‹ De la philosophie morale: ou, Des différens systèmes sur la science de la vieChapitre 28 sur 41 · CHAPITRE IVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE IVII

tiers ; sauf, comme disait Montaigne , k passer pour Guelfe chez les Gibelins, et pour Gibelin chez les Guelfes. Je ne crois pas sans utilité de montrer à ceux qui m'écoutent ce qu'on peut opposer de raisonnable , de plausible , à leurs idées ; c^est un moyen d'affaiblir le dogmatisme et de semer quelques germes de tolérance.

Un fait suffirait pour démontrer que la saine philosophie doit admettre toutes les théories complètes. Est-il , en effet , une doctrine qui rende tous ses disciples vertueux , tandis que les autres ne forment que des êtres sans mœurs et sans principes? Non : si nos regards se portent sur les hommes qu'honore la pratique de la morale , nous les voyons se diviser entre les différens systèmes. Quefautril de plus pour nous apprendre k respecter leurs diverses théories ?

Aux considérations que j'ai déjà tirées de la variété des esprits, des caractères et des circonstances , j'en syoute une fort importante. Il est nécessaire que les doctrines soient tempérées les unes par les autres. S'il ne restait qu'un

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système, on le yerrait bientôt se dégrader et se corrompre.

Deux écoles existent, pour ainsi dire , depuis Torigine de la |diil06ophie : FuAe accorde beaucoup k l'imagination, Fautre au raisonnement; l'une est celle de Platon , l'autre celle d'Aristote. On ^esa vues tour à. tour se ^scrire; il en sera de même jusqu'à l'époque où elles auront été jugées avec impartialité. Disons plus : jusqu'à cette époque , c'est avec raison que l'école qui dominera sera d'abord préconisée, et bientôt décriée. Les disciple d'Aristote, après avoir fait admirer de belles découvertes , fruit de l'observation , voudront soumettre tout au raisonnement, au calcul-, ils glaceront les esprits et dessécheront les âmes. Les hommes , ef&ayés du néant que ces raisonneurs ouvrent devant eux , demanderont k l'école de Platon de rappeler sur la terre les sentimens élevés et les idées généreuses. Cette école excitera donc un juste enthousiasme; mais, après avoir touché les etturs, enchanté les imaginations, ses élèves se jetteront dans de bizarres rêveries ; ils

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peupleront les airs de fantômes ; ils répandront la mélancolie , les superstitions : heureux encore si leur folie ne devient jamais persécutrice et cruelle ! Effrayés de nouveau , les honunes retourneront vers les disciples d^Aristote , pour leur demander de rappeler ici-bas le bon sens et de faire reprendre à la raison ses droits. Ainsi les excès d'une école dirigent les esprits vers une autre, dont les excès à leur tour ramènent à la première. Il est dans leur destinée d*ètre successivement louées, blâmées, suivies , quittées et suivies de nouveau. Dans tous ces cbangemens, on substitue des erreurs k des erreurs ; on est livré tantôt aux métaphysiciens qui dissèquent, tantôt aux métaphysiciens qui révent : on tournera dans un cercle de sottises , jusqu'au moment où, docile k la voix du sens commun, on reconnaîtra que les deux systèmes ont des avantages et des dangers, qu'ils doivent exister paisiblement ensemble , et que chacun d'eux doit opposer des barrières aux égaremens de l'autre.

L'esprit humain ne peut saisir l'ensemble des

choses, il s'attache à quelques idées ou même à une seule ; il exalte cette idée favorite, il se complaît h. la voir, à la considérer exclusivement. Quand une théorie l'emporte sur une autre, c'est une idée partielle qui succède à une idée de même espèce. Faibles et bornés , nous séparons ce qui devrait être uni ; nos doctrines imparfaites combattent entre elles avec des avantages à peu près égaux ; et souvent , je l'ai déjà dit, ce serait en réunissant diverses doctrines qu'on parviendrait à rectifier chacune d'elles. Quelques observations très-simples me paraissent propres encore àjeter du jour sur la question de savoir si l'on doit chercher a détruire tous les systèmes qui s'éloignent de celui qu'on préfère. Pour amener la paix , deux tnoyens diiférens se présentent : l'un consiste à faire tellement dominer une doctrine exclusive, qu'elle ne trouve plus de contradicteurs et que la pensée humaine lui soit asservie ; l'autre consiste à pénétrer les hommes de cette vérité , qu'ils doivent s'entendre sur quelques points essentiels et s'accorder ensuite la plus entière ^iberlé.

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