ANALOGIE. PROBABILITÉ
La méthode en général, c'est le chemin que suit l'esprit dans la recherche du vrai. Au XVir* siècle, elle était la question fondamentale. Dès son début, la philosophie moderne trahit la réflexion qui la caractérise. Bacon et Descartes appelèrent les intelligences à l'observation, à l'exercice de nos propres facultés.
Bacon entreprit de donner aux sciences une logique nouvelle, novum organum, c'est-à-dire un instrument, une nouvelle méthode; mais il la borna au monde extérieur et à l'analyse. « De là, dit M. Cousin, une grande école de physiciens, et nulle école métaphysique , ou une école de métaphysique sensualiste, c'est-à-dire Newton et Locke (^). »
(') Cours de l'histoire de la Philosophie (1829), tom 4, p. 409. «Un premier résultat de cette investigation approfondie, dit M. E. Saisset en parlant du travail de M. de Rémusat sur Bacon, c'est de prouver que Bacon n'est jamais remonté aux principes de sa méthode. Il a célébré l'induction beaucoup plus qu'il ne l'a définie; il a été plus attentif aux applications extérieures du procédé qu'à son mouvement interne et subjectif, et même en cherchant les lois de la nature, ou, comme il dit, les formes des choses naturelles, il n'a peut-être jamais su exactement ce qu'il voulait découvrir. » Bacon, sa vie, son temps, sa philosophie et son influence, par Charles de Rémusat.
Descartes donna pour fondement aux opérations de la pensée l'expérience intérieure, l'aperception de la conscience. L'édifice de la science fut donc agrandi ; toutes les écoles du XYIir* siècle, même les plus mauvaises, procédèrent avec ordre.
Cependant, S. Thomas, à l'imitation de S. Augustin, avait déjà eu recours au sujet pensant, considéré dans l'exercice de toutes les facultés de l'âme (*). Mieux que Descartes, il avait recherché et su reconnaître la condition de toute vraie pensée, et à quel ordre de phénomènes est attaché le phénomène de personnalité. « Si au lieu de dire : Je pense, donc je suis, Descartes eût dit: Je veux, donc je suis (2), il eût posé d'abord un moi, cause de ses actes, au lieu d'une âme substance de ses modes, une personnalité, non seulement distincte comme la pensée de l'étendue, mais douée d'une énergie capable de suffire à l'explication de toutes ses opérations et de toutes ses idées, sans qu'on ait besoin de recourir à lintervention divine; et il eût arrêté peut-être l'école cartésienne sur la pente ghssante qui entraîne tout spiritualisme au mysticisme (^j.»
La philosophie de S. Thomas renferme des éléments
(') « Species intelligibilis recepta in intellectu possibili, in intelligendo, sicut in quo intelligitur. » S. Cont. Gent., 1. 2, c. 75. Voyez Mallebranche, Recherche de la vérité. — Descartes, Discours sur la méthode.
(^) « Per se intellectus movet voluntatem. » S. Cont. Gent.^ 1. 3, c. 26.
(^) M. V. Cousin, dans sa Préface des Nouvelles Considérations sur les rapports du physique et du moral de l'homme, ouvrage posthume de M. Maine de Biran, p. xviii. Voyez à cet égard la Philos, positive, par M. E. Saisset. — Les Essais de philosophie, par M. Charles de Rémusat, toml., 106, 128, 140, 143.
immortels qui appartiennent à l'esprit humain et qui conviennent par conséquent à tous les pays et à tous les siècles \ voici sa méthode :
V Une vue instantanée de l'ensemble; 2"* une séparation, un isolement des parties, c'est-à-dire une décomposition de ce qui est complexe; 3" une étude des parties isolées; 4'' une comparaison entre les parties précédemment étudiées une à une ; 5° un rapprochement de ces parties et une reconstruction de la totalité primitive (*).
