MOYENS I>'ARR1VER A NOTRE FIN DERNIERE
d'après s. THOMAS.
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Dans tout ce qui tend à un but déterminé, d'une manière ou d'une autre , il faut une direction quelconque, qui mène directement à la fin qu'on a en vue (*). Or, les hommes arrivent à leur fin par la connaissance et l'amour de Dieu (^). La connaissance de Dieu développe et perfectionne l'intelligence ; l'amour de Dieu développe et perfectionne la volonté (^). Et comme la vie humaine n'est qu'un composé d'habitudes, il importe que nous ayons les habitudes de l'esprit, c'est-à-dire la foi; les habitudes du cœur, c'est-à-dire les bons sentiments, en d'autres termes, les vertus (^).
(') «In omnibus autem quae ad fmem ordinantur, in quibus contingit sic et aliter procédera, opiis est aliqiio dirigente^ per quod directe debitum perveniatur ad finem.» Opusc. 20, 1. i, c. 1.
('-) « Constat ultimum universi Deum esse, qucm sola intellectualis creatura consequitur in seipso, eum scilicet cognoscendo et amando. » S. Cont. Gent., 1. 3, c. 112.
(^) « Duo enim 'sunt in homine quibus Dec potest adhaerere, intellectus scilicet et voluntas. » Ib., c. 116.
(*) « Ad felicitatem per Yirtutem pervenitur.» Ib., c. 28. « Manifestum est quod beatitudo virtutis est prsemium. » Ib., 1. 4, c. S4. « Homo pervenit ad ultinum fmem per actus virtutum ; félicitas enim virtutis prsemium ponitur.» Ib.,1. B,c. 148.
Partout où se déploie l'intelligence pour produire des chefs-d'œuvre de la pensée, de l'art, de la poésie, de l'éloquence, de l'industrie, elle reçoit la consécration de l'innuortalité. Les plus nobles créatures sont les plus éclairées ; elles participent plus abondamment que les autres à la puissance de Dieu (*).
Mais l'accroissement de la science ne forme qu'une des conditions du progrès ; îl y a encore la nature obligatoire de la vérité, c'est-à-dire l'ordre pratique. Le bonheur n'est réservé qu'à ceux qui n'incarnent pas leurs sublimes espérances dans la boue qu'ils foulent aux pieds, et qui appliquent Hbrement leur activité à dompter leurs penchants terrestres {^). L'amour de Dieu et du prochain est la puissance régénératrice de tout bien, de tout ordre et de toute félicité possibles (^). C'est le foyer d'où s'élancent ces vives flammes qui alimentent et raniment le brasier qui les a produites.
Cependant les seules lumières de l'entendement et les seules forces de la volonté ne conduisent pas à la gloire céleste {^), Les vertus naturelles, si réelles
( ' ) a Inter omnes autem croaturas sunt supremse intellectualc-s
ampliùs de virtute divinae Providentiœ participant. » Ib., c. 78.
(-) « Félicitas non compatit nisi voluntariè agentibus, qui sunt domini sui actus. » Ib., c. 98.
(^) Voyez le ch. IIG et 117 du 3^ livre de la Somme contre les Gentils : L'amour de Dieu' et du prochain est la fin de la loi divine.
(■*) « Per rationem naturalem in ipsum (iinem supernaturalem) attiiigere non potest, e6 quod facultatem naturalem excedit. » Ib., c. 149. « Finis autem ultimus^ ad quem home per auxilium divinum gratiae perducitur, est visio Dei per essentiam, quae propria estipsius rei, et sic hoc finale bonum communicatur homini à Deo; non potesl igitur homo ad
qu'elles soient, ne sont pas l'expression complète du devoir. Notre fin dernière étant la vision de Dieu, et cette vision appartenant en propre à Dieu, il s'en suit que l'on n'y arrive que par l'union avec Dieu, c'est-àdire par sa grâce (*).
