‹ De la philosophie de St Thomas d'AquinChapitre 47 sur 60 · DES PECHES · texte numérisé non relu

DES PECHES

d'après s. THOMAS.

Le péché qui est une parole, une action ou un désir contraire à la raison et à la loi de Dieu ou une aversion, un mouvement loin de Dieu (*), est essentiellement opposé à la vertu Q. Il résulte d'un excès ou d'un défaut. D'un excès, quand on se livre à certains actes contraires à l'ordre et illicites ; d'un défaut, quand on ne fait pas ce qu'il faut, ou qu'on fait ce qu'il ne faut pas. Ainsi des facultés qui ne se déploient pas ou se déploient en désordre, une vie qui ne mène à rien ou se perd en dérèglements, l'oubli ou l'abus des grâces prodiguées à l'homme par la Providence, tel est le péché. Il provient dans tout être de la privation ou de la dégradation des qualités qu'il devrait avoir : dans l'homme il vient en particulier de l'une ou l'autre de ces deux causes (^).

S'il y a péché pour l'homme lorsqu'il n'accomplit

(') « Peccatum propriè nominat actum inordinatura. » 1* 2'c. q. 71 • 2* 2^9. q. X, a. 2. «Si deordinetur a debito fine, habet rationem peccati. » Opusc. 42, chap. 8.

{-) 1» 2". q. 71. V. rOpusc. 42, ch. 8.

(•^) « In nobis peccatum accidit ex superabundantia vel defectu. » S. Cont. Gent., 1. 3, c. 108.

pas cette partie de sa destination générale, qui est toute intime, toute de conscience, ily en a également lorsque dans ses rapports avec Dieu, avec le prochain et avec lui-même, il ne se conforme pas à l'ordre qui naît de ces rapports. Nous devons garder l'ordre envers Dieu, etde ce côté, c'est la loi divine qui est notre règle. Nous devons le faire régner en nous, et c'est par la raison. La justice fait respecter les droits envers le prochain (^).

L'homme étant une créature raisonnable , le vice consiste à ne pas en suivre les lumières P), c'est-àdire à ne pas se posséder , ne pas délibérer, n'avoir ni force de résolution , ni puissance d'exécution , et par suite à être, par sa faute, incapable d'agir. Et comme la règle des actions humaines est la raison et la loi divine p), on ne peut s'élever contre ces deux règles que par un désir ou une action. La première partie de la définition regarde ce que le péché a de matériel, la substance même de l'acte ; la seconde, ce qu'il y a de formel, l'essence même du mal (^).

Les péchés varient selon qu'ils affectent une partie plus ou moins importante de notre destination ; dans chacun de ces cas, ils donnent atteinte plus ou moins à la règle de nos devoirs (^). Le S. Docteur dis-

(') 1» 2^^. q. 71. Voyez l'Opuscule 42, chap. 8.

(2) «Et sic inordinatio causatur ex ignorantia. » Opusc, 42j c. 8.

{^) V. 1^ 2^6, q. 91 et 98 : Est-il nécessaire à l'homme d'avoir, outre la loi naturelle et la loi humaine, une loi divine?

(5) Ibid., q. 72. «Inratione etiam superiori potest esse peccatum tam morale quam veniale.» Opusc. 42, c. 8.

tingue les péchés en péchés de l'esprit et de la chair (*); en péchés d'omission et de commission p) ; en péchés du cœur, de la langue, de l'action (^) ; en péchés de fait et d'intention f^) ; en péchés contre Dieu, contre nous, contre le prochain (^); en péchés véniels et mortels (^), et en péchés capitaux (^). Il considère les rapports des péchés entre eux , ce qu'ils ont de commun et de semblable , leur inégalité (^) et le sujet du péché Q. Les fautes ne sont pas des déHts, les délits ne sont pas des crimes ; entre les fautes elles-mêmes, il y a des diflérences et des nuances , de même entre les délits, de même entre les crimes. Illicites, ils ne le sont pas cependant tous de la même façon et avec la même gravité (*°).

Quant aux causes du péché, les unes sont intérieures, les autres extérieures. Les causes intérieures du péché sont, d'une part, la raison et la volonté; de l'autre, l'appétit sensitif. Les causes extérieures du

(•) Voyez : Des péchés,' 1^ 1^^, chap. 5, q. 72, a. 2.

(2) Ibid. (^) Ibid. (*) Ibid. {^) q. 72. (6) Ibid., q. 88. C) Q» 8*- («)q. 73. Hq. 74.

(*") Voyez la question 73 de la l^^^ seconde: Tous les péchés ne sont pas égaux. « Il n'est pas, en effet , de même importance morale d'être économe et industrieux ou juste et bienveillant, ou religieux et pieux. La perfection s'élève du respect de l'ordre physique au respect de l'ordre moral, et du respect de ces deux ordres, de ces deux fractions de l'ordre au culte de l'ordre universel et du gouvernement de la Providence. La gradation est manifeste : l'homme déjà grand par les travaux qui ont les corps pour objet, l'est encore plus par ses œuvres politiques et sociales, et plus encore par les hommages qu'il rend au Créateur et la manière dont il y rattache ses soins envers l'homme et la nature.» Cours de philos., par M. Ph. Damiron, morale, p. 237.

péché sontj du côté de la raison, l'ignorance (*); du côté de l'appétit sensitif, les passions ; du côté de la volonté, la malice (^).

Dans une volonté perverse et criminelle, ce n'est pas précisément l'effet qu'il faut regarder, mais l'intention (3). C'est dans la conscience qu'est la source de ce qu'il y a de moralité et de vertu dans tout le reste, et que la vie intérieure , physique , sociale ou religieuse, n'a de mérite en ses pratiques qu'en conséquence des intentions et des sentiments qui le dirigent.

L'ignorance est une imperfection ; elle éloigne les lumières de la raison , qui sont un obstacle au péché en donnant la connaissance des principes généraux et des principes particuliers ; mais elle n'est pas toujours imputable (^') ; l'amour excessif de soi, c'est-àdire l'égoïsme , qui ne laisse plus place dans le cœur à la moindre sociabilité, à la plus faible sympathie, ne justifie jamais (^). L'intelligence est faite pour voir et bien voir. Créée pour la science, elle manque également son but, soit qu'elle néglige la vérité, soit qu'elle la cherche dans des voies trompeuses et détournées (^). La charité est la reine des vertus f ).

(') «Omne peccatum ex quâdam ignorantiâ contingit. » S. Gont. Genî., 1. 4, c. 70

(2) i^6, 2^3. q. 78. « Peccatum dicitur in voluntate.» Opusc. 42, c, 8. (•'') « Voluntas est causa efficiens peccati. » 1"^ 2»^ q. 74. (^) i^^. 2^e. q. 76. 1. V. rOpusc. 42, c, 8. (^) « Amor suî est causa omnis peccati. » Ib., q. 77. (^) Voyez l'excellence de la vertu intellectuelle, dans la question 6 G de la première seconde.

