‹ De la philosophie de St Thomas d'AquinChapitre 34 sur 60 · CONSIDÉRÉ COMME MOYEN DE COMMUNIQUER · texte numérisé non relu

CONSIDÉRÉ COMME MOYEN DE COMMUNIQUER

DE CONSERVER ET d'aCQUÉRIR LES

CONNAISSANCES, d'aPRÈS S. THOMAS.

La parole extérieure, auxiliaire de la généralisation et du raisonnement, ne produit pas la pensée, car elle n'est pas l'activité qui pense, ni le développement de cette activité : elle est une simple excitation, c'està-dire le corps de la pensée, le signe de la pensée (*), en d'autres termes, l'image de l'intelligence (2). Son origine est divine, mais elle ne se transmet pas comme un commandement. Le langage est nécessaire pour former la pensée, ou pour la faire exister à l'état réfléchi, c'est-à-dire avec conscience d'elle-même. La faculté de parler n'est pas seulement une faculté intellectuelle, un moyen de développement pour Fintelligence ; elle est aussi une faculté spéciale, une condition nécessaire pour qu'elle passe de l'acte premier à l'acte se-

(') « Est quaedam similitudo concepta intellectu de re intellectâ et ipsa intentio verbum interius nominatur. » S. Cont. Gent., 1. 4, c. XI. «Loquela quse manifestatio est cordis, ad partem intellectivam pertinet.» Opusc. 20, 1. 4, c. 3.

(2) « Ea quee homo cognoscit in notitiara alterius producere convenienter non potcst, nisi per sermonem. » S. Cont. Gent., 1. 3, c. 64.

cond, pour qu'elle s'exerce, pour qu'elle jouisse d'ellemême. Otez ce puissant moyen de communication, et la société ne recueillerait aucun fruit de ses travaux.

La question du langage a soulevé d'innombrables problèmes. D'accord sur son influence, les philosophes ne se sont pas entendus sur le mode de son exercice. Sans s'expliquer sur le point délicat de savoir si Dieu a créé l'homme parlant, ou s'il lui a donné la parole après l'avoir créé ; sans décider si Dieu lui a inspiré l'idée du langage, comme aux prophètes l'esprit de prophétie, ou enseigné par voie de révélation externe un langage primitif, S. Thomas ne s'occupa que de la question psychologique, c'est-à-dire qu'à démontrer l'union intime de la pensée et du langage. Or, comme le langage affecte les idées dans leur réalité effective, il joue un rôle aussi considérable que l'intelligence, c'est-à-dire qu'il porte partout la lumière.

Il doit être considéré sous un triple rapport : comme moyen de communiquer, de conserver et d'acquérir des connaissances (*). De là, le commerce des esprits à travers l'espace et le temps, commerce qui, sans parler des mille bienfaits dont l'espèce humaine lui est redevable, exhausse de siècle en siècle la base sur laquelle la pensée s'appuie (^).

Mais quelle est l'influence du langage sur l'esprit en général ? Quelle est son influence sur chacune de nos

(') « Voces eodem modo rccipiunt veritatis prsedicalionem, sicut intellectus quos significant. » Q. quodl. q. de Veritato^ a. 3.

(■•^) « Datas est ei (homiiii) loquelae usus, per cujus oflicium veritatem quamaliquis mente recipit alterimanifestare. » S. Cont.Gent., 1. 3, c. 47.

facultés? Sous le premier point de vue, cette influence peut être directe ou indirecte. Le génie d'une langue se compose de la religion, des institutions politiques, des mœurs et des usages d'un peuple. C'est une monnaie dont la pensée est la valeur, dont le son est le signe sensible. L'on connaît l'impulsion, l'animation et la vie que la parole reçoit de celui qui parle, s'il est doué de cette puissance de talent qui soulève ou calme les flots de tout un peuple. Mais les auditeurs, à leur tour, sentent leurs natures généreuses s'échauff'er, se vivifier, en entendant exprimer avec passion les besoins qu'ils éprouvent, les nécessités qui les tourmentent et les maux qui les travaillent. Pressés de désirs, agités, impétueux, ils viennent au talent et l'écoutent (*).

Quant à l'influence du langage sur chacune de nos facultés, il est pour elles un instrument d'analyse et de synthèse tout à la fois. Un examen des diverses parties du discours ferait voir clairement leurs rapports avec toutes les classes d'idées renfermées dans la pensée. Mais s'il n'y a que trois éléments dans le langage, ces éléments ne se trouvent pas complètement isolés : la synthèse triomphe au sein de cette analyse imparfaite.

