‹ De la philosophie positiveChapitre 7 sur 9 · UE LA PHILOSOPHIE · texte numérisé non relu

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deux philosophies, sur la méthode qu'elles emploient, et sur le degré de stabilité qui leur est propre respectivement.

Ce qui va être dit est de tout point applicable aux religions, dont la base , en réalité , n'est pas différente de celle des notions métaphysiques.

La nature générale des questions est opposée entre la philosophie soit religieuse, soit métaphysique , et la philosophie positive. L'une s'occupe • de l'absolu , l'autre du relatif. Au début de ses recherches dans toutes les sciences , l'esprit humain est surtout animé par l'ambition de pénétrer l'essence des choses , et d'arriver à la notion dernière qui les explique universellement. Il ne se sentirait pas suffisamment stimulé s'il ne se posait des problèmes infinis. Là, dans le domaine de la spéculation , il se trouve à Taise, il poursuit sans fin ses propres créations , il renouvelle incessamment les combinaisons des données qu'il se fournit lui-même ; et , trompé par les fausses apparences d'un horizon qu'il croit sans bornes, heureux de manier à son gré des éléments dociles, il abandonne le contingent, le fini, le relatif, comme on dit dans le langage de l'école , c'est-àdire la réalité des choses telle qu'elle se présente. Il ne croit pas même qu'elle puisse fournir une base à la science ; et c'est toujours dans la considération des choses infinies et absolues qu'il cherche son système. Et, en effet, pourrait-il en

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être autrement? la réalité est alors si mal connue, qu'elle ne peut ofl'rir que peu d'intérêt. Il faut bien du temps avant que les faits particuliers, observés scrupuleusement , analysés , classés , groupés , fournissent à l'esprit d'induction ces vérités générales que l'esprit métaphysique cherche à obtenir d'emblée. Ces notions générales , fournies par l'expérience, participent du caractère de leur origine ; elles sont toujours relatives ; les notions générales déduites par l'autre méthode ont, sans doute, la prétention d'être absolues, mais ne le sont qu'en apparence.

L'absolu est inaccessible à l'esprit humain , non seulement en philosophie, mais en toute chose. Chaque fois que l'homme a résolu un problème , il trouve derrière la solution un autre problème qui se dresse devant lui ; et celui-là , fùt-il résolu derechef, ne disparaîtrait que pour faire place à de nouveaux mystères , sans que lesprit humain puisse concevoir une limite à cette série de questions enchaînées les unes aux autres. On aura beau agrandir la portée des télescopes, on n'atteindra jamais les bornes de l'univers, si l'univers a des bornes. On ne fait qu'étendre le champ de ce que nous connaissons; mais on n'embrasse point tout ce qui est à connaître. Aussi , dans les sciences constituées définitivement, a-t-on cessé toute spéculation sur les notions absolues. L'astronome a rattaché les phénomènes astronomiques à la loi

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de la gravitation, et, sans s'inquiéter davantage de ce qu'est cette loi en soi , il l'accepte comme le lait dernier de la science. Évidemment, s'il essayait d'expliquer cette gravitation , il pourrait imaginer mille hypothèses , toutes également gratuites , toutes également indémontrables. Ce que l'astronomie se refuse à faire, ce que toute science abandonne comme étant un exercice désormais inutile, la métaphysique persiste à le tenter; c'est là que s'est réfugiée en dernier lieu cette ambition primordiale de l'esprit humain , qui a tout d'abord entrepris l'impossible.

Les notions absolues ne sont susceptibles ni de démonstration ni de réfutation. L'étude des sciences positives, qui aujourd'hui embrasse un si vaste domaine , crée chez les modernes des habitudes mentales qui deviennent impérieuses , et ne laissent plus d'accès à une autre méthode. Pour les esprits ainsi formés , tout ce qui ne peut être démontré par les procédés scientifiques est une hypothèse hors de portée, et qu'il serait vain de réfuter. Avant de savoir si une chose est dans la catégorie de celles qui se réfutent , il faut savoir si elle est dans la catégorie de celles qui se démontrent. Cette institution des intelligences est l'inlluence qui contribue le plus à séparer le régime mental des modernes , du régime mental de l'anli- (|uité. Comme jamais les faits ne viennent lui donner de démenti, le crédit qu'elle gagne n'a

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point de retours. ïl se forme clans les esprits une disposition réfractaire qui élimine spontanément les notions en dehors de la méthode positive ; et c'est celte difTérence de disposition qui fait tant varier, suivant les âges de l'humanité , la limite des choses croyables.