{^) Voyez la question 65 de la première seconde : Les vertus morales et les vertus infuses peuvent-elles exister sans la charité? 2^ 2^^ q, 23.

L'infirmité la plus grave est la jactance, la pusillanimité, la légèreté. La jactance dédaigne d'apprendre, d'écouter , d'interroger ; elle rêve sans sommeil , et s'en va philosophant par des sentiers téméraires que chacun se fraie à son gré. Les pusillanimistes demeurent ensevelis dans l'aveuglement. Les hommes légers concluent avant d'avoir raisonné, nient ou affirment sans distinction, et pensent être subtils parce qu'ils sont superficiels (*). Enfin, si l'on pénètre jusqu'aux derniers replis de la corruption humaine, on aperçoit des crimes qui épouvantent la pensée et abolissent toute moralité humaine. Quand le péché, soit d'omission, soit de commission, est porté jusqu'au point d'être l'absolue négation d'une vertu, il excite le dégoût et rhorreur. Les débordements et les emportements désordonnés révèlent un cœur qui n'a plus ni frein ni retenue Q^

(') Voyez les causes du péché du côté de la raison et de l'appétit sensitif : 1^«. 2'eq. 76 et 77. Les péchés d'infirmité. Ibid. 77. p. 3.

(2) Voyez les effets de la luxure, S^^. 2'^. quest, 153. Les effets de la cruauté, quest. 159, etc.

TIIÉODICÉE DE S. THOMAS.

Le S. Docteur arrive à la connaissance de Dieu : r par l'idée de la vérité et du bien ; 2° par une série de causes et d'effets ; 3" par le mouvement qui suppose un principe immobile ; 4'' par les divers degrés de bonté et de perfection qu'on trouve dans les hommes; 5° par la loi de génération et de corruption des choses ; 6" par les causes finales auxquelles se rapportent en dernière analyse tous les phénomènes extérieurs ; 7° enfin par la loi du genre humain. Ces preuves sont fournies, les unes par la raison, les autres par l'expérience. Elles sont réductibles en preuves métaphysiques, physiques et morales.

Les preuves métaphysiques sont purement ration- Preuves nelles. Comme les notions géométriques , l'idée de ^ ^^^ ys^q^es. l'être est en nous. Il impHque que l'on puisse connaître une chose dont on n'aurait pas la moindre idée (*). S. Thomas étend à l'infini les perfections dont l'âme porte en elle-même les marques, et applique aux faits psychologiques une méthode d'analyse soumise à des lois rigoureuses et soutenue dans la

(') « Nisi aliquid intelligat, nemo potest credere in Deum. » S. August. in Ps. 118; serm, 18 n<^ 5. «Non crederet, nisi videret esse credenda,» a^a^e^ q. 1, a. 4 ad. 2,

science. Il déduit l'existence de Dieu de la seule idée de la vérité. Si la vérité existe en idée, dit-il, elle existe aussi en réalité, car elle se communique à l'intelligence, ou fait concevoir la vérité à l'intelligence. Or, la notion de la vérité ne peut exister dans l'intelligence, sans y venir d'une cause supérieure à l'intelligence, et qui est elle-même la suprême perfection. Elle ne peut donc venir que de l'être infini dont elle prouve l'existence (*). En effet, la vérité est corrélative à l'intelligence , et une vérité nécessaire , éternelle , absolue , universelle, suppose une intelligence nécessaire, éternelle, absolue, universelle, immuable, et se rapporte à elle. Donc, la seule idée de la vérité prouve l'existence de Dieu (2),

L'être infiniment vrai ne peut être pensé, sans que nous ne pensions qu'il est nécessairement, c'est-à-dire qu'il ne peut ne pas être. La vérité étant un des éléments de l'idée de la divinité, l'existence qui est un des éléments de la vérité, ne peut pas manquer à la divinité même. Cette preuve h priori peut être assimi-

(') « Une telle idée peut-elle tirer son origine de moi seul? Je suis une substance, mais une substance finie. D'où aurais-je donc l'idée de la substance, si elle n'avait été mise en moi par quelque substance qui fût véritablement infinie? Donc l'idée de Dieu a une cause infinie. Cette cause infinie, c'est Dieu même; je le pense, donc il existe. » Essais de philosophie, par M Ch. de Rémusat, p. 121 ; Essai 11, Descartes, p. 120.

(^) « Esse aliquod maxime verum, ex hoc yidemus duorum falsorum esse magis falsum; undè oportet ut alterum sit etiàm altero verius. Ex quibus concludi potest ulterius, esse aliquod quod est maxime ens; et hoc dicimus Deum : » S. Gent., 1. 1, 3. 13. « Ergo, Domine, credimus te esse aliquid, quo nihil majus excogitari possit. » S. Anselm. in Prolog, de Dei existentiâ, cil.

lée à celle du parfait de S. Anselme (*), et à celle de l'idée du parfait de Descartes {^).

Ce qui est très-vrai est vrai parsoi : il est souverainement vrai ou la souveraine vérité. Le S. Docteur conclut donc de l'essence l'existence, de la définition la réalité, c'est-à-dire de la raison l'objectif absolu ('). On s'est étonné que cet argument eût paru démons-

( ' ) De ce simple argument résulte que Dieu est tout ce qu'il \f a de mieux; et de cotte simple proposition, Anselme déduit tous les attributs qui ont été déjà énumérés. » S. Anselme de Gantorbéry, par M. Gh. de Rémusat, p. 520. « J'ignore si Descartes se souvenait d'avoir lu quelque part, peutêtre dans S. Thomas, le raisonnement d'Anselme ; il le donna hardiment comme sien.» Ibid. «Anselme a mis en évidence ce point, en ce qui touche le parfait , en montrant qu'il existe , non pas uniquement d'une manière subjective, mais encore d'une existence objective. » Hégel, Leçons sur rhist.de la philosophie, tom. III, p. 11, ch. II. CEuvr. complètes, tom. XV. « La preuve à priori est la preuve chrétienne par excellence ; elle appartient particulièrment au règne du Christianisme, au moyen-âge et à la philosophie qui le représente, la scolastique ; et c'est de là que, développée, éclaircie, répandue et presque popularisée en Europe par les grands docteurs de l'Église, elle a passé de la théologie chrétienne dans l'école idéaliste de la philosophie moderne. » Cours de l'hist. de la philosophie par M. V. Cousin (1829), tom. 2, p. 538.

(-) Méditât, v, p. 314. « L'homme, être dépendant, imparfait, dit Descartes, d'un esprit qui pense, juge et a l'idée de l'infini, existe ; donc il existe un être indépendant, intelligent, qui a donné à l'homme et l'existence et ridée de l'infini. » « Cette démonstration se trouve presque mot pour mot dans S. Thomas. » Essais de Philosophie, par M. Gh. de Rémusat, tom. I, p. 165. « La lecture de la deuxième question de la Somme montre évidemment que S. Thomas admettait l'idée de l'infini, soutenue de son temps par S. Anselme et plus tard par Descartes. » La Théologie de S. Thomas, par M. l'abbé Malé, tom. I, p. 16.

