CHAPITRE XVI
DBS CAOSBS DB LA VABIÉrÉ DBS STSTÂMBS COMPLBTS.
La moiale est une , puisqu^il existe pour toute l'espèce humaine des lois qui ne sauraient être impunément yiolées. Le but que doivent se proposer les moralistes est donc toij^ours le même; on ne pourra le déplacer, aussi longtemps qu'il restera quelque chose d'invariable dans notre nature. Mais pour atteindre ce but, diverses routes sont ouvertes et le seront à jamais, puisqu'à jamais l'oi^anisation et les rapports des hommes ne seront pas exactement les mêmes : leurs modifications ont tût créer et maintiendront différons systèmes.
La partie intelligente de l'homme se compose de raison , de sentiment et d'imagination. Selon que telle ou telle de ces facultés domine
en nous , telle ou telle route pour arriver au but que prescrit la morale nous paraît être la meilleure. En général , celui qui possède surtout de l'aptjtude pour le raisonnement , soumet k des calculs la science de la yie -, les doctrines intéressées lui paraissent être les plus sages. L'homme en qui le sentiment domine , est prompt , soit h, s'attendrir sur nos peines , soit h s'irriter contre nos vices; il aime k prendre pour guide le principe d'actions qui nous porte k servir nos semblables. L'être doué d'une imagination vive, ardente, est le mieux disposé k saisir les systèmes éminemment religieux; le vague et l'infini l'enchantent; le merveilleux excite son enthousiasme. J'indique les trois genres de doctrines, entre lesquelles les modifications de notre nature disposent la plupart des esprits k se diviser. Ces trois doctrines subsisteront toujours , comme elles ont toujours existé. Ainsi , dans la Grèce , les disciples de Socrate se partagent entre elles; on voit s'ouvrir les écoles d'Âristippe, d'Antisthène et de Platon. N'espérez anéantir aucun genre de
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philosophie conforme k notre nature; vous nous soumettriez à un seul principe d'actions, qu'une tendancelimée vers différens systèmes se manifesterait encore. Parmi les catholiques, si jaloux d'établir l'unité absolue, n'avonsnous pas des molinistes , des jansénistes et des quiétistes? Ces nuances, dira-t-on peut-être, ont disparu. Sans doute elles sont devenues moins sensibles , à mesure que les questions théologiques nous ont moins occupés ; cependant il est facile de les reconnidtre encore : on ne saurait les effacer complètement, parce qu'elles sont inséparables de la faiblesse et de la variété des esprits.
Je viens de rappeler au leeteur les trois principes d'actions naturels. Les deux autres ont aussi une influence durable : les systèmes qu'ils produisent sont des résultats de la civilisation. Un mélange de raison et d'imagination, l'aptitude k suivre des idées abstraites et le besoin de goûter des jouissances intellectuelles , excitent un certain nombre d'hommes à se plonger dans les systèmes scientifiques. Un
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heureux accord des trois facultés qui constituent la partie intelligente de nous-mêmes ouYre Pâme au principe, que j'ai nommé philosophique, au désir de se perfectionner.
Les différens caractères produisent des nuances dans les théories morales. Le même système, développé par divers écrifains, peut se trouver singulièrement modifié. Une doctrine en offre pour ainsi dire deux , lorsqu'elle est exposée , tantôt par un esprit ardent et sévère , tantôt par un esprit calme et doux. La religion, toi^ours la même dans sa source étemelle , {»*end des nuances très^listinctes , selon qu'elle inspire des âmes sereines , mélancoliques , indulgentes, austères, etc. C'est ainsi que, dans des vases transparens et diversement colorés, une eau limpide et pure semble recevoir des couleurs différentes.
i)éfions-nous d'un instituteur qui veut qu'on lui ressemble en tout , comme s'il était le type inunuable de la sagesse. Le chapitre suivant prouvera que la variété des systèmes est entrée dans les vues de la Providence ; ceux qui mé-
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connaissent cette vérité , au lieu de nous perfectionner, nous tyriumisent.
Parmi les causes qui modifient les théories morales 9 celles dont j^ai parié se trouvent en nous-mêmes; d'autres existent hors de nous.
On aurait grand tort, assurément, de prétendre que les circonstances dans lesquelles écrivent les philosophes ont un pouvoir irrésistible sur leur manière de voir et de juger ; on serait k chaque instant démenti par l'observation. La victoire avait apporté dans Athènes les richesses et l'ambition , quand les sophistes répandirent leurs doctrines empoisonnées ; mais la même époque vit naître leur redoutable antagoniste et ses nobles disciples. y a dans Thomme une force active capable de repousser l'influence que vaudraient lui faire subir des forces extérieures. Les circonstances dans lesquelles un ouvrage coupable fut écrit, peuvent expliquer comment l'auteur s'est égaré , mais non justifia ses eireurs. En lisant Uobbes , on voit qu'il a vécu dans des temps malheureux, que souvent la nature humaine s'offrit à lui dégradée :
vaine excuse! un opprobre éternel flétrira le nom et les sophismes de Hobfoes.
