DE LA CRÉATION
D APRES S. THOMAS
Il y a, dit le S. Docteur, une double action de Dieu dans le monde ; la première par laquelle il a créé le monde, l'autre, par laquelle il le gouverne (*). La création est l'action propre de Dieu (^) ; mais si le sens commun se contente de cette définition , elle ne suffit pas à l'ardente curiosité de l'esprit humain. Même au sein du Christianisme , on a vu reparaître les objections que l'antiquité avait soulevées contre ce mystère. Les uns (quelques réalistes) ont soutenu que la forme est le principe de toute individuation.
S. llîomas rejette cette sentence. Il nie la supposition de deux actes successifs dans la création. A l'origine, il n'y a eu ni forme, ni matière universelle ; la
(') « Sunt autem uiiiversaliter coiisiderauda dao opéra Dei in mundo. Uuum quo munduni instituit, alterum quo mundum institutum gubernat. » Opusc. 20, 1. 1, c. 13.
(*) « Voyez Opusc. 11, c. 70. « La création ne convient qu'à Dieu. » « Creatio est propria Dei actio, et ejus solius cstcreare. » S. Cont. Gent.j 1. 2, c. 21. « Creare autem solius Dei est. » Ib., c. 98. « Soli ergo Deo conipetit creatio, sicut propria actio. » Ib., c. 21. C'est de Dieu seul qu'il est dit: « Vocatea quse non sunt tanquam ea quee sunt. » Rom., III, 17.
matière première est elle-même l'œuvre de Dieu (*). Il se résolut à produire , à émettre au-dehors , dans l'espaee et le temps , ce qu'avant tous les temps il avait conçu en lui-même. Mais cette conception ne s'épancha point de la main de l'éternel Ce monde a donc pour cause la libre volonté du Créateur, sa bonté et sa sagesse (^).
D'autres ont prétendu que Thomme trouvait en luimême l'image de la puissance créatrice. 11 est facile de saisir le vide de cette comparaison. L'homme, bien que parcourant les plaines sans bornes de l'immensité, ne peut rien produire, si la matière et les éléments ne lui en sont pas d'abord fournis ; en examinant à tous les degrés les opérations de la nature matérielle , on voit très clairement et très certainement que tout s'y fait par aggrégation et par fécondation et non jamais par création. En d'autres termes, les effets d'une cause seconde ne sont que des phénomènes; Faction de Dieu porte sur des substances ('). L'être divin, dit
(') « 1^ 23P. q. 44, 2. « Deus iii esse res prodaxit ex nullo praeexistente sicut ex materià. » S. Cont. Gent., 1. 2, c. 10. « Deus in creando res non prsesupponit materiam . » Opusc. 1 1 , c. 6 9 . « Res à Deo esse prod uctas ex nihilo. » Opusc. 31, c. 4. Esse autem alicujus totius absolutum aliquando est proprius effectus Dei, scilicet quando tota res secundum omnia principia sua deducitur ex nihilo ad esse perfectum, sicut fuit in prima productione rerum, in quâ causalitas Dei extendebatur usquè ad ipsam materiam. » Opusc. 31, c. 8.
(2) « Deum res libéra voluntate in esse produxisse. » 1. q. 104. (( Dieu a créé librement, non par une liberté changeante et irrésolue comme la nôtre, mais par une volonté souveraine et indépendante, qui domine et règne sur tout. » 1^ 2^«. q. 45, 3. Voyez le ch. 16 du 3« livre de la Somme contre les Gentils : Dieu a fait passer toutes choses du néant à l'être, et le Commentaire sur le Maître des Sentences.
(^) « Creatio est productio alicujus secundum rei suam totam substan-
S. Thomas, est la raison propre de la création, parce qu'elle fait participer généralement toutes les créatures, à l'être, autant qu'elles en sont susceptibles, mais non à la nature divine (*).