On a d'abord une perception simultanée, mais confuse de toutes les parties d'un objet ; puis , on les décompose en ses éléments, enfin on les recompose et on les réunit dans leur ensemble, c'est-à-dire qu'on substitue à la totalité primitive obscure une totalité nouvelle aussi étendue que la première, et plus lucide. En d'autres termes, on refait par la synthèse la totalité défaite par l'analyse (^). C'est-à-dire que la recomposition du tout doit suivre sa décomposition, si la réflexion veut comprendre le tout (^).
De l'analyse et de L'une et l'autre de ces deux opérations est nécesia synthèse. ^^^^^ ^^^^, constituer la méthode philosophique ; elles
(') «Priùs cognoscimus totum quàm partes. — Priùs cognoscimus domum quâdam confusâ cognitione , quàm distinguimus singulas partes Gjus. Priùs cognoscimus homines quâdam confusâ cognitione, quàm sciamus distinguere omnia quae sunt de hominis ratione. » S,, p. I, q. 85, a. 5.
(2) «Per notum compositionis aut divisionis. » S. Gont. Gent., 1. \, c. 59.
(') « Gompositio autem et divisio operatio est quœdam intellectus. » Ib. c. 58.
sont réelles toutes deux; elles se succèdent l'une h l'autre ; elles sont la condition réciproque de la connaissance totale. L'analyse ne doit pas se séparer de la synthèse ; elles germent en même temps dans l'intelligence. On peut cependant les considérer séparément (*). Mais, quand elles transportent leur lumière dans la réflexion, dès lors tout s'éclaircit et se prononce.
La valeur de la synthèse sera déterminée par la valeur de l'analyse. Si l'analyse a été mauvaise, la synthèse n'est pas bonne ; si, au contraire, l'analyse a été bien faite, c'est-à-dire, si elle dégage les éléments existants, il est, sinon tout à fait certain, du moins très probable que la synthèse rapproche et concentre réduise et simplifie les résultats de l'analyse, c'est-àdire que la vérité entre dans notre intelligence (^).
Un système est une méthode en action ; la science Système. y arrive par la synthèse fondée sur l'analyse. En effet, déterminer l'ordre dans lequel les phénomènes se succèdent, von* comment chaque partie donne l'ensemble, chaque élément la combinaison, c'est déterminer l'ordre de génération de ces phénomènes, c'est-à-dire réduire nos connaissances en système ; en d'autres termes, en une association'de connaissances
(') «Ea quse inlellectu dividimtur et componuntur nata sunt seorsum ab eo considerari. » S. Cont. Gent., 1. 1, c. S8. Voyez Reid, des facultés intellectuelles, Essai, 1. ch. 5. M. Cousin, fragm. philos, préf. D. Stewart, Esq. de Philos, morale, Introduction.
(^) « Veritas consequitur intellectum nostrum in sui perfectâ çognitione, quandè jàra usquè ad compositionem pervenit. » S. Cont. Gent., l. 1, c. 59.
tellement liées qu'elles partent toutes d'un même principe et puissent s'y ramener en formant une chaîne continue (*).
Hypothèse. L'hypothèse est le résultat d'une synthèse qui n'a pas débuté par une analyse complète. Lorsqu'elle est employée avec prudence, elle sert à classer , à grouper les faits et à découvrir les rapports des faits. C'est ainsi que S. Thomas prouva que Dieu veut, d'une nécessité hypothétique, qu'il existe autre chose que luimême (^). Le S. Docteur ne donna l'hypothèse que pour ce qu'elle est, c'est-à-dire pour une supposition (2).
Analogie. L' analogie est une espèce de raisonnement qui dé-
termine logiquement l'inconnu par le connu , le particulier par le général , et ramène l'unité dans l'intelligenee {^). Partant du principe qu'il y a différents ordres, différentes natures, qui toutes ont pour prototype Dieu lui-même , elle ne recherche pas les différences, mais les similitudes des différents ordres, qu'elle compare incessamment les uns aux autres pour en déduire les lois générales de l'univers ( L'analogie a pour fin de rechercher ce que les vérités
(') «A manifestioribus ad minus manifesta fiat processus. » S. Cont. Cent., 1. i, c. 9.
