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THEORIE DES IDÉES NECESSAIRES

d'après s. THOMAS.

Outre rétendue et la nature extérieure, il y a encore l'absolu, l'immuable, le nécessaire, qui contiennent les principes généraux des sciences. L'intelligence humaine peut s'analyser, se dégager de tout ce qui est variable, accidentel, personnel, et apparaît avec une évidence dans son point de vue universel. En d'autres termes, il n'y a rien de contingent qui ne puisse engendrer dans ses développements ce qu'il ne paraît pas contenir dans sa nature, savoir : quelque chose de nécessaire et d'universel (*), ou qui ne puisse le devenir par hypothèse (^).

L'idée de substance et l'idée de phénomène sont donc corrélatives : l'une ne se conçoit pas sans l'autre. En effet, la raison ne conçoit toutes choses que sous la raison de deux idées, de deux ordres de notions, l'une qui a l'infini pour objet, l'autre le fini. S'occupe-t-elle

(') «Nihil est adeo contingens, quin in se aliquid necessarium habeat. » S., p. 1. q. 86, a. 3.

(^) « Nam enim contingentia ad utrumlibet redduntur ex suppositione neccessaria, sicut Socratem moveri si currit est necessarium. » S. Cont. Gent., 1. 1. c. 83.

de l'espace? Elle conçoit un espace borné, ou l'espace absolu. Songe-t-elle au mouveuient, à l'action ? Elle ne peut concevoir que des actions bornées, relatives, secondaires, ou une force absolue, une cause première. Si donc il y a des idées qui tirent leur origine des choses contingentes, et qui ne peuvent avoir plus de consistance que la cause (*), il en est aussi qui ne sont produites ni par la sensation ni par la réflexion, mais qui impliquent des faits primordiaux intellectuels (^) .

Les idées nécessaires ont un double caractère d'universalité et de nécessité ; elles sont donc indépendantes de notre nature et des facultés de l'âme. Toute vérité universelle est une vérité absolue. Outre ce caractère d'universalité, l'absolu en a un second par rapport à Fintelligence, c'est la nécessité. Elle lui sert d'antécédent psychologique et la contient toute entière. Ainsi ce principe : toute qualité a une substance, toute cause un effet, est universel. Il en est de même des axiomes. On ne peut affirmer et nier en même temps la même chose , et lés autres semblables, par exemple, le tout est plus grand que la partie (^). La raison doit com-

(') « Non enim potest esse effectus firmioris esse quarn sua causa. » s. Cont. Gent., 1. 1, c. 85.

(^) « Si attendantur rationes universales sensibilium, omnes scientine sunt de necessariis, si autem attendantur ipsee res^ sic quaedam scientia est de neccssariis, quaedam ver5 de contingentibus. » S. p. 1. q. 86, a. 3. Voyez Cardaillac, Etudes élémentaires de philosophie, tom. 1. — De la Rivière, Nouvelle Logique classique.

(') « Non posse simul affirmare et negare, et alia hujus modi. » s. Cont. Gent., 1. 2, c. 83. » « Totum esse majus parte. » Ib.-'

mander aux passions (*). Ces axiomes ne peuvent être produits ni par la sensation ni par les facultés qui se mêlent plus ou moins à toutes les idées expérimentales: ils sont l'unique base de la science. Et comme il n'y a pas de science sans idées primordiales, il n'y a pas de science morale sans vérité absolue en morale (^). C'est l'absolu qui fait de la morale un ensemble vaste et harmonique.

Il en est de même de toutes les sciences. Le géomètre ne peut ne pas croire à la notion de l'infini, le métaphysicien à l'existence d'un espace pur, le philosophe à celle de Dieu . Nul ne peut séparer l'idée de l'un et du multiple, du fini et de l'infini, de l'être et du paraître , de la substance et du phénomène^ de la cause absolue et des causes secondes, de l'éternité et du temps (^). La vraie science rattache le contingent, le variable, le relatif, au nécessaire, à l'invariable, à l'absolu, sans quoi elle manquerait de base. Toute conception possible n'étant que la perception de leurs rapports, il est évident qu'ils doivent être admis simultanément.

Toutes les sciences commencent là où apparaissent des vérités absolues; en d'autres termes, l'idée de

(') « Virtutis autem perfectio consistit in hoc quod homo corporis passiones non sequatur, sed eas secundum rationem temperet et refrenet.» S. Cont. Gent., 1. 2, c. 79.

(-) « Omnes scientiae sunt de necessariis. » S. p. 1. q. 86, a. 3.

