‹ De la philosophie de St Thomas d'AquinChapitre 49 sur 60 · DE LA PROVIDENCE ET DE SON GOUVERNEMENT · texte numérisé non relu

DE LA PROVIDENCE ET DE SON GOUVERNEMENT

d'après s. THOMAS.

La Providence est l'ordre qui préside au mouvement de l'univers et qui pourvoit tout être des moyens proportionnés à la mission qu'il doit remplir (*). L'exécution de cette ordonnance est ce qu'on appelle le gouvernement de la Providence (^). Elle fait tout marcher à une fin commune, tout concourir à la beauté, à l'harmonie, à la durée de ses ouvrages (^).

Ce gouvernement a son principe dans les flammes de l'amonr divin f^). S. Thomas prouve la Providence: r par tous les autres attributs de Dieu; 2° par le spectacle de la nature; 3" par la considération de l'âme humaine. Quel est la valeur de ces preuves? C'est ce qu'examine le saint Docteur, ainsi que les objections dirigées contre la Providence.

(') « Providentia est ratio ordinis rerum in finem.» 1' q. 22, a. 3. « Ratio ordinandorum in tinera propriè providentia est. » S. 1, q. 22. a. 1.

('^) M Gubernatio autem hujus ordinis est executio.» Ibid.

(^') «Creaturae nec ad momentum subsistere possent, sed in nibilurn redigerentur, nisi operatione divines virtutis conservarentur in esse.» l.q. iO'f, a. 1.

(*) « Gubernatio Providentiee ex amore divino procedit, quae res à se creatas amat.» S Cont. Gent., l. 3, c. 90.

Il établit la Providence 1 ° par les autres attributs de Dieu. La raison nous dit que Dieu souverainement sage doit avoir créé l'homme pour une fin; que le Dieu juste, infaillible appréciateur du mérite et du démérite, ne saurait voir du même œil l'assassin et sa victime ; que le Dieu bon n'est pas sans entrailles pour nos frères; qu'il ne voit pas d'un cœur sec tant de maux entassés sur eux; que le Dieu tout - puissant n'est pas enchaîné dans ses opérations (*). De même que le soleil éclaire , échauffe toute la nature , sans l'embraser de ses ardeurs, de même un soleil plus beau inonde de ses splendeurs toute la création et la remplit de lui-même (^). Si des pleurs coulent, il se trouve aussi des cœurs pour les recueillir et des mains pour les essuyer.

S. Thomas prouve la Providence 2° par le spectacle de la nature. On ne trouve personne, dit-il, d'assez insensé pour ne pas croire que les choses naturelles, qui procèdent avec un certain ordre dans des temps déterminés, ne sont gouvernées, prévues et disposées par un agent supérieur (^). Or, il y a trois choses à

(') «Ipse suâProvidentiâ gubernat et régit universa.» Ibid., c. 64. 1^. q. 303. Voyez Opusciil. 11, c. 123 : Tout est gouverné par la Providence divine. La Providence de Dieu s'étend aux plus petites choses. Opusc. 15, c. 14.

(■2) « Gum Deus sit ipsum esse per suam essentiam, oportet quod esse causatum sit proprius affectas ejus : sicut ignire est proprius effectus ipsius ignis. Hune autem effectum causât Deus in rébus, non solum' quando primo esse incipiunt, sed quamdiù in esse conservantur : sicut lumen causatur in aère à sole, quamdiù is aer illuminatus manet. Quam^liii igitur res habet esse, tamdiù oportet quod Deus adsit ei, secundum modum quo esse habet.» S. 1. q. 8, a. 1.

(^) « Nullus autem invenitur ade5 stultus, qui non credat quod res

remarquer dans la deuxième preuve : Tle terme dont on part ; 2° celui auquel on arrive ; T le rapport qui mène de Fun à l'autre. Le terme dont on part est la nature, puisque c'est en raisonnant de la nature à Dieu qu'on prouve par le caractère de l'un l'attribut de la Providence que l'on reconnaît à l'autre. Mais qu'est-ce que la nature?

Le terme de la nature peut s'employer de diverses manières. C'est la génération des êtres vivants, c'està-dire tout ce qui constitue l'intégrité de l'espèce, et tout ce qui se trouve au-dessous de l'homme, et s'en sépare par la différence de ce qui est à ce qui n'est pas privé de la raison ; c'est le mouvement, c'est-à-dire cet ensemble de forces aveugles et fatales qui, sous la main de Dieu et la nécessité de ses lois, sont appliquées à la matière qu'elles meuvent et organisent (*).

