DU BIEN ET DU MAI
d'après s. THOMAS.
Qu'est-ce que le bien? Qu'est-ce que le mal? Peuton tirer des objections du mal moral ? Cette question se trouve dans toutes les intelligences.
D'abord, qu' est-ce que le bien? C'est la perfection, c'est-à-dire l'accomplissement de la destinée d'un être (*). Or comme chaque être a sa destinée, le bien a son côté moral intellectuel et religieux. Le propre des natures raisonnables est de désirer le bien (^) ; le bonheur des natures sensibles, de le sentir. Le sentiment du bien, c'est le plaisir ; la conception du bien, c'est l'idée. Aussi le bien est-il l'objet de nos puissances intellectuelle et affective , c'est-à-dire le vrai manifesté dans nos actions. Et, comme la vérité morale est obligatoire, elle pèse sur tous (^).
Le mal n'a pas une essence propre et une nature
(<) « Naturaliter enim uniuscujusque bonum est actio et perfectio ejus. » s. Cont. Cent., 1. 1, c. 37.
(2) « Bonum est quod omnia appetunt. » Ib.
(^) « Omne agcns agit propter bonum, quia quodlibet agens tendit ad aliquod determinatum, » Ib., 1, 3, c. 3.
particulière (*) ; c'est pour chaque être l'imperfection (le l'œuvre à laquelle la nature l'a destiné (^). Il constitue une différence spécifique dans les choses morales, parce que cette chose dépend de la volonté (^). Le mal n'est donc qu'une privation du bien (^). Or, une négation n'a point de valeur intrinsèque ; elle n'est qu'une déviation d'une réalité (^). Il n'y a pas d'être dans le mal , en tant que mal, ou plutôt ce qu'il y a d'être en lui est bon, car le mal est un défaut ou la privation des êtres essentiels à la nature d'un être (^).
Le bien et l'être sont identiques, c'est-à-dire la même chose ('). Il y a du bien dans l'intelligence, quand elle connaît la vérité ; il y a du bien dans la sensibilité, quand elle se livre à de pures, à de nobles inclinations ; il y a du bien dans la liberté, quand elle se décide pour les vérités absolues et non pour les passions (8). Quant au mal, le nier, le dissimuler,
(') « Malum non est aliqua natura. Ib., c. 7.
(-) « Malum nihil aliud est quam privatio ejus quod quis natus est et débet habere. » Ib.
(5) « Malum in moralibus specifiese differentiœ ponituF; quia raoralia à voluntate dépendent. » Ib., c. 9.
(*) « Et idèû malum, secundum quodestdifferentia specifica in génère moralium, privât ordinem rationis, » Ib.
(5) « Privatio est negatio in substantiâ. Malum igitur non est aliqua substantia in rébus, » Ib.
(^) Malum non est aliquid, sed privatio alicujus boni. » Q. quodl., de de Malo, a. 1 et 5.
C) « Bonum et ens sunt idem. » S. p. 1, q. 16, a. 3.
C) « Sicut bonum addit rationem appetibilis suprà enS; ita et verurn comparationem ad intellectum. » S. p. 1, q, 16.
l'amoindrir, fermer les yeux pour ne pas le voir, est une puérilité incligne d'une créature raisonnable. Il existe ; mais il ne peut être attribué à Dieu ; c'est dans l'homme lui-même qu'il réside C). Ce fait est évident aux yeux de quiconque s'observe et s'étudie avec sincérité.
S. Thomas résout la question du bien et du mal moral par la liberté, du bien et du mal physique par les lois générales du monde et les conseils particuhers de Dieu sur l'homme. D'ailleurs, l'épreuve est nécessaire : le mal qui nous afflige ne nous est jamais inutile, pour peu du moins que nous sachions en user largement (^). Quand on n'est pas aveuglé par les préjugés ou enchaîné par les sophismes, on reconnaît qu'il n'est pas un bon travail, pas une vertu, qui n'ait son occasion et son mobile dans un besoin , dans une privation, dans un sentiment pénible. Il est constant que l'industrie, les sciences, les arts, le courage, la prudence, la justice et la charité, qu'en un mot, toutes les vertus, tous les genres de mérite, ont leur point de départ dans quelque triste affection, dans une souffrance quelconque. C'est qu'en effet il faut à l'âme, pour se déterminer et s'habituer au bien, autre chose que la douleur ; s'il lui faut avant tout l'idée même du bien , et avec cette idée la faculté de s'y résoudre et d'agir, il lui faut nécessairement le sentiment de ses faiblesses et de ses imperfections, de ses défauts, il lui
(') « Malitia est voluntarium. » S. CoiU. Cent., 1. 3, c. '6. « Moralia à voluntate dépendent. » Ib., c. 9.