Les exemples sont aussi une excellente préparation à ce secours céleste : ils réunissent et accordent en eux le fait avec l'intention, l'exécution avec le dessein, ce ([ui finit avec ce qui commence l'œuvre ; ils témoignent de la foi au bien par la meilleure de toutes les preuves, la pratique jointe à la pensée. Comment n'entraîneraient-ils pas les hommes et ne les enflammeraient-ils pas d'un dévouement sublime? Les bons exemples sont des messagers que Dieu envoie aux hommes pour leur annoncer ses bienfaits et leur enseigner à s'en rendre dignes. Pour peu qu'il s'y joigne quelques saintes paroles, et la vertu brillera dans les âmes (2).
Mais il y a mieux que les bons exemples et les saintes paroles : il y a les bonnes natures, source de bons exemples ; il y a ces âmes douces et modestes,
hune finem perduci, nisi uniatur Deo per conformitatem volunlatis, qui est proprius effectus dilectionis. » Ib., c. 91.
(•) « Necesse est ei (homini) aliquod auxilium divinitus adhiberi supernaturale per quod tendat in fmem. » Ib., c. 147.
Voyez les Etudes de théologie, de philosophie et d'histoire, publiées parles PP. Ch. Daniel et Jean Gagarin., tom. 1, p. 189.
(^) « Ut suis sociis societatem bonam exhibeant, amare et amari abeis studeant, blandos et affabiles se eis exhibeant, et infirmitates eorurn tam morum quam corporum supportent patienter. » De Erudit princip. 1, 5 , c. 41.
humblement vouées au bien, voilant leurs mérites de pudeur, et se réservant avec une décente et timide abnégation pour toutes les œuvres tendres, délicates et secrètes, que Dieu a confiées à leur ardent amour. Il y a aussi ces âmes qui, à peine entrées dans la vie, sans vertu, il est vrai, mais en même temps sans malice, innocentes et naïves dans leur inexpérience de toutes choses, ont cette pureté riante et ocette fraîche sérénité du matin d'un beau jour, qui leur prêtent tant de charmes. Il y a encore dans un ordre plus relevé les héros et les saints : toutes ces âmes ont comme un parfum qu'elles répandent autour d'elles, et jamais nous ne les approchons et ne vivons dans leur union sans nous sentir, à leur image et par sympathie pour elles, meilleurs et plus prêts à prodiguer à nos semblables, non-seulement les secours matériels, mais les soins affectueux, et la tendre compassion, et les suaves paroles qui guérissent les blessures de l'âme, ou au moins apaisent ses douleurs II y a enfin l'exemple et la doctrine de Jésus-Christ, source de toutes les vertus et de la plus suMime grandeur. Et plus on imite le Verbe incarné, plus on se couvre de la parure de la sainteté, comme un arbre de la beauté de son feuillage et de r abondance de ses fruits (*).
(') « Necessarium fuithoniini, ad hoc quod in -virtule formaretur, quod à Deo humanato doctrinam et exempla acciperet. » S. Cont, Cent., 1. 4, c. 54.
DEVOIRS DE L'HOmillE ENVERS DIEU,
d'après s. THOMAS.
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Ces devoirs consistent dans l'adoration ou la reconnaissance de la souveraineté absolue de l'Etre infini , de qui tout découle, à qui tout aspire à retourner, et l'amour de Dieu (*). La perfection consiste-t-elle dans le pur amour de Dieu, sans aucune arrière-pensée d'intérêt personnel? S. Thomas accorde que cet idéal est magnifique , mais surhumain. Le S. Docteur concilie le sentiment du bonheur, qui est une loi de la nature et par conséquent une loi divine, avec le désintéressement qui ajoute du prix à la vertu Q. Il distingue Taffection de piété de l'attente des heureux fruits qui, selon son expression circonspecte, « sont dans la condition des récompenses. » La considéra-
(«) « Homo dependet à Dec, sed non è converso.» Q. VII, de simpl. div. ess.:, a. 8. « Quia verè Deus non solum est nostri esse et principium, sed tantum nostrum esse in potestate ipsius est, et totum quod in nobis est ipsi debemus ; ac per hoc quod verè Dorainus noster est, in quod in honorem Dei exhibemus servitium dicitur. » S. Tont. Gent., 1. 3. c. 119. « Homo autem potissimum adhaereat Deo par amorem. » Ib., c. 16.
