‹ De la philosophie de St Thomas d'AquinChapitre 31 sur 60 · DE LA CONNAISSANCE DES CHOSES EXTÉRIEURES · texte numérisé non relu

DE LA CONNAISSANCE DES CHOSES EXTÉRIEURES

d'après s. THOMAS.

Plusieurs philosophes , prétendant tout expliquer avec un seul principe , confondirent les opérations internes que la conscience nous manifeste , avec les qualités extérieures que les sens nous font apercevoir , et nièrent , les uns , l'existence de l'esprit , les autres , celle de la matière (*). Or, du scepticisme le plus audacieux à l'idéalisme le plus insensé, il n'y a qu'un pas. Une doctrine qui met le moi tellement dans la pensée que les vérités ne peuvent avoir qu'une valeur subjective , c'est-à-dire relative au sujet qui les aperçoit, et nulle valeur objective, c'est-à-dire réelle

(•) L'unité systématique fut la chimère de Descartes. Locke reserre nos recherches dans les limites de la sentation et arrive à la matière. Condillac confond Télément et Tinstrument dans un seul principe , qui non-seulement autorise toutes les vérités qui s'y rapportent, mais qui les engendre. «Le moi, dit Hume, n'est ni esprit ni matière, car il n'est pas. La substance est une chimère. » La voûte éclatante des cieux, la parure de la terre, en un mot, tous les corps qui composent ce monde n'ont d'autre existence que dans un esprit qui les aperçoit. « Berkeley , Parag. VL La raison essentiellement subjective, selon Kant, n'atteint les objets, c'està-dire l'âme, le monde et Dieu, qu'en se projetant hors d'elle-même et à l'aide d'une sorte de mirage intellectuel. Elle est donc et se sait condamnée au scepticisme.

et indépendante du sujet, en d'autres termes, qui n'adopte que la conscience pour principe unique, détruit la base fondamentale de l'édifice de nos connaissances.

En effet , si nos facultés sont incapables de nous faire connaître la nature des choses , elles ne nous donnent que des apparences. Et si l'existence des corps n'est qu'une illusion , nous vivons entourés de fantômes.

Pour savoir comment on va de la faculté de connaître qui est en nous , à ce qui est hors de nous, c'est-à-dire de la psychologie à l'ontologie , S. Thomas s'attacha , non pas aux espèces sensibles dont Locke a fait les idées sensibles , mais aux facultés de l'âme , à leurs opérations et à leurs lois. Toute connaissance est quelque chose de subjectif contenu dans la conscience , et, comme telle, elle a sa réalité objective. La conviction qui lui attribue une réalité distincte de nous-mêmes et de nos pensées, a pour fondement, outre les notions que nous acquérons par l'expérience, la conception immédiate de quelque chose à quoi se rapporte la connaissance, conception attachée à toute sensation. Comme cette conception repose sur la constitution de l'esprit humain , son universalité et sa nécessité emportent la certitude de sa réalité , non-seulement subjective , mais encore objective (*).

Que S. Thomas ait trouvé , ou n'ait pas trouvé dans Aristote l'hypothèse des espèces intermédiaires entre l'intelligence faite pour connaître et les objets de nos

• (') «Anima cognoscit res extra animam.» S., p» 1., q. 8^ a. 2. Voyez e Manuel de la Philos. , traduit de rallemand de Tennemann , pai M. V. Cousin, Introd. p. 44,

connaissances, il est certain que le S. Docteur n'attribua point à la conscience l'autorité suprême ; il ne dit pas comme Descartes : donnez-moi un être doué de conscience (c'est le vrai sens du Cogito) (*) , et qui sache raisonner, je vais faire l'homme et toutes les vérités qu'il peut connaître. S. Thomas se distingua de ce monde extérieur qu'à chaque instant nous sentons et percevons. Le dehors lui fut donné avec le dedans, son corps avec son esprit, le non-moi avec le moi, l'existence de l'univers avec sa propre existence {^),

Voilà donc le monde spirituel qui subsiste avec le monde matériel ; la réalité et la vie de l'univers visible sont aussi claires , aussi incontestables que notre propre vie et notre propre réalité. Toutes les conceptions que la raison nous suggère , toutes les vérités qu'elle découvre , ont donc une valeur objective , c'est-à-dire réelle et indépendante du sujet (^). Cependant des penseurs ont constamment mutilé l'un et l'autre élément, réduisant ou la substance et le moi au non-moi érigé en fait unique et fondamental , ou la substance et le non-moi transformé en moi absolu ou enfin le non-moi et le moi à la substance, devenue alors une substance tout-à-fait abstraite C"). Ils ne voyaient que des idées

(') Cours del'hist. de la Philos. , par M. V. Cousin, (1816-1817) p. 11.