(•■') « Quse sunt maxime vera, sunt et maxime entia, » S. Gent, 1. 1, c. 13. Voyez Religion et Philosophie, par M. l'abbé Maret, tom. I. « Bonum intellectus est verum, et per consequens primum verum. Finis omnium operationum, cognoscere primum verum, quod est Deus.» S. Gont. Gent., 1. 3, c. 25.

tratif ; mais dans la théorie même de Descartes, nos idées ne sont pas le moule, mais l'empreinte des réalités. Ce procédé, c'est-à-dire la preuve de l'existence de Dieu par la doctrine de l'idée, est toujours applicable à Dieu (*). Ceux-là même qui pensent que ce n'est point là une démonstration proprement dite, reconnaissent que c'est une proposition raisonnable, qu'il est possible d'amener à un assez haut degré de force et d'évidence.

L'idée du bien est aussi irréfragable pour le moins que le mieux prouvé des phénomènes dont s'occupe la physique. Comme le vrai, le bien est un rayon de Dieu dans nos âmes, c'est-à-dire la manifestation harmonique de la splendeur divine (^), du bien parfait (^), en d'autres termes de la puissance, de la sagesse et de l'amour (^). Cette idée ne peut venir des sens ; elle caractérise toute philosophie vraiment psychologique, fuyant l'écueil de l'empirisme et s'appuyant sur les principes ontologiques. Dès qu'on conçoit la notion du bien dans le fini, on est capable de la concevoir dans l'infini, c'est-à-dire absolue; ainsi on s'élève à l'idée de l'existence du bien, de la cause suprême.

(') « Quarla via sumitur ex gradibus qui in rébus inveniuntur. Invenitur enim in rébus aliquid magis et minus bonuni; et verum et nobile, et sic de aliis hujus modi. Sed magis et minus dicuntur de diversis^ secundum quod appropinquant diversi modi ad aliquid quod est maxime ens. Est igitur aliquid quod est verissimum, et optimum, et per consequens maxime en?. Ergo est aliquid quod omnibus cnlibus est causa esse etbonitatis, etcujuslibetperfectionis; et hoc dicimusDeum. » 1. q. 2, a. 3.

(■) « Deus omnis boni bonum. » S. Cont, Gent., 1. i. c. 40.

(■') « Primum bonum, hoc est Deus. » Ibid.

(*) « Deus ipsum bonum non est aliud quam ipse. « Ibid.

Par un argument semblable, qui prouve l'existence par l'idée, et qui suppose une analogie de natuî»e entre l'un et l'autre, entre la cause et l'effet, on arrive à concevoir quelque chose de souverainement grand, beau, juste, sage, et l'on conclut qu'il existe un principe de grandeur, de beauté, de justice, de sagesse (*), supérieur à tout ce qui est dans la nature. Cette conclusion est d'autant plus rigoureuse que les idées qui représentent des substances, ont quelque chose de plus, contiennent en soi plus de réalité objective que celles qui ne représentent que des mondes ou accidents. Donc, celles par lesquelles je conçois un Dieu renfermant toutes les perfections ont certainement plus de réalité objective que celles qui représentent les substances finies et créées Q.

(') « Sicut igitur sapientia et justitia in homine quidem sunt accidentia, in Deo autem sant idem quod divina essentia. » S. Gont. Gent, 1, 4, c. 14. « Sic igitur sanè intelligi potest quod primo ponitur : quia omnis perfectio est in Deo verissimè.» Opuscul. IX, quœst. 1.

« Ajoutons maintenant à l'homme de nouvelles déterminations, par exemple la toute-puissance de l'amour, de la justice, et^ de progrès en progrès, de perfection en perfection, nous arriverons à découvrir un être premier qui ne sera plus un être abstrait, mais un Dieu profondément déterminé. »

Histoire de la Philosophie. Cours de M. Emile Saisset, la Tribune scientifique et littéraire, 31 Janvier 1858, p. 12. Voyez les cours de Philos, de MM. Cousin, Géruzez, Charma, Damiron, Gatien-Arnoult, etc.

(") Ex hoc enim quod aliqua creatura est sapiens, aliqualiter accedit ad divinam similitudinem : si militer ex hoc quod est potens, et ex hoc quod est volens, ità tamen quod quidquid perfectionis seu nobihtatis competit creaturae, etiam Deo compotit, qui est creaturarum causa effectiva eequivoca, se^ tamen heec diversa eminentius competunt Deo secundum simplicem esseniiam suam. » Opuscul. IX, qusest. 1. «Dei noraine intelligitur infmitum, id est quo nullum majus ac meliusesse concipi potest; atquiexistit ens, quo nullum etc.; ergo, etc. » Cursus Philosophiae,

La philosophie de S. Thomas renferme donc aussi d'autres preuves que des preuves à posteriori (*). Le S. Docteur pensait, il ne pouvait ne pas admettre quelque vérité; et comme toutes les vérités qui se trouvent dans l'intelligence ne peuvent provenir d'elle ni lui appartenir, elles sont de Dieu, elles sont en Dieu , elles sont Dieu même sous une de ses faces. Ce qui est très vrai possède l'être au plus haut degré. Qiiœ siint maxime vera, sunt maxime entia (^). Dieu compte donc autant d'admirateurs qu'il y a d'hommes qui réfléchissent. Broussais lui-même, franchement matérialiste, confesse « une cause suprême et une force première, ordonnatrice et conservatrice (^). »

S. Thomas prouve encore l'existence de Dieu par l'idée du nécessaire, car dans toute conception nécessaire se trouve cette aperception primitive et pure de

auctore Mariiio de Boylesve, S, J. p. 24 S. a Non enim iiiconveniens est, quolibet dato vel in re, vel in intellectu, aliquid majus cogitare posse, nisi ei qui concedit esse aliquid, quo majus cogitari non possit, in rerum naturâ. Ergô ad cognoscendum Deum esse, ratiocinando perducitur. ))S. Cont. Cent., 1. 1 c. XI.

(■) S. Anselme de Gantorbéry, par M. Ch. de Rémusat, p. 547.

(-) « C'est la définition qui tient, dans S. Thomas, la place de l'Être souverainement parfait de Descartes. Celui-ci n'indique pas s'il a trouvé ou emprunté la preuve de l'existence de Dieu que l'on examine ici. II est certain qu'elle avait été développée avant lui par S. Thomas, et avant S. Thomas par S. Anselme, qui, dit-on, la devait à S. Augustin. » Essais de Philosophie, par M. Ch. de Rémusat, tom. 1, p. ICG.