(2) « Nihil aliud est merces nostra quam perfrui Deo. . . Ergb charitas non solum non excludit, sed etiam facit habere oculum ad mercedem. » S, Thomee opéra, IX, 324.
tion des plaisirs et des avantages de F amitié peut entrer dans cette affection et la fortifier, quoiqu'ils n'en soient pas l'objet et qu'ils ne puissent jamais l'inspirer (*).
S. Thomas, en donnant la béatitude pour terme à la vertu, a trouvé la grande harmonie qui répond pleinement aux vœux du cœur et aux exigences de la raison. J'aimerais Dieu , quand même, disait Fénélon ; mais il avait encore des arrières-vues en rapport avec sa belle âme, et tout en résignant la portion du bonheur à laquelle il avait droit, il ne renonçait pas au doux espoir d'être agréable à l'objet aimé (^).
Notre nature est double, dit le S. Docteur commentant Damascène, nous devons donc à Dieu une adoration spirituelle et corporelle. La première existe dans la pensée ; la deuxième dans l'expression de la pensée, c'est-à-dire dans des rites symboliques, de graves et pompeuses cérémonies, dans la prière accomplie en commun et qui revêt un caractère plus profond et plus solennel (^).
(') « Ponere mercedem aliquam finem amoris ex parte amati, est contra rationem amicitiee... sed ponere mercedem esse finem amoris ex parte amantiSj non tamen ultimum, prout scilicet ipse amor est quaedam operatio amantis, non est contra rationem amicitiaî... Ipsam operationem amoris possum amare, nonobstante amicitiâ, propter aliquid aliud. Potest habere oculum ad mercedem , ut ponat beatitudinem creatara finem amoris, non autem finem amati. » S. Thomae opéra, IX, 324.
(2) Voyez le Quiétisme de Plotin, dans IVL Vacherot, Histoire de l'école d'Alexandrie, tom. 1, p. 584.
{^) « Per interiores actus directe in Deum tendimus. » S. Cont. Cent., 1. 3, c. 119. « Exteriores actus ad cultum pertinent. » Ib.
Quand la foi est dans le cœur, elle le remplit, réchauffe, l'anime, brise ses parois trop rapprochées, et se trahit par la sainte exaltation des sens. Voilà pourquoi le culte est entouré d'un éclat solennel. L'âme, frappée de cet appareil, est plus disposée à se recueillir et à s'élever (*). Qu'elle veuille s'occuper d'une idée, elle est forcée de lui donner une enveloppe sensiMe, de se la représenter sous cette forme , à l'aide de mots, et d'imiter le son qui frappe l'oreille, de parler à elle-même et de prononcer le nom de l'objet sur lequel nous voulons fixer notre attention (^). Aussi le culte, que la raison explique, approuve, que le noble sentiment de la fraternité commande aux hommes , dont les misères et les douleurs de la vie font une loi, la plus consolante peut-être de celles qui nous régissent, cette religion des sens a été consacrée, ordonnée, instituée par J.-C. C'est par le culte que les hommes les plus simples et les plus ignorants, c'est-à-dire qui ne s'élèvent que difficilement au-dessus des choses sensibles, ont des idées précises et saines de Dieu et de leur destinée (^).
Le culte extérieur a son principe et sa racine dans
(') « Adhibentur homini quaedam sanctificationes per quasdara res sensibiles. » Ib.