Si l'on accordait trop à l'empire des circonstances, on finirait par regarder tous les systèmes comme des fruitsdu hasard, sur lesquels il faut porter un oeil indifférent; mais cet empire, qu'il serait dangereux d'exagérer , ne peut être méconnu par un observateur. La situation particulière où se trouve un écrivain influe sur le cours que prennent ses idées. Ëpictète est esclave ; il ne peut chercher de ressources qu'en lui-même , son àme seule lui appartient ; il s'instruit à voir, tantôt avec un ferme courage, tantôt avec une humble résignation , tout ce qui n'est pas en son pouvoir. Helvétius vit au sein des richesses, tout ce qui l'environne s'empresse de lui plaire : épris des charmes d^un tel sort, il devient bon pour £gouterà ses plaisirs. Les circonstances dans* lesquelles se trouvèrent ces deux philosophes eurent une influence évidente sur leurs opinions : supporter est la première idée que fait naître la situation de l'un -, jouir est le premier '
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sentiment qu'inspire la situation de Tautre.
Il est une influence qu'^exercent les circonstances publiques : par exemple , le degré de civilisation , l'état misérable ou prospère , agité ou paisible , des hommes au milieu desquels le moraliste se livre k ses méditations. Cette influence générale peut même résulter de causes difficiles à bien observer, tant elles sont nombreuses et compliquées. Les diverses théories morales ont trouvé des approbateurs chez tous les peuples civilisés , parce qu'elles sont conformes aux modifications de la nature humaine; il est à remarquer cependant que chaque pays a une philosophie dominante. La plupart des moralistes françi^s ont incliné vers les doctrines du plaisir, vers les systèmes intéressés. Voyez-les depuis Montaigne et Gassendi , jusqu'à Helvétius et Saint-Lambert. Les doctrines scientifiques ont de l'attrait pour l'Allemagne : considérez ses philosophes depuis Leibnitz jusqu'à Fichte. Sans doute ce pays a produit beaucoup d'ouvrages de morale pratique; mais je ne parle que de la couleur domi-
nanle de la philosophie dans chaque contrée.
Les moralistes anglais respirent l'amour de rhumanité; Timpulsion donnée par Gumberland fut généralement suivie par ses successeurs. Les Grecs, si variés dans leurs systèmes, se consacrent tous à la recherche du sowe- Toin bien; un besoin du perfectionnement de rhomme les anime : la sagesse de leur philosophie a des rapports avec la beauté de leur sculpture et la pureté de leur poésie. Les doctrines enthousiastes» rêveuses et mystiques viennent de l'Orient.
Les opinions préconisées par une foule de voix, les idées universellement répandues nous environnent et pénètrent en nous comme Pair que nous respirons. On veut se garantir de celles qu'on juge fausses; la plus sévère attention ne sufpt pas pour être certain qu'on leur échappe à tous les instans.
Indépendamment de l'influence que nous pouvons recevoir à notre insu , il en est une à laquelle nous nous soumettons par notre libre volonté. La doctrine morale qu'on se forme ou
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qu'ion adopte y est la collection des moyens qn'on juge les plus propres à vaincre les obstacles qui s^opposent à la vertu, au bonheur. Les circonstances d'où naissent en partie ces obsta* clés y doivent donc être considérées, lorsqu'on veut se déterminer sagement dans le choix de la doctrine qu'on essayera de propager. L'austérité du stoïcisme qui forma de si grandes âmes sous les empereurs, et qui convenait éminemment à cette époque de tyrannie, d'opprobre et de crimes, l'austérité du stoïcisme ne peut guère réussir dans une société paisiMe où les richesses de l'industrie et les prestiges des beaux-arts multiplient les occupations, les plaisirs, et dispensent d'efforts sur soi-même pour se trouver dans une situation heureuse ou supportable.
L'influence de nos facultés, de nos eanuîtères et des circonstances, est remarquable da&B toute rhistoire de la pfailoso{diie. Les idées simples et nécessaires furent révélées par la nature elle-même ; la eormption fit naître des précepteurs d'intempérance et d'é-
goïsme. Dans ce nouvel état de la société , il devait paraître , il parut plusieurs espèces de philosophes. Quelques-uns en appelèrent k notre propre intérêt; ils célébrèrent la modération et le plaisir; d'autres, invoquant le respect que nous devons aux lois morales, voulurent exalter Famour de la vertu dans les cœurs. Les premiers se divisèrent : il s'en trouva qui ne s'éloignaient des sophistes que par un égoïsme moins grossier; il s'en trouva qui ne différaient des philosophes sévères que par les expressions qu'ils employaient. Les apôtres de l'austérité se divisèrent aussi : les uns , pleins de confiance dans leurs forces , montrèrent la raison domptant les passions, et maintenant le calme de l'àme au milieu des tourmens du corps ; d'autres, effrayés de la faiblesse de l'homme , enflammèrent son cœur et son imagination pour le transporter dans un nouvel univers. Toutes ces opinions , dont je pourrais grossir la liste, sont venues naturelle^ ment s'offrir à l'esprit humain ; et de leur discussion paisible seraient nées des améliora-
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tions^ sans nombre ; mais au lieu de ne combattre que le mal, souvent le bien a combattu le bien et, se dégradant ainsi lui-même , a paru ne laisser que le mal sur la terre. H arrivera des jours meilleurs où Ton examinera ce qu'il y a de commun k toutes les doctrines raisonnables, ce que toutes ont d'utile; oîî l'indulgence , que di&-je? où la justice , faisant la part de ce qu'on doit acccMrder aux différentes organisations, aux diverses circonstances, n'exclura que les leçons funestes et commandera le respect pour tous les moyens d'améliorer l'espèce humaine.
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