(3) Irritation, tom. 1, p. G08. tom. 11, p. 70. 182. Cours de Phrénologie, leçon XIX, p. 725.

la vérité en elle-même (*). Je pense, j'existe, donc Dieu est, c'est-à-dire je pense, et ma pensée me fait connaître mon esprit avec ses idées, mon existence et celle du monde avec ses merveilles; j'existe, et mon existence qui n'est pas nécessaire, me fait conclure à un être nécessaire et parfait. Une expérience constante, un penchant naturel, un instinct irrésistible, nous induisent à penser, disent les philosophes modernes, que toutes les notions communes et essentielles de l'esprit humain se rapportent à quelque chose de réel et d'absolu. La présence de l'idée d'un être souverainement parfait, infini, nécessaire, dans tous les esprits et dans tous les temps, permet de conclure, dit M. de Rémusat, qu'il doit exister un être en possession de ces attributs (^).

Une autre preuve de l'existence de Dieu repose sur le fini et l'infini, car toute conception du fini implique celle de l'infini. Cette preuve est la plus usitée et la plus puissante. L'idée de l'être infini, nécessaire et éternel, de Dieu par conséquent, dont nous avons l'idée piar cela seul que nous avons quelque idée, est dans toutes les intelligences f). Cette idée est la plus vraie, la plus

(') « Une autre preuve de l'existence de Dieu, c'est celle qui est tirée du nécessaire. » S. Thomas, l«e i^e, q. n, a. 12. 1.

(=) Essais de Philosophie, tom. l,p. 167. «Qu'on s'attache à rechercher, dit le P. Perrone, la nature et les propriétés de l'esprit ; plus on consultera son sens intime et ses tendances naturelles, et plus vivement on se sentira stimulé à reconnaître son souverain Créateur, Aussi, dès le vestibule de sa philosophie. Descartes s'élève-t-il admirablement vers Dieu, d'où il déduit comme d'une source , et par qui il conforme toute les autres vérités. » Preelectiones, tom. 2, p. 1295-1296, édit. Migne.

(^) « Nam et divina substantia est primum intelligibile et totius intel-

claire, la plus distincte de toutes celles qui sont en notre esprit. Ainsi l'idée de Dieu prouve Dieu. De plus, elle prouve que nous sommes son ouvrage. Chaque fois que nous voyons un objet de la nature, nous nous apercevons que cet objet est changeant, limité, en un mot, imparfait. Nous nous disons donc que cet objet n'existe point par lui-même, n'a pas en lui-même son principe d'être, et dès lors nous le rapportons à un principe supérieur qui est par soi, qui a sa raison d'être en soi, c'est-à-dire qui est immuable , éternel, infini. La Théodicée s'appuie sur cet acte essentiel de la pensée (*)•

S. Thomas n'a point inventé ce mode régulier de connaître Dieu; il est inhérent à l'esprit humain qui le possédait, s'en servait et l'appliquait, ou plutôt le saint Docteur était dominé et gouverné par ce principe ; car ce qui échappe à l'intelligence est précisément ce qui lui est le plus intime (^). Tirer ce principe des profondeurs des ténèbres où il agit spontanément et se développe d'une manière concrète, vivante et animée, le dégager à la lumière de la réflexion, et le transformer en une loi et en une formule abstraite et générale, dont l'esprit acquiert la conscience , et qu'il

leclualis cognitionis principiurn. » S. Gont. Gcnt., l. 3, c. 53. Voyez Royer-CoUard, p. 374. « Il est une vérité égale à toutes les vérités de la géométrie, savoir qu'un Dieu tout-puissant et tout bon préside à la destinée de la créature. » 'L'Univers, 15 Avril 1857. « De cela seul que je conçois l'être en ce qu'il cst^ sans penser s'il est fini ou infini , c'est l'être infini que je conçois.» Lettre de Descartes à Glersclier, 1. 119.

(') «In quocumque instanti ponitur res essCj potcst poiii principiurn actionis ejus.» Opuscul. 27.

(-) Voyez l'Essai sur la Théodicée de Platon et d'Aristote, par J. Simon.

examine en quelque sorte comme un objet extérieur : telle est la gloire de la philosophie.

L'idée de l'infini est dans l'esprit d'un être fini ; elle n'y a été mise ni par la sensation ni par l'expérience ; c'est donc un produit nécessaire de laraison(*). En effet, tout phénomène est opéré par une cause (^), et cette cause par une autre, jusqu'à ce qu'on soit placé entre ces deux alternatives : ou de se perdre dans une série de causes, ou d'admettre une cause première (^). L'athéisme lui-même ne peut se soustraire à cette loi de la pensée ; seulement il transfère la notion du créateur à la création : il attribue à l'être fini, relatif, contingent, les caractères de l'être infini, absolu, nécessaire. C'est ainsi qu'en niant Dieu, il puise néanmoins dans son sein, comme la plante aveugle dans le sein de la terre, la sève qui le vivifie. Quoiqu'il en soit, l'enchamement des causes conduisant à une cause primordiale, il faut dire : quelque chose existe actuellement, donc quelque chose a toujours existéC"). Donc il y a un

(') « Sic enim homo naturaliter Deum cognoscit. » S. Cont. Cent., 1. i,G. XI.

(2) Sous le nom d'effet/ S. Thomas n'entend pas le fait, seulement en tant qu'il est fourni par l'expérience, mais encore en tant qu'il est la matière d'une conception rationnelle qui s'y applique.

(^) « Non posse procedi in infinitum in causis efificientibus , sed esse deveniendum ad unam causam primam, et hanc dicimus Deum. » S. Cont. Gent., 1. 1, c. 13. « Nec sistit inquisitio quoadusque perveniatur ad primara causam, et tune perfectè nos scire arbitramur, quando primam cognoscimus. » Ibid., L 3, c. 25.

(*) « Non est possibile quod in causis efificientibus procedatur in infinitum, Erg5 est necesse ponere aliquam causam efficientem primam,. quam omnes Deum nominant. » 1. q. 2, a. 8.

être indépendant de tous les êtres. Cette conclusion est naturelle; l'esprit la porte de lui-même (*).

Tout ce qui existe pendant un temps et n'existe pas pendant un autre temps existe en vertu d'une cause ; car rien ne se fait passer de soi-même du non être à l'être, puisque ce quin'est pas encore ne peut agir (2). Le principe de causalité, qui ne se laisse ni anéantir ni ébranler dans l'esprit, n'est pas une induction de l'expérience, mais de la raison. C'est ce que S. Thomas établit avec une force à laquelle il ne nous semble pas que la philosophie moderne ait rien ajouté.

La question se trouve donc 'circonscrite ; il ne s'agit plus de savoir si les choses qui existent actuellement ou au moins l'une d'elles, peuvent être considérées comme ayant toujours existé nécessairement. Les choses qui existent pour nous sont l'humanité et ce monde. Il est évident que nous ne pouvons y ranger Dieu, car il ne reconnaît aucune cause, non plus que son être ('). Or, l'homme et la nature physique nous présentent-ils les caractères de la divinité ?