(2) « Per heec sensibilia opéra intentio nostra 'dirigatur in Deum. . . . simul etiam per hoc Deum profîtemur animse et corporis auctorem , cui et spiritualia et corporalia obsequia exhibemus. » S. Cent. Gent., h 3, e. 119. « Prsetereà cultus exterior homini necessarius est ad hoc quod anima excitetur in specialem Dei reverentiara. » Ib.
(^) « Connaturale est homini ut per sensus cognitionem accipiat et difficillimum est sensibilia transcendere. » Ib. « In nobis firraiter per sensibilia opiuio verade Deo.» Ib.^, c. 120,
le culte intérieur. C'est de la racine que proviennent ou des branches, ou des feuilles ou des fruits. Mais que l'arbre devienne stérile, qu'il demeure sans verdure, sans feuillage, vous prononcez qu'il est mort, que la racine est desséchée dans les entrailles de la terre. Image naturelle de la foi qui est dans le cœur. Vivante, elle donne pour ainsi dire un corps au sentiment, le redouble en le réfléchissant et sert à la sanctification des âmes (*). Morte, elle glace l'homme tout
entier,
Que serait devenu le genre humain, s'il ne s'était agenouillé devant la croix ? Qui pourrait compter les vertus qu'a fait naître un seul regard jeté sur l'image de J.-C. ? D'ailleurs, la nature humaine a besoin d'enthousiasme, et l'enthousiasme a besoin de contagion. Que serait-ce que la religion toute entière, qu'une vide maxime, un mot stérile et vain, si dans notre sphère personnelle d'action, nous ne tendions pas sans cesse à la réaliser effectivement, si du fond de nos âmes le zèle pour Dieu ne se traduisait en signes visibles? C'est l'expression publique de notre croyance, qui fait que d'innombrables vies ne forment qu'une vie , et que la charité s'épand comme une effusion autour de nous (^).
La prière est essentiellement mêlée au culte ; mentale ou vocale, elle est l'élan d'une âme qui s'approche
(*) « Exercentur etiam ab hominibus quœdam sensibilia opéra quibus se ipsos provocent in divina, sicut prostrationes, genuflexiones^ vocales claraores et cantus, etc. » Ib., c. 119.
(2) « Per hsec sensij3ilia,,. affectio accendatur, » Ib.
de l'océan de lumière pour vs'y plonger et s'y nourrir. Nos oraisons sont des parfums; elles montent au ciel, si un amour pénétrant les tourne en vapeur subtile, et les porte elle-même par ses vigueurs (*).
Le culte d'adoration n'appartient qu'à Dieu ; le sacrifice en est l'essence (^). Mais Dieu, dit-on, lit au fond de nos âmes , il n'est donc pas besoin de manifester nos sentiments. Nous n'offrons pas un culte à Dieu , parce qu'il en a besoin, mais parce que la misère appelle la miséricorde. C'est précisément parce que Dieu lit au fond des âmes, qu'il tient compte des mouvements qui s'y opèrent. L'éternel amour nous regarderait-il avec indifférence? Le sang de J.-C. serait-il donc sans vertu? Si l'amour élevé ne nous unissait pas à Dieu, il ne nous unirait pas non plus à nos frères par les liens d'une sympathie puissante (^). De purs esprits se contentent de la vérité abstraite ; mais le culte des anges n'est pas celui des hommes. Notre volonté se résout en des actes externes et purifie l'âme. L'histoire et la philosophie l'aiFirmentC').
(i) « Dupplex est oratio, communis et singularïs : communis quidem oratio est quee per ministros Ecclesiœ in personâ totius fidelis populi, et menti adjungitur vocalis oratio. » 2. 2. q. 83, a. 12.
(-) « LatricS cultus soli Deo est exhibendus. Inter alia quse ad latriam pertinent singulare esse sacrificium. » Ib.
« Ut aliquis illud quod desiderat assequaturà Deo. » Ib., c. 95.