Dira-t-on que Dieu ne pouvait ne pas créer ; qu'une cause absolue ne pouvait ne pas passer à l'acte ; que l'être en soi étant une cause absolue, la création est nécessaire, et qu'ainsi il n'y a plus de Dieu sans monde que de monde sans Dieu (^)? Ce sophisme tombe de lui-même dès qu'on a prouvé que Ton confond ici l'idée de principe avec l'idée de cause. Ne distinguant pas l'acte que le principe tire de sa substance d'avec l'effet que la cause produit, on détruit la liberté de Dieu (^). Rien
tiam, nuUo praesupposito^ quodvis vel increatum, vel ab aliquo creatum. » 1; p q. 65, a 3. » « Quandoque vero esse est effectus creaturag; scilicet quando agens physicum agit ex suppositione subjecti , non producens totum illud quod pertinet ad esse rei, sed formam tantutn transmutando materiam ad talem vel talem formam. Ad materiam enim actio creaturee non se extendit. » Opusc. 31, cap. 8.
(') « Esse namque divinum propriè est ratio creandi, quia per creationem omnes res communiter accedunt ad participandum esse quantum est eis possibile, non autem naturam divinam. » Opusc.
(2) « Dixerunt, quod Deus res in esse produxit agendo de necessitate. » S. Cont. Gent., l. 2, c. 35. Des philosophes ont dit qu'il ne pouvait pas plus se dispenser de créer que le soleil de répandre sa lumière, une source de répandre ses eaux. » 1^ S^^ q. 6, 3.
(^) « Ce serait un crime, dit S. Thomas, de refuser cette liberté à Dieu, car ce serait lui refuser une perfection. Comment l'architecte divin seraitil forcé à produire son œuvre, alors que les hommes sont libres de laisser la leur dans le domaine de l'idéal? Dieu a voulu et il a agi selon sa volonté. Si on supposait sa volonté déterminée nécessairement ; si on disait : il a été nécessité à vouloir ce qu'il a fait, on tomberait dans une aussi grande absurdité que si on disait : il y a un Dieu, et il n'y a point de Dieu; car si Dieu était nécessité, il ne serait plus agent, il serait patient, et il ne serait plus Dieu.» Oeuvr. complètes de Voltaire, tom. 25, p. 51.
cependant de plus différent que l'idée de principe et l'idée de cause. En tant que principe , Dieu ne peut ne pas passer à l'acte, car il est un principe vivant, une intelligence qui se possède et s'aime, et voilà pourquoi les processions éternelles et immanentes en Dieu , loin de choquer la raison , lui donnent satisfaction. La substance divine n'est pas une lumière sans clarté ; elle est infiniment féconde sans sortir de soi. De là , la parfaite indépendance de Dieu et la parfaite liberté de l'acte créateur (*). En tant que cause, on n'est pas plus fondé de dire que l'effet que Dieu produit est éternel comme lui , car les idées, avant la création, n'avaient qu'une réalité subjective.
Dieu ne tire pas l'univers de sa substance, ni d'une substance étrangère (^). Il dit, et des mondes innombrables sortent du néant; des organismes plus complexes, des êtres plus parfaits viennent s'épanouira l'existence (^). Dieu ne tire de soi que ce qui est égal à soi. Le Père engendre le Fils , le Saint-Esprit procède de l'un et de l'autre, et, dans cette région sublime, la coéternité et la consubstantialité sont nécessaires. Partout ailleurs, elles sont impossibles. Cette vérité est écrite en caractères éclatants à chaque page de la mé-
(') Voyez Opiiscul. 11, ch. 96 : « Dieu n'agit point par une nécessité de sa nature j mais par sa volonté. «Procedit igitur universitas rerum à primo principio sicut ab intelligente et volente. Intelligentis autem et ■volentis est producere aliquid non ex necessitate, sicut ipsum est, sed sicut vult, et etiam intelligit.» Opusc, 15, c. 9. S. Cont Gent., 1. 2, c. 28.
(2) «Ex his concluditur, quod illa quse non possunt produci in esse nisi per creationem, à Deo immédiate sint.» Opusc. 11, c. 95.
