MÉTAPHYSIQUE DE S. THOMAS
La métaphysique est la science la plus intellectuelle, et par conséquent la science régulatrice (^). Elle est aux autres parties de la philosophie ce qu'un principe est à ses conséquences , ou du moins à ses applications (^). En d'autres termes, la métaphysique est la réflexion de la vie intellectuelle qui nous enseigne l'origine et la légitimité des caractères actuels et primitifs des connaissances humaines dans l'intelligence développée, sous le point de vue subjectif, et sous le point de vue objectif. C'est donc la science des sciences, la science suprême, celle qui domine toutes les autres ; la science, non de tel ordre d'êtres, mais de l'être en général et de ses propriétés (^). Sa spécialité est de traiter des choses immatérielles ("), Elle s'élève au-dessus
{*) « Metaphysica est scientia substantiarum à materiâ separatarum. » s. Thomas in Proleg. ad metaphysic. art. VI. Voyez l'Essai sur la métaphysique d'Aristote, par Félix Ravaisson j de la métaphysique d'Aristote, par M. V. Cousin.
(2) « De omnibus judicat, et non solum quantum ad conclusiones, sed etiam quantum ad prima principia. » 1^ 2*°. q. 57, a. 2.
(5) « Metaphysica de omnibus agere sub rationisentis. » Opusc. 21, c. 6.
(^) « Praecipuè tamen ad ipsum (metaphysicum) pertinet traclare de rébus separatis. » Opusc. 41, c. 6.
des facultés et des notions pour les juger, pour les rapporter à la réalité , pour les considérer absolument, comme donnant des vérités qui sont les lois mêmes des choses (^). La métaphysique a donc du divin, car elle met en lumière toutes les idées essentielles qu'elle renferme {^). C'est une science pure et complète.
La nécessité n'est pas le terme où elle aboutit ; c'est l'absolu qui est le terme de la nécessité. Ainsi, non seulement il faut connaître la valeur d'un principe, mais, en outre, les conséquences qui en dérivent (^). S. Thomas a donc transporté sa métaphysique dans la morale et dans l'économie politique. Aussi le nom du S. Docteur remplit tous les siècles, à partir du sien ; c'est l'esprit de S. Thomas qui anime de nombreux disciples dont il est le guide et le flambeau. Le caractère du maître a passé dans son école, et c'est par là qu'elle se recommande aux amis des sciences et des lettres.
La métaphysique repose en dernier résultat sur l'étude de la psychologie C^). Il n'y a pas une partie de la philosophie qui ne suppose celle-là et ne lui emprunte sa lumière. Le S. Docteur considère donc les
(') « Quia perfectior ratio entis in eis salvatur, quara metaphysicus quserit. » Opusc, 41, c. 6.
(2) « Metaphysica circà divina versatur. » S. Cont. Gent., 1. l,c. 4.
(5) « Sapientiam in omni-sapientia dicimus, qui potest assignare causas cujuslibet quaesiti et per hoc docere. » S. Thomas, in Metaphys. Arist. 1. 1.
(*) « Metaphysica considérât de speciebus existentibus in intellectu. » S. Cont. Gent., 1. 2, c. 74.
facultés de l'âme dans leur nature et dans leurs produits, c'est-à-dire en elles-mêmes et dans les diverses idées dont le développement successif enrichit Fintelligence (*).
A l'aide de la métaphysique , S. Thomas démontre la liberté morale, la spiritualité et l'immortalité de l'âme, la Providence et ses attributs, en un mot, tout ce qui est dans les limites et dans les pouvoirs de la raison (^). Il prouve que ces vérités sont indubitables et aussi certaines que toutes les vérités qu'enseignent les mathématiques.
Le S. Docteur reconnaît deux sortes de principes, ceux qui appartiennent à l'entendement , et ceux qui appartiennent aux êtres. Or, on peut envisager les êtres ou dans leur essence , ou dans leur cause première, c'est-à-dire dans l'Etre par excellence. La métaphysique se divise donc en trois branches: la première traite de l'autorité de l'esprit humain ; la seconde, de la science de l'être ; la troisième, du premier principe des choses. Elle contient par conséquent la Psychologie, l'Ontologie et la Théodicée.
(')l, q. 77, a. 5. « Metaphysica certissima, eo quod habet subjectum certissimum, ut ens, in quantum ens, et prima principia.» Opusc. 55.
(-) « L'argumentation vigoureuse contre la raison pour lui prouver péremptoirement qu'elle ne peut rien sans la foi, elle s'est trouvée, en ce siècle, sous la plume d'un prêtre célèbre et de quelques-uns de ses dis- Qlples. Les encycliques romaines sont venues leur apprendre qu'en démolisant la raison ils détruisaient le sujet auquel la foi s'adresse et sans la libre adhésion duquel l'acte de foi n'existe pas; qu'en niant tout principe humain de certitude, ils supprimaient les motifs de crédibilité qui sont les préliminaires de toute révélation, » Instruction pastorale de Mgr. l'évêque de Poitiers, 1855.