(^) « Gultum Deo exhibemus, non quia ipse hoc indigebit... » S. Cont. Gent, 1. 3, c. 120. » Non propter se ipsum, quia ex se ipso est gloriâ plenus, oui nihil à creaturâ adjici potest, sed propter nos, quia videlicet per hoc quod Deum reveremur et honoramus , mens nostra ei subjicitur, et in hoc ejus perfectio consistit » 2. 2. q. 81. art. 7.
(■^) « Provisum est divinitus horaini ut etiam in sensibilibus rébus di-
Objectera-t-on que Dieu ne modifie pas ses décrets? Et qui enseigne le contraire ? Qui admet en Dieu des volontés successives dont la seconde corrigerait la première? Nous ne supposons dans l'acte par lequel il crée, conserve et gouverne tous les êtres, ni avant, ni après, et nous regardons comme contradictoire , comme incompatible avec sa nature , tout décret qui, une fois rendu, serait rétracté. Mais parce que tous les motifs d'agir qui se développent à nos yeux dans le temps lui sont connus de toute éternité, nous disons que sa volonté, lorsqu'elle tient compte de ces motifs, ne change point, et que, par conséquent notre prière, qui a toujours été présente à son infinie sagesse, puisse être exaucée par lui sans qu'il perde rien de la sérénité qui appartient à son immuable essence. Telle est la conviction de S. Thomas ; elle est inébranlable (*).
De ce que Dieu connaisse nos besoins de toute éternité, il en s'en suit pas quMls ne soient exaucés (^). 11 créa l'homme intelligent et libre ; il veut sa coopération et sa prière ; sa coopération, comme Thommage et l'emploi des forces, comme la consécration même et le mérite de sa liberté ; sa prière, comme une condition justement imposée. Un père n'ignore pas les besoins de ses
vinorum ei commemoratio fieret, ut per hoc hominis intentio magis revocaretur ad divioa. » S. Cont. Gent, 1. 3, c. 119.
(') « Voyez le ch. 95 du 3^ livre de la Somme contre les Gentils : L'immutabilité de la Providence n'empêche pas la prière d'être utile.
(2) « Considerare etiam oportet quod, sicut divinae Providentiae immobilitas necessitatem rébus provisis non imponit, ità etiam nec orationis utilitatem excludit. » Ib.
enfants; faut-il que les enfants restent muets (*)? Dieu fait croître et mûrir les moissons , et cependant le travail du laboureur est nécessaire. 11 en est de même pour féconder le champ de nos âmes. La bonté divine comble les désirs que la créature raisonnable lui expose (^). Et si Ton n'admettait que le culte du cœur , qui empêcherait qu'on n'en concluât que les vertus que Dieu exige sont celles du cœur? Or, ces vertus se résument dans le sacrifice de soi , la fusion volontaire de tous en chacun et de chacun en tous. Et quand il n'y a plus de résistance dans le cœur, rien ne gêne plus désormais cette forme publique qui concourt à effectuer l'union de l'homme avec Dieu et la rendre plus parfaite. Qui aime le prochain sert le prochain, et qui aime Dieu le sert également. Aux sublimes contemplations de Rousseau (^), comparez les pratiques fondées sur l'expérience des âges qui enfantent les subhm es dévouements, et jugez.
(') « Consequens est ut Deus, secundum suam bonitatem, desideria pia, quae per orationem explicantur, adimpleat. » Ib.
(2) « Ad bonitatem divinara pertinet ut impleat desideria rationalis creaturae sibi per orationem preeposita. » Ib.
(') Emile, tom. III, p. 126.
DEVOIRS DE immm envers ses semblables,
d'après s. THOMAS.
L'état de société n'est pas moins naturel à l'homme que l'existence , puisqu'il ne se conserve et ne se perpétue que dans la société (^). Nous sentons que la vie de tous les autres est liée à la nôtre , que nous ne pouvons pas nous passer d'assister et d'être assistés, depuis la naissance jusqu'au tombeau. Ce besoin est au fond de tous les cœurs ; ceux qui le combattent et croient l'étouffer par des sophismes en ressentent une souffrance étrange , à laquelle ils ne savent pas donner un nom (2). De cette sublime idée de Tassistance mutuelle sort l'ordre conservateur des États (^).
