont. Gent. 1. 3. G. 50.

(5) «Non enim arbitramur nos aliquid cognoscere, si substantiam ejus non cognoscamus.» S. Gont. Gent. 1. 3. G. 50.

(^) «Non quiescit igitur sciendi desiderium, nisi cognitis substantiis effectuum, etiam substantiam causae cognoscant.» Ib. Voyez Reid, sur les lois constitutives de l'esprit humain.

A l'exemple d'Aristote (*) et de Cicéron (^), S. Thomas place la sagesse au-dessus de la science ('). Elle exerce sur la science une espèce de contrôle universel (''). Qu'est-ce donc, à proprement parler, la sagesse? C'est la connaissance certaine des effets par les causes premières, c'est-à-dire le plus haut degré de la science (**). Ce but, quelqu'un pourrait-il l'atteindre? Non, assurément, si on entend par la science des choses divines (?t humaines une connaissance particulière et directe, une intuition immédiate de tous les objets de la nature , telle que les possède l'intelligence divine. Mais comme le savoir pour nous consiste à découvrir la source et la raison des choses , à voir les effets dans leurs causes, et les conséquences dans leurs principes, le sage doit remonter sans cesse à la source des lumières (^). Il est appelé à jouer un rôle utile et glorieux dans ses méditations sur les résultats les plus considérables de la psychologie et de la métaphysique , et dans le champ des applications morales. Son esprit ne

(') «Sapientia autem sccundum ipsum (Aristotelem, Eth. X. C. 8.) est una de scientiis speculativiS; caput aliarum.» S. Cont. Gent. 1. 3. C. 44.

(^) «Sapientia autem est, ut a veteribus philosophis defmitum e?t, rerum divinarum et huiïianarum, causarurnque quibus hse res continentur, scientia.» Cicer. de Offic, 1. 11. G. 2.

{^) «Inter omiiia verè studia honinium, sapientise studium est perfectius, sublimius et utilius et jucundius.» S. Cont. Gent., 1. 1. G. 1.

(^) «Sapientia habet aliquid proprium suprà alias scientias, in quantum de omnibus judicat, et non solum quantum ad conclusiones , sed etiam quantum ad prima principia.» S. p. 1. 2^«, q. 57, a. 2.

(•^) « Sapientia dicilur liabitus quidam quo mens nostra perncitur in cognitione altissimorum.» S. Gont. Gent., 1. 4. G. XII.:

(^) « Oportet igitur circà veritaîis iinem et considerationem principaliter sapientiam insi stère.» S. Cont. Gent., 1. 1. G. 1.

se borne pas à s'élever à une vue claire et distincte de la vérité; il cherche encore à en faire jouir les autres (*).

Avec le sujet pensant, S. Thomas a trouvé la certitude à des profondeurs où il n'appartient pas à tous les yeux de pénétrer. Il s'est attaché à mettre en lumière les idées qui dominent toutes les sciences, les principes d'où découle toute vérité {^). Dani l'exposition du plan de la Somme contre les gentils, le saint Docteur annonce qu'il va illuminer toutes les questions des pures notions de la raison humaine (^). Il supposait une vérité commune à toutes les discussions, et concluait du connu à l'inconnu , des choses qui se voient à celles qui ne se voient pas, c'est-à-dire qu'il raisonnait et comparait pour conclure.

S. Thomas attachait aussi une grande importance à la généralisation immédiate, procédé simple et rapide en vertu duquel, sans délai , il saisissait et affirmait ce qu'il y a d'univ#rsel dans les choses; car, quelle que soit la nature des faits que nous prenions pour point de départ, physiques ou moraux, il les faut ramener en dernière analyse à l'inteUigence {^). Ce n'est pas qu'elle constitue à elle seule l'essence de

(') « Sapientis est veritatem praecipuè de primo principio meditari et de aliis disserere, ità ejus est falsitatem contrariam impugnare.» Ib.

(-) «Per rationes demonstrativas , quibus adversarius coavinci possit, procedendum est.» S. Cont. Gent., 1. l.G. 9.

(') « Intendentibus igitur nobis per viam rationis prosequi ea, quœ dâ Deo ratio humana investigare potest.» S. Cont. Gent., 1. 1. C. 9.

(*) «Intellectus autem est suprema virtus cognoscitiva in nobis. » S. Cont. Gent., 1. 2, C. 62.

l'âme (*); mais, dans la théorie de la connaissance, c'est à l'intelligence qu'appartient l'initiative. Pénétrant jusqu'aux éléments les plus intimes des choses et ne les abandonnant qu'après leur avoir arraché tout ce qu'elles contiennent (2), elle s'avance jusque là 011 les faits lui manquent , oia , par conséquent l'induction n'a plus de base(^). Cette théorie de S. Thomas a des racines si profondes dans la nature de l'esprit humain et dans celle des choses , que le temps luimême a respecté sa forme.

(') «Intellectus est aliqua potentia animae; non ipsa animae essentia.» S., 1* p. q. 79, a. 1.

(^) «Solus autenî intellectus ad essentiam rei pertingit. » Q. Quodl., q. de Veritate, a. 12.

(•^) « Intellectus enim natus est omnia quœ sunt in rerum naturâ intelligere.» S. Cont. Gent., 1. 3. G. 59.

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