CHAPITRE XVII
DE l'unité in pbilosopbib mobalb.
Si le» hommes ne ft'enteiidaient sur aucun point , la société se dissoudrait au milieu d'aune effroyable guerre. La volonté de Dieu , Tordre social , notre propre intérêt nous imposent la loi de reconnaître certaines vérités et de conformer notre vie à ce qu'elles prescrivent. Biais si, par besoin de dominer ou par excès de zèle , on veut grossir à nos yeux le nombre de ces vérités , si l'on exige que le respect qui leur est dû s'étende k des idées sur lesquelles varient nécessairement les esprits, on comprime nos facultés, on nous gêne , on nous irrite; loin d'établir la paix, on fomente une guerre qui , selon les circonstances , est sourde ou violente.
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Amener les hommes k pratiquer les lois morales, tel est le but de la philosophie. Le but ne saurait varier; et il doit y avoir unité absolue dans les intentions des moralistes; mais, pour atteindre le but, s'ils veulent qu'un seul système asservisse tous les esprits, notre nature s'opposant alors à Tunité, ils ne font plus que s'adresser d'ii^ustes reproches et multiplier leurs débats, quelquefois coupables, souvent ridicules.
On m'a conté que dans une ville d'Allemagne , où de nombreux étudians s'instruisaient des divers systèmes philosophiques , plusieurs maisons devinrent la proie des flammes. Une mère avait couru vers son enfant, et tous deux étaient près de périr. Le danger eflrayait les ouvriers les plus braves; quelques étudians se dévouèrent et sauvèrent les deux victimes. Pleins de joie, ces jeunes gens s'embrassèrent ; quelques momens auparavant ils ne se connaissaient pas , une bonne action faite eu commun venait de les lier d'une tendre amitié : ils se donnèrent un rendez- vous pour le lendemain,
et goûtèrent un vif plaisir à se revoir. Après s'être adressé mutuellement les éloges que méritait chacun d''eux, ils parlèrent de leurs études; ils vantèrent la philosophie, noble fille du ciel qui, en épurant les âmes, les rend plus accessibles à tous les sentimens généreux : mais bientôt il fut question des différens systèmes entre lesquels se divisent les moralistes. Un des étudians fit un discours plein de vigueur, et quelque peu subtil, sur la loi du devoir; un autre essaya d'expliquer comment l'amour de soi se transforme et devient l'héroïsme; un troisième soutint que le véhicule des plus saines doctrines est le sentiment inné qui nous dispose à la bienveillance universelle. Ces jeunes gens avaient déjà les prétentions de leurs maîtres : leur discussion se change en dispute ; ils rétractent les éloges qu'ils s'étaient donnés, et se quittent en s'adressant des reproches.
Lecteur , cette fable s'est bien souvent réalisée I (7).
Quelques notions plus ou moins vagues sur la science de la vie ne suffiraient point pour
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nous guider constamment. Il faut avoir une doctrine morale : alors les idées acquièrent de l'ensemble et de la fixité ; alors elles ont plus d'empire pour nous disposer à la réflexion et pour nous amener k prendre de sages habitudes. Dès qu'on sent l'importance de la philosophie morale , il est naturel qu'on préfère une doctrine aux autres. J'ai publié la mienne dans un ouvrage intitulé Essai sur iart détre heureux, 11 me parait que le premier véhicule est le désir du bonheur : ce désir , lorsqu'il est éclairé , conduit k servir les êtres dont on est entouré , k respecter la loi du devoir , k chercher les moyens de se perfectionner ; il appelle les vérités religieuses qui viennent former le grand comi^ément des vérités morales.
Le système que produisent ce premier mobile et cet enchaînement d'idées , est celui qui pénètre le plus facilement dans nos âmes pour les diriger vers le bien. J'aime la doctrine k laquelle j'ai dû , avec le secours de la Providence , une vie paisible et douce. Mais, comme la plupart des hommes qui se forment un sysn
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tème, j^ai longtemps attaché au mien une importance trop exclusive : je le croyais seul propre à nous diriger; tandis qu'avec plus de lumières, j'aurais vu que toutes les doctrines complètes présentent de très-grands avantages.
L'histoire de la philosophie dispose k l'éclectisme. Celui qui se livre à cette étude peut être comparé au voyageur qui , dans la fréquentation de nombreux étrangers, perd ses préjugés et finit par estimer des opinions , par goûter des usages qu'il n'avait d'abord entrevus qu'à travers des préventions fécondes en sots mépris et en ijijustes haines.
Disciples de Locke , disciples de Kant et d'autres philosophes , prouvez surtout par la sagesse de votre vie , l'utilité de vos principes. Ne compliquez pas les difficultés qui nous empêchent de nous entendre; attachez-vous à celte immuable vérité, qu'il est des points de morale peu nombreux auxquels nous sommes obligés de nous conformer. Penser ainsi , c'est écouter la voix de la raison ; mais c'est l'écouter encore que de croire qu'il y aura toujours dans notre
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organisalitm et dans nos rapports des modification» qui feroni rarier les théories propres à nous éclairer. Quand je considère que de tous \essyMme& comidetssur lesquels nous avons porté nos regards , il n'en est pas un seul qui , bien interprété et fidèîement suivi , ne puisse former des gens de bien , je conclus qu'une ère de bonheur et de paix conunencerait pour nous y si , au lieu de disputer afin de rendre eiclusif tel ou tel système, chacun suivait le sien et ne voulait en prouver Texeellence que par ks résultats qu'il en obtiendrait dans le cours de sa vie.
Loin de céder à un enthousiasme exclusif pour telle école et de nous livrer au dénigrement contre les autres^ voyons avec impartialité tous les systèmes , aimons k faire valoir ce qu'ils ont de juste, de noble et d'utile. Partons sans ciainte de ce fait , que tous les sages ont voulu le bonheur général. Gicéron, qui combat la morale de Zenon et celle d'Ëpicure, fait soutenir l'une par Galon, l'autre par Torquatus, Romains dignes des hommages de tout ami de
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la vertu. Sont-elles vicieuses, absurdes, les leçons qui forment de tels hommes, et qui trouvent de pareils défenseurs (8) ?
n est facile de reprocher k Platon des rêveries , k Zenon des maximes outrées. Hais lorsqu'on voit que le génie de Platon fut consacré à célébrer Dieu, la vertu et Pimmortalité , lorsqu'on se représente le stoïcisme comme le culte de la sagesse, pratiqué par les plus grandes âmes dans les siècles de Rome en décadence , on sent qu'il faut mesurer ses expressions , si l'on croit ayoir, dans l'intérêt de la vérité, quelques reproches à faire aux mânes vénérables des hommes que je viens de nommer.
Jamais dans la Grèce une école ne domina les autres. Lesacadémiciens,lespéripatéticiens, les stoïciens , les épicuriens , enseignaient paisiblement leurs systèmes ; et l'on ne peut , à beaucoup d'époques, distinguer quelle secte était la plus nombreuse. Deux causes rendaient l'enseignement de la philosophie très-fructueux dans Athènes. D'abord , les instituteurs de sa-