(^) « Sunt enim quœdam in nobis facta intellecta in actu naturaliter, non ex studio aut ex nostrâ voluntate , sicut prima intelligibilia. » S. Cont. Gent., 1. 3, c. 43.

science est l'idée même de l'absolu posé comme principe de cette science. Car si l'absolu était connu par l'étude, les conséquences de l'absolu seraient aussi connues par l'étude. On ne posséderait dès-lors rien de fixe : les dernières traces des sciences disparaîtraient (*).

L'intelligence ne se trompe jamais au sujet des premiers principes : c'est par eux que s'établit la certitude de tous les autres (^). Les premiers principes, c'est-àdire le principe de causalité, le principe de substance, la notion de l'espace pur et la notion des temps absolus, satisfont aux besoins de la raison et du cœur. Otez à la raison les axiomes, et elle n'a plus ni fondement ni règle. Otez au cœur l'immuable, et il sera inquiet et malheureux.

En même temps que S. Thomas saisissait l'absolu et l'invariable, il tenait compte du contingent, du variable et de la perception de leurs rapports (^). En d'autres termes, les faits contingents correspondant au fini ont leur raison d'être dans les faits nécessaires correspondans à l'infini. Le saint Docteur ne renferme pas l'absolu dans une seule idée, il en embrasse toute l'étendue; et, s'il laisse subsister le mystère de toutes

(') Hœc autem (prima principia) facere intellecta actu non contingit per intellectum in habitu, per quem fiunt intellecta in actu ea quae scimus ex studio. » S, Cont. Cent., 1. 3, c, 43.

(^) Intellectus in primis principiis non errai. » S. Cont. Gent., 1. c. 61.

(^) Completio autem univers! exigit ut sint aliqua contingentia; allas non omnes gradns entium in univcrso continerentur.» S. Cont. Gent. 1. i, c. 85. » « Requirit autem ordo universi aliquas causas esse variabiles. » Ibid.

les existences et l'impénétrable secret de l'infini caché au fond de tout ce qui est (*), il affirnae que tous les hommes ont une source commune oii ils puisent la vie et la pensée, c'est-à-dire une source d'être et d'intelligence (^).

(') « Hoc autem maxime invenitur in Deo..., in quo non est solum Veritas, sed ipsa summa et prima veritas. » S. p. 1, q. 16, a. 5. Descartes trouve la certitude des idées dans la véracité divine, « On a peine à s'expliquer les prétentions d'omni-science affichées par certaines écoles.» De la religion naturelle, par M. J. Simon, p. 35-37.

(^) « Gognitio principiorum est nobis naturalis. » S. Cont. Gent,, 1. 2, c. 83.

DE l'argument et DU SYLLOGISME,

d'après s. THOMAS.

Comme toutes les vérités ne sont pas des axiomes et que Fesprit humain n'a pas assez de clairvoyance pour saisir immédiatement le rapport réel de toutes les idées, S. Thomas , comme toute la philosophie du moyen-âge, se servit de raisonnements accompagnés de jugements, dont l'un déduit, dont l'autre est déduit ; et d'un troisième qui fait connaître que la déduction doit être faite. Il en est de même des arguments du S. Docteur. Or , un argument parfait , c'est-à-dire, offrant une suite de trois propositions, disposées de telle sorte que la dernière découle de de l'une des premières au moyen de l'autre, s'appelle syllogisme (*). Cette escrime savante aiguise l'esprit, donne de viriles habitudes, assouplit et fortifie ses ressorts et en fait un instrument plus puissant et plus sûr

(') Jean de Salisbury déclare qu'il ne connaît rien de plus propre à faire découvrir la vérité que la définition de la dialectique par Guillaume de Champeaux. En effet, Tinvention ou dialectique ne consiste pas à construire des majeures, mais à trouver des mineures, c'est-à-dire des propositions plus voisines des faits, qui rapprochent par leurs intermédiaires etlicaces les généralités de la majeure de la conclusion spéciale ti laquelle le raisonnement aspire.

pour tous les travaux de la pensée. Ici , rien d'arbitraire, tout a de la rigueur et de la précision. C'est une œuvre de géométrie qui montre que deux termes, deux extrêmes, assimilés à deux grandeurs, ont entre eux tel rapport, sont égaux ou inégaux à une grandeur commune qui leur sert de mesure. Les deux premières propositions s'appellent prémisses, parce qu'elles senties premières, et traînent, pour ainsi dire, la conclusion après elles. C'est-à-dire que le syllogisme est une manière de démontrer qu'une généralité quelconque a tels ou tels attributs , qu'un objet particulier rentre par les données qu'il présente dans cette généralité, que par conséquent il en a les attributs. De même donc que l'observation, la conscience, l'intuition, le raisonnement et l'analogie et la définition sont la forme intime de la philosophie de S. Thomas, le syllogisme en est la forme extérieure (*).

