DE L AMOUR DE
Il y a sur Tamour de soi plusieurs opinions bien distinctes parmi les moralistes.
Quelques-uns condamnent ce sentiment d^une manière absolue, et yeulent Tanéantir. A les en croire , il corrompt toute détermination sur laquelle il exerce une influeuce même légère. Â les en croire , le mérite des actions les plus utiles est détruit , si Fon ose goûter le plaisir de les avoir faites. Texaminerai plus tard si ces moralistes sont réellemeut les seuls qui s'élèvent à de hautes et salutaires pensées, ou s'ils se livrent à de vaines et dangereuses chimères.
D'autres philosophes croient que , pour diriger les hommes , il est prudent de s'adresser
d'abord à l'amour de soi ; mais qu'ensuite , il
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faut substituer un mobile plus npble et plus pur k ce premier mobile, qui s^égare aisément. Les rigides moralistes, dont j^ai parlé d'abord , réprouvent cette manière de nous instruire.
Ceux qui remploient, disent-ils, commencent par flatter une disposition funeste ; la vertu n^admet point une telle condescendance. Il est cependant difficile, si l'on consulte l'expérience, de ne pas trouver leur opinion exa* gérée. J'ai lu dans la relation d'un voyage que les ministres de la religion anglicane obtiennent en Afrique bien moins de conversions que les frères moraves^ Les missionnaires anglicans se hâtent de faire construire grossièrement, une espèce de temple; ils croient ne pouvoir trop tôt y rassembler les sauvage^ pour les prêcher et les inSitruire. Les missionnaires moraves font (l'abord bâtir un magasin; ils arrachent h une vie misérable Içs pauvres gens au milieu desquels ils arrivent; ils les rendent plus heureux, par cela même plus doux et plus sociables. Alors ils leur apprennent quel noble molif a d(^terminé des horn-
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mes qui ne les coanaissaient point à braver les fattgoes'9 les dangers, pour veair am^iorer leur sort; et ils trouvent des âmes disposées par la reconnaissance k s^ouvrir aux lumières de FÉvangile, dont elles ont déjà goûté les iHenfaits.
. Enfin , des moralislefi que nous verrons se diviser bientôt , s'accordent à nous donner constamment p<Hir guide le sentiment naturel, impérieux, qui nous fait désirer. I0 bonheur. Si la morale peut nailre de l'amour de soi , ce mobile a de grands avantages sur les autres; c'est celui qui pénètre le plus facilement dans nos âmes. Les philosoplies qui nous invitent à le suivre, n'ont pour ainsi dire besoin ni d'exhorlalions ni de preuves. En disant : Tu cherches le bonheur, je vais t'en indiquer la route, on patrt d'un fait,* on prend Fhomme tel qùll est pour rèclairéf et le conduire au bien. Mais, si Ton commence par une autre pensée son instruction morale , on est obligé de former d'abord son esprit pour lui faire goûter ensuite le principe par lequel on veut le di-
riger. Ce principe n'est donc pas ]e premier d'où sortent naturellement les règles de la vie. On se trouve dans la nécessité de démontrer son importance par des argumens qui ne soumettent pas tous les esprits , ou de le faire adopter de confiance , ce qui ne prouve point en sa faveur , ou d'annoncer que pour notre propre félicité nous avons intérêt à le suivre , ce qui est une manière indirecte de l'abandonner, et de reconnaître que le premier principe, le principe générateur , est réellement l'amour de soi *.
* On peut observer que souvent les moralistes qui choisissent d'autres mobiles, reviennent indirectement à celui dont nous sommes occupé. Malebranche dit dans sou Traité de morale : « Uamour propre ou le désir invincible d'être heureux,, est le motif qui doit nous faire aimer Dieu, nofM unir à lui, nous soumettre à sa loi, » TertulUen, cité par Pascal , dit : « On ne quitte les plaisirs que pour des plaisirs plus grands, » Mais les amis de la vérité doivent rarement tirer de graves conséquences d'une phrase isolée. Il faut embrasser l'ensemble d'un ouvrage pour connaître et pour apprécier la théorie de l'auteur. Autrement, les livres ressemblent a des arsenaux, oîi chaque parti peut aller prendre des armes.
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S'il en est de la morale comme de toutes les autres sciences, si , pour nous l'enseigner, on doit faite passer notre esprit du connu à Tin* cimnu, il est naturel de riappeler d'abord que rhomme naît sensible au plaisir et à la douleur; puis de nous indiquer les moyens d'obtenir l'un et d'éviter l'autre. Alors , disent les partisans de cette manière de procéder, la morale est appropriée à nos véritables besoins, alors elle est exempte de déclamations et de subtilités.
Mais un système de morale qui repose sur le désir du bonheur peut-il être rigoureusement vrai? l'amour de soi est-il donc notre unique mobile?
