POLITIQUE DE S. THOMAS
Toutes les questions de droit appliqué se liant à la définition du bien et du naal, il n'est pas difficile d'apercevoir le lîl qui rattache les idées politiques de S. Thomas à la pratique (*). Le S. Docteur est logique : il avait placé la règle morale non dans la sensibilité, aussi variable que le sentiment, mais dans la raison (^); il établit donc une législation qui enlaçait dans le réseau de ses préceptes l'homme, la famille et la cité , c'est-à-dire une législation nécessaire et universelle.
Un tel système fait naître les notions pures et sincères du droit et du devoir ; l'un conservateur de l'individu , l'autre de l'unité sociale. S. Thomas établit
(') Helvétius ramenant toute la question du bien à l'intérêt privé, ne produit que la théorie politique de Hobbes , c'est-à-dire le despotisme. « Suivant le principe d'Helvétius, l'homme est emporté vers son plus grand bien possible, soit physique, soit intellectuel, soit moral ; il ne doit donc reconnaître d'autres lois que l'obligation de fuir la douleur et de rechercher le bien-être. » Du Vrai, du Bien et du Beau, par M. V. Cousin, p. 305.
(2) ({ La vertu perfectionne la partie appétitive de l'âme en la réglant selon la raison. Tout ce que la raison embellit de sa lumière a le caractère de vertu. 1^ â^e. q. 59, 4. »
que la forme de toute réalité politique c'est un gouvernement régulier ; que la vie de tout gouvernement régulier c'est un pouvoir vrai et fort, équitable et juste, moral et religieux ; qu'il faut à ce pouvoir des racines dans les cœurs pour résister aux tempêtes ; que ces racines sont dans les fondements même de la liberté quand elle n'aboutit pas à l'exagération de Findépendance individuelle, à l'isolement dans la misère comme dans l'activité (*).
Le S. Docteur s'appuyait surtout sur la justice : quand le droit de tous vit du droit de chacun, dès lors l'harmonie règne et tout nous intéresse. Le droit ne sort pas du fait, il l'engendre ; le droit civil contient des principes absolus, invariables; le droit criminel se rattache à l'idée du mérite et du démérite, c'est-àdire à la punition et à la récompense. L'existence de société étant nécessaire, la société a tous les droits nécessaires à son existence (^). Ainsi, il y a déduction logique dans la théorie de S. Thomas ; tout est clair, net et précis. Ce grand homme ressentait pour ses semblables une de ces tendresses passionnées qui résistent à toutes les épreuves.
Une idée vraie, descendue du ciel sur l'humanité n'y retourne jamais à vide ; une fois qu'elle a germé dans quelques cœurs droits, dans quelques esprits vigoureux, elle porte en soi quelque chose de vital,
(') « Erit regimen rectum et justum, quale convenit liberis. » Opusc. 20, c. 1.
(■'') « Si ergo naturale est homini quod in societate multorum vivat, necesse est in hominibus esse per quod multitudo regatur, » Ibid.
d'immortel , qui ne périt plus tout entier. L'égalité des hommes par leur naissance et leur fm commune, est un sublime principe déposé dans l'Évangile et dans la nature môme de Thumanité (*). Le S. Docteur le posait et l'admettait comme base fondamentale de la société.
La véritable noblesse n'implique aucune différence de nature et de castes ; elle consiste dans ce qui tend à nous élever à la même dignité morale , c'est-à-dire dans les talents et la vertu (^).
« Nobilitas sola est animamque moribus ornât. » (').
Cette noblesse est écrite sur le front d'un grand homme C), ou d'un bienfaiteur des hommes; elle y reste marquée, tant qu'elle ne s'y efface pas ellemême. Elle n'est exclusive de personne. Dieu, dit S. Thomas, n'a pas créé deux Adam, l'un de métal pré-
('} « Omnes homines naturâ sunt pares. » II Dist. 44^, q. 1, a. « Natura omnes homines eequales in libertate fecit. » Gomment, in Job, c. III, lect. 2.
(-) Non fit homo nobilis eo quod ortum habeat ab nobilibus, ipsi philosophi perpenderunt. Nemo altero nobilior, nisi cui rectius est ingenium et bonis artibus aptius. » De Erudit, princip., 1. 1, c. 4. Voyez: La noblesse en France avant et depuis 1789, par M. Edouard de Barthélémy.
