DEVOIRS DE L^HOMME ENVERS LUI-MÊME
D APRES S. THOMAS
L'homme renferme deux substances ; il a donc des facultés à développer, des devoirs à remplir à l'égard du corps et de l'âme. L'ame est douée de sensibilité, de volonté et d'intelligence. La sensibilité est la source de nos affections les plus délicieuses ; il faut la simplifier, la purifier et lui donner une impulsion sublime. Ce sont les sentiments surtout qui font les habitudes, déterminent les actions, aiguisent le courage et président à la vie (*). La volonté passe de la sphère des idées dans celle des émotions, y atteint le cœur, s'en empare et le gouverne (^). De là ces nobles sacrifices qui honorent l'espèce humaine, ces calamités personnelles si héroïquement subies. La généralité du prin-
(') « Affectus unius tendat in alterum^ sicut in unum cum ipso. » S. Cont. Gent., 1. l, c. 91. « Il faut respecter les larmes quand elles coulent, car elles ont été dounées à Thomme par la nature comme elle a donné la rosée aux nuits des climats trop chauds pour amollir la dureté d'un ciel de feu. Elles sont Tégouttement de la pitié pour Téponge du cœur ; mais elles ne sont pas l'organe du courage. « Cours familier de littérature, par M. de Lamartine, 11^ entretien, page 334.
(-) « Voluntas omnem potentiam applicat ad suum actum. » S. Cont, Cent., 1. 1, c. 72.
cipe de l'obligation épiive les caractères et les fait concourir au bonheur commun (*).
L'intelligence est, après les qualités morales, le meilleur signe de distinction (^). De son développement sort cette riche culture , qui , entretenue avec soin et nourrie avec amour , se transforme peu à peu en cet instinct sûr et prompt qu'on appelle le goût, puissance indéfinissable que rien ne remplace, qui pénètre l'âme aussi bien que l'esprit et influe sur toutes les habitudes (^).
S'il n'y avait pas en nous un instinct qui repoussât l'ignorance, les notions fondamentales s'effaceraient, l'énergie de l'âme s'abattrait dans la mollesse grossière du sensualisme. Que serait l'étude de la jurisprudence, si l'on ne savait préalablement en quoi consiste le bien et le mal , le devoir et le droit , la récompense et la peine , l'obligation et la simple convenance, la distinction des devoirs et des droits de convention d'avec les droits et les devoirs qui dérivent de la nature des choses? Et l'élève en médecine, que deviendrait-il, au milieu de toutes ses études qui le plongent au foyer même de la vie matérielle , si , avant d'aborder ces périlleuses et profondes études, il n'était pas convaincu qu'il est des êtres qui peuvent exister très réellement alors même qu'ils ne tombent ni sous le microscope ni sous le scapel? Faute d'avoir été ins-
(') « Amor est unitiva virtus S. Cont. Gent., l. 1; c. 91.
(2) « Homo maxime ex doctrinâ argumentum accipit. » Opusc. 20, 1. 4, c. 3.
(2) « Naturalc desidcrium inest omnibus intellectualibus naturis ad sciendum. » S. Cont. Cent., 1. 3, c. 10.
truit solidement, il se laissera séduire au scepticisme, ou môme entraîner dans l'abîme du matérialisme.
Si les premiers sentiers des sciences sont arides et rocailleux, peu à peu le chemin s'aplanit, les fleurs remplacent les ronces, ou plutôt les ronces portent des fleurs, on entrevoit les fruits,on espère la moisson. Les têtes humaines ne sont pas plus infidèles que la terre à rendre avec usure ce qu'on y a semé ; et si de pauvres enfants sont devenus de vaillants capitaines, pourquoi l'instruction n'aurait-elle pas les mêmes effets que la contagion du génie (*)? Dans les prodigieux efforts de l'activité matérielle, le plus grand charme restera toujours dans les œuvres et les mouvements de la pensée. Quel touchant spectacle que celui de mains laborieuses, occupées à creuser chaque jour de nouveaux siflons dans le champ de l'étude ! L'éducation comprend le développement moral de l'âme et du caractère, aussi bien que la culture de l'intelligence. Et comme notre intelligence est unie à un corps, nous avons aussi des devoirs à remplir envers le corps. 11 doit être nourri, non flatté f). Toutefois, en lui retranchant un superflu dangereux , il ne faut pas le priver du nécessaire : le corps est fait pour servir l'âme, et si les forces venaient à lui manquer, il
(*) « Inest eis naturale desiderium ignorantiam seu nescientiam pellendi. » II),
(2) « Corpus aiîtem humanum ratione suse corruptibilitatis impedit animam et retardât, ut nec continué contcmplationi insistere valeat, neque ad summum contemplationis pervenire ; undè per abstractionem à sensibus corporis homines aptiores ad divina quaedam capienda redduntur.» Opusc. 2, c. 167.