Commençons par les créatures raisonnables : étu-

(') « Intellectuales creaturse aliquo specialiori modo ad Deum pertingunt, scilicet per suam operationem, intelligendo ipsum. » S. Gont. Gent., l. 3, c. 25.

(2) « Omne illud quod quaiidoque est et quandoque non est, per aliquam causam, nihil eorum se ipsum de non esse ad esse adducit, quia quod nondum est non agit. » Ibid., 1. 1, c. 99.

(^) « Divina autem vitanon habetaliquam causam, sicutnec divinum esse. )) Ibid,

(lier nos semblables, c'est nous étudier nous-mêmes (*). Or,Dieu se réfléchit daiis toutes les intelligences comme un visage qui se reproduit dans chaque fragment d'une glace p). Mais l'homme est-il la cause de son existence? A-t-il toujours existé?

L'homme est-il la cause de son existence? Cette question est absurde (^). L'expérience intérieure nous donne bien la solution d'une cause, de celle que nous sommes , car le moi est une cause , mais c'est une cause spéciale , c'est-à-dire de certains actes, et non une cause universelle et nécessaire. Je ne puis être la cause de mon être {'') ; si je l'étais, je me serais donné tout ce dont j'ai l'idée, l'infini, la perfection et le reste. Il ne suffit pas d'ailleurs de s'être donné l'être, il faut le conserver. Or, j'ai la conviction claire et distincte

(') « Pcr creaturas in Dei cognitionem venimus, » Ibid.j c. 92. » Nam indoctrinâ philosophiae, quee creaturas secundum se considérât et ex eis in Dei cognitionem perduxit. » Ib., 1. 2^ c. 4. La preuve de Texistence de Dieu a surtout été mise en lumière par Giarke et Fénélon. La seconde partie de l'existence de Dieu est la confirmation de propositions comme celle-ci : 1° l'être, la vérité et la bonté ne sont qu'une même chose. 2° Ce qui a l'être en soi est éternel et immuable. 3<^ Il est 'certain que je conçois un être infini et infiniment parfait; et puisque je le conçois, il est. 4° On ne saurait jamais le concevoir que comme existant, puisque l'existence est renfermée dans son essence. Voyez encore : Essais de Philosophie de M. Cousin (1829). La Théodicée chrétienne, par M. l'abbé Maret.

(2) « Sicut apparent diversse faciès in speculo fracto. « S. Thomas.

(^) Nihil autem potest sibi esse causa essendi. » S. Gont. Gent., 1. 2 c. 47. » Esse autem non habet creatura nisi ab alio. Opusc 27. V. De l'éternité du monde, contre les murmurateurs, Opusc. 27.

(*) « Omne ens creatum abente increato trahit originem. » Opusc. 20, lib. 3, c. 1 .

de tout ce qui est en moi actuellement, en tant que je pense, et je n'y trouve pas cette action conservatrice (*). Donc je ne puis être l'auteur de moi-même: je procède d'une cause toujours subsistante, et cette cause est Dieu.

L'homme a-t-il toujours subsisté? La mémoire de chacun lui dit qu'il y est d'hier. Mais l'espèce a-t-elle toujours subsisté? Cette nécessité provient ou de la créature même ou d'un autre être. Si elle provient de la créature même , la créature est nécessairement, elle a toujours été nécessairement, et c'est Dieu. Si elle a reçu son être d'un autre, et ce second d'un troisième, celui dont ce dernier a reçu l'être doit nécessairement être Dieu p). Donc aucun autre être ne peut exister nécessairement. 11 est facile de voir la chaîne qui mène droit à cette conclusion (^).

(') « Ponitur quod natura ejus est lalis quod esset nihil si sibi relinqueretur. » Opuscul. 27.

{-) «Si enim universitatem creaturarum vel quamcumque unam crealuram necesse est esse^ oportet quod necessitatem istam habeat ex se vel ex alio. Ex se quidem habere non potest. Quod autem non habet esse à se, Irapossibile est quod necessitatem essendi à se habeat ; quia quod est necesse est esse, impossibile est non esse; et sic quod de se habet quod sit necesse est , de se habet quod non possit esse non ens , et per consequens quod non sit non ens, et ità quod sit ens. » S. Cont. Gent, 1. 2, c. 31.

(3) « Si autem bcbc nécessitas creaturae est ab alio, oportet quod sit ab aliquâ causa quaî sit cxtrinseca; quia quidquid accipiatur intrinsecum creaturae, habet esse ab alio... Nec igitur necessarium est ponere creaturam semper fuisse. » Ibid . Le Docteur angélique n'a donc pas méprisé la preuve de Dien h. priori j comme l'affirme Leibnitz. Nouv. Ess. sur l'entend, hum.', liv. IV, ch. X. Comme connaissance réfléchie, cette preuve est k posteriori ; comme vérité, elle est k priori. Il ne faut pas confondre la naissance d'une idée avec sa valeur.

Je suis donc forcé de conclure qu'il y a un être qui existe nécessairement par lui-même, et qu'il est l'origine de tous les autres êtres (*). Une série d'hommes se produisant mutuellement sans qu'aucun d'eux n'ait été créé, est inconcevable (^). 11 faut donc lui supposer une cause, un principe, qui rende compte du mouvement et de la vie qui l'animent, des lois qui président à cette vie et h ce mouvement: il lui faut un moteur et un législateur. L'application du principe de causalité y mène (^). Aussi S. Thomas établit-il avec sa précision et sa clarté ordinaires , qu'il y a un être par excellence, un être doué de toutes les perfections de l'être, et par conséquent de Fintelligence, de la liberté et de l'amour qui sont en nous, dans les limites de la nature dérivée et créée et qui doivent être en lui dans la plénitude et l'infinité de sa nature incréée et créatrice (^).

2° Le S. Docteur prouve l'existence de Dieu par Preuves l'harmonie de la nature et par le mouvement. La na- ^ y^iq^^s. ture est si splendide, les hommes ont tellement le sentiment de la beauté qui y reluit de toutes parts, que tous leurs efforts ne tendent qu'à la reproduire et que le triomphe du génie, c'est de l'imiter. En même temps

(') « Non ergo omiiia entia sunt possibilia, sed oportet aliquid esse necessariura in rébus. » 1. q. 2^ a. 3.

(') « Et sic oporteret procedere in infinitum in causis. Quod est impossibile. » S. Gont. Gent, 1. 2, c. 52. Voyez Aristote^ Métaphys. II;, c.2."

{'") « Ergo oportet ponere primam causam efficienteni; quod estDeus.» S. Cont. Gent, 1. 1, c. 13.