Les faits qui se rapportent plus spécialement à l'intelligence , n'étant que l'étude des facultés de l'âme, S. Thomas ne fait pas de la métaphysique une classe spéciale de la science philosophique. Rappelant la pensée à ses éléments essentiels , il s'occupe des notions, espèces ou idées que la conscience de chacun peut apercevoir en soi lorsqu'il réfléchit, et qui sont également dans la conscience des autres hommes (*). C'est ainsi que procède une vraie méthode. Elle s'occupe des choses dans l'ordre où l'esprit humain livré à lui-même, sous le poids de la vie réelle, les aperçoit et les reproduit. Le S. Docteur fait aussi un fréquent usage du doute fictif et hypothétique (^). De cette méthode est sortie cette grande école philosophique qui se montra si franchement alliée au Christianisme, si remplie de foi chrétienne, de l'esprit et du sentiment chrétien (%
(') «Et virtus, et actio intellectualis iû homine consequens animam rationalem. » Opusc. 33.
(^) Voyez le S. Perrone, Preelectiones theologise, tom. 2, p. 1295. (Notes).
(') Philosophie et Religion; par M. l'abbé Maret, tom. 1, p. 129.
DE lA PHYSIQUE DE S. THOMAS.
La physique est la science des propriétés générales des corps, ou la science des faits divers qui sont produits dans les corps matériels. Son objet est la connaissance de la nature, de ses lois et de ses modifications, soit qu'on l'envisage en elle-même ou dans ses rapports avec l'homme (*).
La physique de S. Thomas appartient en partie à Aristote (2). Chez l'un comme chez l'autre, la théorie du mouvement est un point fondamental, un système complet (^). Car, de toutes les propriétés de la matière, le mouvement est la plus apparente et la plus féconde en phénomènes. Le S. Docteur le considère comme le fait générateur de la science, et la matière comme une pure abstraction, un sujet indifférent
(') « Et ideb sua consideratio secundum Philosophum ibidem est clrcà ea quee sunt in materiâ. » Opusc. 41. c. 14.
(2) « Subjectum enim philosophiee naturalis est ens mobile. » Ib. Voyez la physique d' Aristote et les publications de MM. Michelet, Vacherot, etc.
(3) « Philosophus in Vî Methaphys. docet, quod naturalis philosopliia est de quodam particulari ente, habente in se principium motus, etc. » opusc. 41, c. 14. « Ens mobile est subjectum naturalis philosophie, etc. » Ibid. Voyez Opusc. c. 33 : Des opérations occultes de la nature à un soldat.
sans propriété ni caractères, et qui n'est que le substraclum des deux principes imnnatériels qui se disputent sa possession. Ces principes sont le chaud et le lumineux que les astres nous manifestent dans le feu, et le froid, le ténébreux que nous montre la terre (^).
La physique du S. Docteur est donc fortement liée à la doctrine des sphères. Il n'y avait pas, au moyenage, une systématisation absolue de la science de la nature. Avant de parvenir à ces idées précises et étendues, positives et vastes, dont l'ensemble bien ordonné compose leurs théories, les sciences physiques ont procédé par des explications moins profondes et moins larges. Mais si Ton ne ramenait pas toujours la reconnaissance de certaines propriétés des corps à quelques principes certains, aujourd'hui encore, on apercevrait ça et là des nuages dans les sciences naturelles ; une science plus pure et plus complète ne peut être demandée qu'à la métaphysique Q. Il n'appartient qu'à l'expérience décrite et préconisée par Bacon, à l'expérience pleinement acceptée par Descartes,
{') « Quant aux quatre propriétés ou états que la physique étudie en outre dans les corps, c'est-à-dire la température et les états lumineux, électrique, magnétique, qui ne sait qu'en général et depuis assez longtemps on les a considérés comme des effets dont les causes ont été converties en abstractions sous les noms de calorique, lumière;, électricité, magnétisme? Et ces abstractions, soit qu'on y ait vu de simples noms ou des êtres, soit qu'on les ait crues réellement des forces, ou des substances, ou des principes actifs, ou des qualités occultes, ont été, au moins par hypothèse, représentées comme des corps impondérables ou des fluides particuliers. Ainsi parlent les traités de physique publiés depuis quarante ou cinquante ans. » Essais de Philosophie par M. Ch. de Rémusat, tom. 2, p. 190.
(-) « Idée scientia naturalissubalternatur Metaphysicse. » Opusc. 41,
de commencer et de continuer la seconde partie de l'œuvre, et de remplacer successivement les théories par des théories meilleures. L'observation en se perfectionnant, en se diversifiant, découvre chaque jour de nouvelles raisons d'ignorer ce que l'on croyait savoir.
Si la physique de S. Thomas ne se trouve pas en parfaite harmonie avec les dernières conclusions de la science contemporaine, les théories sociales du S. Docteur sont l'expression des idées les plus généreuses, les plus pures. Il faisait comprendre aux États qu'ils se doivent à l'Église, dont ils sont le corps terrestre, et qu'ils ne peuvent vivre qu'en puisant à la source de l'abnégation et du sacrifice. L'autorité temporelle n'avait pas alors cette abondance de cœur et de génie qui s'accroissent admirablement de l'application constante que Napoléon III en fait au gouvernement politique, à l'apaisement des parties, à l'encouragement des services, à l'ordre intérieur et au bonheur du monde entier.