(2) «Necessario in re ipsâ corporeâ aliquid erit, super quodintellectus ibrmet utrumque genus, substantiam scilicet et corpus. » Opusc. 41, c. 8.

(^) « id vero quod intelligitur est ipsa ratio rerum existentium extra animam. » S. Gontr. Cent. , 1. 2, c. 75.

(^) Quant à la philosophie moderne, Voyez Wilm, Hist. de la Philos. Allemande; Mœhler, de FÉtat de la Philosophie en Allemagne; Barchon de Penhoen, Hist. de la Philos. Allemande, tom. ÎI.;, p. 203. etc. Selon

dans le monde et niaient les réalités que ces idées supposent. L'univers n'était à leurs yeux que le tableau qu'ils s'en traçaient , c'est-à-dire un monde fantastique (*). Dès que la raison est incapable de sortir d'elle-même et de connaître les êtres, le mal est sans remède.

S. Thomas renvoya la conscience et la raison aux objets qui leur sont propres ; il établit que les principes intellectuels qui ont une autorité incontestable dans le monde intérieur , sont également valides relativement à leurs objets externes (^) , et appliqua la légitimité de nos moyens de connaître , c'est-à-dire la sensibilité , la conscience , la loi de causalité aux objets extérieurs. A ceux qui n'admettaient pas le monde interne , le S. Docteur prouva qu'il ne serait pas possible que nous connussions l'externe par un principe qui ne fût pas en nous , c'est-à-dire interne , et fit ressortir les conséquences de l'erreur de ceux qui s'imaginent que les vérités objectives et ontologiques que la raison découvre , ne sont que le sujet lui-même trans-

Fichté, les choses ne sont qu'autant que le moi intelligent les pose ou les détermine. Schelling supprime le sujet et ne présente que Tobjet. Hegel s'efforce de prouver l'identité des contradictions. (Grande Logique, p. 116, § 9). Hist.de la Philos., tom. L, p. 301, 305, et tom. II., p. 37; Wilra., tom. IV., p. 160 ; M. Ancillon, Mélanges de littérature et de philosophie , tom. II. , p. 1 07.

C*) « Quidam posuerunt quoi vires, quee sunt in nobis cognoscitivae , nihil cognoscunt nisi proprias passiones. » S., p. 1., q. 85., a. 2. «Intellectus nihil intelligit nisi suam passionem , scilicet speciem intelligibilem in se receptam, et, secundum hoc, species hujus modi est ipsum quod intelligitur. » Ibid.

(2) « Omniaper species intelligibiles cognoscit res quae sunt extra animam. » S. , p. 1. , q. 85. , a. 2. Voyez Tarticle Existence, dans l'Encyclopédie , par le chevalier de Jaucourt.

porté hors de soi par une force qui lui appartient et qui est subjective elle-même.

La raison, dès sa première et sa plus humble apparition dans la conscience, nous donne l'être en même temps que la connaissance, nous découvre, avec l'absolue autorité dont elle est douée, sous l'aperception des divers phénomènes, l'être réel, identique et un, le moi qui les aperçoit. A ceux qui niaient le monde extérieur, la même raison nous découvre encore l'objet réel des phénomènes aperçus, ce monde autre que nous, mais existant comme nous ; et un peu plus tard, par delà ce monde extérieur, immense, mais fini comme l'autre, imparfait, rempli à la fois de grandeur et de misère, la raison nous révèle l'être infini, parfait, éternel, premier principe et raison dernière de toutes les existences (*). ^

C'est une doctrine attrayante, celle qui détache

(') «Quia eadera sunt quee intelligimus et de quibus sunt scientiae, et ità omnes scientiae non essent de rébus quae sunt extra animam , sed solum de speciebus intelligibilibus quae sunt de anima ; omne quod videtur essetverum. Semper enim judicium potentiee cognoscitivae erit de eo quod judicat, scilicet de propriâ passione secundum quod est, et ità omne judicium erit verum.» S., p. 1, q. 85, a. 2.