Il y a deux sortes de civiHsations, la civiHsation mécanique et la civilisation morale. La première agit sur la matière ; la deuxième, sur les intelligences.

(*) « Si quis intellectus sit tantae virtutis quod suâ conceptione res possit causare, quam quidem conceptionem, vocis oflQcio^ producentis effectibus quodammodo prœsentat; ex intellectu autem ejus ad quem sermo dirigitur, sicut quum, per sigaificationem vocis in intellectum receptam, audiens inducitur ad aliquid faciendum. » S. Gont. Gent., 1. 3, c. 105.

mFLUENCE DES SIGNES DU LANGAGE

SUR LE DÉVELOPPEMENT DE l' INTELLIGENC E d'après s. THOMAS.

Un signe, dans son acceptation la plus étendue, est un fait présent, sensible, qui nous représente un autre absent, éloigné, inaccessible à nos sens. Dans le sujet que nous traitons, les signes sont les moyens dont l'homme se sert pour communiquer avec ses semblables et pour s'entretenir avec lui-même, c'est-àdire pour arrêter et développer sa propre pensée. En effet, la pensée est un discours intérieur ; et ce discours manifeste avec autant de force que de rapidité les mouvements intérieurs de l'âme. Mais comme il les exprime dans leur plus grande généralité, il est purement synthétique, et il ne peut suffire qu'aux esprits dont les sentiments et les pensées sont encore enveloppés. C'est l'intelligence qui féconde les données primitives de la conscience, des sens et de la raison (*).

L'histoire renferme plusieurs modèles du langage symbolique. Cette représentation laisse entrevoir à

(') « Inlelligimus intc41eclU; qui est virtus à quâ egreditur talis operatio. » s, Cont. Cent., 1. 1, 1. 3 c. 42.

travers son sens propre, un sens figuré analogue (^). La scène que les Scythes jouèrent devant Darius fut aussi bien comprise que les tètes de pavot abattues parla nnain de Tarquin et que le cercle de Popilius (^). Les signes sont l'expression de la pensée, à laquelle ils donnent un corps, une réalité objective. Ainsi s'établit sous mille formes et de mille manières le commerce des esprits avec les esprits, des consciences avec les consciences (^).

Les choses de ce monde, dit Mgr. Dupanloup, sont le grand intérêt de l'humanité ; après les choses, les idées qui les représentent; après les idées, les mots qui les expriment. Mais la corrélation est si étroite ici, et le lien si fort, que les mots ne peuvent périr ou se corrompre sans entraîner et sans perdre ou corrompre avec eux les idées et les choses C"). Si toute idée est une puissance qui s'appuie sur une famille plus ou moins nombreuse de mots analogues, qu'elle crée à son image et qu'elle éclaire, les représentants de l'idée n'exercent pas moins un empire sur les intelligences. Et si une seule parole ne suffit pas pour exprimer leurs pensées, ils cherchent à acquérir des expressions nouvelles, à mesure que les lumières s'accroissent, et à

{') « Species enim intelligibilis principium formale est intellectualis operationis. » S. Cont. Gent., 1. \, c. 46.

(^) « Per speciem intelligibilem fit intellectus intelligens actu, sicut per speciem sensibilera sensus est actu sentiens. » S. Cont. Gent,, 1. 2, c. 46.

(,^) « Signis autem non utimur nisi ad alios intelligentes. » S. Cont. Cent., 1. 5, c. 105.

(') Discours Académique.

multiplier les termes en les variant, pour énoncer, par des signes divers, les conceptions de Tintelligence (*).

Les différentes modifications de Fesprit de l'homme se donnent ainsi en spectacle à des intelligences étrangères dans certains mouvements organiques qui aspirent à les représenter. De la collection plus ou moins vaste de ces mouvements corporels se forme une langue, qui fait naître la richesse intellectuelle et qui devient le patrimoine et la gloire et l'humanité (2).

(') M Nam et homo quum mentis conceptum uno vocali verbo videt sufficienter exprimi non posse, verba divers! modo multipiicat ad exprimendam per diversa suse mentis conceptionem, » S. Cont. Gent., 1. 3, c. 97.

(^) « In hominis ratione contingit, quae, quia ex sensibilibus et per signa qusedam coUigit veritatem. » S. Cont, Gent., 1. 4, c. 55,

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