‹ De la philosophie de St Thomas d'AquinChapitre 46 sur 60 · DES VERTUS · texte numérisé non relu

DES VERTUS

d'après s. THOMAS,

Montrer ce qu'est la vertu, c'est au moins indirectement montrer ce qu'est le péché, et l'idée de la vertu ne peut être éclaircie sans que l'idée de l'autre ne le soit également. Du contraire au contraire, la conclusion sort d'elle-même (^).

Qu'est-ce que d'abord la vertu? C'est une bonne habitude de l'âme qui sert à vivre dans la droiture (^). Elle reçoit de la raison son excellence et sa perfection (^). Les sujets de la vertu sont l'intelligence et la volonté (^). En effet, une habitude peut servir à un louable usage de deux manières : 1° en éclairant la volonté et en lui montrant la voie ; 2" en la portant à l'action (^). Pour constituer la vertu, il faut donc

{') « L*acte contraire à la vertu, c'est le vice ou le péché. » i'^ 2^% q. 71, 1.

(2) la aae^ q^ gg^ « Virtus enim. . . ques opus hominis facit bonum. » Opusc. 42, c. 7. la gae^ q. 55, a. 4.

(3) la 2ae^ q. 60, 2. (( Ratio est direct! va hum anorum actuum.» Ib., c. 8. «Bonum virtutis moralisconsistitin adeequatione admensuramrationis.»

la 2ae^ q. 44, a. 1.

(^) Ib., q. 54. « Velle est voluntatis, in quantum in eâ manet virtus rationis. » Ib., c. 7.

(5) Ib., q. 56. « Voluntas potest moveri ad aliquod,, . . sequendo suum motorem qui est intellectus. » Opusc. 42, c. 7.

mettre la science en pratique (*). En d'autres termes, la vertu perfectionne l'intelligence , qui est la forme de l'homme et son principe d'activité (^).

Mais la perfection demande des efforts (^) : la vertu, c'est donc la victoire. Point de victoire sans combat, point de combat sans deux adversaires aux prises. D'oii la sensibilité qui nous a été donnée avec le corps; source impure de laquelle découlent les sensations, les désirs, les penchants, les passions et les erreurs, qui troublent l'intelligence , attaquent la raison et asservissent l'homme. La vertu n'est donc pas un acte passager , une disposition changeante ; c'est quelque chose de fixe et de permanent : elle inspire à ceux qui la possèdent une activité qui ne s'éteint jamais avant d'avoir produit des œuvres durables. La fin est à la pratique ce que les premiers principes sont à la spéculation ; or, c'est la rectitude de l'esprit qui nous dirige dans nos actes. Pour parvenir à sa fin, il faut se conduire d'après un choix bon et éclairé par la raison Q.

Le S. Docteur divise les vertus en intellectuelles, morales, cardinales et théologales. Les vertus intellectuelles perçoivent les causes des premiers principes dans l'ordre du vrai ; elles contiennent et consacrent

(') Q. 56. «Velle est absolutè voluntatis. » Opusc. 42, c. 7.

(-) Q. 55, «Principia ad habitum intellectus principiorum.-» Opusc. 42, c. 7.

(') Sed de conditione virlutis est ut virtuosus firmiter operetur. » S. Cont. Gent., 1. 3, c. 110.

(') « Virtus autem in hoc consistit quod tam interiores affectiones quam corporalium usus ratioue regulantur. » Ibid.; c. 21.

toute là suite des conséquences heureuses que la connaissance de soi répand sur le reste de laYie(*). La plus excellente de ces vertus est la sagesse, puisque remontant à la cause première de toutes choses, elle indique à chaque bonne action la place qu'elle doit occuper (^).

Les vertus morales ont leur siège dans la volonté et règlent nos affections. Elles diffèrent entre elles comme les deux parties de l'âme appelées l'appétit et Tintelligence, mais ne peuvent exister sans l'intelligence et la prudence (^). La nature réunit les germes des vertus intellectuelles et morales (")»

S. Thomas ramène toutes les vertus aux quatre vertus cardinales; il prouve que pour avoir une vertu, il faut du discernement, ce que donne la prudence ; de la rectitude , ce que donne la justice ; de la modération, ce que donne la tempérance; de la fermeté, ce que donne la force Q). C'est sur ces quatre vertus que s'élève tout l'édifice des bonnes œuvres (^).

