EXAMEN AUQUEL DOIT DONNER LIEU LE TABLEAU
Le tableau qae je ^iens de tracer serait plus curieux qu'instructif, si je n'essayais de tirer quelques conséquences des faits qu'il présente. (Test peu d'avoir montré cpmment les divers systèmes de morale se rapportent k un petit nombre de princi pès- d'actions ; il faut exami> ner quelle est la valeur dé chacun de ces principes , c'est-k-dire , quel est le degré de puissanee de chacun d'eux pour conduire les hommes au but qoe se proposent les moralistes. Diverses routes se sont offertes k nos regards : n'en est-il qu'uiie seule où l'on puisse pénétrer sans crainte de s'égarer? en est-il plusieurs? toutes sont-elles utiles? quels sont leurs avantagesel leurs dangers? De pareils su-
jets sont, h mes yeux , les plus digues d^occuper un esprit qui cherche k s*éclaircr. Le point difficile est dé porter dans leur examen cette impartialité sans laquelle on n'arrive qu'à de vains résultats , ou plutôt sans laquelle on trompe les autres, et peut-être soi-même.
Il semble que chercher la vérité soit pour rhomme un travail trop pénible , et que s'imaginer ravoir trouvée soit le parti qui convienne à sa faiblesse ainsi qu'à son orgueil. A peine a-t-il choisi légèrement ou reçu du hasard un système , qu'il veut que toutes les parties de sa doctrine soient expliquées d'une manière favorable pour elle , et que les théories qui s'éloignent de la sienne soient loiiyours interprétées à leur désavantage. Les opinions deviennent bientôt méconnaissables quand on les présente avec une partialité si commode pour la vanité , la paresse et l'ignorance. On finit par exposer les systèmes avec autant d'infidélité qu'en mettrait dans ses tableaux un artiste qui, pour observer la nature, ferait usage de verres colorés.
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Je ne puis assez m^é tonner de la manière dont souyent on nous donne des leçons de philosophie. Souvent le professeur exalte un système , décrie ceux de ses adversaires ; et c'est ainsi qu'on prétend former nos âmes k Famour de la vérité ! Que j^aurais hien plus d'obligations k rhomme qui , m'inspirant la modestie par son exemple, retracerait les diverses théories morales, indiquerait leurs avantages, leurs incoavénîens , et me préparerait ainsi à fiûre entre elles un choix éclairé !
Lorsque nous nous hâtons de décider qu'une opinion est fausse , nous oublions sans doute combien il y a d'amour-propre dans les jugemens précipités, et combien il y a de sottise dans l'amour-propre. En général, les mots cela est évident, cela est absurde, sont des mots d'écoliers. Au milieu de la diversité des opinions humaines, considérons combien de gens d'un esprit distingué et d'un cœur droit ont tenu pour faux ce qui nous semble vrai , pour certain ce qui nous semble douteux; nous craindrons, en nous disant exclusivement
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raisonnables, de nous rendre ridicules aux yeux de la raison.
On n'approclie qu'avec lenteur de la vérité; pour s'instruire , il ferai examiner bien plus que juger. Lorsqu'un système nous étonne et nous blesse par sa singularité , au lieu d'être prompts à le condahmer, examinons comment l'auteur a pu se faire illusion et juger exactes les idées qu'il énonce. En suivant ses raisonneineus avec soin, tantôt nous découvrirons qu'une première erreur, imprudemment admise, a fait naître les autres, et les rendait inévitables; tantôt nous verrons que des pensées justes sont devenues, par degrés , moins pures, et qu'en s'altérant toujours davantage, elles ont fini par amener des résultats très-bi* zarres. Alors seulement nous serons en état de réfuter avec précision et clarté une obscure el vaine théorie. Souvent aussi , rappelés à l'indulgence par un sage examen , nous trouverons soutenables les opinions qui nous paraissaient choquantes ; car il n'en est guère qui n'aient rien de spécieux, et qui ne puissent