« La société, dit S. Thomas, est comme un homme, dont ceux qui occupent les diverses fonctions sociales sont comme les membres, ainsi que l'enseigne l'Apôtre ; le genre humain doit être considéré comme le corps
(') « Homo naturaliter animal sociale est.» S. Cont. Gent. , 1. 3., c. 117. Voyez opusc. 20, 1. 1, c. 1.
C'') « Indiget enim multis quae per unum solum probari non possunt, » Ib. c. 128.
(') « Juvatur autem unus homo in hoc ex alio. » Ib. Voyez opusc. 29:, 1. 1, c. 1.
d'un seul homme. » L'expérience nous apprend que là où l'on ne peut vivre en paix avec le prochain , il n'est point d'admiration poétique , ni de jouissances capables de combler l'abîme qui se creuse au fond de l'âme (*). Nous sommes frères; nous devons donc nous appuyer les uns sur les autres, comme les frôles tiges des herbes que le moindre vent agite et courbe (2). L'amour est le premier et le plus grand précepte de l'Évangile (^). La bienveillance est la fleur de l'amitié ; et son parfum dure toujours quand on la laisse sur sa tige sans la cueillir f^).
Enfants, adolescents, vieillards, tous sont nécessaires les uns aux autres ; nul ne peut se passer du secours d'autrui(^). Il tient à l'essence de l'être le plus faiblement organisé de se faire des rapports. Le germe dépositaire d'un frêle arbrisseau attire à lui des sucs , s'entoure de feuillage , pompe des vapeurs , et demande sa portion du soleil et de la rosée ; c'est la condition de
(') « Est autem omnibus hominibus naturale ut se invicem diligant. » Ib. c. H 7. Voyez de la Pitié, par Delille.
(2) « Oportet igitur quod uniantur homines ad invicem mutuâ dilectione. » S. Gont. Gent. , 1. 3 , c. 117. Le docteur Richard Gumberland paraît développer les vues de S. Thomas sur les sentimens sociaux qui excitent les hommes aux plaisirs d'un commerce pacifique, quand il dit que : « la plus grande bienveillance de chaque agent raisonnable envers tous les autres est l'état le plus heureux des individus . comme de l'espèce. » Gumberland, de Legibus naturse, c. 1., sect. 12.
(3) « Dominus dicit quod in his duobus mandatis, scilicet in dilectione Dei et proximi, universa lex pendet. » S. Gont. Gent. ,1. 3. , c. 128.
(*) Ibid. '
(5) « Sibi non suffîcit ad necessaria vitae si solitarius maneat. » Opusc. 20, 1. 1. c. 1.
toute existence. Les arbres isolés sont sans force contre la tempête. Les hommes doivent donc se rapprocher de plus en plus, se tendre la main , s'aider mutuellement , reserrer entre eux le lien sacré de la fraternité universelle. La science devient aussi plus féconde à mesure qu'elle devient accessible à un plus grand nombre d'esprits. En se communiquant de l'un à l'autre, le mouvement de la vérité s' accroît et se développe. Elle n'est pas un dépôt , comme la richesse. Nous n'en sommes que les trésoriers ; nous ne la recueillons que pour la répandre et la partager avec nos frères (*). C'est là la dernière et la plus noble tâche , le devoir le plus pressant , celui qui rattache par les biens les jjus forts la vie actuelle aux biens solides et permanens (^).