Dans le syllogisme une mineure particulière est le moyen qui détermine la déduction d'une conclusion particulière de la proposition générale qui la contient virtuellement. L'intelligence s'empare de cette forme déterminée et la fait passer à l'état d'effet (^). Or, l'art syllogistique a servi à polir et à façonner la rude enfance de nos temps modernes ; « c'est à cette mâle école, dit M. Cousin, que se sont formés nos pères: il

(') « Demonstratio est syllogismus faciens scire. Conclusiones autem demonstrationum sunt universales, sicut et principia. Est igitur in illâ virtute quae est cognitio universalium. » S. Cont. Gent. 1. 2^ c. 73.

(^) « In sollygismis virtus propositionis universalis determinatur ad particularem conclusionem. » S. Cont. Gent., 1. 3j.c. 99.

n'y ïi que de l'avantage à y retenir quelque temps la jeunesse actuelle (*). »

On se soumet donc à cette discipline sévère ; mais comme elle tombe uniquement sur la forme, on ne croit pas que le syllogisme ait été , au moyen-âge, un bon guide. « Dans l'esprit de la scolastique dont le syllogisme est la méthode, les généralités, dit-on, les majeures ne pouvaient être discutées, l'autorité les posait, et une fois posées, vraies ou fausses, il fallait les adopter (^). » Cette accusation est mal fondée. S. Thomas reconnaissait à la métaphysique le droit d'établir elle-même ses principes. Il y a d'ailleurs, dans le S. Docteur, une vraie analyse susceptible d'affecter les conséquences ou les principes. Or, diviser les objets autant que faire se peut, c'est-à-dire les analyser ; reconstruire et former un tout des parties divisées et successivement examinées, c'est ne se soumettre qu'à l'évidence (^).

D'où la philosophie nous est-elle venue ? Elle prend son origine, suivant Aristote, dans le désir de connaître : or, quelque précaution que l'on prenne dans cette recherche des choses éloignées, quelque surveillance

(') Circulaire du 17 juillet 1840. Voyez Reid, Es. sur la logique d'Aristote.

(2) Cours de philosophie, par M. Ph. Damiron, tom. 1, p. 107. Heuchmann et Chrétien Korthalt ne traitent pas mieux la scolastique. (Leibnitz, Recueil de diverses pièces (1734). Par contre, quelques-uns des plus fervents Thomistes ont été portés par les historiens protestants à leurs catalogues des témoins de la vérité.

{') « Veritas est solum circà compositionem et divisionem intell ectus. )) s. Cont. Gent., 1. 2, c. 79.

qu'on exerce en soi-même, on s'écarte toujours des voies frayées ; on se complaît toujours dans des habitudes d'indépendance et des idées qu'on ne doit qu'à ses propres etYorts : c'est ce qui est arrivé à la philosophie scolastique (*). Là et partout ailleurs où le syllogisme est en usage, on 'pose d'abord le point de départ ; or, ce point de départ ne peut être autre chose que la généralités de laquelle ensuite on va, par une série plus ou moins longue de termes intermédiaires , jusqu'à l'objet à éclaircir ; et si l'on trouve qu'elle lui convient, on tire la conclusion. On peut encore partir de cet objet et des données qu'il présente, pour s'élever successivement de degrés en degrés jusqu'à la généralité qui doit servir à en donner l'explication, et Ton conclut également.

En voici des exemples :

«Toute substance intelligente est indestructible. Or, l'âme de l'homme est une substance intelligente. Donc l'âme humaine est indestructible (^).

(') Dictionnaire des sciences philosophiques, par une société de professeurs et de savants (1852), tom. 6, p. 157

(2) « Omnis substantia iutellectualis est incorruptibilis. Anima autem hominis est substantia intellectualis. Oportet igitur animam humanam incorruptibilem esse. » S. Gont. Gent, 1. 2, c. 79.

