DE LA SAME TRINITÉ
d'après s. THOMAS.
Le s. Docteur pénétra non-seulement, à l'aide de la pensée, dans la profondeur de l'Être suprême (^), mais il tenta même une explication du plus sublime de nos mystères. La sainte Trinité contient donc des idées qu'il est possible de dégager de leurs formes et de considérer en elles-mêmes (2). Cependant la Puissance, l'Intelligence et l'Amour existant à un degré infini dans la substance divine, les explications rationnelles de la sainte Trinité ne sont légitimes qu'à titre d'analogies, de comparaisons ingénieuses {^). Borné dans tous les sens, le langage humain ne saurait représenter qu'avec une extrême imperfection ce qui
(') « Datur homini quaBdani via per quam in Dei cognitionem ascendere possit, ut scilicet, quia omncs rcrum perfectiones quodam ordine à summo rerum vertice Dec descendant, ipse ab inferioribus incipiens, et gradatimascendens, in Dei cognitionem proficiat- » S. Cont. Gent, 1. 4. c. 1.
(2) <iàc ^ae^ q^ ^^\ «Quamvis auteni comprehenderc nequeamus, quod nihilominus comprehendere possumus^ quoquo modo, id est ex parte cognoscimus non in toto. » Opusc. 38^ c. 1.
(5) « Verbuui, quod, secunduin iiitelligibilem operationem, procedit
in nobis, non est ejusdem nalurse cum eo à quo procedit In intel-
lectu nostro utirnur vorbo Conceptionisy secundum quod, in verbo nostri iiilellectus, invonitnr similitude rei intellectse licet non inveniatur naturœ idcntitas. » 1, p. q. 29, a. 2.
est sans bornes (*). Aussi, quand on veut démontrer une vérité révélée, il faut toujours avertir, qu'outre les preuves données par la raison, notre croyance a un fondement inébranlable, l'autorité divine.
Pour se faire une idée de la sainte Trinité, indivisible dans son essence et distincte dans ses propriétés personnelles (^), S. Thomas cherche dans la nature matérielle des similitudes méthaphoriques, mais il s'empresse de signaler les défauts de ces exemples (^). Il rentre aussi en lui-même, et voit, à l'exemple de S. Augustin, une image de la Trinité dans l'âme {^). Cette image n'est pas adéquate, il s'en faut -, elle est même infiniment distante de la grandeur de son original ; elle ne lui est pas coéternelle, et, pour tout dire en un mot, elle n'est pas de la même substance que Dieu (^). Cependant, dans les choses que Dieu a faites,
(') « Divina essentia est qusedam summa res incomprehensibilis cogitatu, et ineffabilis verbo, dequâverè prœdicantur très persoiiaeetsimul et singillatim. » OpuscuL 24.
(2) « Sancta Trinitas secundum communem essentiam est individua, et secundum proprietates personales est discreta. » Opuscul. 24.
(^) « Absque initio semper ac sine fine Pater generans, Filius nascens, Spiritus sanctus abutroque procédons; cujus exemplum sequaliter in creaturis inveniri potest, licet imperfectum . Videmus enim quod a sole radius processit ab eo, nec unquam desinet radius procedere quamdiù sol erit. Sic enim Filius procedit à Pâtre ut radius à sole; Spiritus autem sanctus ab utroque procedit, sicut calor a sole et radio. Sed hoc exemplum déficit quantum ad hoc quod sol mon semper fuit, et idée nec radius ejus semper ab eo processit. » Opuscul. 23.
(^) « Etideo Augustinus ponit similitudinem Trinitatis in anima, secundum quod mens intelligit seipsam. » Opuscul. 13.
(^) « Sed hoc exemplum déficit in duobus. Primo quidem, quia intelleclus humanus non semper fuit. Secundo, quia non semper Verbum
il n'y a rien qui, plus que Thomme, approche de la nature de Dieu (*). Son image en nous peut être réformée et perfectionnée toujours ; mais rien n'est plus que cette image près de la ressemblance de Dieu ; car nous sommes, nous connaissons que nous sommes, et nous aimons et notre être et la connaissance de cet être. Dans ces trois choses là, nous ne sommes pas troublés par la possibilité de nous tromper. Comme je connais que je suis, de même je connais que j'ai cette même connaissance; et, en aimant ces deux choses, j'en ajoute une troisième, de la même importance, à ces deux choses que je connais (2).