S'unir , c'est vivre davantage ; cette vertu que Ton nomme sensibilité ou compassion, a été placée au centre même de l'égoïsme, d'où , à l'instar d'un levier, elle ébranle toutes les facultés de l'âme (^). Ainsi, l'infortuné qui demande du pain remue nos entrailles. Le cri d'un voyageur menacé par le fer d'un assassin, nous fait voler à son secours {^). On saigne de la plaie des pauvres , on partage leurs larmes , ou plutôt on les sèche ; la fusion des intérêts s'opère , les sentimens d'humanité se réveillent. A la charité individuelle se
(') « Juvatur autem.... tam quantum ad cognitonem veritatis. » s. Cont. Gent. , 1. 3., c. 128.
(2) « Revocando ab errore viœ, erigendo à casu et aliis hnjus modi , ac si omnis homo omni homini esset familiariset amicus. » lh\d., c. 117.
(') «Unus alium provocat ad bonum et retrahit à malo.» Ibid., c. 128.
(*) «Homo cuilibet homiai etiàm ignoto subvenit in necessitate, » Ib., c. 117.
joignent les établissemens publics , des asiles hospitaliers pour soulager les misères huniaines(*).
L'union ne découle pas seulennent de la charité, mais encore de la justice. Ce sont les deux premières lois de tout ordre moral et matériel (^). L'histoire nous montre que les peuples progressent , selon la mesure de justice pratique, de science et de charité. Quant aux devoirs , ils obligent à ne causer aucun dommage au prochain , à ne pas nourrir des pensées de vengeance , à ne pas violer les connnandemens, à baser la confiance mutuelle sur la probité , à éloigner l'injustice et la mauvaise foi , cause permanente de discordes et d'inimitiés (^).
S. Thomas ne s'est pas borné à définir le principe de la fraternité , il a essayé d'en développer les conséquences , en le prenant pour base des lois et de l'organisation de la société, aussi bien que de la conduite de l'individu. Cette seule pensée de fonder l'État sur la raison et sur la justice , et de faire du gouvernement des peuples une œuvre de science et de dévouement , suffirait pour immortaliser le S. Docteur. Il n'a pas oublié non plus nos devoirs envers le Prince , l'État ,
(') Voyez le ch. 117 du 3« livre de la Somme contre les Gentils : la loi nous ordonne d'aimer le prochain.
('•^) « Quando unicuique quod suum est redditur; quod est justitiae. Oportuit igitur per legemdivinara justitise prsecepta dari, ut unusquisque alteri redderet quod suum est. » S. Cent. Geut, 1. 3.^ c. 128.
(5) « Deindè ponuntur praecepta quibus preecipitur abstinendum esse à nocumentis proximo inferendis, etc. Ibid.
la cité et la famille(*). Toute société^ si avancée qu'elle puisse se croire , renferme dans son sein d'inévitables misères que la religion seule peut adoucir (f). Après les devoirs envers la patrie viennent ceux envers la famille. (^). L'homme se présente à nous comme époux, pèrCj fils, maître et serviteur. Parvenu à Fâge viril, il choisit un seul objet de ses préférences et s'y attache (^). Il a besoin de l'éternité des liens qu'il forme (^).
L'indissolubilité du lien conjugal est nécessaire ; toute atteinte à son unité , à sa sainteté est une violation des lois naturelles , une source de désordres et de maux sans nombre (^). La fin du mariage n'est pas seulement de rendre aux époux la vie la plus facile et la plus douce : son but principal est
(') Voyez opusc. 20, 1. i, c, 1 et c. 24.
« Post Deum est homo maxime débiter parentibus et patrise. In cultu autem parentum includitur cultus omnium consanguineorum , qui etiam consanguinei ex hoc dicuntur, quod ex eisdem parentibus processer un t. In cultu autem patrise intelligitur cultus omnium concivium et omnium patrid:; amicorum.» 2* 2^^ , q. 101. art. 1.
(^) « In hoc autem quse ad bonum civile spectant^, est obediendum potestati saeculari , secundum illud Mathaei : Reddite qua? sunt Caesaris Cœsari. » Aquin. Oper. , Vlll. , 435.
(5) « Personae parentum et eorum qui sunt nobis sanguine conjuncti substantialius nobis conjunguntur, quam personœ quse sunt in dignitate constitutœ, etc. 2. 2. q. 102. art. 3.
