‹ De la philosophie de St Thomas d'AquinChapitre 37 sur 60 · DU BONHEUR · texte numérisé non relu

DU BONHEUR

d'après s. THOMAS.

Cette question a toujours été le fond de la philosophie (*). Qu'est-ce que donc le bonheur? C'est le développement parallèle de toutes les forces spirituelles (^) ; en d'autres termes, c'est un état parfait en raison de la réunion de tous les biens (^). Tous les hommes poursuivent le bonheur par leurs vœux ; il est l'unique fin du désir moral , comme la science est la fin du désir intellectuel {^) , le premier de tous les

(') M Qui de suramo bono dissentit , de totâ philosophlae ratione disputât. » Cicer., de Fin. boni et mali, c. 5. C'est parce que Socrate mit tous les esprits à la recherche de la solution du bonheur^ qu'il fut déclaré par Toracle de Delphes le plus sage des hommes. Quel est pour l'homme le bonheur, le souverain bien? Cette question est examinée dans le dialogue de Platon intitulé Philèbe ou du plaisir. Le Théète est consacré à la réfutation du principe du plaisir, le Philèbe à celle de la conséquence.

(2) « Félicitas plena sufificientia omnium bonorum. » S. Gont. Gent. , 1. 3. c. 63.

(^) « status omnium bonorum congregatione perfectus. » Ib .

(*) « Félicitas est ultimus Unis quem homo naturaliter desiderat.» Ibid. 1. 3. , c. 48. Finis hominis est félicitas, in quem tendit naturale ejus desiderium, etc. Ib. c. 44.» Bonum est quod omnia appetunt.» Ibid, c. 3. « Ultimus finis hominis félicitas sive beatitudo nominatur ; hoc enim est quod omnis substantia intellectualis desiderat, tanquam ultimum finem et propter se tantum.» Ib, c. 25.

objets voulus (*) , le terme de toutes nos actions , Texpression de toutes les bouches, le but de toutes les entreprises. Ce sentiment qui nous arrache nos premiers cris , se mêle encore à nos derniers soupirs (^) .

Depuis le printemps de leurs jours jusqu'à l'automne de leurs années , les hommes aspirent tous à cueillir des fruits, qui tantôt leur échappent, tantôt ne présentent à leur avidité qu'une douceur passagère , suivie d'une longue amertume. L'un , dès son premier pas dans la carrière de la vie , est ébloui de l'éclat des richesses : sa convoitise croît avec le nombre de ses années , et bientôt un vil métal devient son idole, à laquelle il sacrifie son repos , sa santé , peut-être la vertu même, l'honneur et l'amitié (^). Un autre , épris de grossières voluptés , rassasie tour-à-tour et irrite les sens pour les rassasier encore, court au-devant des infirmités , paie de courts plaisirs par de cruels remords , et, au lieu du bonheur qu'il cherchait, ne trouve dans les corbeilles de fleurs que l'aspic de Cléopâtre C"). Celui-ci boit dans la coupe de l'ambition , se glisse

(') « Primum autem volitum intellectualis naturse est ipsa béatitude sive félicitas. » S. Cont Gent. , 1. 3. , c. 26.

(2) « Omnia bonum appetunt. » Q. Quodl. q. de Voluntate , a. 1. « Videmus hominis beatitudinis desideriura naturaliter inesse. » S. Cont. Gent. , 1. 4. c. 34.

(2) «Félicitas non consistit in divitiis. » Ib., 1. 3. c. 30. «Si on appelle bonheur une situation de l'homme , comme des richesses, de la puissance , de la réputation , on ne se trompe pas moins. » Voltaire, Dict. philos, article Bien, souverain bien.

{*) « Félicitas huraana non consistit in delectationibus corporalibus. » Ib., c. 27.

dans le sentier tortueux de l'intrigue, s'abaisse pour se grandir , rampe pour s'élever (*) , et s'immolerait cent fois en retour d'un peu de gloire (^). Or , ni les richesses , ni les honneurs , ni les plaisirs , ni les biens du corps , ne peuvent remplir le vide du cœur (^). Nos facultés intellectuelles et morales ne trouvent que dans la contemplation de la vérité cette satisfaction parfaite, cette plénitude de jouissance , qui est le terme du désir C^).

Non seulement l'individu sensible recherche le bonheur , mais le jugement rationnel le réclame. C'est pour ce motif que les philosophes persuadèrent aux hommes de rejeter les affections mauvaises et de rechercher des plaisirs plus nobles , plus dignes d'une créature créée à l'image de Dieu(^). Les bonnes habitudes qui dirigent la pensée ont leur récompense dans la possession de la vérité , où elles conduisent ; et plus ces vérités sont sublimes , plus la possession en est douce et précieuse. La science ne doit pas être un joyau inutile , la parure des civilisations avancées , sans être leur aiguillon et leur ressort. La vertu et la

(') «Félicitas non consistit in honoribus. « Ibid., c. 28.

(^) «Félicitas non consistit in gloria humana.» Ibid., c. 29. «Humanae gloriae cupido animi magnitudinem aufert.» Opusc. 20, 1. 1, c. 7.

(5) «Félicitas non consistit in bonis corporis. » Ibid., c. 32.

Q*) « intima hominis félicitas consistit in conteraplatione veritatis. » Ibid., c. 37.