Nous pouvons donc voir et contempler en nous l'image mystérieuse de la Trinité (^). Pleine et enrichie de belles idées, l'âme produit, en se connaissant elle-même cette parole intérieure, c'est-à-dire la pensée, la conception ou le discours, qui est la vive image des choses, et ultérieurement en s'aimant, elle se produit elle-même dans la volonté comme objet aimé. Elle ne procède pas intérieurement d'une autre manière, mais elle est en quelque sorte renfermée dans
in corde suo actualiter concipit; sed intellectus divinus semper fuit, et semper absque intermissione intelligit, undè semper in eo oritur Verbum, quod est Filius, et procedit amor qui est Spiritus sanctus. » Opuscul. 23. Voyez S, Augustin, De Civitat. Dei, lib. XVI, 27.
(') « Potest et aliud exempUim poni in anima humanâ, in quâ verbum interius conceptum à memoriâ procedit, et ab utroque procedit amor. » Opuscul. 23.
(2) S. Augustin, De Civitate Dei, lib. XVI, 27.
("') Divinse Trinitatis similitudicera in mente humanâ possumus consklerare. S, Gont. Gent., 1. 4, c. 26.
un cercle, en revenant par l'amour à la substance même d'où la procession avait commencé par l'intention conçue dans l'intelligence ; mais la procession passe à des effets extérieurs, lorsque, par amour d'elle, l'âme marche à Texécution de quelque chose.
En effet, la volonté ne se produit pas en nous par voie de ressemblance avec l'intelligence et la pensée, mais par voie d'inclination vers un objet. La volonté donc, l'amour, tout en ressortant de l'intelligence et de la pensée, n'est pas et ne se dit pas le fds de la pensée et de l'intelligence. Tout en étant le produit du Père et du Fils, le Saint-Esprit ne se dit pas le Fils du Père et du Verbe. La première Personne engendre vraiment ; c'est donc un véritable Père. La seconde est vraiment engendrée; c'est donc un véritable Fils. Mais la troisième est produite, et non engendrée ; elle résulte delà spiration ; c'est donc un véritable Saint-Esprit (*).
Notre intelligence est simple et indivisible. Lorsqu'elle produit sa pensée et avec la pensée son amour, elle s'y reproduit en quelque manière toute entière et sans partage. Notre intelligence est tout notre esprit , notre pensée est tout notre esprit , notre volonté est tout notre esprit ; cependant ce ne sont pas trois es-
(') « Processio ergo secundum ralionem intellectus est secundum rationem similitudinis, et in tantum potest habere rationem generationis quia omne generans générât sibi simile. Processio autem secundum rationem voluntatis non consideratur secundum rationem similitudinis, sed magis secundum rationem impellentis vel moventis in aliquid. Et idée quod in divinis procedit per modum amoris, non procedit ut genitus vel filius, sed magis ut spiritus: que nomine qusedam vitalis motio et impulsio designatur, prout aliquis, ex amore, dicitur moveri vel impelli ad aliquid faciendum. » 1, p, q. 27, a. 4.
prits en nous, mais un seul et même esprit se reproduisant, on dirait presque tout entier dans la pensée et dans Tamour. A plus forte raison, l'intelligence infinie, simple et indivisible , engendrant son Verbe, et, avec son Verbe, le Saint-Esprit, FAmour Infini, s'y reproduit, s'y répète tout entière et sans partage, d'une manière infiniment plus réelle et plus parfaite. De sorte que le Père est tout Dieu, le Fils est tout Dieu, le Saint- Esprit est tout Dieu ; mais ce ne sont pas trois Dieux, ce sont un seul Dieu, c'est la même nature divine du Père qui se reproduit dans le Fils et le Saint-Esprit (*).
La doctrine de la Trinité , tout incompréhensible qu'elle soit , est infiniment harmonique , infiniment raisonnable ; elle est le fait nécessaire de la nature intelligente , infiniment parfaite et parfaitement infinie. Cette doctrine est de la plus haute science , autant digne de la foi et de l'admiration du chrétien , que de l'étude sérieuse , de l'extase scientifique du philosophe (^).