{^) « Quod matrimonium debeat esse unius adunum.» S. Cont. Cent,, 1. 3. , c. 122.
(^) « Matrimonium débet es^e indissolubile^ per totam vitam. » Ibid., c. 123.
(^) « Quod usquè ad finem vitte, in humanâ speciO; pater et mater simul commaneant. » Ib.
de perpétuer, par la reproducLion des individus, la grande fannille humaine. De nouveaux devoirs viennent donc se joindre aux devoirs primitifs destinés à unir l'époux et l'épouse.
La femme est la compagne de l'homme , son aide dans l'administration de sa maison. A mesure que l'amour mutuel se développe dans le mariage, il doit croître en dignité et en durée, car il y a encore dans le le lien conjugal le sexe moral, qui est plus élevé, plus vif et plus pur. Dans l'âme , comme dans les organes, il se trouve des qualités qui, de conscience à conscience, font qu'on éprouve le besoin d'unir sa pensée aune autre pensée, sa volonté à une autre volonté. L'esprit est la partie la plus noble de l'homme ; c'est la personne que l'on aime, quand elle a les qualités du cœur, de cet amour chrétien qui dure autant que la vie C).
L'affection morale ne se borne pas aux époux, elle les lie à leurs enfants par les liens les plus intimes, les plus doux. Avec quelle tendre sollicitude le père et la mère doivent-ils guider leurs premiers pas, pourvoir à leur instruction , façonner et polir, par le travail de l'éducation, leur âme noble et belle, et perpétuer leur sollicitude {^) ! De leur côté, les enfants doivent à leurs parents respect, amour, reconnaissance. Dieu lui-
{') « Fœmina indiget mare etiam propter gubernationem,.. Amicitia quanto major est; tanto débet esse firmior et diuturnior. Est igitur conlrà naturalem instmctum speciei humante qiiod mulier àviro separetur.» Ib.
(2) « Secundum naturam est coaveniens ut in his quse sunt patris succédât et filius. Naturale est igitur ut soUicitudo patris ad filium maneat usquè ad fmem Yitee suae. » Ib.
même a mis sous îa sauve-garde de ses commandements l'amour fdial ; c'est même le seul auquel il ait expressément attaché une récompense (*). Des enfants vertueux sont le rayon qui réchauffe la vieillesse des parents. De là cette chaîne sympathique qui attache tous les membres d'une même famille (^).
L'homme a encore des rapports avec les êtres qui sont au-dessous de lui, c'est-à-dire avec les animaux, les végétaux, les minéraux et avec toute la nature. Il lui importe surtout d'entretenir le foyer des lumières, source de toutes les idées élevées , de tous les sentiments généreux (^).
Lorsque le droit naturel est écrit dans les codes, il engendre: T le droit civil, qui règle le rapport des hommes entre eux C") ; T le droit politique, qui établit les rapports des citoyens et du gouvernement ; 3 Me droit des gens , qui est le droit naturel appliqué aux affaires des États (^); 4° le droit criminel, qui applique le principe de la justice, et tend à réprimer, par des peines, les infractions aux lois, portées pour le maintien de l'ordre social et de la tranquillité publique (^).
(') « Etidèo inter praecepta legis quœ nos ad proximum ordiaant; ponitur: honora patrem tuum et matrem tuam (Exod. 20, 12); in que intelligitur prœcipicttam parentibusquamaliis unusquisque reddatquod débet. » Ib., c. 128.
(2) Opusc. 3, c. 8.
(■") « Patitur enim horao indigentiam respecta partis intellectivse; ut possit vivere secundum virtutcm. » Opusc. 20, c. 24.
(^) « 2. 2, q. 57, art. 2.
(■'"') « Quod naturalis ratio inter omncs homines constitnit^ id apud gentes vocaturque jus gentium. » 2. 2. q. 57, a. 3.