deviendrait inutile (^). La pureté honore' le corps, sanctifie l'âme et nous assimile aux anges. Les doctrines de volupté dessèchent les facultés intellectuelles, épuisent le corps et creusent des tombeaux (^). Quel charme, au contraire, quel éclat, la pureté ne répand-elle pas sur la conduite et sur tout l'intérieur d'un homme. Elle s'approche de Dieu avec une sainte familiarité et goûte les plus rayissantes délices (^). La virginité inspire toujours , selon l'expression de M. J. Simon, un certain respect à une âme droite et exempte de préjugés {^).
Ceux qui se rangent sous la bannière de J.-C, se donnent entièrement à lui , leur volonté par le vœu d'obéissance, leurs richesses par le vœu de pauvreté, leur corps par la chasteté (^'). Ils aiment mieux traverser l'océan de la vie sur une nacelle, que de se mettre
(") « Secundum iiaturalem ordinem, corpus hominis est propter animam, etc. Est igitur naturaliter rectum quod sic procuretur ab homine corpus et inferiores vires animse ut ex hoc, et actus rationiSj et bonum ipsius maxime impediatur, magis autem juvetur. » S. Cont. Gent., 1. 3, c. 119,
(2) S. Cont. Gent., 1. 3, c. 129.
(^) « Ab his actibus aliis officiis mancipcntur contemplatione. » Ib., c. 136, 2* 2*^, q. 152, a. 2, ad primum. Voyez le 3*^ livre de la Somme contre les Gentils : de ceux qui attaquent la continence perpétuelle.
(*) Le devoir, p. 122. Voyez; De la beauté de la virginité, de son héroïsme et de l'éclat de sa gloire dans S. Thomas, De erud. princip. 1. 5, c. 63, 66 et 67.
(5) Voyez le ch. 137 du 3^ liv. do la Somme contre les Gentils: De Terreur de ceux qui condamnent les vœux. « Per hœc autem tria vota homo Deo sacrificium offert de omnibus bonis : per votum quidem castitatis, in sacrificium Dco offerens corpus proprium : per votum autem obedientise sacrificium Deo, spiritus oJEferéns. » Opusc. 19;, c, 1.
en garde contre les vaisseaux, qui sont souvent les uns pour les autres les plus dangereux écueils. Mais si tous les hommes doivent aspirer au souverain l)icn, tous ne sont pas obligés de cultiver au même degré les mômes vertus. Les uns se bornent à l'observation des préceptes, les autres surajoutent aux commandements les choses de conseil. Cette distinction est essentielle (*). Elle ne confond pas le devoir avec la perfection. La vertu chrétienne est partout où la Providence appelle, pourvu qu'on y remplisse les obligations qu'elle impose ; elle était avec S. Louis sur le trône comme avec l'humble Geneviève à la suite de son troupeau.
(') Voyez le 130" ch. du 3® livre de la Somme contre les Gentils : Des conseils contenus dans la loi divine; du bien de lame dans son rapport avec le corps, dans l'Opuscule GO, ch. 22. «Diliges et ex vi vcgetabili, ut ex amore ordines nutritivam per abstincntiam, ex generativâ per continentiam ; nutritivam quidem ternporabis ministrans necessitatem, ne corpus deficiat amantis animœ organum , amputans voluptatem, ne protcrviat in Domini sui, scilicct spiritus, detrimcntum. » Opusc. 60, c. 22.