Nous trouvons dans l'âme: V Tâme elle-même; 2° rame conçue dans l'intelligence; 3" lame aimée dans la volonté (^). Toutefois, l'acte de connaître de
(') « Patet igitur quod Filius sine ullâ diminutione accepit nascendo substantiam Patris, et Pater eam retinet : undè sequitur quod Pater et Filius habeant unam substantiam, et eadem ratio est de Spiritu sancto, qui ab utroque procedit. Pater autem est substantia sua, quià non est in eo aliqua compositio, et similiter Filius, et Spiritus sanctus. Cum erg5 sit una essentia trium, sequitur quod una res quae est divina essentia, est Pater, et Filius, et Spiritus sanctus. » Opuscul. 24.
(^) Voyez l'explication de la seconde décrétalede S. Thomas. Opusc. 24 .
(3) «Et sic tria in mente inveniuntur : mens ipsa, quee est processionis
l'âme n*est pas son être ; son acte de vouloir n'est pas son acte de connaître (*). L'âme connue et Tâme aimée ne sont donc pas des personnes , parce qu'elles ne sont pas subsistantes, et l'âme elle-même n'est pas non plus une personne , puisqu'elle n'est pas un tout qui subsiste , mais une partie d'un être subsistant^ qui est l'homme. Dans notre esprit , l'image de Dieu et des personnes divines n'est donc, en quelque sorte, qu'une image artificielle. Elle le représente comme le portrait représente les traits de son prototype , sans en partager la nature. Ainsi les harmonies entre la trinité humaine et la trinité divine , toutes réelles qu'elles sont , car c'est Dieu qui les a créées , ne peuvent pas constater en nous , êtres créés , finis , et par là même imparfaits , l'existence de la Trinité réelle, telle qu'elle est en Dieu (^).
En faisant de la philosophie sur cet ineffable mystère , S. Thomas a conservé son essence , selon l'enseignement des Écritures et les définitions de l'Église ; il s'est résolu à ne laisser jamais échapper la chaîne que forme la suite de nos dogmes. En d'autres termes, le
principium in sua naturâ existens ; et mens concepta in intellectu ; et mens amata in voluntate.» S. Cont. Gent. , 1. 4. , c. 26.
(') «Intelligere mentis non est ejus esse, nec ejus velle ejus esse aut intelligere.» S. Cont. Gent. ,1, 4. , c. 24.
{'^) « Persona significat id quod est perfectissimum in totâ naturâ, scilicet subsistens in naturâ rationali.» 1 , q. 29 , a. 3 ; et q. 50 , a. 1. Et propter hoc etiam mens intellecta et mens amata non sunt personae, quum non sint snbsistentes ; mens etiam ipsa in suâ naturâ existens non est persona, quum non sit totum quod subsistit, sed par subsistentis scilicet hominis. In mente igitur nostrâ invenitur similitudo Trinitatis. » S. Cont. Gent, 1. 4, c. 26.
S. Docteur se garda bien de croire que sa formule et ses preuves fussent ailleurs que dans la révélation surnaturelle (*).
Que Dieu soit une puissance, puisque tout et luimême existe par lui ; qu'il soit une intelligence, puisqu'il est la première, et, en un certain sens très véritable, la seule intelligence ; qu'il s'aime d'un amour immense, puisqu'il se connaît et qu'il est la perfection même, ce sont là des doctrines philosophiques. Que la puissance, l'intelligence et l'amour soient en Dieu des propriétés plus accomplies, chacune selon son espèce, que les mêmes propriétés dans l'homme ; que son amour soit plus parfait comme amour, et son intelligence comme intelligence, et sa puissance comme puissance, qui pourrait le nier ou le contester sans folie, puisque lui-même est parfait comme Dieu puissant, intelligent, aimant? Mais que cette plus grande perfection entraîne une distinction plus réelle, et qui résulte de ce que l'amour de Dieu est plus parfait, plus réel que le nôtre, que cet amour ne soit pas seulement une propriété de Dieu, un de ses attributs impénétrables et éternels, mais une personne, la philosophie n'en voit que la convenance, mais non le mystère f).
(') s., 1, q. 32, a. 1; q. 39, a. 5; Dist. 3, q. 1, a. 4 ; de Veritate, q. X, a. 13. Le caractère que S. Thomas assigna à la Trinité est parfaitement exprimé dans les images que les artistes chrétiens en ont assignées. Voyez la curieuse et savante Iconographie chrétienne de M. Didron.
(2) « Impossibile est per rationem naturalem ad cognitionem Trinitatis pervenire. » S. Thomas.