(^) « Philosophis cura fuit ad hoc, ut homines à sensibilibus delectationibus ad honestatem perducerent , ostendere esse alia bona , his sensibilibus potiora, quorum gustu mult6 suavius qui vacant activis vel contemplativis virtutibus delectantur. » S. Cont. Gent. , 1. î., c. 5.

science s'appellent Tune Tautre et sont soumises à une influence réciproque. Faire et savoir sont comme deux miroirs qui doublent l'ardeur de leurs feux en se les renvoyant. C'est à cette double bonne foi de la science dans la vertu et de la vertu dans la science qu'est attachée l'autorité d'un philosophe (*).

Il est pour l'homme laborieux des joies ineffables que ne connaissent pas les sens. Le plaisir physique n'assemble que des corps ; le plaisir intellectuel réunit les âmes. Ce dernier ne s'épuise jamais : il transfère la jouissance sur de nouveaux théâtres. Les prédestinés marchent dans une route lumineuse, qui varie sans cesse. Si le dernier degré de la science était franchi , le saint deviendrait stationnaire , ou plutôt il se confondrait avec la source de tous les biens ; mais Dieu étant infini dans sa puissance , rien ne s'oppose à ce que l'intelligence gravite éternellement vers ce foyer de science sans jamais s'y perdre (^). L'opinion de S. ThomaS; basée sur les perfections divines, s'accorde avec l'idée qu'il nous est permis de former de l'homme , dont la nature n'a rien de fixe et d'immuable (^).

(') a Je ne connais rien de plus estimable dans le monde, après l'homme vertueux , que l'homme savant, si toutefois on peut séparer les sciences de la vertu. Que de sacrifices et de privations n'exigent pas leurs études ! etc.» Œuvres complètes de Bernardin de S. Pierre, tom. 2., p. 2.

(2) « Anima conjungatur par intellectum rébus divinis. » S. Thomas. « Autant que Dieu restera à l'âme , autant vivra notre intelligence , et quoi qu'il arrive de nos" sens et de notre corps, la vie de notre raison est en sûreté. » De la C(jnnaissance de Dieu, et de soi-même , par Bossuet. « L'âme s'unit à Dieu qui est le vrai principe de l'intelligence. » Ibid.

(^) Voyez la théorie de l'avenir, par Turlot.

Le bonheur suprême ne germe pas au sein des choses terrestres (*). Il nous est promis, il ne nous est pas encore accordé. Nos mains se crisperaient en vain pour le saisir; et, quand nous croyons le posséder, il intervient quelque influence supérieure, quelque invisible et mystérieux obstacle qui le détruit. D'ailleurs, le bonheur jure avec la condition de l'homme ici-bas. Tant qu'il sera ce qu'il est , une faible créature marchant sur des tombeaux pour y chercher le sien , le mot bonheur n'est qu'une ironie de la langue appliquée à l'homme. Tout Fart du monde ne couvrira pas l'épine qui est sous une rose , n'adoucira point l'amertume qui est au fond d'un breuvage emmiellé ('). Si donc tous les plaisirs de ce monde étaient à nos pieds , il ne vaudrait pas la peine de se baisser pour les ramasser (^). La béatitude suppose l'impossibilité de tout désir ultérieur ; elle ne peut donc se rencontrer que dans la perfection et la satisfaction complète des facultés humaines. Or , de ces facultés la raison

(') Voyez le chap. 48 du 3^ livre de la Somme contre les Gentils: «La félicité suprême de Thomme n'est pas dans cette vie. » «Le bonheur n'est pas fait pour ce globe terraqué : cherchez ailleurs.» Voltaire, Dict. philos, art. Bien, souverain bien. Oeuvres complètes, tom. 30, p. 9.

(^) « Non igitur terrenum aliquod beatum facere potest. » Opusc. 20, 1. 1, c. 8.

(') « Est igitur hominis desideriura naturale ad hoc quod in felicitate stabiliatur. » S. Cont. Gent. , 1. 3. , c. 48. « Beatitudo hominis perfecta in divinâ fruitione consistit, » S. Cont. Gent. , 1. 4. , c. 54.

«Au ciel, disait;, deux jours avant sa mort, Mgr. Sibouràson secrétaire, nous connaîtrons, dans ses détails , l'œuvre de la création , Toeuvre bien plus admirable de la Rédemption : les mondes créés et possibles, nous verrons tout en Dieu. » Lettre de M. l'abbé Gulotti à M. Poujoulat, sur la vie intime de Mgr. Sibour.

est celle qui domine toutes les autres ; elle ne se rassasie que de la contemplation de la vérité , et toute vérité repose dans l'entendement divin (*). La béatitude consiste donc dans la vision de Dieu (^).

De cette croyance naît en nous une conviction philosophique ou religieuse , qui nous constitue en présence des maux de cette vie , ne nous abandonne plus ensuite , nous sert à les supporter , à compter sur Dieu qui déjà pour le présent , mais surtout pour l'avenir , a dans les trésors de sa bonté des remèdes certains à nos douleurs , et des prix dignes de nos mérites.

(') « In quantum ergo quaelibet mens quidquid per certitudinem cognoscit in his principiis intuetur, secundum quse de omnibus judicatur , factâ resolutione in ipsâ^, dicitur omniain divinâ veritate vel in rationibus aeternis videre et secundum eas de omnibus judicare. » S. Cont. Gent. ,

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