(*) « Ostensum est enim, per demonstrationem Aristotelis^ esse aliquam causam efficiente m^ quam dicimus Deum. » Ib., lib. 2^ c. 5.

que S. Thomas fixait les yeux sur les magnificences enfantées par l'art, il sentait qu'il tenait bien davantage aux beautés originales , dont on peut dire que la fraîcheur est toujours ancienne et nouvelle.

La régularité des lois du monde nous font connaître le souffle et Faction puissante de Dieu. Ce jugement est incontestable. Les marques évidentes de l'intelligence et du dessein dans l'effet prouvent un dessein et une intelligence dans la cause Q). Les moins exercés au raisonnement peuvent, d'un seul regard^ découvrir celui qui se peint dans les merveilles que sa main a semées dans cet univers, et s'élever avec les cimes des arbres vers les cieux. Ils sentent involontairement le grand nom monter de leurs poitrines à leurs lèvres (^). Quand Voltaire voyait une simple montre dont l'aiguille marquait les heures, il concluait qu'un être intelligent avait arrangé les ressorts de cette machine (^). L'ordre du monde ne peut donc s'expliquer que par l'action d'une cause intelligente qui est Dieu {^),

(') « Videntes homines res naturales secundumordinem currere, quum ordinatio absque ordinatore non sit, percipiunt. » S. Cont. Gent., 1. 3^ c. 38. « Il suffit, pour nous faire une idée de Dieu, de jeter un regard sur le monde matériel. » 1^ 2^^ q. 84, 6.

(2) « Datur homini quœdam via per quam in Dei cognitionem ascendere possit, ut scilicet, quia omnes rerum perfectiones quodam ordine a summo rerum vertice Deo descenderunt, ipse ab inferioribus incipiens, et gradatim ascendens, in Dei cognitionem perficiat. » S. Cont. Gent., 1. 4, c. 1.

(•') Œuvres complètes^ tom. 25, p. 18.

(^) (( Erg5 est aliquid intelligens, à quo omnes res naturales ordinantur ad fmem; et hoc dicimus Deum. » 1. q. 2, a. 3.

Sans doute il est loin .de nous; mais il se révèle dans les blés qui épient , dans les fruits qui nouent , dans les vignes qui fleurissent (*). Les cieux nous manifestent sa puissance ; les végétaux de la terre, son intelligence et sa bonté. Tous ces globes, ces nombres, ces mystères de Fêtre vivant, ce mécanisme disséqué de la nature morte, ces compositions et ces décompositions des éléments combinés, ces armées des astres et ces évolutions des soleils, autour de la main qui les guide, n'ont pas d'autre motif d'existence et de durée, que de faire obéir, admirer et adorer Dieu par l'intelligence. Donc l'existence de Dieu tombe sous la démonstration, puisque mon esprit est amené à formuler une proposition affirmant qu'il existe (2).

Toute connaissance négative implique une connaissance positive; l'absolu apparaît dans le déterminé, l'universel dans l'individuel, le nécessaire dans le contingent, la personne intelligente dans le moi, l'objectif dans le subjectif. Il n'y a pas d'intelligence qui ne conçoive quelque vérité supérieure , par conséquent l'être infini qui en est le principe (^). Et s'il n'est pas permis de prendre pour moyen l'essence divine dans

(') « Quand il n'y aurait d'autres preuves de l'existence de Dieu que les merveilles de la nature , ces preuves sont si fortes qu'elles suffisent pour convaincre tout homme qui ne cherche que la vérité. » Génie du christianisme, tom. 4, p. 206,

(-) « Sic enim esse Deum sub demonstratione cadit, dùm ex rationibusdemonstrativismensnostra inducitur hujusmodi propositionem de Deo formarC; quâ exprimat Deum esse. » S. Cont. Gent., 1. 2, c. 12.

[^) «Desiderat igitiir home naturaliter cognoscere primam causam. Prima autera causa Deus est. » S. Cont. Gent., 1. 3, c. 25.

les raisonnemens dont le but est de démontrer Dieu (*), l'effet pris pour la cause, tient lieu de l'essence (^). Nous voyons, par notre intelligence, que Dieu est, et que ses perfections sont infinies (^). La métaphysique de S. Thomas s'appuie sur la raison et sur l'âme pour s'élever jusqu'à Dieu. Il faut avoir perdu l'esprit, dit le S. Docteur, pour ne pas voir que les preuves simples, solides, irrésistibles de l'existence de Dieu, ne fussent accessibles à la raison (^). Elles paraissent aussi dans le mouvement. Le dernier des hommes en produit; donc la matière le reçoit d'ailleurs; donc il y a un Dieu qui en possède la vertu et l'initiative (^).

(') « Notre philosophie n'est pas si hautaine. Plus humiliés de ce qui nous manque qu'enivrés de ce qu'il nous est permis d'entrevoir, le premier mot que nous voulons exprimer, en parlant de Dieu, est celui d'incompréhensible.» De la religion naturelle, par J. Simon, p. 35—37. «Nous démontrons qu'il existe, nous ne parvenons pas à savoir sa nature.» Ibid. D'ailleurs, «notre nature, celle de l'univers, celle de la moindre plante, tout est plongé pour nous dans un gouffre de ténèbres. » Œuvres complètes de Voltaire, tom. 29, p. 202.» Intellectus autem noster Deum comprehendere non potest, nec ipsum in essentiâ sua videre in statu viae, sed aliqualiter ex rébus creatis ipsum cognoscit. » Opuscul, 9, qusest 1.

(") « Sed loco quodditatis accipitur pro medio effectus. » S. Gontr. Cent., 1. 1, c. 12.

(^) « Est erg5 cognitio divina finis ultimus omnis humanae cognitionis.» Ib., 1. 3, c. 25.

{*) « Designatur enim per hoc maxime hominis stoliditas, quod tam manifesta Dei signa non percipit. » Ib., c. 38. Voyez le Rationalisme chrétien à la fm du onzième siècle, par H. Bouchitté.

{') «Motus actusexistentis in potentià. Oportet igitur omni ei qnod fit subjcctum, aliquod prœexistere , etc.» Opusc. 15, c. 9. « Nullum corpus movet non motura. » 1. q. 3., art. 1. « Omne quod movetur ab alio movetur. Aut ergo illud movens movetur, aut non. Si non movetur, ergô habemus propositum , quod necesse est ponere aliquod movens immobile, et hoc dicimus Deum. Si autçm movetur, ergè ab alio movente

C'est la croyance du genre liunaain que celle de Preuves morales. l'existence de la divinité : tout ce que les siècles ont produit de plus beaux génies, ont ici pensé comme le peuple. Les annales du monde le certifient. S. Thomas interroge les opinions reçues , les rapproche de celles des philosophes , et constate que la raison humaine démontre Texistence de Dieu (*). Aussi a-t-elle toujours réclamé hautement le droit de s'élever au-dessus de ce monde, de donner à la justice humaine une règle invariable, à l'artiste un idéal, aux opprimés un vengeur, à toutes les sciences une suprême unité.