{^) De Erud. Princ,, 1. 1, c. 4.(( Non est quod sibi aliquis de nobilitate generis blandiatur, sfex meliori parte suî sit famulus,... si habeatur respectus ad primam causam, sciiicet hominum, ab uno omnes originem habemus, undè quantum ad hoc omnes homines sunt aequè nobiles. » Ibid.
{*) Par grands hommes S. Thomas entend surtout ceux qui se recommandent par leur probité et leur vertu^ fussent-ils pauvres et obscurs. « Intelligas viros illustres non solum autem illos qui praediti sunt potentia...., sed magis justitia et bonitate conspicui, etiamsi pauperes et abjecti. De Erudit. Princip. 1. 5^, c. 29,
cieux, de qui serait issue une catégorie privilégiée ; l'autre de boue, père des roturiers (*). En remontant à nos premiers parents, nous nous retrouvons en famille, susceptibles de devenir vertueux, illustres, saints, ou de nous décomposer dans la fange.
Le S. Docteur présente cette vérité dans une gracieuse image. Le noble et le roturier sortent, dit-il, de la même souche comme la rose et l'épine de la même tige. La rose est une belle production, agréable à ceux qui l'approchent, par le parfum qu'elle répand autour d'elle, tandis que l'épine est vile et blesse ceux qui la touchent; de même, deux êtres d'une choquante inégalité de conduite, peuvent avoir le même père et la même mère. L'un, semblable à la rose, sera bon pour ses voisins, et celui-là est noble, l'autre au contraire, ainsi que l'épine, ne cessera de le tourmenter, et il sera vil f ).
(') « Non legitur Deum fecisse unum hominem argenteum undè essent nobiles, unum luteum undè essent ignobiles; sed unumquemque de limo terrae plasmavit. » Ibid. 1. 1, c. 4. Voyez aussi i^^ 2*^^ q. 91-96. Ces principes sont aussi ceux de S. Bonaventure, Serm. III. Dominic. 12, post Pentecost. « Le Christianisme, dit S. Grégoire de Nazianze, dans l'éloge du philosophe Héron, ne fait pas grand cas de la noblesse qui provient des titres imaginaires et prend sa source dans la poussière des tombeaux ; ce que j'appelle noblesse, ajoute Tarchevêque de Constantinople, c'est celle que décerne la piété, la sainteté des mœurs, et la généreuse émulation de s'élever à ce premier être, source de tout bien.
(2) « Ex eâdem radice proc^dunt rosa et spina. Rosa creatura nobilis, benefica his qui juxtà eam sunt, gratum odorem suum undique diffundendo, spina verô vilis est, pungens eum qui juxtà ipsam erat ; sic ex eisdem parentibus possunt nasci duo, quorum unus erit nobilis, alter verô ignobilis. Unus ad modum rosae vicinis suis erit beneficus, et hic nobilis erit, alter verô ad modum spinae vicinos pungere non cessabit, et hic erit ignobilis. » De Erudit. Princip., 1. 1, c. 4.
Dans la vie privée de l'individu, et dans la vie sociale des empires, cette vérité se manifeste par des applications heureuses ou funestes. Le développement moral permet, lui seul, d'effectuer ce que le développement intellectuel a fait concevoir commela réalisation du principe de mérite clairement conçu parla raison. Le principe de l'égalité n'exige donc point lesacrilice des titres purement honorifiques, signes et récompenses du talent, du courage et des services rendus à l'État (*). Mais s'il est juste de nourrir au cœur des hommes une louable émulation en perpétuant d'illustres souvenirs, il n'est ni politique ni moral de ne pas arrêter le désordre. S. Thomas faisait donc luire aux yeux du peuple les grandes vérités de la foi chrétienne pour arracher les révoltés contre l'ordre public aux influences qui les dépravent Q. Toute la civilisation est fondée sur la foi : sans elle nous retournons à l'état sauvage. Quand l'image du ciel s'efface, les masses populaires se jettent sur les royaumes d'icibas, et quand leurs bras sont désarmés, les cœurs ne le sont point, et les passions frémissantes blanchissent d'écume le frein qui les arrête (^).