« L'invention du syllogisme est une des plus belles et des plus importantes de Tesprit humain ; et l'on peut dire qu'un art d'infaillibilité y est contenu. » Leibnitz, Nouveaux Essais, liv. IV, c. 17. « Ge goût des distinctions subtiles, cette nécessité de diviser sans cesse les idées, d'en saisir les nuances fugitives, de les représenter par des mots nouveaux, tout cet appareil inventé pour embarrasser un ennemi dans la dispute ou pour échapper à ses pièges, fut la première origine de cette analyse philosophique qui, depuis, a été la source féconde de nos progrès. » Esquisse d'un tableau des connaissances humaines, par Gondorcet, p. 177,

Dans Y esprit de tout pliilosophe la généralité : toute substance ne peut être discutée, la logique pose ce principe, c'est-à-dire ce jugement général, comme une règle à laquelle elle soumet les jugements dont elle veut prouver la vérité : elle saisit une analogie entre le cas particulier et le principe général , et adopte la démonstration. On se demande si l'âme humaine est indestructible ; et si la conclusion est bien tirée , la question est finie. En effet, si toute substance intelligente est indestructible, et que l'âme de l'homme soit une substance intelligente, il n'y a plus personne qui puisse nier que l'âme humaine ne soit indestructible.

Telle est la théorie syllogistique : en élevant , pour conclure , les idées au plus haut degré de généralité, elle fait autorité chez tous les philosophes, quoiqu'elle ne soit pas une méthode philosophique , c'est-à-dire une méthode générale de découverte. La force de cette démonstration est fondée sur la nature de l'esprit humain, qui est constitué de manière à ne pouvoir résister à l'évidence et à l'entraînement des axiomes qui établissent V autorité invincible du raisonnement, en nous montrant ses déductions comme les résultats nécessaires et invariables des vérités de simple vue.

Qui n'adopterait la majeure et les conséquences posées du syllogisme suivant ?

«La félicité de l'homme consiste dans une opération parfaite de son intelligence. Or, dans la connaissance que nous donne la foi, l'opération intellectuelle est très imparfaite, en ce qui concerne l'intelligence elle-même, quoique l'objet soit d'une absolue perfection ; car l'intelligence ne comprend pas les choses qu'elle accepte

avec soumission. Donc la suprême félicité de l'homme n'est pas dans la connaissance de Dieu (*).»

Nulle autre autorité que celle de la raison a posé cette majeure. L'esprit d'analyse, c'est-à-dire d'indépendance, caractérise la philosophie de S. Thomas. Sa réflexion cherche la vérité en empruntant les principes à l'intuition , aussi hien qu'à l'observation et à la tradition. Et quelle plus grande autorité philosophique que celle de l'esprit humain? Les docteurs du moyenâge argumentent librement. Ils ne réduisent pas la philosophie à la logique ; ils ne la déshéritent pas du droit de parler aux hommes de Dieu , de la Providence , de leurs devoirs. Or , n'est-ce rien que de poser des principes ? Une foi vive aux dogmes révélés n'empêchait pas les scolastiques de sonder les profondeurs du Christianisme pour en faire une démonstration scientifique. Ce n'est qu'en raisonnant qu'ils se sont emparés très-fortement des esprits et les ont maîtrisés.

« La félicité , dit S. Thomas , consiste dans la perfection d'une opération qui procède d'une vertu parfaite, intellectuelle ou morale; or, c'est à peine si , dans les dernières années , l'homme réussit à se perfectionner dans les sciences "spéculatives ; donc l'homme ne peut trouver dans cette vie le souverain et parfait bonheur f ). »

(') «Félicitas enim est perfecta humani intellectus operatio. In cognitione autem fidei invenitur operatio intellectus imperfectissima quantum ad id quod est ex parte intellectus, quamvis maxima perfectio inveniatur ex parte objecti; non enim intellectus capit illud cui assentit credendo.» S. Gontr. Gent, 1. 3, c. 46.

(2) «Félicitas consistit in perfecta operatione secundum virtutem per-

De telles majeures prouvent que la scolastique discutait les principes ; qu'elle s'exprimait comme l'exige la raison. Cependant l'art de raisonner n'est pas Tunique mesure de l'évidence. Les plus fameux logiciens du 1 2' siècle conservèrent peu de crédit auprès des physiciens et des mathématiciens du 1 3' siècle , à l'esprit desquels avaient été présentés les formidables problèmes de l'origine et de la nature des idées , de l'essence et de l'être , de la matière première et du principe individuant, des idées divines et de leur éternelle permanence , opposées à l'existence éphémère des choses naturelles (*). »

S. Thomas distinguait et divisait ; il ne suivait en réalité qu'un maître , la vérité. C'est ainsi que se forme cette langue nette , fîère et pleine d'énergie , qui devait , avec le temps , perdre sa rudesse , mais non sa précision, et devenir notre langue nationale (2). La philosophie de notre siècle ne peut donc être , selon l'expression de M. Cousin, que le développement de la philosophie du moyen-âge. D'ailleurs, toutes les vérités nous sont primitivement données (^); et ces vérités n'ont

fectam vel intellectualem vel moralem; vix in ultimâ œtate homo ad perfectara speculationem scientiarum perveiiire potest; non est igitur possihile in hâc vitâ ultimam hominis felicitatem esse perfectam. » S. Cont. Gant, 1. 3, c» 48.