(') « 1« a^e, q. 58, a. 1. V. rOpiisc, 42 : Sur les puissances de l'âme.

(2) Necesse est quod una earum sit aliarum omnium rectrix, quae nomen sapientiae rectè sibi vindicat. » S. Thomas, Prolog, in metaphys, Arist, 1.1.

(3) 1» 2*e, q. 58. «Gum rationi sit actum suum ordinare.» Opusc. 42^ c. 8.

(*) Ibid,, q. 63. «Est enim mentibus omnium ratione indilum, virtutis prsemium beatitudinem esse.» Opusc. 42, c. 8.

(5) la 2^6, q. 65, 1 ; 1^ 2*e, q. 60, a. 1 et sq.

(•5) « Prudentia, quantum ad actum benè consiliandi. » S. Cont. Cent. 1. 1, C.93. » Justitia prseclaiissima virtutum. » 1^ a^e^ q. 66. 2. « Justitia; cujus est unicuique quod suum est distribuere. » S. Cont. Cent.,

Mais ces vcrtiiSj si grandes et si précieuses qu'elles soient, ne suffisent pas à l'homme. Comme il lui faut des principes naturels pour atteindre sa fin naturelle, il lui faut des principes surnaturels pour s'élever au bonheur qui est au-dessus d'une nature créée (^). Ces principes sont les vertus théologales, ainsi appelées, parce qu'elles ont Dieu pour objet direct.

La foi peut se définir : la substance des choses qu'il faut espérer, l'argument des vérités invisibles : substance, car elles n'ont pour nous, en ce monde, d'autre réalité que celle que notre croyance leur prête ; argument, car ces croyances deviennent les prémisses essentielles de tout syllogisme ultérieur (^). L'espérance est l'élan du cœur vers cette vérité qu'on ne voit pas et qu'on a tant besoin de voir (^). Enfin vient la charité, l'amour de ce bien ineffable qui se multiplie par

l. 1;, c. 93. » Virtus temperantiiie prœcipuè facit homines ad intelligendiim aptos. » Ib. , 1, 2, c. 84. » Temperantia à fortitudine differt, in quantum haec circà concupiscibilia est, illa verocircà timorés et audacias.» Ib., 1. 1, c. 92. La véritable force ne consiste donc pas à développer la sensation, à aspirer la vie par tous les pores, ce que les messies modernes regardent comme une œuvre aussi sainte qu'enrichir la pensée, mais à se vaincre soi-même. « Otez à la chair son frein, à la passion sa règle vivante, sa loi, et vous verrez à quels excès dégradants se poussera ce furieux délire de vos sens déchaînés. Ne Tavons-nous pas vu à l'œuvre, ce coursier noir de Platon? N'avons-nous pas entendu ce que Bossuet appelle quelque part ses hennissements lascifs? » Etudes morales sur le t*^mps présent, par E. Caro, prof, à la faculté de lettres de Douai.

C) 1^ 2^% q. 62, a. 3. « Undèbeatitudo diciturbonum pcrfectum. » Opusc.20, c. 8.

(2) 1^ 2^^, q. G2. «Fides etiam theologica est ipsum primum verum.» Opusc. 20, c. 8.

(^") la 2^^ q. G2. V. Opusc. 20, c. 8. 2^ 2^^ q. 17.

le partage, qui se donne avec d'autant plus d'effusion qu'il est recherché avec plus d'ardeur, et se fait plus aimer quand un grand nombre l'aime (*).

La raison reçoit un surcroît de lumière par la foi, la volonté par l'espérance, la charité par un véritable amour (^). Et quand ces trois vertus cessent pour nous d'être des mots donnés par l'habitude, nous découvrons la boussole qui doit nous diriger sur la mer orageuse de la vie, et nous apercevons le port où doit infailliblement entrer toute nacelle plus ou moins battue par les vents et par les flots.