Xénophon enseigne l'unité et la spiritualité de Dieu (^). Il déduit l'unité de Dieu de sa toute-puissance, la spiritualité de sa nature (^). Cette argumentation est restée dans la philosophie non-seulement comme exemple des premiers efforts de la raison, mais comme la source de tous les raisonnements du même genre. Pythagore signale l'harmonie qui règne dans ce monde et y manifeste l'unité de son éternel principe. Platon remonte tous les degrés de l'échelle des idées jusqu'à l'Etre suprême qui en est la mesure

movetur. 4ut ergô est procedere in infinitum , aut est devenire ad aliquod moyens immobile ; sed non est procedere in infinitum ; ergô necesse estponere aliquod primum moyens immobile.» S. Cont. Gent., 1. 1, c. 13. «Yidemus enim omnia quœ moyentur, ab aliis moveri, .... Oportet igitur primum movens esse, quod sit omnibus supremum, et hoc dicimus Deuni. » Opusc. 11, c. 3,

(') «Ex philosophorum studio qui Dôura esse demonstrare conati sunt. » S. Cont. Cent., 1. 3, c. 50.

(2) M Clem. Alex. Strom., Y. Euseb., Prœp. Eyang. XIII, 13,

(^) « Voyez Simplicius.

commune (*). Aristote retrace, en termes magnifiques, le moteur invisible de l'univers (^). Plante proclame sur la scène Punité de Dieu et l'intervention de la Providence dans les affaires humaines. « Devançant la méthode de Descartes , et prenant au début une forme qui sera souvent , après lui , employée par la philosophie, et qui convient surtout à celle où l'esprit humain, se repliant en soi, poursuit dans l'analyse de ses idées propres le secret de la nature des choses, S. Anselme se représente seul avec lui-même, et cherchant dans le silence de Fautorité, sans le secours de la Sainte-Ecriture, parles simples forces de la raison, ce que c'est que Dieu, et il trouve , non pas le Dieu d'abstraction de Parménide , mais le Dieu de la raison et du cœur, le foyer d'intelligence et d'amour, le Dieu créateur, idéal de l'homme, et en qui tous les sentimens trouvent à la fois satisfaction complète ; le Dieu qui entre en communion avec tous les hommes, afin qu'ils puisent en lui les sentimens qu'ils doivent à leur tour mettre en communion entre eux ; il trouve Dieu, en un mot, tel que la Sainte-Ecriture le révèle (^).» Ce n'est qu'en se saisissant soi-même par la pensée, que l'on acquiert une idée claire de l'être.

Et comment les philosophes n'eussent-ils pas établi l'existence de Dieu, quand l'idée de Dieu sort de toutes les harmonies de la nature et de toutes les profondeurs de la réflexion? Si une intelligence finie ne pouvait pas

(') Répub. lib. 6. — Banquet, trad. de M. Cousin, p. 372. Tiraée, trad. de M. Cousin, tom. 13, p. 119 et 120. Répub., tom. X, p. 51 etsuiv.

(2) Psych. 1. VIT. Metaphys. XII, ch. 9 et 10.

(^) s. Anselme de Cantorbcry, par M. Ch. de Rémusat, p. 53.

acquérir l'idée de l'infini, il n'y aurait plus de système sur le rapport du fini et de l'infini , plus de science de l'infini lui-même, partant plus de philosophie, plus de religion (<).

Les philosophes modernes ont prouvé Dieu à priori et à posteriori. Ou ils se sont livrés, à laide de leurs sens et de leur conscience à l'étude du monde et de leur propre existence, et c'est par la connaissance plus ou moins profonde, plus ou moins étendue de la nature et d'eux-mêmes qu'après des observations suffisantes et par des inductions fondées sur ces observations , ils sont arrivés à Dieu qui a fait l'homme et la nature ; et c'est ce qu'on appelle la démonstration à posteriori de l'existence de Dieu Q. Ou bien, ils ont négligé le monde extérieur, et se sont repliés sur eux-mêmes dans le monde tout intérieur de la conscience et là, sans s'engager dans l'étude de ses nombreux phénomènes, ils ont emprunté d'abord à la raison une idée, une seule idée, qui , sans le secours de Texpérience, entre les mains de cette même raison, devient la base d'une démonstration de l'existence de Dieu. C'est la preuve à pnori (5).

(') « Nam si non sit aliqua scibilis substantia suprà substantiam sensibilem, non erit aliqua scientia suprà naturalem. » S, Cont. Gent., 1. 1, c. 12. « La pensée humaine se trouve en possession de l'idée de Dieu aussi directement qu'elle est en possession de celle de l'âme ou de celle de l'univers, » La philosophie de la Religion, par M. Matter, Conseiller honoraire de l'Uni versité, p. 2.

(2) « Quamcumque creaturara aspexeris, fulgurat Dei notitiam. » S. Hieronymus in Ezech., 1. 1, c. 2. w S. Grégoire de Nazianze qualifie de sottise l'aveuglement de ceux qui ne déduisent pas l'existence de Dieu des preuves naturelles. Orat. XXXIV.

(2) « Il suffit de penser à Dieu pour savoir qu'il est. » Mallebrauche, Entretiens, II.

Dira-t-on qu'on ne peut conclure cVune idée qui est dans notre intelligence, à Texistence de son objet? Oui, si Ton veut qu'on imagine cette idée ; nnais si l'on sent qu'elle est produite par une cause étrangère, il en est autrement. Tous nos jugements ne sont pas marqués de cette nécessité qui subjective la vérité. En d'autres termes, notre entendement n'agit pas sous la seule loi de la réflexion. L'exercice de la raison spontanée précède celui de la raison repliée sur elle-même. Ainsi, le premier acte de la raison en face de l'idée du fini est un acte qui saisit du premier bond l'idée de l'infini. Elle sait retrouver l'essentiel dans l'accidentel, le permanent dans le variable, l'un dans le divers. Ces deux preuves , c'est-à-dire les preuves métaphysiques et physiques , sont excellentes. Donc , l'opinion de ceux qui disent que l'on ne peut démontrer Dieu est fausse (*).

Pour prouver son existence, les philosophes se sont encore servis de l'argument moral. Il est impossible de ne pas croire, ont-ils dit, que l'homme vertueux doive être récompensé, le méchant puni. Or, cette récompense et cette punition ne se réalisent pas d'une manière suffisante dans cette vie ; il faut donc qu'il y ait un juge qui apprécie tous les actes , toutes les intentions, à leur juste valeur ; en d'autres termes, il faut qu'il y ait un Dieu. La preuve savante et la preuve populaire se complètent pour le démontrer (^). S. Au-

(') « Hsec opiiiio eorum qui dicunt Deum non posse demonstrari est falsa. « S. Gont. Gent., 1. 1, c. 10.