On ne devait pas reculer devant les dernières conséquences des théories signalées par S. Thomas. De nos jours, Henri Heine, Louis Feuerbach, Bruno Bauer, Karl Marx, Arnold Ruge, Karl Grûn, Maurice Hess, Frédéric Engel, Ewerbeck, Weitling, Marx Stirner, regardèrent Thomme en général d'abord et bientôt l'homme individu , comme une divinité, et la seule possible. — Voyez Allemagne et Italie, par M. Quinet. Logique subjective de Hegel, p. 4, 96. Feuerbach, Essence du Christianisme. De l'Éducation populaire en Allemagne du Nord, par M, Eugène Rendu, et de la révolution en Allemagne, par M. René Taillandier. Une promenade philosophique en Allemagne, par M. V, Cousin , dans la Revue des Deux Mondes,!" Octobre 1857.

l'homme des effets extérieurs, par la force de la raison, et encore plus du sentiment, le porte à se créer ou à découvrir un monde intellectuel vers lequel il aspire ; elle relève à nos yeux notre propre dignité et s'harmonise merveilleusement avec cette foule de désirs qui font à la fois le charme et le tourment de notre existence. Mais qu'est-ce qu'un sentiment ajouté à la raison subjective? Une force nouvelle ajoutée à l'essentielle illusion dont la raison est travaillée. Elle est déjà assez tentée de prendre ses propres développements pour les choses elles-mêmes : avec le sentiment, cette tentation est augmentée, et voilà tout. Car , d'où procède le sentiment? De quoi peut-il se nourrir? S'il n'a de prise que sur les abstractions, il n'est donc luimême qu'une abstraction. Quand j'apprends une nouvelle affligeante, j'éprouve une modification intérieure pénible, c'est la sensation, et je juge qu'il y a un malheur hors de moi , dont l'existence est indépendante de la mienne. Qui confond le monde intérieur et extérieur, bouleverse toutes les idées (*)« Tant que la subjectivité de la raison subsiste, le fondement même de la philosophie est ruineux, et les réparations les plus habiles, les décorations les plus brillantes ne tromperont qu'un œil inattentif ou peu exercé. La théorie Thomiste de la raison échappe à tous ces périls.

Toute idée représente un objet ; l'objet représenté par l'idée est une réalité existante en dehors de l'idée. La vérité complète sépare l'objet de la faculté qui con-

(1) «Non distinguit id quo intelligitur etid quod intelligitur.» S. Cont. Gent., 1. 2, c. 75.

naît (*). Si tout venait de l'objet, le sujet n'aurait que la capacité de recevoir l'empreinte que l'objet y dépose, et la vie serait trop matérielle et presque ignoble. Si , au contraire , tout venait du sujet , l'objet ne serait que l'occasion du développement du sujet, c'est-à-dire que la vie serait presque vaporeuse. Partout où le réalisme a prévalu , il s'est trop arrêté à la surface d'un globe où notre destinée commence ; l'idéalisme a emporté la philosophie allemande vers des régions supérieures , mais à cette hauteur , n'ayant pas en elle-même de quoi se soutenir , elle est retombée et a affaibli dans sa chute les facultés intellectuelles et morales. Or, la route de la psychologie une fois coupée, aucun procédé ne peut plus conduire à la cause de toutes les causes , à la cause substantielle, au Dieu moral, au Dieu saint.

En appliquant avec loyauté, fermeté et étendue à tous les phénomènes la méthode expérimentale. Saint Thomas releva ce que l'idéalisme et le réalisme avaient renversé et fournit à l'ontologie un instrument sûr, des bases légitimes. Il affirme que les objets extérieurs existent réellement avec les formes sous lesquelles elles nous apparaissent (^) ; que l'âme les perçoit par les organes du corps et à travers les autres milieux qui la séparent de l'objet, et que le sentiment intime donne à notre esprit une certitude que le raisonnement ne peut ébranler.