Le terme où l'on arrive, c'est Dieu, car l'homme aspire au principe dont il émane. Nous ne sommes donc pas un vaisseau délabré sous un ciel sans astres, flottant au hasard au sein du présent, ne sachant d'où il vient, ignorant où il va. La Providence dirige notre nacelle (2).

^ Le rapport qui mène de la nature à Dieu, c'est une

naturales gubernentur, provideantur et disponantur, cum in quodam ordine et certis temporibus procédant.» Opuscul. 6, c. 2.

(') « Natura igitur licet multis modls dicatur. Nam et generalio viventium et principium generationis et motus et materia et forma natura dicuntur. » S, Cont. Cent., 1. 4, c. 41.

('^) « Quod Deus omnia facit propter finem, qui est ipse. Ipse igitur utitur omnibus, dirigendo ea in fmem. Hoc autem est gubernare. Est igitur Deus pcr suam Providentiam omnium gubernator. » Ibid., 1. 3, c. 64 .

cause absolue et infinie passant dans l'humanité avec un plan fixe, avec des lois nécessaires et ramenant tout aux sources de la vie.

Que nous apprend la nature de la Providence? Elle nous la montre dans chaque brin d'herbe, dans les fleurs qui répandent de suaves et d'enivrans parfums, dans ses secrètes puissances, dans ses industries merveilleuses et ses harmonies ravissantes

S. Thomas prouve 3° la Providence par la considération de l'âme humaine, intelligente, aimante. Libre dans son élan vers le ciel, cette âme ne se laisse pas arrêter par les épreuves dont notre vie est semée. La Providence les explique (*).

On admire tout ce qu'il y a de soins diligents de sa part dans ces champs, pénétrés de sucs nourriciers que le soleil vivifie, que des pluies bienfaisantes et de douces rosées fécondent, et que le cours des saisons couvre de fleurs et de fruits ; mais l'âme a aussi, et ses heureuses semences, et son soleil, et ses saisons. Elle a ses fleurs, ses espérances et ses fruits. Génie, principe de raison, de science et de sagesse, innocence, penchants heureux, primitives dispositions et continuelles aspirations au beau, au vrai et au bien, sont à la fois des signes et des efl'ets d'une action providentielle bien autrement intelligente que celle qui paraît dans la nature.

(') « Deus per suam Providentiam omnia ordinat in divinam bonitatem. » Ibid.j c. 97. « Deus omnium existentium causa, rebus onmibus confereus esse, oportet quod suse Providentiae ordo omnes res complectatur ; quibus enim esse largitus est oportet quod conservationem largiatur et perfectiouem la ultimo fine conférât. » Ibid., c. 94.

Si j'écoute la raison, elle me flit que Dieu dirige insensiblement l'homme vers le terme qu'il doit atteindre ; que le juste appréciateur des choses ne saurait confondre la vertu et le crime ; que la charité de Dieu est tout amour pour ses créatures; que la toutepuissance règle le sort des individus comme celui des peuples.

Si je cherche la Providence dans les airs, le soleil me l'annonce; si je la demande à la terre, la variété des plantes, les fertiles campagnes et les riches moissons se hâtent de me répondre. Les oiseaux au fond des bosquets, les insectes sous l'herbe, les êtres qui peuplent les bois, les prés, les bruyères, les saÉîes même et les arides rochers, chantent, murmurent, bourdonnent, élèvent tous ensemble leurs mille voix pour saluer celui qui épand ses bienfaits sur ses créatures innombrables.

Si je me contemple moi-même, il n'est pas une fibre du cœur qui ne me rende la Providence sensible. Si j'étudie les premiers mouvements de l'intelligence, ils me poussent à l'invoquer dans mes besoins, à le bénir dans ses merveilles, Si je la suis à travers toute ma vie, je la vois de toutes parts, il est tout aussi bien démontré que Dieu gouverne les hommes qu'évident qu'il les a créés (*).

(') « Universa creatura corporea et omnes spirituales virlutes sub divine regimine continentur. » Opusc. 20, ]. 1, c. 12.

« Ostensum est, quod omnia suis actibus tendimt in finem divinae bonitatis. Ab ipso igitur Deo, cujus hic finis proprius est, ornnia diriguntur in finem; hoc autem est provickentiœ alicujus régi et gubernari; omnia igitur divina Providcntia rt^guntur. «Opusc. 11, c. 123.

Cependant il régit autrement les natures intelligentes que les créatures irraisonnables. Les substances intelligentes sont au-dessus de celles-ci, et par la perfection de leur nature et parla noblesse de leur fin (*). La Providence a donc voulu qu'elles répandissent le bien que celui, qui est le Bien même, le Bien substantiel, illimité, a mise en elles, et accomplissent ainsi leurs hautes destinées (^). D'ailleurs, l'existence implique l'amour dont le sacrifice est l'expression.