Quand l'homme , au début de la carrière scientifique , se lança dans les recherches sans limites de l'absolu, il n'avait que cette voie ouverte devant lui. Aujourd'hui, une autre voie s'est faite, celle de l'expérience et de la déduction ; elle ne peut conduire aux notions absolues, et , quand on les demande à la raison, on lui demande plus qu'elle n'a. Ni l'édifice n'est plus solide que le fondement , a dit Bossuet , ni l'accident attaché à l'être plus réel que l'être même. L'esprit de l'homme n'est ni absolu ni infini , et essayer d'obtenir de lui des solutions qui aient ce caractère , c'est sortir des conditions immuables de la nature humaine. De quelque façon qu'on varie les hypothèses , ce seront toujours des hypothèses d'une vérification impossible ; et ce qui ne peut pas être connu ne doit pas être cherché.

Laissant donc de côté une enquête sur les causes premières et finales , la philosophie positive renonce résolument à une ambition incompatible avec la portée de l'esprit humain, et elle se place dans Tordre des questions qu'il est possible d'aborder et de résoudre. Elle ne fait ici que gêné-

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raliser le procédé que les sciences particulières ont employé avec tant de succès. Comme ces sciences , elle reconnaît partout quelque fait dernier, limite de l'expérience et de l'induction, fait au-delà duquel elle ne cherclie rien. Dans l'inexpérience juvénile de ses forces, l'esprit humain a agité des problèmes qui n'étaient susceptibles d'aucune solution. Aujourd'hui, mûri par le long temps, plus puissant aussi dans les choses qu'il peut , il sent les conditions qui le règlent et tend de plus en plus à s'y résigner. Se renfermer ainsi dans le cercle de ce que l'école appelle le contingent, le relatif, constitue entre les deux philosophies une différence capitale , dont la moindre réflexion suffit pour faire apprécier toute la portée.

Si les sciences (et qui pourrait le contester sérieusement aujourd'hui?) ont raison d'abandonner toute enquête sur l'essence des choses, la phiolsophie opposée a tort de persister dans cette voie. Les conceptions générales ne peuvent pas être d'un autre ordre que ne sont les conceptions particulières , et ce qui est bon pour les unes doit être bon aussi pour les autres. L'homogénéité de l'esprit humain est naturellement on révolte contre cette dissidence radicale sur la nature des questions on philosophie et en science. Si , tandis que les notions scientifiques sont uniformément positives, les notions sociales sont encore mi-partie lliéologiques et métaphysiques, cela lient à la

lenteur de l'élaboration générale. En descendant vers nous le cours de l'histoire, on voit l'empiétement graduel des notions positives sur les autres. Toujours il y a eu conflit , et toujours la victoire a été de leur côté. La lutte avec Galilée an sujet du mouvement de la terre n'est, dans ce long drame, qu'une péripétie plus connue que les autres. Entre les notions absolues et les notions relatives, ce qui est décisif, c'est la démonstration toujours impossible dans les premières, à côté de la démonstration toujours présente dans les autres.

Ce caractère, respectivement propre aux notions positives et aux notions absolues, a été saisi et signalé par Voltaire dans son admirable conte de Micromégas. L'habitant de Sirius et celui de Saturne demandent aux savants qui reviennent de mesurer un degré près du pôle, quelle est la taille de Micromégas, quelle est celle de son compagnon , quelle est la pesanteur de l'air, quelle est la distance de la terre à la lune; la réponse ne se fait pas attendre, elle est nette, précise, et ne suscite aucune contestation. Mais , quand on en vient à la nature de l'âme , alors les philosophes , si bien d'accord peu auparavant , sont tous d'une opinion différente. Cette scène si vive et si ingénieuse est la figure de la concordance sur les questions positives, de la discordance sur les questions absolues. Toutes les fois qu'on voit des hommes sincères et

suffisamment éclairés être hors d'état de se convaincre réciproquement touchant un point donné, on peut être sûr que la méthode est Yicieuse ou que le sujet débattu est inaccessible à la raison.