De vicieux contemj^eurs de l'espèce humaine prétendent que nos senlimens les plus purs en apparence couvrent l'égoisme et l'hypocrisie ; que sous des dehors de franchise , de générosité, d'amitié, nous essayons de tromper ceux qui nous entourent. I>e pareilles accusations dirigées contre quelques individus sont justes; mais, si l'on veut en flétrir le
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genre humain , elles ne déshonorent , que leurs auteurs. Laissons les sophistes; ce n'çst pas leur opinion qu'il s'agit d'examiper. Des métaphysiciens pensent que Fameux de sot , sentiment nécessaire k notre existence, inaocent en lui-môme , également capable de nous conduire au bien quand il ^st éclairé, et de nous entraîner au mal quand il est aveugle ^ que Famourdesoi, dis-j^v ^^ ^^ mobile de toutes nos actions,* qu'il produis à notre insu
nos résolutions les plus désintéressées en apparence ; et que , déguisé sous mille formes diverses, il, est toujours reconnu par un habile observateur.
On a beaucoup et souvent mal argumenté contre ces philosophes. On leur demande ce qiie c'çst qu'aller à la mort par amoiir de sot , et comment l'intérêt sa retrouvedans rhéro'tsme des martyrs. L'exemple est ma) choisi : un martyr étant certain que des souffrances de peu d'instans auront pour prix mie éternelle félidié y le |)dus. simple calcul doil le détermi>ner à braver ces douleurs passagères. Mm
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quaod il s^agirait d'un stoïcien qui , sans espoir d'aune aulre vie *^ s*est dévoué pour son pays à la mort, sa résolution pourrait s^expliquer encore par son intérêt propre, fl y a des circonstances où Thomme, sous le poids d'une inflexible nécessité, ne peut choisir qu'entre deux maux : il suit alors son intérêt , si , comme on n'en saurait douter, il accepte de ces deux maux celui qu'ail juge le moins horrible. Lorsqu'un stoïcÎMi avait le choix de mourir avec gloire en sauvant sa patrie , ou de lui refuser son secours ei de traîner des jours déshonorés , au moins à ses ^propres yeux , pouvait-il, en consultant son intérêt, ne pas fuir la honte d'une telle existence f
Cette manière d'expliquer le dévouement est {fusible ; mais n'est-il pas de vives inspirations qui n'ont aucun rapport avec les cal-
*Les stoïciens différaient entre eux d'opinion sur notre destinée future. Les uns croyaient à l'immortalité de l'âme , d'autres à une prolongation limitée de la yie au delà du tombeau ; d'autres pensaient que notre pxistence finit sur la terre.
culs de Famour de soi? Un homme en aperçoit un autre que les vagues emportent, il s'élance, il est dans les flots avant d'avoir pu réfléchir; un mouvement de sa nature bienveillante , un instinct de pitié ne ra4-il pas seul entratoé? Un métaphysicien peut espérer
de retrouver encore Tamour de soi dans cette inspiration rapide; il la verra naître d'idées précédemment acquises , de raisonnemens antérieurs, dont rintérèt sera la source première. Un homme, pour éviter la chute d'un corps près de l'écraser, se détourne avec une rapidité qui semble exclure toute réflexion ; son mouvement cependant est le résultat de l'expérience et de l'habitude , qui rendent les calculs pour fuir le péril si prompts qu'ils sont inaperçus. Notre âme, dira le métaphysicien, se forme de même à la pitié, au dévouement; son intérêt éclairé lui donne des leçons généreuses dont ensuite, au moment du danger, les efieU se manifestent par des inspirations vives et subites.
Un raisonneur subtil peut expliquer, par
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ramour de soi, tous les mouvemcns de notre àme, mais la peine qu'il est obligé de prendre pour y parrenir annonce qu'il soutient une opinion peu naturelle. En dépit de ses ingénieuses recherches, la plupart des hommes croiront toujours que les sentimens bienveillans naissent en nous sans a^oir be* soin que l'amour de soi les produise. Mon système est le plus simple, dit le métaphysicien ; j'explique par l'existence d'un seul mobile tous les phénomènes du cœur humain. Mais d'abord, n'est-ce point notre faiblesse qui nous dispose à penser que ce qui est simple est vrai? L'analogie entre ces deux qualités est-elle incontestable? H n'y a rien de compliqué pour l'auteur des êtres. Ensuite , le système dont je parle a-t-il réellement l'ayantage que lui supposent un petit nombre de philosophes ? Ce qui est simple, à mes yeux , c'est ce qui est clair; et l'on me semble bien plus intelligible en disant que l'amouf de soi et la pitié sont deux sentimens distincts, qu'en voulant expliquer comment le premier se transforme et
devient le second qu'il semble bî souvent com* ballre.
Plus je in*6ludie et plus j'observe les autres, plus je crois qu'il existe dans l'àme des sentimens généreux que l'intérêt éclairé pent rendre plus actifs , mais qu'il n'a point fait naître. Les doctrines qui nous présentent tous les sentimens comme des transformations de l'amour de sot reposent sur une idée subtile , péniblement élaborée.
Mais, pour que le désir du bonheur produise un système de morale, il n'est point nécessaire que ce désir soit l'unique BMH)iie des actions humaines ; c^est assez qu'il ait sur l'àme une grande influence, qu'il se mélo à nos di> verses atTections , et qu'yen le consultant un philosophe puisse aisément tracer les règles de la vie. En général , le principe sur lequd se fonde un système n'est pas le seul principe d'actions que reconnaisse l'auteur; c'est on premier guide qui nous en donnera d'autres, peut-être plus éclairés que lui-même. Foor tirer du l>esoin d'être heureux une doctrine