« Plotin conçut un Dieu triple et un, divisé en trois hypostases; dont la première, qui est l'unité, enfante la seconde, qui est l'Intelligence ou le
Nous pouvons toujours comprendre, toujours vouloir; mais, en acte, nous ne comprenons pas toujours, ne voulons pas toujours. On distingue en nous la puissance de l'acte (*) ; mais en Dieu cette distinction n*a pas lieu. Dieu est un acte pur, perpétuel et permanent. La génération du Verbe , aussi bien que la procession du Saint-Esprit, sont et ont été toujours, en Dieu, des opérations permanentes, subsistantes , éternelles. Tandis qu'en nous V entendre, le vouloir sont des actes passagers, en Dieu ce sont des réalités toujours existantes. Les trois personnes divines sont également éternelles, comme elles sont parfaitement égales.
Mais comment comprendre une nature indivisée et indivisible, ayant trois personnes, sans que l'unité de cette nature confonde les personnes ; sans que la Trinité des personnes divise la nature? S. Thomas ne fait donc jamais une vérité philosophique de ce qui est et doit rester un mystère. Il a formellement écrit que la vérité existait chez l'homme spirituel par image, et
Logos, verbe éternel de Dieu, consubstantiel à son père, principe fécond à son tour et tirant éternellement de soi-même la troisième hypostase qui est l'âme, c'est-à-dire cet esprit universel qui contient les germes de tous les êtres. Voilà la Trinité Alexandrine, qu'on croirait d'abord toute semblable à la Trinité chrétienne, mais qui en paraît si différente, quand on y voit à la place d'un Dieu libre et parfait, je ne sais quelle unité obscure, soumise à la loi fatale qui s'écoule par une pente irrésistible. C'est dans les Ennéades que l'on trouve pour la première fois la Trinité panthéiste d'Alexandrie, non plus à l'état de germe indécis ou de tradition incertaine, mais sous la forme d'une doctrine profondément méditée et revêtue d'une forme scientifique. » Les Ennéades de Plotin, par M, E. Saisset.
(') « Intelligere manet in mente. l,p. q. 27, a. 1,
dans la nature par vestige Q). Chaque créature, dit-il, subsiste, 1° dans son être ; elle a T une forme qui lui est propre , et qui la classe dans une espèce particulière parmi les êtres ; enfin chaque créature est ordonnée à quelque chose. En tant donc que chaque créature est une certaine substance créée, elle représente une cause et un principe, et par là elle indique la personne du Père, qui est un principe n'ayant pas de principe. En tant que chaque créature a une forme et appartient à une espèce quelconque, elle représente le Verbe divin, par lequel le grand artisan conçoit la forme de la chose artificiée. En tant enfin que chaque créature a un ordre quelconque, elle représente le Saint-Esprit comme amour ; car une chose n'est ordonnée à une autre que par la volonté de celui qui l'a créée (^). La Trinité qui laisse sa trace dans l'homme et son image naturelle dès sa naissance, marque aussi
(') « Quarum (trium personarum) imago expressius invenilur in homine. » 1, p. q. 91, a. 1. In rationalibus creaturis est imago Trinitalis, in cœteris verè creaturis est vestigium. » Q. 45, a. 7. «Etidèo dicitur inesse (caeteris creaturis), vestigium, non imago. » S. Cont. Gen, 1. 4, c. 26. «In creaturis rationalibus, inquibusestintellectus etvoluntas invenitur repraesentatio Trinitatis per mo^wm imagims, sed in creaturis omnibus invenitur repraesentatio Trinatisper modum vestigii. » 1, p. q. 44, a. 7.
(-) « Quœlibet enim creatura subsistit in suo esse; et habet formam per quam determinatur ad speciem ; et habet ordinem ad aliquid aliud. Secundum igitur quod est qusedam substantia creata, repraesentat causam et principium, non de principio. Secundum autem quod habet formam et speciem, repraesentat verbum ; secundum quod forma artificiali est ex conceptione aritficis, Secundum autem quod habet ordinem, représentât Spiritum sanctum in quantum est amor, quia ordo effectus est ad aliquod alterum est ex voluntate creantis. » 1; p. q. 44, a. 7.
les sociétés de son empreinte, et leur perfection dépend de cette ressemblance (*).