(*) Dictionnaire des sciences philosophiques, par une société de professeurs et de savants (1852), t. 6, p. 568.

(2) Voyez Thomasius , de Doctoribus scolasticis. S. René Taillandier , •lean Scot Erigène et la Philosophie scolastique. — Ch. de Rémusat^ Abélard. — B. Haureau, delà Philosophie scolastique.

(■■') «La tâche de la philosophie est de s'en rendre compte, de les constater et de les éclaircir.» Cours d'histoire de la Philos. (1829) par M, V. Cousin, t. 1, p. 137.

pas des majeures artificielles. S. Thomas consacra un chapitre tout entier pour établir que Dieu gouverne les autres êtres par le moyen des créatures intelligentes (*). Cela prouve que les scolastiques aimaient voir clair partout ; que l'objet à étudier , l'objet de la science , ce n'était pas précisément la philosophie d'Aristote mais la vérité (^). Notre saint Docteur avait pour but spécial de faire connaître la nature de toutes les espèces, leurs vertus et leurs accidents (^). 11 approfondissait les choses, non-seulement en général, mais encore en elles-mêmes , voulant que les maîtres qui possèdent cette double puissance , conduisissent leurs disciples de la notion générale des principes à la notion propre

(') Voyez le chapitre 78 du 3^ liv. de S. Thomas contre les Gentils : «quod mediantibus creaturis intellectualibus aliee creaturae reguntur à Dec. »

(2) «La philosophie du moyen-âge , dit M. Franck, a l'Eglise dans l'ordre de la foi , et Aristote dans Tordre de la raison. Cependant il lui reste encore une assez grande part de liberté : car le théologien et le philosophe se trouvant dans ce temps presque toujours réunis dans la même personne, il aiTive nécessairement, malgré les limites tracées d'avance, que les raisonnemens de l'un tendent à se mettre d'accord avec les croyances de l'autre , qu'on cherche à comprendre après coup ce qu'on a d'abord résolu de croire , fides quœrens intellectum , comme dit S. Anselme de Cantorbéry . » Diction, des sciences philos. , tom. 5, p. 83. «On trouve chez les Scolastiques plus d'inclination à une philosophie indépendante, que n'en feraient attendre les circonstances où ils ont vécu. » Histoire de la Philosophie morale, par M. H. Poret, p. 74. Scot Erigène n'avait point été un disciple du péripatétisme ; S. Anselme n'en adoptait ni les principes, ni les méthodes , ni la langue.

{^) « Pertinet igitur ad perfectiones intellectuales substantiae ut omnium specierum naturas et vertutes et propria accidentia cognoscat. S. Cont- Gent, 1. 3, c. 90.

des conclusions (*). Dans les événemens humains , il tenait plus grand compte de l'intelligence qui s'y déploie que du bruit qu'ils font et proclamait hautement son entière adhésion à une vie occupée de réflexions et d'études. En Dieu lui-même s'éveille une tendre sollicitude pour les efforts de l'intelligence (2). Or, il y avait dans celle de S. Thomas, outre l'élément déductif, l'élément intuitif et inductif, c'est-à-dire ce qui fait la possibilité et la valeur de toutes les sciences humaines (^).

(*) «Videraus autem quod videntes naturaliter, quia est aliquod scire desiderant quod estipsum, quod est intelligere ejus substantiam.» S. Cont. Gent, 1. 3, c. 50.

(2) « Deus maxime curât de his qui diligunt intellectum , tanquàra de suis amicis ; ex que etiàm habetur quod maxime substantias intellectuales amat.» S. Cont. Gent.., 1. 3, c. 90.

(■") La théorie de Tinduction se trouve aussi dans la logique d'Aristote, Analyt. prim.^ 1. 2, c. 23. Analyt. post., 1. 1, c. 18, 1. 2, c. 5. Top. 1. 1, c. 12. Elle a été exposée de nouveau par M. Ravaisson, dans son Essai sur la Métap. d'Arist., 1. 3, c. 2.

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