THOMAS RECONNAIT LEUR NÉCESSITÉ POUR TOUTE SCIENCE
Après avoir défini la Philosophie, déterminé son objet, circonscrit cette science, énuméré les principaux problèmes qu'elle se propose de résoudre et indiqué l'ordre d'après lequel ils doivent être traités, il résulte que la première question de la science de l'esprit humain est la psychologie (*). En effet, tous les développements intellectuels se rattachent à l'âme comme à leur racine (^) ; mais ils supposent des vérités premières, c'est-à-dire des principes qui ne sont pas explicables par des principes antérieurs.
Les sciences de raisonnement, c'est-à-dire les sciences exactes, comme par exemple les mathématiques^ ne sont pas les seules qui eussent des axiomes, c'est-àdire des principes par excellence, des vérités plus vieilles dans l'esprit que la science même dont ils s'occupent (^) ; ces principes président aussi à la meta-
{*) «Intellectus enim, quo intelligimus, non solum habet hanc actionem quae est intelligere, sed etiàm banc quee est facere intellecta in actu. » S. Cont, Gent., 1. 2, c. 43.
(-) « Veritatem quidem in anima esse ipse Augustinus conlitetur ». etc. S. Cont. Gent., 1. 3, c. 47,
(^) « Sicut et principia naturaliter nota certissima sunt. » S. Cont. Gent., 1. 4, c. 54. « Ce sont des principes premiers; s"ils n'étaient pas.
physique, à la morale, à l'histoire (*). On ne les démontre pas, on ne les approfondit pas, on les énonce, et ils sont adoptés avec une confiance pleine et entière. Ils dominent les sciences et les supportent (^). De là, les catégories d'Aristote.
Le caractère des axiomes , c'est leur nécessité et leur évidence. Nous ne les constituons pas; nous les apercevons, nous les reconnaissons , mais nous ne les créons pas ; ils ont une existence réelle et indépendante de nous ; en un mot, ils sont absolus. Ils possèdent par eux-mêmes la certitude et Texistence que nous leur attribuons, et ils s'appliquent à l'existence et à la nature des êtres (^). Nous leur donnons le premier rang dans l'univers et dans notre pensée , parce que les idées et les choses qui en découlent sont comme une chaîne dont ils forment le commencement (*). Ce
rien ne serait. » Aristote, Métaph., L. IX., c. 8. Trad. dePierron etZévort, « Sicut principia indemonstrabilia pertinent ad habitum intellectus. » S. Theol., q. 79, a. 9.
(') «Quaedam sunt vera in quibus omnes homines concordant, sicut sunt prima principia intellectus tam speculativi quam practici. »S. Cont. Gent., 1. 3, c. 47. Voyez Aristote, Topic, I. 1.
(2) « Prima intelligibilia sunt initium intellectus in habitu. » S. Cont. Gent., 1. 3, c. 43^
(') « Scientise non argumentantur ad sua principia probanda, sed ex principiis argumentantur ad ostendendum alia. » S., p. 1, q. 1, a. 8. Voyez Descartes, les Principes de la Philosophie. « Aucun de ceux qui s'occupent de sciences partielles, ni le géomètre, ni Tarithméticien ne cherche à démontrer soit la vérité, soit la fausseté des axiomes. » Aristote, Métaph. 1. IV, c. 4.
(*) Faccre igitur haec consequentia in actu est actio et intellectus in habitu, quantum ad prima principia, et ipsius intellectus agentis. » S. Cont. Gent., 1. 3, c. 43. « Même en histoire il faut bien, de toute nécessité, que la critique aboutisse à des races primitives et à un ordre de cho-
qui est d'une manière évidente, d'une manière nécessaire, exprime toute existence et toute connaissance que nous sommes forcés d'admettre ; les vérités premières sont les éléments et les lois de la pensée. La science qui a pour objet de résoudre les questions et de remonter dans l'ordre de la connaissance comme dans celui de l'existence, au vrai commencement des choses, est donc la science des démonstrations, la science des principes (*). Aussi, dès ses premières leçons, la philosophie s'appuie-t-elle sur les données de toutes les sciences pour remuer le savoir humain dans ses dernières profondeurs (^). Voici les principales vérités antérieures et nécessaires à la science.
r La croyance au témoignage de la conscience, lorsqu'elle affirme la présence de tel ou tel phénomène, ou tout ce qui appartient essentiellement à l'être, en tant qu'il est ; car c'est sur la connaissance de l'être que repose la notion des premiers principes (^). La conscience est la réalité la plus immédiate, la plus certaine pour nous ; nul n'est tenté de suspecter son autorité ; peu de penseurs l'ont osé dans leurs paradoxes les plus hardis, les plus extravagants.
ses, quel qu'il soit, qui n*a pas plus ses racines dans un état antérieur, et qui n^'est explicable que par la nature humaine, les lois de son développement et les desseins de la Providence. » Cours de l'histoire de la Philosophie, par M. V. Cousin, tom 1, p. 175 (1829).