Il n'est pas exact de dire que nul philosophe n'avait

(') «Res sensibilis extra animam existons.» Ib. c. 96.

(2) «Sicut autem aliquod continet pcrfcctam rationem essendi. » Opusc. 31,c. 8. Voyez le Traité de la science de l'homme, par S. Thomas, quaest. disput.

distingué le sujet de l'objet avant Descartes. Dans la Sonnme contre les Gentils, S. Thomas, énonce, avec toute la rigueur et la précision possibles, le principe de la causalité dans lequel réside toute la force de la dénnonstration (*). Il examine ensuite quelle est son origine, et établit qu'il a été donné à l'homme comme un élément primitif de sa raison (^). Ce principe rapporte tous les phénomènes à une cause, et la conscience attestant que cette cause n'est pas la cause personnelle que la volonté représente, il s'en suit que le principe de causalité conduit à une cause impersonnelle, c'est-à-dire à une cause extérieure, enrichie de caractères et de lois dont l'ensemble est l'univers (^).

Voilà donc une existence dûment constatée. Il y a dans le fait de la perception sensible deux espèces de certitudes que les idéalistes et les réalistes n'ont pas distinguées ; la première est que les objets existent hors de l'âme; la seconde, qu'ils existent tels qu'ils nous apparaissent. Pris isolément, l'idéalisme et le réalisme me sont insuffisants ; leur fusion leur donne un caractère de vérité. La psychologie de Kant n'est pas une psychologie grossière ; c'est une psychologie subtile, profonde, mais incomplète. Qu'elle nomme la

(') « Omne autem quod est possibile causam habet. » S. Cont. Gent., 1. 1, c. 15.

(-) « Omne aiitei^ iiecessarium vel habet causam siiœ necessitatis aliundè, vel non, sed est per seipsum necessarium. n Ib.

(^) « Contiugit enim ex effectu causam cognoscere mulipliciter : uno modO;, quod effectus sumitur ut médium ad cognoscendum de causa quod sit et quod talis sit, sicut accidit in scientiis, quœ causam demonstiant per eifectum. Alio modo, ità quod ipso effectu videatur causa, in quantum similitude causse résultat in effectu. » S. Cont. Gent., 1. 3, c, 4 9.

raison raison pratique au lieu de spéculative, qu'elle s'applique à l'idée du devoir préférablement à toute autre idée, cela ne change point son caractère, n'agrandit pas sa portée, ne le transporte pas hors de sa sphère naturelle. Restituez aux idées venues de la raison le caractère impersonnel que le professeur de Kœnigsherg leur enlève, et vous aurez ruiné la base de ses négations. Mais la négation de l'existence du monde n'est qu'une chimère peu dangereuse. L'idéalisme de Berkeley et de Fichté n'est pas Fécueil de notre siècle. Les hommes de notre temps ne sont guère tentés de ne pas croire à leurs sens et aux objets de ces seng. « Dieu veuille, dit M. Cousin, que tout ce naturalisme n'aboutisse pas au Système de la Nature du baron d'Holbach (*) ! »

(') Une promenade en Allemagne, par M. V. Cousin.

« Il n'y a que des philosophes qui imaginent que le soleil et la lunô, qui frappent nos yeux, ne soient pas les astres que la main divine suspendit au firmament le jour de la création, mais des fantômes intérieurs qui ne brillent que d'une manière idéale. Étrange hypothèse ! Le soleil et la lune ne seraient que dans notre esprit; ils auraient commencé d'être lorsque nous les avons aperçus, et ils cesseraient d'exister dès que nous cesserons de les voir ! Il faut le croire ainsi pourtant, dès qu'on ne donne pour base à nos connaissances que des sensations et des idées, c'est-à-dire l'être sentant et l'être pensant. Nous sommes alors seuls au monde, et le moi n'est que le théâtre d'une pareille fantasmagorie. » Essais de philosophie, par M. Ch. de Rémusat, tom I, p. 199.

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