Se servant de termes consacrés, le S. Docteur prouve qu'identiquement unes dans leurs racines , les trois personnes divines, qui sont chacune l'être tout entier, Dieu tout entier, selon sa nature, son essence, ne sont pas unies sous le même rapport , c'est-à-dire qu'en Dieu les relations sont réelles et n'existent pas seulement dans rintelligence (^). Il se voit tout entier ; il contemple en lui-même toute la perfection de son être infini. Mais Dieu ne peut se voir, se contempler, sans penser ou parler intérieurement, sans s'entretenir avec lui-même. Cette pensée ou cette parole qui est Dieu, distincte de l'intelligence qui la produit, est son fruit et, comme dit Bossuet, le bouillonnement ou la première effusion du cœur de Dieu. Cette pensée ou parole intérieure qui se produit en Dieu comme une conception, une émanation de son intelligence , en lui montrant tout ce qu'il est, parce qu'elle porte son image, nous l'appelons Fils de Dieu. Dieu ne peut voir, connaître, contempler son infinie perfection dans son image substantielle ou son Fils sans l'aimer. De son côté, le Fils ou la sagesse de Dieu connaît aussi parfaitement qu'il est connu lui-même, autrement il ne serait pas la sagesse infinie ; il aime donc comme il est aimé, le principe de toutes les perfections, le Père qui a mis en lui l'empreinte, le caractère de tout ce qu'il
(') « Invenitur etiam in aliis rébus divinae Trinitatis similitudOj etc. » S. Cont. Gent., 1. 4, c. 26.
(2) « Relationes in Deo siint secundum rem; et non solo in intellectu. » S. Cont. Gent.; 1. 4^ c. 28.
est. Cet amour du Père et du Fils en qui rien n'est accidentel, est donc aussi quelque chose de subsistant, qui procède éternellement de l'un et de l'autre en les unissant ; quelque chose qui a son existence propre , incommunicable. Nous nommons cet amour le Saint- Esprit, parce qu'il est comme le souffle, l'éternelle respiration du Père et du Fils (*). Ainsi , la Paternité subsistante est la personne du Père ; la Filiation subsistante est la personne du Fils ; et la Spiration subsistante est la personne du Saint-Esprit (^). Donc, si l'on considère les relations, il y a plusieurs êtres subsistants, réellement distincts l'un de l'autre; il n'y a qu'un seul être subsistant, si l'on considère l'essence, c'est-à-dire sa nature (^).
Le Père engendrant et le Fils engendré se connaissent et se contemplent ; en se contemplant, ils s'aiment et produisent un océan de feu qui est le Saint-Esprit. Considéré comme propriété distincte de l'être infini, le Père est le principe de la Trinité ; le Fils est le miroir de la substance paternelle et son image parfaite; mais miroir éternel, intelligent et consubstantiel ; image vi-
(') « Voyez le ch. XI du 4« livre de la Somme contre les Gentils: Comment il faut entendre la génération pour les personnes divines.
(-) « Plures personse sunt plures relationes subsistentes ad invicem^ sed realiter distinctae. » 1, p. q. 80, a. 2. Voyez le ch. 2 du 4 «livre de la Somme contre les Gentils : Il y a chez les personnes divines génération, paternité et filiation; l'Explication de la seconde Décrétale, Opusc, 24.
(^) « Sunt igitur plures res subsistentes, si relationes considerentur ; est autem unares subsistens, si consideretur essentia. Et propter hoc dicimus unum Deum esse, quia est una essentia subsistens, et plures personas, prop-
vante , réelle et distincte dans T unité d'une seule et même nature, et à cause de cela deuxième personne divine. Le Saint-Esprit est le terme de l'opération de l'un et de l'autre (*).
Considéré (îomme Personne, le Père est l'énergie, la force intérieure par laquelle l'Être est. Considéré comme Personne, le Fils est l'intelligence, la raison manifestée individuellement en Dieu. Considéré comme Personne, le Saint-Esprit est l'effusion commune du Père et du Fils, le rayon substantiel de leur amour ; car l'être se réalise perpétuellement par le Père, se connaît par le Fils , se sent ou jouit de soi-même par l'Esprit, qui, en terminant Dieu, consomme intérieurement sa félicité souveraine p).
L'amour ou le principe de vie est par son essence un principe d'union (^) ; il est le doux embrassement et l'éternel baiser du Père et du Fils. La nature de l'Être infini étant l'unité la plus absolue, chacune de ses propriétés est l'Être tout entier (^) ; mais comme ces propriétés sont essentiellement distinctes entre elles, il s'en suit que la Puissance, l'Intelligence et l'Amour, sont caractérisés dans l'unité de l'être absolu
( ' ) « Ghristus est perfecta imago Patris ; et ideô dicitur imago , et non ad imaginem. » 1, p. q. 93, a^ 2. Voyez le ch. 15 du 4« livre de la Somme contre ^les Gentils : Du Saint-Esprit.