(') s. Thomas définit les titres de Baron, Comte, Duc et Marquis, Opusc. 20, 1. 3, c. 51, Il est à craindre que le culte des souvenirs historiques ne diminue chaque jour, et qu'il n'y ait bientôt plus de noblesse, faute de nobles.
(2) « Aliud autem impedimentum boni publici conservandi ab interiore procedens in perversitate voluntatum consistit, dura vel sunt paci multitudinis noxii, dum transgrediendo justitiara aliorum pacem perturbant. » De Regimine Princip., 1. 1. c. 15.
{^) « Quando scilicet populus plebeiorum per potentiam multitudinis opprimit diyites, » Opusc. 20, 1. 1, c. 1.
L'espérance du perfectionnement repose sur la vérité spéculative et sur la vérité pratique; c'est en elles que la conscience trouve un dernier asile . Tous les nobles instincts, toutes les pensées sublimes, toutes les sympathies généreuses, s'éteignent dans le scepticisme. Rome perdit sa liberté, peu de temps après qu'il fut permis de dire, au milieu du Sénat, que la mort dévore l'homme tout entier. Aux époques marquées du stigmate de la servitude, si par hasard l'on rencontrait, de loin en loin, quelques âmes protestant, par leur énergie, contre la dégradation générale, c'étaient des âmes généreuses qui sentaient battre en elles cette espérance indéfinie, cette ardeur et cette sève de désirs qui touchent au ciel. Nul autre salut pour une société séparée de la source divine, que de remonter jusqu'à cette source, et de faire reverdir ainsi les rameaux et les feuillages d'un arbre qui se desséchait.
S. Thomas faisait l'office d'un Sauveur. Il restaurait le principe d'autorité, inséparable de l'ordre moral et politique, et avec cette simple restauration il étouffait les mauvaises semences et organisait la vie. Le S. Docteur préférait l'empire à la royauté, et en expose les raisons (*). Cependant, il limitait le pouvoir d'un seul, tout comme dans nos gouvernements modernes (^); mais il ne caressait pas le tigre populaire
(') « De imperiali ver6 universalius, et ideô quantum ad haec
praeponi deberet regali. » De Regim. Princip., 1. 3, c. 12.
(^) « Il est piquant de voir le contemporain de S. Louis se prononcer pour la liberté politique, et Bossuetpour la monarchie absolue. » Séances et travaux de l'Académie des sciences morales et politiqnes, Avril 1857. p. 32.
et ne glorifiait pas ses appétits (*). Afin que la société vive, marche et dure, il faut que tous les ressorts de la machine gouvernementale aboutissent à un seul centre d'où ils reçoivent l'impulsion, la force et la régularité (^).
Ce monarque, pasteur de son peuple, le sollicite à marcher dans la carrière de la vertu ('). Sous son règne, Tagriculture fleurit et le commerce, déployant ses ailes, porte la richesse à tous les rivages. Ce n'est pas que la terre ait la puissance d'augmenter indéfiniment la somme du bien-être. Enfermée dans d'étroites limites, elle donne à l'humanité, attachée à la surface, son pain de chaque jour, mais le génie et la science n'arracheront jamais de son sein ce qui n'y est pas, c'est-à-dire l'infini (^). L'histoire ne nous présente pas d'exemple d'une nation dont les enfants venaient s'asseoir sans travail au banquet de la vie. Et, s'il y avait des cités où tous les habitants nageassent dans l'opulence, elles ressembleraient à un immense réservoir
(') « Quando scilicet pauci propter divitias opprimunt plebem, solâ pluralitate à tyranno différentes. » Opusc. 20, 1. 1^ c. 1.
(2) « Inter membra corporis imum est principale, quod omnia movet, aut cor aut caput. Oportet igitur esse in omni multitudine aliquod regitivum. » Opusc. 20,1. 1, c. 1.
(^) Voyez Opusc. 20, ch, 15 : Il faut qu'un roi dispose ses sujets à vivre dans la vertu.
(■*) « Duo sunt modi, quibus alicui civitati potest affluentia rerum suppetere. Unus qui dictus est propter regionis fertilitatem abundè omnia producentis quse humanse vitee requirit nécessitas. Alius autem per mercationis usum, ex quo ibidem necessaria vitœ ex adversis partibus adducantur. » De Regim, Princip., 1. 2, c. 3.
où l'on ferait arriver, à flots d'or, les sueurs et les larmes des villages (*).