(^) «Ipsius igitur est producere res in esse ex nihilo, quod est creare.» Opusc. 11, c. 69. V. S., 1, q. 25, a. 3.
taphysique chrétienne (*). En créant cet univers que sa force soutient et dilate, que sa sagesse ordonne, Dieu n'augmente ni ne diminue son incommunicable et indéfectible perfection. Les parties mitoyens ne plaisent qu'aux hommes Q. Pour parler dignement de ce monde si splendide, de cette nature si riche et si variée, les paroles manquent, et la pensée même s'abîme dans ces merveilles (^).
Dieu est nécessairement créateur en puissance ; il n'est donc pas exact de dire qu' «il aurait passé une éternité sans en faire le moindre usage C").» Tout a été créé en vertu d'un acte libre de sa bonté et de son intelligence souveraine (^). Sa pensée conçoit éternellement tous les possibles, et les réalise hors de lui, par sa volonté (^). Mais si l'absolu devait créer nécessairement, dès-lors il se développerait, à travers l'espace des temps, en une inépuisable variété d'êtres successifs
(' ) « Oportet igitur etiam ipsa elementa immédiate esse à Deo producta. Multè magis împossibile est substantias incorporeas et invisibiles ab aliquo alio creari.» Opusc. H, c. 95.
(2) « Deus agit voluntariè in rerum productione , non autem ità quod actio ipsius média , sicut in nobis, sed oportet quod suum intelligere et velle sit suum facere,» S. Cont. Gent., 1. 2, c. 35.
C') 1^. q. 44, 4. V. les Discussions de S. Tliomas sur la puissance de Dieu.
(*) Oeuvres complètes de Voltaire, tom. 25, p. 19.
(5) Voyez Opusc. 11 , ch. 103 : «La bonté divine est non-seulement la cause des choses , mais encore de tout mouvement et de toute opération.
(*} «Deus agit in crcaturis, non ex necessitate naturœ, sed secundum suae arbitrium voluntatis. » S. Cont. Cent., I. 2, c. 23. «Esse autem aliis tribuit non per necessitatera naturœ, sed per voluntatera producit creaturas. »
et limités, qui apparaîtraient tour à tour sur la scène changeante de ce monde pour disparaître bientôt et céder la place à de nouveaux êtres, dans une métamorphose perpétuelle, sans terme et sans repos. Il s'en suivrait encore que Dieu ne serait pas plus sans le monde que le monde sans Dieu. Ce qui altère ou plutôt anéantit la nature de Dieu(*).
En effet, s'il ne peut tirer le monde de rien, où est sa puissance(-) ? S'il ne peut ne pas produire le monde, oii est son indépendance, sa plénitude, sa liberté? Dans la nécessité de ce développement éternel s'évanouissent la sagesse , la justice , la bonté , et tous ces attributs qui font Dieu accessible et adorable au genre humain f ).
On ne peut donc pas appeler la création une imitation comme Porphyre , ou une participation comme Platon , ou une émanation , une irradiation comme l'école d'Alexandrie, ou une fulguration comme Leibnitz , ou une chute comme Schelling , ou un développement comme Hegel, ou bien un mouvement ou changement comme les Atomistes (^), mais un acte de
(2) « Ad eas producendas non exterioris agentis adminiculo indiget, ncc materiœ fundamento.» S. Cont. Gent., 1. 3, c. 1 .
(5) « Per hoc excluditur error quorumdam philosophorum qui dicebant Deum agere per naturee necessitatera.» Ib,. 1. 2, ç. 23.
(*) « Non enim est creatio mutatio, sed ipsa dependentia esse creati ad principium à quo instituitur ^ et sic est de génère relationis. » S. Cont. Cent., 1. i, c. 18. « Creatio nihil aliud est rectiterquam relatio queedam ad Deum cum novitate essentiœ.» De Potent., q. 3, a. 3.
l'intelligence, de la puissance et de la volonté divine, c'est-à-dire une œuvre de Dieu (').