(-) Voyez dans la Somme de Théologie les questions 27, 28, etc., de la Trinité; la Trinité dans le 4^ livre de la Somme contre les Gentils, et rOpuscule24.
(^) « Voluptas incommutabilis excellenter delectans. » S. Thomas.
'(*) « Pater etFilius et Spiritus sanctus sunt unius naturse, et singulus horum est persona perfecta. » S. Gont. Gent., 1. 4, c. 26.
par quelque chose qui leur est exclusivement propre, et par conséquent, subsistent d'une manière individuellement distincte dans cette unité (*). Le Père se distingue du Fils par la relation de la Paternité et l'innascibilité; le Fils est distinct du Père par sa relation de filiation ; le Père et le Fils sont distincts du Saint- Espritpar laspiritalité, si l'on peut employer ce terme, et le Saint-Esprit l'est du Père et du Fils par la procession d'amour. Mais comme l'individualité intelliligente, déterminée par quelque chose d'essentiel et de permanent, constitue la nation propre du mot personne, laquelle suppose de plus un suppôt substantiel d'où elle tire sa réalité , son être effectif et radical, et qu'il est beaucoup au-dessous de la nature des créatures que deux êtres soient distincts quant au suppôt, et qu'ils n'aient néanmoins qu'une seule essence, les énergies distinctes et nécessaires que le polythéisme avait conçues en Dieu, ne peuvent entrer en comparaison avec les personnes divines révélées dans leur splendeur par Jésus-Christ (^).
Chacune d'elles est individuellement une par la propriété qui la spécifie essentiellement et nécessairement; et chacune d'elles est Dieu, parce que chacune d'elles est substantiellement l'Être tout entier, par sa
( ' ) « Patet quod non excluditur divinae generationis unitas *ex hoc quod in Dec plurium subsistentium distinctio esse non possit. » S. Cont. Gent.,1. 4, c. 14.
(-) « Quia ver6 à creaturarum naturâ hoc invenitur valdè remotum aliqua duo supposita dislinguantur et tamen eorum sit una essentia, humana ratio, ex creaturarum proprietatibus procedens, multiplicera in hoc secreto divinse generationis patitur difllcultatem. » Ibid,, c. 10.
nature ou par son essence l'Être infini (*). C'est ainsi que l'incompréhensible mystère du Dieu triple et un que Platon a pressenti, que S. Augustin, S. Anselme, S. Thomas, Bossuet et Leibnitz, ont trouvé dans toutes les œuvres de la création, est en harmonie avec toutes les facultés de notre âme (^).
(') «Si Deus se intelligit, oportet quod tota plénitude ipsius contineatur in Verbo. Nec tamen substantia Filio data desinit esse in Pâtre, quia nec etiam apudnos desinit esse propria natura in requse intelligitur. > S. Gont. Gent, 1. 4, c. 14.
(2) « Universa nobis Trinitas in suis operibus intimatur. » S. August. De Givit. Dei, lib. XVI, 24.
« Lorsque, recueilli en moi-même, j'observe le phénomène de ma pensée, je remarque qu'elle sort ou procède de mon intelligence. Mon intelligence a conçu cette parole intérieure que je me parle à moi-mêmeet que ma voix exprime d'une manière sensible. Dieu, étant tout intelligence, se dit aussi à lui-même une parole intérieure. Ge Verbe a donc en Dieu comme en moi l'existence par mode de procession, et l'acte qui le produit étant celui d'une intelligence parfaite, il est entièrement semblable à son principe. Mais là ne se borne pas l'activité de mon âme. Après avoir conçu une idée, je me sens de l'amour pour elle. Mon cœur incline vers ce Fils de mon intelligence et je l'aime comme un père aime son enfant. Ce mouvement d'amour est une seconde procession que m'offre la connaissance de mon âme; donc une procession semblable existe en Celui qui m'a fait à son image, et il y a deux processions divines, celles du Verbe et celle de l'Amour. Mais il faut admettre entre elles et les miennes cette différence que, venant en Dieu d'un principe parfait, ce sont des personnes vivantes, et qu'en moi elles n'ont ni la personnalité ni la vie. » La Théologie de S. Thomas, par M. l'abbé G. Malé, tom. 1, p. 76.