Un bon Prince entretient la flamme du progrès qui éclaire la route et féconde ces germes d'amélioration que Dieu a déposés en nous (^). Le progrès consiste surtout à éviter l'orgueil, principe de décadence morale (^), et à bâtir sur l'humilité, principe de toute grandeur et d'harmonie f"). Aussi Jésus-Christ a-t-il voulu que l'humilité s'épanouît au soleil des siècles chrétiens en fleurs pleines de parfums et en fruits pleins de saveur et d'immortalité Q),
Pour monter d'une marche régulière les degrés de la prospérité, le Prince s'entourera d'un conseil permanent, d'un Sénat composé d'hommes considérables, distingués par leurs lumières et leurs vertus (^). Ils
(') Voyez de Regim. Principum.
(-) Ad régis ofFiciura pertinens, ut sit de promotione sollicitus,... si quid inordinatum est corrigere, si quid melius fieri potest studere perficere. » De Erudit. Princip.,1. 1, c. 13.
(5) « Superbiam tanquam vitiorum reginam multitudo vitiorum comitatur. » De Erudit. Princip., i. 1, c. 6. « Aucta fuit respublica Romanorum, non videlicet fastu vel pompis superbiae, ut Salustius refert ex sententiâ Catonis, et Valerius Maximus hoc idemprobat. » Opusc. 20, c. 15. « C'est toujours l'orgueil qui nous égare, l'orgueil si peu fait pour rhomme! » Cours d'hist. de la Philos, moderne, ) 1816-17), par M. V. Cousin, p. 20.
(*) « Pulchrum ornamentum humilitas. » De Erud. Princip. 1. 1, c. 6.
« De humilitate ipsorum prosperatum est Dominium. » De Regim.
Princip., Opusc. c.l4.
(•"') « Débet ad humilitatem inducere Christi humilitas, qui regum est Rex, et caput Ecclesiae. » De Erudit. Princip., 1. 1, c. 6.
(«) De Regim. Princip., 1. 2, c. 8.
rendront les routes sûres et faciles (*), construiront des ponts Q), et ouvriront les sources intellectuelles où les générations vont s'abreuver ; car celui, dit saint Thomas, qui donne une vérité à l'esprit du peuple fait une aumône éternelle aux générations à venir ('). Le chef d'un Etat entourera la Religion de l'honneur qu'elle mérite ("), et s'inquiétera de tous les moyens d'existence (^).
Rien n'échappe à de bons administrateurs. Ils sondent les plaies qui dévorent une partie de la population, et descendent à une certaine profondeur pour les guérir Q. L'Etat y trouve une sécurité de plus, car tout ce qui donne de l'énergie à notre âme, de l'élévation à notre pensée, de la dignité à notre caractère, éloigne les doctrines dissolvantes, meurtrières, et devient un préservatif contre les démagogues, qui souillent tout
(') « Ut stratas faciant securas et aptas ad transeundum, sive pro indigenis vel regalibus suis. » Ibid., c. 12.
(2) Ibid., c. 16.
(•") Voyez Opusc. 20, c. 8. Les facultés de Tâme, c'est-à-dire l'intelligence et la volonté exigent qu'une société fonde des villes. « Docere est actus misericordiae, undè inter eleemosynas spirituales computatur. » Opusc. 13, c. 8.
(*) Opusc. 20, c. 16-
(5) Voyez Opusc. 20, livre 2 : Chaque Etat doit avoir sa monnaie propre. Opusc. 20, ch. 14 : 11 est nécessaire d'établir des poids et des mesures pour bien gouverner, et l'opinion de S. Thomas concernant la vente des charges publiques et le commerce. De Reg. Judseor. p. 621 etdeReg. II, c. III.
C) « Ad bonum regimen.... ut de commuui aerario provideatur per principem, qui praesit indigentiis pauperum^ pupillorum et viduarum. » Opusc. 20, c. 15.
ce qu'ils touchent. C'est beaucoup que de soulager la misère, et pourtant ce n'est pas tout : il faut savoir aussi la regarder en face pour l'estimer. Ce besoin de l'estime que nous éprouvons tous, le pauvre le sent sous ses haillons; et même il le sent d'autant plus qu'il ne trouve pas en lui-même la considération qui vient des choses matérielles. La doctrine chrétienne produit la réciprocité des ministères, et par là elle constitue la fraternité entre les âmes.
