DEVOIRS DE L'HOMME
ENVERS LA SOCIÉTÉ ET LES GRANDS HOMMES, d'après s. THOMAS.
La patrie^ comme la famille, embrasse dans son idée, avec la génération présente, les générations passées et futures. Les premières lui appartiennent par le souvenir, les secondes, parTespérance. Nous devons justice et reconnaissance aux générations qui ont préparé le présent, et nous devons aux générations futures de préparer nous-mêmes l'avenir. La patrie demande de nous un amour filial; les lois qui nous régissent, une obéissance au moins extérieure et matérielle. Les hommes sont soumis à l'ordre (*), et coordonnés à une fin; la concorde doit donc unir les membres de la société, afin qu'ils affermissent et illustrent de plus en plus l'héritage de leurs ancêtres et contribuent à la puissance et à la gloire d'une nation (^).
Personne, avant S. Thomas, n'avait déterminé avec autant de justesse, de clarté et de profondeur, les
(') « Inter homines ordo invenitur. » S. Cont. Gent., 1. 3 c. 81.
(-) « Undè et in civitate hommes per quamdam concordiam adunantur, ut possint consequi reipublicEe bonum. S. Cont. Gent., 1. 4; c. 1 J.
fondements des devoirs de la vie civile. L'Ange de l'école remonte jusqu'aux principes de la morale, en suit toute la chaîne. C'est ce livre qui a formé Thomas MoruSj Vives, Bacon, Leibnitz, Grotius : le livre de V Esprit des lois, de Montesquieu, se trouvait à l'avance dans le Traité des lois de S. Thomas d'Aquin.
Les grands hommes Q), dit-il, sont créés pour les masses; ils ont donc la mission de perfectionner leur intelligence, comme l'ouvrier qui applique les conceptions de son art à la matière corporelle (^). De même que dans l'agriculture le labourage ne suffit pas, il faut le grain, et dans le grain le germe vital; de même il faut aux grands sentiments populaires une âme particulière qui les représente, qui les anime et qui leur donne l'action. Les masses doivent donc être subordonnées aux esprits supérieurs et régies par eux, comme ceux-ci sont soumis à Dieu et dépendent de son gouvernement (^). Dans l'accomplissement de ces devoirs réciproques, chacun trouve son bien, nul n'y trouve son mal. Les forts, c'est-à-dire ceux qui participent
(') Par grands hommes, S. Thomas entend surtout ceux qui se recommandent par leur probité et leur vertu, fussent-ils pauvres et obscurs. « Intelligas viros illustres non solum illos qui sunt prœditi potentiâ et honore istius saeculi , sed magis justitiâ et bonitate conspicui, etiam si pauperes sint et abjecti. » De erudit. princip. lib. 3, c. 29.
(2) « Substantia intellcctualis omnibus aliis utitur vel ad intellectus pcrfectionem , vel ad suœ virtutis exsecutionem et scientite explicationera, ad modum que artifex explicat artis suse conceptionem in matcriâ corporali. » S. Cont. Gent., 1. 3, c. 112.
(•') « Sicut supremaj creaturœ sunt sub Deo et gubcrnantur ab ipso, ità inferiores creaturee sint sub superioribus et regantur ab ipsis. » Ib., c. 78.
plus abondamment à la puissance divine, doivent exécuter ses desseins sur les faibles, c'est-à-dire sur ceux qui n'y participent pas au môme degré (*). Les faibles deviennent dès-lors moins faibles : tous avancent dans le chemin du progrès. Les grands hommes régissent les autres créatures, veillent à leurs destinées (^) : le peuple immortalise les grands hommes (^). Chacun produit donc les effets qui lui sont naturels Q). Les facultés de l'âme se développent sous la direction de l'esprit que Dieu a placé auprès de l'ignorance afin d'améliorer l'humanité (^).
L'autorité morale appartient à ceux qui ont la prééminence de l'intelligence (^). Indépendamment des raisons péremptoires tirées de la nature même des choses qui en démontrent la nécessité, il en est une qui résume toutes les autres, et leur donne une valeur immense. Cette raison décisive, c'est la pratique constante de tous les siècles. Après Dieu, c'est aux hommes de science et de religion que se recommandent et se
(') « Quse igitur amplius de virtute diviiice Providentiee participant sunt exsecutivse divinae Providentiae in illâ quae minus participant. » Ib.
(2) « Una potentia est deritiva alterius, quse magis rationem cognoscit. » Ib.
(^") Comme Horace loue magnifiquement les grands hommes qui ont illustré le nom romain !
(*) « Optimè omnia disponuntur , dum unumquodque ordinatur ad omnia bona quse ex ipso nata sunt provenire.» S. Gont. Gent., 1. 3^ c. 112.
(^) « Cuicumque à Dec datur aliqua virtus, datur ei in ordine ad effectura ipsius virtutis . » Ib.
(^) « Nam illi homines qui excedunt in virtute operativâ oportet quod dirigantur ab illis qui in virtute intellectivâ excedunt. » Ib.
livrent ceux qui n'ont que la puissance d'action (*). Or, par là même qu'un être a la faculté de pourvoir à d'autres, il est capable de régler et de gouverner ses
actes (^).
Le peuple a aussi sa part de responsabilité ; il désire d'effectuer de grandes choses, mais ses efforts seraient vains, si les intelligences supérieures ne veillaient sur ses besoins avec un intérêt tendre et sérieux (^). Que les grands hommes aient donc sans cesse sous les yeux cet océan des intelligences dont leur attraction règle les mouvements, et dont ils peuvent à leur gré soulever ou calmer les flots (^).
Telle est la vocation des grands hommes ; du moment que Dieu les a élevés au-dessus de la foule, ils sont tenus de s'y consacrer dans la mesure de leurs Forces, de pénétrer partout, de descendre dans les conditions et les asiles les plus modestes, et-d'alléger les maux qui surabondent dans ce monde.
(i) « Âliis providentiam et gubernationem exhibere. » Ib.^ c. 113
{-) « Per hoc quod aliquis facultatem providendi habet, potest etiam suos actus dirigere etgubernare. Ib.
(•') « Propter debilitatem intellectualis luminis^ perfectam notitiam corum quœ ad hominem spectant^ adipisci non valent, nisi per lumen superioris spiritus adjuventur, hoc exigente divlnâ dispositione, ut inferiores spiritus perfectionem acquirant. » Ib., c. 81.
(^) « Gubernat enim se suisactibus propriis, et etiam alla.» Ib., c. 113,