(') «Prima demonstrationis principia. » S. Cont. Gent., 1. 4, c. 54.
(^) « Apud philosophes, prima philosophia utitur omnium scientiarum documentis ad suum propositum ostendendum. » S. Cont. Gent., 1. 2, c. 4.
(^) «Inquâcognitione (entis) fundaturprincipiorum notitia. » S. Cont. Gent., L 2, c. 83.
2" La croyance au témoignage de la mémoire. Supprimez cette croyance et essayez de vous réfléchir :
VOUS n'y parviendrez jamais (*)
3" La croyance à l'identité personnelle. C'est le complément de l'unité de notre être. L'homme, il est vrai, est difficile à fixer: il subit absolument, comme les habitudes , comme les idées , toutes sortes de modifications (^); les idées famihères à l'enfance ne sont plus celles de l'âge de puberté, dont les forces croissantes, en nous conduisant à la jeunesse, préparent de nouvelles notions (^); mais nous ne varions pas dans notre essence ; nous ne changeons pas fondamentalement. L'homme est donné, sa nature est donnée, son intelligence est donnée, sa constitution physique est donnée avec ses bornes nécessaires. En d'autres termes, l'homme est un , non dans ses actes , ni dans ses lumières, mais dans sa substance, dans sa personne. La vie morale de l'humanité est une ; c'est le flambeau que les générations se passent les unes aux autres (*). Que l'individu vive des milliers de siècles, et il ne se donnera pas un élément nouveau.
(') On trouvera beaucoup de tels axiomes dans les Éléments d'Euclide. (2) « Nunquàm enim in eodem statu permanet, » a dit de l'homme Job.
(^) In anima manifesté apparet variatio secundum scientiam et virtutem » , etc. S. Cont. Gent, 1. 2, c. 75. « Phantasmata non semper eadem manent inuno homine, sed qusedam de novo adveniunt, et quaedam prœexistentia aboluntur. » S. Cont. Gent., 1. 2, c. 73.
{*) «Illud à quo homo sortitur spcciem oportet semper esse manens in eodem individuo dum durât ; alias individuum non semper esset unius et ejusdem speciei, sed quandoque hujus, quandoquè illius. » S. Cont. Gent., 1. 2, c. 73.
4'' La croyance au témoignage des sens (*). Ils composent un ensemble d'informations aussi riche qu'harmonieux , fournissant une base solide aux sciences physiques et naturelles (^).
5"* La croyance à l'identité de l'espèce humaine. Nous sommes tous jetés dans un même moule. Tout se déplace, il est vrai ; un mouvement continuel et nécessaire emporte en avant la société; mais partout, sous sa forme instinctive et spontanée, la raison est égale à elle-même dans toutes les générations de l'humanité et dans tous les individus dont ces générations se composent. Si, dans cette unité quelque chose manque à l'intelligence dans l'éternelle mobihté de ses systèmes et de ses appréciations, il n'y a pas de différence dans la nature humaine (^).
6° La croyance à l'existence d'une cause pour tous les phénomènes. Il implique que l'effet ne réfléchisse pas plus ou moins sa cause ("). Toute qualité, tout attribut se rapporte à un sujet, à une substance, comme au moyen qui prouve que la cause existe, et qu'elle est telle f).
(«) « In sensu est preparatio quaedam ad sensibiliain actu recipienda. » S. Gont. Gent., 1. 2, c. 62. V. Phil. Lugd. Log. de sensuum testimonio. D. Stewart, Es. 2., ch. 2. -
(") «Sensus, qui est propriorum, est semper verus. » S. Gont. Gent., 1. Ij c. 58. « Visus enim non decipitur in judicio oculorum», etc. S. Cont. Gent., 1. 3, 108.
(^) «Natura enim determinata est ad unum. » S. Cont. Gent., 1. 3, c. 85.
(*) « Omne autem quod est possibile esse, habet causam. » S. Gont. Gent., 1. 1, c. 16.
{^) « Sumitur ut médium ad cognoscendum de causa quod sit et quod talis sit.» S. Gont. Gent., 1. 3, c. 49.
7* La croyance à la stabilité des lois qui régissent les corps, c'est-à-dire à leur généralité, à leur uniformité. L'induction repose sur la constance des lois de la nature. Elle a pour auteur celui de qui procède tout mouvement, tout nombre, tout ordre (*). Le soleil se levant demain avec un ciel aussi serein qu'aujourd'hui, répandra une lumière aussi claire (^).
8" La croyance au témoignage des hommes, lorsqu'il est véridique, et sans que personne ne puisse le contredire. Enfin, la croyance à la stabilité et à la généralité des lois qui régissent les esprits.
(') «Quum motus caelestium corporum sit ordinatissimum et totius ordinis naturalis quodamodo principium. » S. Gont. Gent., 1. 3, c. 108.
(2) «Idque erit naturale quod ille fecerit, à quo est omnis motus, numerus, ordo naturae. » S. Cont. Gent., 1. 3^ c. 100. Ces paroles, citées par S. Thomas, sont de S. Augustin.