C'est ainsi que S. Tlionnas juge et repousse les théories dualiste et manichéenne, qui admettent la coexistence des deux principes éternels, dont l'un est le principe du bien, l'autre, celui du mal(^); les doctrines essentiellement païennes qui, sans animer la matière , lui donnent une existence propre , nécessaire, éternelle (^) ; le système de l'écoulement C^); le
{' ) « Greare est, absque materia prsejacente, aliquid in esse producere.» Ibid., c. 16. «Deus res omnes in esse produxit, non ex necessitate materiee, sed per intellectum et voluntatem.» Ibid., l. 3, c. 64. «Oportet igitur, quod effectus à Deo procédant secundum determinationem voluntatis, non igitur agit per necessitatem naturse, sed per voluntatem. Indè est quod Mes catholica Deum omnipotentem non solum creatorem, sed etiam factorem nominat. » Opusc. 11, c. 96. «Greare est de nihilo aliquid facere.» Opusc. 6, c. 3. « Gum dicitur aliquid ex nihilo fieri, haec propositio ex, non désignât causam materialem, sed ordinem tantura, sicut cum dicitur: ex mane fit meridies. » 1 , q. 45, a. 1. » Idée dicitur aliquid ex nihilo fieri quia fit quidem , sed non prseexistit aliquid ex que fiât. Fit post nihilura. » De Potent., q. 3, a 1.
('-*) « Errores Manichseorum, qui graviter erraverunt. Primo namque rerum originem noninunum, sed in duo creationis principia reduxerunt, quorum unum dicebant esse auctorem bonorum, alium verum auctorem malorum. » Opusc. 15, c. 16. Voyez encore Opusc. 5, ch. 1; Opusc. 6, ch. 2, et Opusc* 23.
(^) « Antiqui philosophi non consideraverunt nisi emanationem effectuum particularium à causis parti cul aribus , quas necesse est praesupponere aliquid in sua actione. Et secundum hoc erat eorum comraunis opinio ex nihilo nihil fieri. Sed tamen hoc locum non babet in prima emanatione ab universali rerum principio. « 1, S., q. 45, a. 2.
« Sed iste (Avicebron) posuit esse primam materiam communem, et substantiam omnium , etc. Rursumque omnium substantiarum, tam corporalium quam spiritualium, est communis materia, etc.» Opusc. 15, c. 6.
(*) Voyez Opusc. 15, ch. X : « Réfutation de l'opinion d'Avicenne sur
panthéisme, c'est-à-dire la coexistence nécessaire et la consubstantialité de Dieu et de runivers(*), ceux qui disent que Dieu ne peut sortir de son immobilité éternelle pour créer le monde (2). Le S. Docteur, en démontrant la création par la contingence des êtres finis comparée avec l'absolue et parfaite existence de Dieu (f), par la causalité {^), par la puissance de Dieu (^), et par les Saintes-Écritures (^), relève ainsi une vérité qui a été plus ou moins mélangée, corrompue, altérée par le temps, l'ignorance et les illusions systématiques du génie.
récoulement des créatures du premier principe. Ibid., ch. XI : «Exposition et réfutation du système des Platoniciens, sur l'écoulement des créatures du premier principe.
(') « In antiquorum naturalium opinionem rediit, qui posuerunt quod omnia essent unum ens, etc.» Opusc, 15, c. 6.
(^j Essai sur les principes et les limites de la philosophie de l'histoire, par Ferrari. « Creatio non potest impugriari per rationes sumptas ex naturâ motus et mutationis.» S. Cont, Gent., 1. 2, c. 18. «Pour pouvoir nier la possibilité de la création, il faudrait d'abord prouver qu'il est impossible qu'il y ait un Dieu ; mais loin de prouver cette impossibilité, on est obligé de reconnaître qu'il est impossible qu'il n'existe pas.» Oeuvres complètes de Voltaire, tom. 23; p. 21.
(^) S. Cont. Gent., 1. 2, c. 15.
(*) S., 1, q. 44, a. 1., S. Cont. Gent., 1. 2, a. 15.
(•'') De Potentiâ, q. 3, a. 1. Voyez la quinzième conférence du P. Ventura sur la Raison catholique et la Raison philosophique, tom. 2, p. 592 et suiv.
{^) «Mundum aon semper fuisse solâ fidetenetur. » S., 1, q, 46, a. 2.