IDÉE DE L'AME
3A SPIRITUALITÉ ET SON IMMORTALITÉ, d'après s. THOMAS.
La noblesse et la véritable existence résident dans l'âme. L'individu conscient et moral est le couronnement de l'édifice entier de l'univers ; tout est en vue de lui, et lui seul donne à tout un sens et une valeur. L'âme est une substance et la première des réalités ; elle existe donc par elle-même (*), car la substance, sujet des phénomènes du sentiment et de la pensée, est spirituelle d'après sa propre nature (^). De l'unité de son essence émanent plusieurs vies. La plus noble, la plus parfaite, c'est la vie qui déborde la chair, c'est-à-dire la vie active, raisonnable, intelligente et libre, qui pense, connaît et juge ('). De sorte
(*) a Proprium est substantiae esse, » Opusc. 31. c. 8. « La substance, dit Descartes, n'a besoin pour exister que de Dieu et de soi-même.» Tom. III, Princip. de la philos., part. § 51.
(2) «Substantia spiritualis per suam substantiam. » Opusc, 45, c. 8.
(3) « Intelligere est quaedam operatio in quâ impossibile est communicare aliquod organum corporeum. » S. Cont. Gent., 1. 2, 72. Voyez Descartes, Médit. 2. Réponse aux objections. Royer - CoUord , tom. 4, p. 300, 305. Dug. Stewart, Philos, de l'Esprit humain, Introd. p. 1.
que l'esprit, essentiellement distinct du corps grossier qu'il anime et qu'il gouverne , est incorruptible (*). Et, comme dans les substances spirituelles il y a l'essence, la puissance et l'opération , S. Thomas considère l'âme sous ce triple rapport, et y trouve la démonstration de sa simplicité, de sa spiritualité, de son immortalité.
Par rapport à son essence, l'âme est spirituelle ou immatérielle (^) ; par rapport à ses puissances , elle est sensible (^), intelligente et active (^) ; par rapport à ses opérations, elle engendre , par sa propre énergie , les phénomènes de la vie intellectuelle et morale (^).
Quel que soit le mode de l'esprit, il est afïecté tout
Essai philos. 1. « Circà autem rationalem (animam) dupplex distinguitur potentiaet actus, videlicet intellectus et voluntas. » Opusc. 20, cap. 3.
(') «Intellectus habet operationem, in quâ non communicat sibi corpus ; ex quo patet quod est operans per se ipsum ; ergè est, substantia in suo esse. » Opusc. ii, c. 84. V. S. 1, q. 11, a. 1 ad quintum.
(2) « Habent enim substantiae animas immaterialitatem. » S. Gont. Gent., 1. 2, c. 77. « Nulla substantia spiritualis est composita ex materiâ et forma. » Ibid., c. 55. V. Haureau., de la Philos, scolastique.
(^) « Anima estpotentia sensitiva. » S. p. l, q. 77, a. 4. Elle ne peut sentir qu'au moyen d'un organe. V. S. 1, q. 89.
(*) « Est in anima intellectiva virtus activa. » S. Gont. Gent. , U 2, c, 77. « Anima habet naturam intellectualem. » Ibid,
(5) « Intelligere est propria operatio substantiae spiritualis. Oportet igitur substantiam intellectualem talem esse quae competat praedictae operationi. » Ibid., c, 91. C'est pourquoi Platon a défini l'homme : une intelligence qui se sert du corps.
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entier (*) : au contraire, quelque soit le mode du corps, il n'est jamais affecté tout entier. La pensée et l'étendue peuvent donc être considérées comme constituant, l'une l'essence de l'âme , l'autre celle du corps f ). Les idées, les sentiments, les raisonnements sont du ressort del'âme; ce que nous savons du corps, nousle devons à l'entendement. D'où il suit que le caractère de l'esprit est l'unité, la simplicité, l'identité ; tandis que le corps est un agrégat multiple , séparable , sans unité , un agrégat fortuit qui se fait et se défait, qui n'a nulle identité permanente , nulle individualité , nulle liberté (^). En d'autres termes, le caractère de l'un est d'être intelligent (^) ; le caractère de l'autre n'est pas susceptible d'intelligence Q. Jamais le physiologiste ne verra ni ne touchera une pensée, un souvenir, une volonté, une sensation même (^). Le moral échappe à tous les sens.
(') « Substantiee intellectuales completae simplices. » S. Cont. Gent., . 2, c. 77. Pour établir la nature delà substance spirituelle, la philosophie moderne n'a pas d'expression plus forte que celle de S. Thomas : Substantiœ complétée. » C'est le moi tout entier, dit M. Gatien Arnould, qui sent, qui veut, qui connait et qui donne son attention. » Programme d'un cours complet de Philosophie, p. 246. » C'est le même moi qui voit ce monde, qui en connaît la beauté, qui juge qu'un être intelligent en est l'auteur. » Conférences de la Religion, par M. de Frayssinous , tom. 1, p. 246.