L'homme doit donc seconder et remplacer la Providence, c'est-à-dire être une providence en petit dans la grande Providence, et devenir capable non-seulement de diriger ses actes, mais de se charger de la destinée d'autrui. Par sa paternité naturelle ou morale, il doit veiller sur une famille, dont, après Dieu, il est le chef et le tuteur. Sa sollicitude doit s'étendre au loin, répandre la science et la lumière, éclairer devant les âmes les voies où elles marchent, et faire régner la justice et la paix, la religion et les mœurs (^). Enfin, le caractère de Providence éclate surtout dans l'homme, quand il est un de ceux que Dieu s'est le

(') « Manifestum est quod divina Providentia ad omnia se extendit; oportet tamen aliquam rationem Providentiee specialem observari circà intellectuales et rationales creaturas prai aliis creaturis. Praecelluntenim alias creaturas, et in perfectione naturae, et in dignitate finis. » S. Cont, Gent., 1. 3, c. M4.

(-) « Utsimilitudine suae bonitatis, in quantum possibile est, imprimatur in rébus. » S. Gont. Gent., 1. 3, c. 97.

(^) « Participât igitur rationalis creatara divinam Providentiam, non solum secundum gubernari, sed etiam secundum gubernare; gubernat enim se suis actibus propriis, et etiam alia. » S. Gont. Gent., I. 3, c. 97. « Est autem prœcipua virtus quâ homo aliquis non solum seipsum, sed etiam alios dirigere potest. » Opusc. 20, 1. 1, c. 9.

plus particulièrement substitués ou associés pour conduire l'humanité elle-même, et faire servir les forts au soutien de leurs frères, plus faibles et moins avancés. Ils deviennent dès-lors les guides de la foule, ses gardiens, ses sauveurs et se dévouent au devoir de diminuer les maux qui nous assiègent (*).

La tâche individuelle se confond avec la tâche sociale; et, de nos œuvres réunies, on voit naître le progrès. Par le travail mystérieux de toutes les parties qui la composent , la plante produit en silence et à son heure, la fleur qui crée pour l'œil, pour les sens comme pour la pensée, de nouvelles harmonies et des jouissances nouvelles.

Mais, comment concilier avec un Dieu juste, les iniquités , les crimes , les catastrophes qui ravagent ce monde? Pourquoi la vertu est-elle opprimée , le vice triomphant? Pourquoi des scélérats sont-ils comblés des biens de la terre, tandis que des gens honnêtes et vertueux consument leur vie dans les douleurs et les larmes (^)? Sans parler des promesses divines contenues dans chaque épreuve de la vie, nous devons aux adversités nos sentiments les plus chers et les plus doux. Créé pour mériter le bonheur et non pour être heureux, tout sur cette terre est préparé pour le combat. Où serait l'espérance, si chacune de nos bonnes

(') « Per superiores igitur creaturae inferiores gubernantur. Ad divinam bonitatem pertinet, quod suam similitudinem communicet creatu-

ris Sic igitur per quasdatn creaturas alias ad boaum inducit;

bas autem oportei esse superiores creaturas. » Opusc. 11, c. d24.

(-) Quest. 22.

actions portait avec elle sa récompense? Y aurait-il eu des martyrs sans la persécution des tyrans (*) ?

Toutefois, il n'est pas juste de dire que les maux tombent également sur les bons et les méchants. Cela est vrai des maux matériels, des revers, des maladies, des souffrances physiques; mais toutes les âmes ne sont pas affectées de la même manière par les mêmes faits; là où les uns trouvent le désespoir, les autres trouvent la quiétude et la joie. Le mal moral, qui est le plus cruel de tous, n'accable pas également tous les hommes ; il dépend de l'appréciation que nous faisons des faits que nous intéressent. Les justes jouissent d'un calme profond ; les pécheurs creusent les vices jusqu'à ce que leur cœur épuisé s'abnue enfin sous ses propres ruines. La Providence dispose donc tout en général et chaque chose en particulier, avec sagesse et intelligence (^). D'ailleurs, c'est au point de l'éternité qu'on juge bien de toutes choses.

(') « Bonum est, quod à Deo taies defectus permittantur evenire in rébus, tum quia est conveniens rerum ordini, in quo bonum universi consistit, ut effectus sequantur secundum conditionem causarum ; tum etiam quia ex malo unius provenit bonum alterius,. ... ex persecutione tyranni sequitur patientia Justi. Opusc. 15, c. 15.

C'^) « Divina igitur Providentia habet dispositionem intelligibilem omnium singulorum. » Opusc. 15, c. 14.

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