DE LA DESTINÉE HIJMAINE
Cette question est dans l'ordre pratique ce que la question de certitude est dans l'ordre psychologique, c'est-à-dire le complément de la définition de la nature humaine. Pour connaître notre destinée, il faut d'abord se connaître soi-même (*). Qui suis-je? Quelle est mon origine ? Quelle est ma fin (2) ? Nulle philosophie, si Ton ne résout, d'une manière générale et absolue ces demandes. Elles sont d'une importance à qui tout cède.
Il y a partout deux parties, savoir : le principe, le fond de toute existence particulière et la forme de cette existence (^). Mais, après cette recherche se présente
(•) Il suffît d'élever quelqu'une des questions, qui reviennent à cellesci : Pourquoi suis-je ce que je suis? etc. Essais de pbilos., par M. Ch. de Rémusat, tom. 2, p. 343.
(2) « Qu'ai-je été? Que deviendrai-je ? Mon âme quelle es-tu? D'où viens-tu ? Qui t'a chargée de porter un cadavre ? Comment es-tu mêlée à la matière, esprit et chair?» S. Grégoire de Nazianze. Voyez le ch. l^^ du 3« livre delà Somme contre les Gentils : De la fin des êtres.
(^) « Substantia composita sit actu existens per formara. » S. Gont. Gent., 1. 3^ c. 20.
la question de la fin de F existence et de la forme. L'esprit humain n'admet pas plus un objet sans but qu'un fait sans cause. La vue même de la diversité des êtres réveille la diversité des buts (*). Chercher la cause et la fin des êtres, voilà toute la science (^). Aussi le fond de toutes les questions morales est-il de déterminer la fin de l'homme. Si elle n'était pas surnaturelle, Dieu n'avait qu'à construire des machines sans liberté ; mais comme tout être a une fin, et que cette fin est conforme à la nature des êtres et à leurs lois, l'être qui agit par son intelligence et par sa volonté se mêle à l'intelligence et à la volonté infinies en obéissant librement à sa voix (^). Et comme le bien est la fin de chaque être(^), Dieu est la fin des êtres, puisqu'ils ont en lui le principe de leur être, le principe de leur conservation, de leur développement et de leur assimilation avec l'être infini (^), Par rintelhgence , l'âme participe à ce qui est beau, et c'est elle qui donne la beauté atout le reste, d'abord aux belles actions, puis aux belles connaissances (^). S. Thomas termine ses recherches sur notre destinée en s' inspirant des enseignements du Christianisme (^).
(') « Omnia ordinantur in fiiiem. » Ibid., cap. 17.
(2) « Agens per intellectum agit propter finem. » Ibid., c. 2.
(5) « Agunt enim praeconcipientes in intellectu id quod per actionem consequuntur, et ex tali praeconceptione agunt. » Ib., c. 16.
(*) « Finis cujuslibet rei est bonum. » Ib., c. 16.
(5) « Finis autem rerum ultimus est assdmilari ad Deum. » Ib., c. 24.
(^) « De agentibus autem per intellectum non est dubium quin agant propter fmem* » Ib., c. 2.
(') Voyez : De la religion naturelle, par M. J. Simon, 3^ édit., p. 310.
Par cela seul que l'homme existe, il obéit à des lois. Or, ces lois qui président au développement d'un être quelconque, doivent harmoniser avec la destination de cet être (*). Et comme l'homme seul peut connaître Dieu et l'aimer, la contemplation de l'éternelle vérité est la fin de l'homme (^). L'âme, perfectionnée par les vertus et par la grâce, resplendit pleine du divin, d'oii s'épanche toute beauté (^). Aussi sentons-nous le besoin d'aspirer à un monde meilleur. Notre patrie , c'est la région d'oii nous sommes descendus ici-bas. Mais comment y revenir? en connaissant la route qui y conduit Q, c'est-à-dire Jésus- Christ (^). Rentrez donc en vous-mêmes, et exa-
« Il est impossible d'exprimer avec l'exactitude du langage philosophique ces idées. (Le mystère de notre destinée.)» Essais de Phil. par M. Gh. de Rémusat, tom. 2, p. 576.
(') « Omnes res naturales sunt ordinatee, et dispositae ad suos effectus convenienter. » Q. quodl. q. de Voluntate, a. 1. « Omnes creaturae ordinantur ad Deum, etsicut ad principium et sicut ad fmem. » Q. VII, de simpl. Div. ess. art. IX.
(2) « Finis igitur hominis est pervenire ad veritatis contemplationem. » S. Cont. Gent. 1. 2, c. 83.
(^) « Finis autem animœ humanse et ultima ejus perfectio est quod pertingat ad primura principium, quod est Deus. » Ib.j c. 87. Finis autem ultimus substantise intellectualis est Deus. » Ibid., 1. 3, c. 26.
(*) « Dirigi in fmem non possunt, nisi illa quee finem cognoscunt. » Q. quodl. q. de Voluntate, a. 1. « Omnes conveniunt in appetitu finis ultimi ; quia omnes appetunt suani perfectionem adimpleri, quee est ratio ultimi finis; sed quantum ad id in quo ista ratio invenitur, non omnes homines conveniunt in ultimo fine . » Etenim « illi qui peccant avertantur ab eo, etc. 1. 2. q. 1. a, 7. et ad. 1.
(^) « Ghristi humanitas via est quâ ad divinitatem pervenitur. » Op. 2, c. 2.
minez-vous. Si vous n'y trouvez pas encore la beauté, faites comme l'artiste qui retranche ,, enlève, polit, épure, jusqu'à ce qu'il ait orné sa statue de tous les traits de la beauté (*). Car l'homme a une fin, à laquelle sa vie et sa conduite tendent naturellement, puisqu'il est conduit par sa raison qui n'agit pas sans but (^). Ajoutez à la lumière naturelle la foi, et vous aurez un certain avant-goût de cette connaissance qui nous rend heureux dans l'avenir. Q.
(') « Ut scilicet ipsam primam veritatem videat in seipsa. » S. Cont- Gent., 1. 3, c. 147.
(2) « Hominis autem est alicujus finis, ad quem tota vita ejus et actus ordinatur, cum sit agens per intellectum, cujus est manifesté propter finem operatur. » Opusc. 20, U 1, c. 1.
{^) « Fides autem preelibatio quaedam est illius cognitionis, quae nos in futuro beatos facit. » Opusc. 2, c. 2.