REGLE DE NOS ACTIONS
D APRES S. THOMAS
On a cherché à résoudre la règle de nos actions par des considérations tirées de l'amour de soi, de l'amour de nos semblables, de l'amour de Dieu, de la conscience, du désir de la perfection. Or, ces cinq principes ne déterminent pas la volonté.
L'amour de soi, contenu dans ses limites, est légitime : il est dans l'homme, comme dans tout être vivant, un besoin de conservation , une raison d'ordre et un ressort de progrès. Si je suis froid, glacé, que devient la vertu ? Aussi , l'amour de soi, tant qu'il est pur, est l'instrument du bien; mais comme il est dérivé , c'est-à-dire secondaire , il ne prescrit pas Faction, et peut encore moins l'imposer aux autres (*). L'amour de soi n'est donc pas la règle de nos actions.
L'amour de nos semblables est une conséquence de l'amour de soi; il préside aux relations de famille, conduit au dévouement et aux vertus les plus sublimes ; mais il ne commande pas le sacrifice de nos
{') «Sein suis personalibus actibus (lege divinâ) dirigantur, » S, Contr. Gent.^1. 3, c. 114.
affections naturelles. Il n'est donc pas indépendant de la sensibilité et ne peut être une règle (*).
Serait-ce l'amour de Dieu? Mais il n'y a pas de règle dans les aspirations et les extases. Le sentiment religieux déployât-il toute sa puissance, ne peut être confondu avec la religion elle-même : il ne nous donne que des émotions, mais il ne les fait pas prévaloir. Les sentiments, quelque beaux, quelque purs qu'on les suppose, sont aimables, et non méritoires. Pour avoir une valeur morale, le sentiment doit se rattacher à un principe supérieur, à une règle.
La conscience serait-elle la règle de nos actions ? Elle distingue le juste de l'injuste , et par là ne peut voir le bien sans en jouir, le mal sans en souffrir. Mais en exerçant une sorte d'autorité (^), elle ne se rapporte qu'au sujet, c'est-à-dire à l'individualité, en d'autres termes, à l'égoïsme. La conscience n'est donc pas la seule règle de nos actions (^). Elle nous transportera un jour de ferveur, et nous refroidira le lendemain.
Le désir de la perfection nous servirait-il de règle ? Considéré sous le triple point de vue physique, intellectuel et moral, ce désir tend à l'amélioration du corps, de l'esprit et de Fâme, c'est-à-dire à la culture intellectuelle et matérielle, pour atteindre la fin proposée par la raison ; mais la perfection ne naîtrait pas
{') Voyez le ch. 117 du 3^ livre de la Somme contre les Gentils ; La loi divine nous ordonne d'aimer le prochain.
(2) « Conscientia pœdagogus anirnsc.)) S. p. l, 9, 79. a. 13.
(f) « Son nom seul l'indique : Cum alio sclentia, science d'une chose particulière, à l'aide de principes généraux. 1** ^^^. q. 79, a, 8.
sans l'idée spéciale de la moralité : elle présuppose donc un principe d'où elle sorte elle-même Q) , c'està-dire une loi, car point de règle sans loi (^).
«Pour surmonter le penchant inné de l'homme à la désobéissance et à la licence, dit M. Guizot, il faut à l'homme deux freins : un frein intérieur, la foi en Dieu et en ses lois morales ; un frein extérieur, les lois humaines et une autorité capable de les faire respecter. Là où manque l'un de ces freins, l'autre ne suffît point; la force des lois humaines est impuissante à régler et à contenir seule les hommes en qui la loi morale fait défaut; et, pour garder sur les hommes son empire, la loi morale a besoin que les lois humaines lui viennent en aide. Livré à lui-même et à sa pensée, soit au-dedans, soit au-dehors, le cœur humain s'échappe et se perd. (^) »
(' ) « Voluntas Dei in nobis per prœcepta ipsius explicatur. » S. Contr. Gentes, 1. 4, c. 22.
(^) « Pertinet igitur ad legem divinam ordinare hominem. » Ib., 1. 3, c. 121. Kantfait remarquer combien le christianisme a été plus judicieux que toutes les autres religions, et que la morale du sentiment. Erasme , Grotius et Leibnitz adressent des éloges aux œuvres morales de S. Thomas. Voyez principalement la préface mise par Leibnitz en tête de Nizolius, Sect. 37.
(^) Sur les révolutions de ce siècle, par M. Guizot, dans la Revue contemporaine, 2 avril 1835.