Trois choses paraissaient nécessaires à S. Thomas pour enraciner un pouvoir: T un seul chef (*) ; 2° l'admission de tous à une part du gouvernement {^) ; 3** une forme sociale dominée par un prince, homme de cœur et de conscience, qui ait son point d'appui en lui-même et sur le peuple (^). Voilà la seule route qui, selon le S. Docteur, n'aboutisse pas à un abîme. De la combinaison de l'autorité et du droit, de la tradition et de la raison, résulte un gouvernement que S. Thomas propose , sinon comme un modèle , au moins comme un système de simplicité et de grandeur. Il se garde bien de le recommander à tous les peuples. Chaque nation doit avoir une administration qui réponde le mieux à ses mœurs, à son génie, à son caractère parti-
(') De Reg. Princ. 1. 1, c. 1 . « Il est nécessaire que les hommes qui vivent en société soient gouvernés par un chef. » Provinciae et civitates quae sub uno rege reguntur, pace gaudent, justitiâ florent et affluentiâ rerum Isetantur. » Opusc. 20, c. 2. « Dominium unius optimum est, quando est justum. » Opusc. 20, c. 3.
(2) « 1» 2ae. q. 105.
(') 1* 2^^ q. 42. Voyez de Regim. Princip., 1. 1, c. XI.
culier, à sa situation géographique (*). En un mot, le S. Docteur croit à l'influence du climat sur l'état politique des hommes, mais il ne nie pas les exceptions possibles (^).
Cette doctrine qu'on a l'habitude d'attribuer exclusivement à Montesquieu, c'est Aristote qui en a fourni le principe ; c'est l'Ange de l'école qui l'a portée à sa plus haute générahsation, en même temps qu'il en a corrigé les conséquences par les idées morales qui ont leur source dans les immuables principes de justice, et un rapport direct à la fin providentielle de l'humanité (^). Les mœurs sont la seule base, l'indispensable condition des libertés ; une proportion est nécessaire entre les unes et les autres; dès que cette proportion est violée , dès que cette harmonie manque, l'ordre peut régner peut-être à la surface de la société, mais les idées corruptrices, les basses convoitises, les sentiments pervers bruissent au fond. Ce
(') « Quse in frigidis locis habitant gentes, sunt intellectu et arte magis
déficientes Quae autem in calidis sunt intellectivae quidem sunt et
artificiosae secundum animam, sine animositate autem. . . Est igitur eligenda temperata ad institutionem civitatis, vel regni. » Opusc. 20, 1. 2^ c. 1. De Regim. Princip.
(^) « Propter quod Julius Gelsus et Ammonius qui describunt gesta Francorum et Germanorum , eos mores et actus attribuunt eisdem (Sitibus), in quibus etiam nunc persévérant. » Opusc. 20, 1. 2, c. IX. « Sic et Athenienses post mortem Codri régis sub magistratibus vixerunt, quia sub eodem climate constituti. » Ibid.
(^) Ibid. « Montesquieu a dit que la liberté n'est pas un fruit des pays chauds. J'accorde qu'il soit vrai que la chaleur énerve Tâme, il ne s'en suit pas que l'esclavage soit rigoureusement nécessaire dans tout pays chaud. » Cours d'histoire de philosophie moderne, par M. V. Cousin, (1816-1817), p. 328.
contre-sens, cet antagonisme de la liberté et des mœurs, ouvre des abîmes. Mais tôt ou tard la lumière se fait; elle pénètre à travers les ténèbres les plus épaisses, et un jour arrive où elle brille de tout son éclat. Dès lors on marche de nouveau sur un terrain réel et solide, sur le respect de tous les droits et de tous les devoirs, sur Tamour de la patrie.
Cet amour vibrait en S. Thomas (*) : il rappelle sans cesse les maximes de l'Evangile, plus vraies que le patriotisme étroit , exclusif et égoïste de l'antiquité et qui préparent la perfection sociale. En établissant dans son intégrité le principe conservateur de Têtre individuel de la famille des États et de la propriété, le S. Docteur ne combattait pas moins les systèmes insensés, qui montent les abîmes du cœur et travaillent avec une âpre obstination à la ruine du présent, au meurtre de l'avenir (^). Sans dissimuler la hardiesse de quelques-unes des maximes de l'Ange de l'école, on peut s'élever avec raison contre l'exagération mensongère de toute interprétation qui tendrait à en faire un prédicateur de régicide et d'anarchie (^).