(^) « Ergè sicut in substantia corporali, subsantia est tanquam materia. . . ità in substantia spirituali , substantia est sustentans spiritualitatcm. » Opusc. 15, c. 5.
(•'') « Corpus magnitudini et figuraî subjectum, etc. » Opuscul 15, c. 8,
(•*) « Substantiae intellectuales intelligentes. » Ibid. (^) « Intelligere actus corporis esse non potest. » Ibid.
C^) « Cum non siut dimensionatce nec per se nec per accidens. » Opusc. 31, c. 6.
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Eo étudiant et en comparant la nature absolue ou Fcssence de la substance spirituelle et de Is^ substance corporelle, et en prouvant que les caractères et facultés de l'une sont inconciliables avec les caractères, modes ou qualités de l'autre, la distinction de la pensée et de l'étendue se présente d'elle-même à l'esprit humain (*). Cette théorie du S. Docteur réfute le matérialisme (^) , qui n'a de prise aujourd'hui que sur les âmes basses et les espritjs obtus, ainsi que cette étrange opinion, qui
(') « Substantiee enim corruptibili et incorruptibili nihil est commune.» Opusc. 41, c. 14, « Anima non immergitur materiae.... , remanet in eâ quaedam infmitas. » Opusc. 31, c. 3. Voyez Descartes, tom. 1, méth. IV. — Médit. VI, tom, II, Réponses aux cinquièmes et sixièmes objections, p. 251 et 359. « Spirituales igitur substantiae immateriales. » Opusc. 15, c. 9. Cum materialibus substantiis, quae sensu percipiuntur, » Ibid. « Non solam autem ex parte corporis, hoc est quantum ad sensitivam virtutem.,., sed etiam ex parte animse rationalis hoc est manifestum, etc. » Opusc. 20, cap. 3. Vingt autres citations de S. Thomas établissent que Descartes u'est pas le premier qui ait distingué sévèrement les deux substances, malgré les affirmations d'Arnaud et de Henry More. (CEuvres de Descartes, tom. X, lettres, p. 137 et 386.) « Undè immateriales substantiee esse dicuntur. Sub his sunt substantiae quee etiam in seipsis hujusmodi materiam habent, etc. » Opusc. 15, c. 8. « Longé distat ab eâ (substantia spiritualis à materiâ corporalium), utpotè altior ut ostensum est, necesse est ut longé distet à corporalium materiâ, etc. » Opusc. 15, c. 7.
(^) « Il ne peut élever son esprit au-dessus des sens.» Opusc. 15, ch. 9. Trad. par M. l'abbé Bandel, M. l'abbé Védrine et M. l'abbé Fournet, tom. 2, p. 101. « Ex hac autem ratione ulterius concludi potest, quod spiritualis et corporalis substantia non potest esse una materiâ. Nam si est una materiâ et communis utrorumque, oportet in ipsâ distinctionem prEeintelligi antè differentiam formarum, scilicet spiritualitatis et corporeitatis, quae quidem non potest esse secundum quantitatis divisionem in substantiis spiritualibus, in quibus quantitatis dimensiones non inveniuntur. . . , Erit igitur omnino alla materiâ spiritualium et corporalium substantiarum. » Opusc. 15, c. 7.
transforme l'esprit et le corps en simples collections de certaines qualités ou de certains faits , et qui n'a pas une lumière bien pure et bien vive dans les régions élevées des sciences, mais qui a usurpé une grande place dans la philosophie moderne (*).
Quant à la durée de l'âme, à sa continuité, c'est-àdire son immortalité, le S. Docteur en cherche les raisons dans la psychologie, en dehors de cette science, et dans le sentiment qur ne nous trompe jamais. Il est surtout un raisonnement que l'Ange de l'Ecole fait expressément, et qu'il tire des penchants de l'homme, c'est le désir de prolonger son existence, de s'élever de la terre au ciel (^). « La philosophie ne va pas audelà de cette conclusion, elle donne à l'homme l'assurance d'une vie ultérieure ; la religion le prend à ce point et elle lui ouvre un avenir d'éternité (^). »
{') Quoi, s'écrie Rousseau, «je me comparerais aux bêtes! âme abjecte, c'est ta triste philosophie qui te rend semblable à elles. »
(2) 1 S., q. 75, art 6; S. Gont. Gent, 1. 2, c. 79. D. Stewart, dans son Traité de Morale, a consacré d'excellentes pages à la question de l'immortalité,
r) Cours de Philosophie, par E, Géruzez, p. 206.