(-) « Puniri non est propriè nialum, sed lieri pœna dignum. » Q. quodl. q. de Malo, a. 1 et 5.
faut la douleur, qui n'est que ce sentiment, afin que, éclairée sur elle-même, stimulée, aiguillonnée, elle voie ce qui lui manque, connaisse ses fautes et cherche h les expier. Si nous avons souffert dans une vie où les afflictions ne nous ont pas encore dit leur dernier mot, notre fibre très sensible aux gémissements, l'est aussi aux impressions douces et enivrantes de la vie. Cette fibre plie jusqu'à la mélancolie, jamais jusqu'à la prostration ; elle se redresse facilement comme un ressort bien trempé que son élasticité même empêche de se rompre.
D'ailleurs, le mal lui-même, dit S. Anselme, a sa raison légitime ; il doit être à la fois et il ne doit pas être ; il ne doit pas être, car c'est une infraction de la volonté humaine à l'éternelle loi du bien ; et il doit être, car cette infraction, qui témoigne de la liberté de la volonté, témoigne par là de la bonté du système général dont cette liberté fait partie (*).
Cependant l'existence du mal a donné lieu à des objections contre l'unité de Dieu et a fait inventer le système de la dualité des deux principes tout-puissants, indépendants l'un de l'autre (^). Ou bien ces deux principes sont égaux en puissance, et tous les deux infinis, ce qui est impossible ; ou bien l'un est inférieur à l'autre, et alors le système est détruit. Un être nécessaire et essentiellement mauvais est une absur-
{') « Débet enini esse et non esse (malum), quia benè et sapienter ab eo quo non permittente fieri non posset, permittitur; et non débet esse quantum ad illum cujus iniqua voluntate concipitur. » Anselm. opp., Dial de Veritate, c. VII, p. III.
C^) « Duo principia, unum bonum et alterum malum. » S, p. 1, a. 3.
dite. Il est impossible que deux êtres, qui ont la même raison d'exister, soient d'une nature différente. Un souverain mal, principe de tous les maux, ne peut pas exister; car le mal est fondé sur le bien, c'est-à-dire que sans le mal , il n'y a pas de bien, comme sans la laideur pas de beauté, comme sans l'ignorance pas de progrès, comme sans l'erreur pas de vérité, comme sans Fombre pas de lumière. Le monde n'offre pas non plus, soit dans les institutions, soit dans les individus, des types absolus de méchanceté (*).
D'un autre côté , le Manichéisme part d'une idée fausse, il regarde le bien et le mal comme deux réalités distinctes et se choquant. Il n'en est pas ainsi. Toute nature tend à accomphr son bien ; c'est là le bien réel. Le mal n'a pas d'essence; il est même un bien dans l'ordre universel, car il est la condition et le moyen du plus grand de tous les biens, l'incarnation de Jésus-Christ. S'il n'y avait pas de mal mo-
(') Voyez le ch, 15 du 3^ livre de la Somme contre les Gentils : Il n'existe pas de souverain mal, principe de tous les maux.
«Multabona suntin rébus, quas, nisi mala essent, locum non haberent; sicut non esset patientia justorum, si nonesset malignitas persequentium ; in rébus etiam naturalibus , non esset unius generatio nisi esset alterius corruptio. S. Cont. Gent, 1. 3, c. 71.
« N'est-ce pas par un mal que tout bien est produit?
L'été sort de l'hiver, le jour de la nuit.
Dieu lui-même a noué cette éternelle chaîne ;
Nous fûmes à la vie enfantés avec peine;
Et cet heureux trépas, des faibles redouté.
N'est qu'un enfantement à l'immortalité, »