(') Voyez le ch. H du livre sur le gouvernement du Prince: Dieu protégea l'empire romain ^ à cause de l'attachement des citoyens à la patrie»
C^) « Sic enim et populus totus erit quasi unus tyrannus. » Opusc. 20, c. 1.
{^) « Seditio opponitur et justitiae et communi bono^ et ide6 ex suo génère est peccatum mortale et tantograviusquantobonum commune.... est majus quam bonum privatum. .,...» 2» 2^6, q. 42, a. 2.
« Undè etiam cum multi Romani imperatores fidem Christi pcrsequerentur tyrannicè magnaque multi tudo tam nobilium quam populi esset ad fidem conversa, non resistendo sed mortem patienter et armati
L'abandon de toutes les traditions n'est pas le progrès; l'assemblage de tous les systèmes conçus par des imaginations plus ardentes que justes ne constitue pas un symbole bien clair pour l'humanité. Quand on n'est pas retenu par une conviction forte , absolue, entière , on cherche à satisfaire sa volonté effrénée , genre de vandalisme qui est le pire de tous, puisqu'aucun héroïsme ne s'y joint et qu'il ne peut rien en sortir.
La société la mieux disciplinée, la plus régulière, ne peut couler entre ses deux rives, à la manière d'un fleuve canalisé ; il se fait, à certains moments, des brèches par lesquelles s'échappent et se répandent audehors les esprits avides de nouveautés. Mais un prince éclairé et bienveillant suit cette lumière qui luit pour tous, cette lumière que tous peuvent voir, cette lumière qui éclaire la morale politique des mêmes clartés que la morale privée (*). Quant aux impôts, S. Thomas ne voulait pas qu'on imposât des tailles exorbitantes (^).
Que les questions matérielles, c'est-à-dire la préoccupation exclusive et ardente des intérêts positifs, tiennent aujourd'hui une grande place dans la vie universelle, et courent d'un pôle à l'autre, brûlant encore
SUstinentes pro Christo laudaatur,, ut in sacra Thebseorura legione manifesté apparet. » Opusc. 20, 1. 1, c. 6.
(^) Voyez de Regim. Princip. 1. 1, c. 13.
(2) De Erudit. Princip. 1. 6, c. 3. « Possunt légitimé tallise, ac census, sive tributa imponi, dummodô non transcendant necessitatis metas. » De Regim. Principum, 1. 3, c, XL
du feu qui les a fait éclore, c'est ce que tous les signes du temps attestent. On ne doit donc pas négliger tout un ordre de pensées et de sentiments, c'est-à-dire tout ce qui tient à la partie supérieure de l'âme et constitue sa vie propre.
Honneur donc aux nobles efforts de ces intelligences élevées qui marchent en avant des générations comme une colonne ignée, et éclairent le progrès, au bénéfice de l'humanité entière (^). Aussi «rendons-nous un hommage à cet âge héroïque , à cette belle adolescence de l'humanité chrétienne, vers laquelle en ces jours où nous sommes de virilité courageuse, nous avons besoin de reporter quelquefois nos regards (^). » Mais, en recherchant dans nos annales les temps où nous sentons monter en quelque sorte le flot de la grandeur française, il nous reste à remplir la tâche que réclament et comportent notre propre caractère , nos qualités et nos défauts, le génie de notre race, tel qu'il reluit dans notre histoire. Heureux ceux qui laissent une trace lumineuse quand tout ce désert aura été franchi, quand toute cette poussière du siècle sera retombée ! Ils ont un écho dans l'avenir, et un applaudissement dans la postérité.
En prenant Dieu pour point de départ et pour but, le bien général de l'humanité pour objet, la morale pour flambeau, la conscience pour juge, la liberté pour route, S. Thomas réveillait le sentiment de la puissance et de la dignité de l'esprit.
(<) « De spéculative intellectu adhuc manifestum, quia homo maxime ex doctrinâ argumentum accipit. » Opusc. 20, c. 3.
(2) Dante et la Philosophie catholique au IS^ siècle, par A, F. Ozanara, prof, de littérature étrangère à la faculté de lettres de Paris, p. 55.
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