(-) Voyez le ch. 83 du 1. liv. de la somme contre les Gentils: Dieu veut, d'une nécessité hypothétique, qu'il existe autre chose que lui-même.
(^) « Ex conditione vel suppositione. » Ib.
(*) «Analogicè, hoc est, secundum ordinem vel respectum ad aliquod imum. » S. Cont. Gent., 1. l, c. 34.
(5) « Rectus ordo rerum convenit cum ordine natura. » S. Cont. Gent., 1. 3. c. 26.
de chaque ordre ont de commun, afin qu'elles s'éclairent mutuellement, et de remonter, de degré en degré, jusqu'au premier principe de toutes choses.
On raisonne par analogie, quand on affirme quelque chose de Dieu et des créatures selon l'ordre ou le rapport qui les rattache à un être unique. Ce qui peut avoir lieu de deux manières : d'abord, en ce que plusieurs choses, en apparence diverses, contiennent une certaine unité sous leur diversité ; ensuite, quand on examine l'ordre ou le rapport de deux phénomènes, non relativement à un troisième, mais à l'un des deux (*).
La valeur de l'analogie dépend d'une seconde opération, qui rend le mouvement et la vie aux détails qu'on avait éclairés isolément. S. Thomas n'appliqua l'analogie qu'avec circonspection lorsqu'il s'agissait de phénomènes d'ordres différents, de phénomènes qui appartiennent à l'ordre physique et à l'ordre intellectuel. Il ne confondit jamais les rapports de l'ordre physique et de l'ordre moral, de l'ordre naturel et de l'ordre surnaturel (^). Ainsi donc, parce que nous arrivons à connaître Dieu au moyen des créatures, les choses signifiées par les noms que l'on donne à Dieu et aux
{') « Quod quidem duppliciter contingit. Uno modo, secundum quod multa habent respectum ad aliquod unum, alio modo, secundum quod duorum attenditur ordo vel respectus non ad aliquid alterum, sed ad unum ipsorum. » S. Cont Gent., 1. 1, c. 34.
{^) « Quando igitur id, quod priùs est secundum rem, invenitur etiam cognitione priùs , idem invenitur pri\!is et secundum nominis rationem et secundum rei naturam Quando verè illud, quod est priîls secundum naturam, est posterius secundum cognitionem, tune in analogicis non est idem ordo secundum rem et secundum nominis rationem. » Ibid.
créatures sont premièrement en Dieu, suivant un mode qui lui est particulier ; mais la raison du nom ne s'y trouve qu'en second lieu, et c'est ce qui fait dire qu'on le désigne d'après ses effets (*).
Probabilité. Juger par probabilité, c'est induire, après un grand nombre d'observations et de comparaisons, une généralité, toujours sans doute moins certaine qu'une loi bien reconnue, mais cependant assez sûre pour donner lieu à une croyance. Ce genre d'argument est le plus fréquent dans la vie ; il tient essentiellement à l'idée que nous nous faisons de l'ordre et de la raison des choses, idée qui est à la fois l'origine et le terme de toutes les spéculations des philosophes.
Il y a donc, dans la philosophie de S. Thomas, une analyse ingénieuse, une ordonnance habile, une synthèse puissante. Le S. Docteur fait grand cas de l'ordre dans l'exposition des idées : c'est même à cet ordre que nous devons la Somme de théologie, qui reproduit l'ordre absolu des choses. Dieu dans les profondeurs de l'unité, puis les personnes divines, la création, les lois générales du monde, l'homme enfin, et l'accord de la foi avec la pensée libre.
(') «Sic igitur, quia ex rébus aliis in Dei cognitionem pervenimus, res nominum de Deo et rébus aliis dictorum per priùs est in Deo secundum suum modum, sed ratio nominis per posteriùs; undè et nominari dicitur à suis Causis. » S. Contr. Cent., 1. i, c. 34.