La foi existe la première ; mais dans l'ordre de la perfection la charité précède la foi et l'espérance ; ces deux vertus sont nourries de la charité, animées de sa vie (^). Cependant le meilleur et l'unique moyen pour l'homme de vivre heureux dans ce monde, c'est de croire et d'espérer en l'autre.

Dans la conscience, il n'y a jamais un sentiment de bien sans plaisir et sans bonheur. Ce sentiment procure à notre cœur des jouissances si pures, si intimes et si enivrantes, que souvent elles suffisent pour nous consoler et nous distraire des plus cruels chagrins, et nous rendre insensibles aux plus rudes épreuves ("],

(1) 2^ 2*6 q. 2S, q. 45. 2. «NuUum donum majus charitate.» Opusc. 60,

(2) la 2^6^ q. 62, V. l'Opusc. 60 : De l'amour de J,-Ch. et du prochain.

{•") « Inter alias autem \irtutes praecipua charitas est, ad quam omnes aliae referuntur. » S. Cont. Gent., 1. 4, c. 55.

(^) 1^ 2ae^ q. 79, 13; 1^ 2*^ q. 94, 1. «Mea lïiihi conscientia pluris quam omnium sermo, » Cicero.

On est plus ou moins vertueux selon que les actions se rapprochent de la raison, racine et cause du bien humain (*), ou qu'on s'est élevé plus ou moins à ce degré de moralité, où l'humanité n'a plus de ses imperfections que celles qui sont la condition même et la conséquence de sa nature (^). La prudence qui a son siège dans la raison même, occupe le premier rang; la justice dont le siège estla volonté, le second ; vient ensuite la force, qui a son siège dans la partie de l'âme appelée Virascible ] enfin la tempérance qui réside dans le concupiscible P).

S'agit-il des vertus qui sont de la même espèce, et renfermées dans le même ordre ? La plus grande vertu est celle qui s'étend le plus loin. On est satisfait d'une bonne action, d'une belle action on est ravi ; il n'y a que contentement à faire son devoir avec probité ; il y a félicité à le faire avec un noble dévouement ; il y a enfin la piété, la sainteté et la pureté angélique (*).

Si l'on considère les vertus dans le sujet, elles sont plus ou moins grandes, selon qu'elles sont produites par le secours de Dieu, ou par l'énergie de la volonté. Dans l'ordre naturel, il y a le bon sens et le génie. Le bon sens a ses avantages, mais le génie a des douceurs à lui seul connues et qu'on ne goûte pas dans une sphère inférieure à la sienne. Il y a une source de bon-

(') 1^ 23«j q. 66. « Pcr rationem débet actus ordinari in debitum finem.» Opusc. 42, c. 8.

(-') Voyez la question 66 de la première seconde: Toutes les vertus sont-elles égales?

(^) Voyez : Des vertus cardinales, 1^ 2^^ q. 61.

(*) Voyez la Connexion des vertus, q. 65.

heur dans le bien de la pensée ; il y en a une dans le bien de la sensibilité: les nuances qui se dessinent dans la vertu intellectuelle et morale sont constamment les mêmes dans l'ordre surnaturel (*).

Apres les vertus viennent les péchés ; on ne produit d'effet que par les contrastes ; la beauté d'un paysage redouble par l'horreur d'un précipice (^),

( ' ) Voyez : Siège des habitudes, le corps, Tâme , les puissances sensitives et la volonté. 1' 2^6^ q. 50.

(^) S. Thomas montre le mal: 1° dans rintelligencc, quand elle ignore ou se trompe ; a» dans la sensibilité , quand elle ne répond par nulle émotion aux causes qui Timpressionnent ; 3° dans la liberté , quand elle se plonge dans le vice ; 4° dans nos rapports avec la nature, la société et la divinité, quand nous renversons ces rapports. Voyez 2* 2>e, q. 15, Vices opposés aux dons d'intelligence et de science. Vices opposés à la charité, q. 102, 103, 104, 105, etc.

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