(^) « Deum esse per se notum est» S. Cont. Gent., l. 1, c. XI., parce que le prédicat est contenu dans la définition du sujet. Ces paroles du même saint Docteur : « Non in omnibus notum est, etiam concedentibus

gustin, au lieu de choisir entre elles, fait comme l'esprit humain, il les porte sans exclusion (*). S. Bonaventure prouve l'existence de Dieu par six preuves rationnelles. Les deux premières sont puisées dans la contemplation de l'univers; les deux suivantes sont fondées sur l'étude de l'âme ; la cinquième est tirée de l'idée de l'être ; la dernière est basée sur l'idée de la bonté (^). Le traité de l'existence de Dieu, par Fénélon, n'est que l'heureux développement des preuves de S. Anselme et de Descartes. En se pensant luimême , Leibnitz pensait en même temps l'être , la substance, l'esprit et Dieu lui-même; il concevait comme infini ce qui est fini en nous ('). C'est le procédé de tous les vrais philosophes f*).

C'est vraiment chose curieuse, dirai-je avec M. de

Deum esse, quod Deus sit id quo majus cogitari non possit; quam multi antiquorum mundum istum dixerint Deum esse», ne disent rien autre chose si ce n'est qu' «il faut distinguer soigneusement, selon Tournely, l'idée de l'être très parfait, telle que nous la donne la nature , de son application ou de son mauvais usage. Les Epicuriens, etc., ont l'idée de l'être très parfait, et c'est à cause de cela qu'ils reconnaissent bon gré, mal gré , l'existence de Dieu ; mais ils se trompent grossièrement et ils se contredisent manifestement, lorsqu'ils appliquent cette idée au monde ou à l'universalité des choses.» De Deo, 1, 202.

(') Oper., tom. 1, p. 599. M. Bouchitté a marqué notamment avec sagacité la différence qui existe entre la preuve savante et la preuve populaire.

('^) La preuve de l'existence de Dieu que Platon tire du Beau , est de la dernière sublimité.

(^) oper. Leibnitz., tom. 2, p. 24.

( ^) « Undè oportet quod in cognitione Dei homo ratiocinando pervsniat. S. Cont. Gent., 1, c. XL «Intellectus noster in Dei cognitionem ascendere potest.» Ib. 1. 4, c. 1.

Rémusat, que cette intelligence qui unît à la distance des siècles de grands esprits, que cette transmission secrète et comme insensible des doctrines qui passent à travers les âges, qui se dispersent en germes épars, et qui, telles que ces graines imperceptibles emportées dans le tourbillon de l'atmosphère, vont tomber par hasard sur une terre féconde, y prennent racine, y grandissent, sans qu'aucune main visible les ait semées.

Interdire à la pensée le droit de remonter au-delà de l'horizon de cette vie, c'est supprimer la raison, qui n'est rien, si elle n'est pas la faculté de l'infini. On s'appuie cependant sur ce principe si cher aux sensualistes et aux pyrrhoniens, que nous ne pouvons pas comprendre l'infini (^), c'est-à-dire l'être lui-même (2); mais en deçà de l'infini sont les formes sous lesquelles il se révèle. Or, la raison humaine atteint et conçoit ces formes, c'est-à-dire ce qui est intelligible, et les rattache à l'être invisible et infini Q.

Il s'agit donc de bien s'entendre sur le sens précis et la juste portée du mot comprendre. Si l'on veut dire que l'intelligence humaine ne peut comprendre Dieu ,

('} «Est autem quaedam aliorum opinio, per quam inutilis redderetur conatus intendentium probare Deum esse. Dicunt enim quod Deum esse non potest per rationem inveniri, sed per solam viarn fidei et rcvclationis est acceptum.» S. Cont. Gent., 1. i, c. 12.

(-) « Cognoscere ipsum esse subsistens est connaturale soli intellectuj divino, et est supra facultatem naturalem cujuslibet intellectus creati.... Non igitur potest intellectus creatus Deum per essentiam videre.» 1. q. 12. a. 12.

{") «Dieu est le roi du monde intelligible.» Platon, Républ., tom. X, p. 51 etsuiv.

en donnant au mot comprendre son sens le plus strict et le plus rigoureux, comme marquant une conception complète, absolue, égale à son objet, alors le principe est incontestable. Il y a dans l'absolument infini, des attributs et des modes dont nous n'avons pas la moindre idéc(*). La révélation elle-même ne s'attribue pas le droit de percer tous les mystères, de sonder toutes les profondeurs de la nature divine Q), Mais entre connaître pleinement la nature divine et être absolument incapable de connaître d'aucune façon cette nature, de se former aucune idée des attributs de Dieu , il y a un abîme.

Comment d'ailleurs la raison qui prouve l'existence de Dieu, serait-elle dans une absolue ignorance de sa nature? Car elle conclue cette existence de l'idée de l'infini, de l'être parfait, comme des phénomènes sensibles nous concluons l'existence des êtres matériels. Or, l'être parfait, la perfection absolue de l'être, qu'estce autre chose que la nature même de Dieu? Les preuves métaphysiques, physiques et morales établis-

(') « Quia non est sufficiens comparatio rerum materialium ad immateriales, sed similitudines, si quae à materialibus accipiuntur, sed materialia intelligenda sunt raultum difficiles. » S. Thomas.

Q) « Intelligere autem dicuntur credentes^ quia inni tentes potentiae et summae veritati increatae, sciunt et supponunt certissimè verum esse quidquid a dicta veritate procedit, et quamquam per naturalem rationem modum ipsius veritatis non coraprehendant, non ideô minus creduntquod suggerit fides vera, ■€sse verum, quia clarissimè hoc intelligunt attestari excellentiae, et majestati, et immensitati ipsius primae veritatis, ut nec in se, nec in suis principalihus effectibus comprehendi possit. » Opusc. 56, c. 1.

sent donc Texistence de Dieu (*). Ce témoignage du saint Docteur nous paraîtrait décisif, fût-il seul.

Lorsqu'une vérité universelle s'empare de nos convictions, nous ne pouvons rester immobiles et pétrifiés en quelque sorte dans la contemplation de cette lumière ; notre esprit doit tirer par la logique les conclusions qu'elle renferme Q. Fénélon s'est donc vu forcé, comme Descartes, en terminant ses preuves de l'existence de Dieu, de se livrer aux mêmes sentiments d'adoration et d'amour qu'elles excitent dans toutes les âmes. Cet élan énergique et spontané de l'âme vers l'infini n'a pas échappé à l'Ange de l'École.

(') Existentia Dei ostenditur «tum ex demonstrationis arte, qua3 ex effectibus causas concludere potest; tum ex ipso scientiarum ordine. » s. Cont. Gent.,1. l^c, 16.

(2) « Quamdiù ergo intellectus ratiocinando discurrit, hùc illùcquc jactatur, necdum formatio perfecta est, nisi quando ipsam rationem rei perfectae conceperit.» Opusc. 13.

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