Non moins que la nature des questions, la méthode est différente. La philosophie métaphysique va de l'homme au monde ; la philosophie positive va du monde à l'homme. Une comparaison fera comprendre la grave modification que le renversement de ces rapports apporte dans les conceptions. Prendre l'homme pour point de départ, c'est faire comme les anciens astronomes, c'est prendre la terre pour le centre du monde. Sans doute, il fut inévitable au début que les premiers observateurs regardassent la terre comme immobile et la sphère céleste comme tournant autour d'elle ; mais qui ne voit quelles fausses idées durent elre engendrées par cette première et nécessaire illusion? Rien ne se présenta plus à l'œil comme il était réellement ; et tout , distances, grandeurs, mouvements, fut aperçu sous une apparence trompeuse. Telles et non moins grandes sont les illusions que cause le point de départ placé dans l'esprit humain. Sans doute, là aussi, ce fut une nécessité qui détermina ce point de départ. L'homme dut commencer par ce qu'il connaissait le mieux, par lui-même. Mais celte conception , guide des premières recherches et fonction primordiale que rien ne pouvait remplacer, a jeté une fausse apparence sur le monde

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philosophique, et n'a pas permis d'apercevoir le rapport entre les questions proposées et la portée réelle de l'esprit qui les examinait.

ïl n'y a pas de problèmes plus compliqués que les problèmes philosophiques. Or, toutes les fois que l'homme aborde des questions difficiles par leur complication, il lui est nécessaire, sous peine de ne pas connaître s'il s'est égaré, il lui est nécessaire, dis-je, de confronter le résultat de ses raisonnements avec la réalité. Les sciences offrent la preuve continuelle de ce que j'avance. L'astronomie, malgré la simplicité qui lui est propre et la puissance des moyens mathématiques dont elle dispose, a besoin, dès qu'il s'agit d'une question compliquée, de constater la coïncidence ou la différence delà déduction avec l'observation. A bien plus forte raison cela est-il nécessaire dans la physique. Quand on essaya d'appliquer le calcul à la propagation du son, la différence entre le résultat mathématique et l'expérience fut considérable ; répreuve montra l'erreur et la nécessité de la confrontation. Je cite là des sciences comparativement simples; mais que serait la valeur de nos raisonnements dans des sciences plus compliquées, la chimie, la biologie surtout? et qui, là, oserait répondre d'une déduction un peu étendue, où la contre-épreuve avec l'expérience ne serait pas possible? Partout donc il nous faut confronter le raisonnement avec la réalité. Or , justement dans la

métaphysique, qui traite les questions les plus complexes, celles où la confrontation serait le plus nécessaire, toute confrontation est interdite, car les objets dont elle s'occupe sont en dehors de l'expérience. Ainsi rien ne garantit pour elle que le résultat qu'elle a obtenu par de laborieux efforts de logique ait de la réalité ; de là le vague qui lui est inhérent, suite inévitable de la position quelle a prise.

La subordination véritable entre le monde et l'homme, entre l'objet et le sujet, entre les idées objectives et les idées subjectives, échappe complètement à la métaphysique, séparée qu'elle est désormais des sciences. Les sciences partent du monde extérieur et des objets; les notions ainsi acquises rectifient les idées théoriques que l'esprit avait d'abord conçues. Il n'y aurait aucun salut pour elles si elles procédaient autrement, et toute la consistance qu'elles ont acquise est due à cette réaction continuelle entre les données de l'expérience et les données spontanées de l'esprit. Ce procédé, suivi d'abord instinctivement, puis réduit en système; et enfin pleinement confirmé par l'analyse judicieuse des facultés mentales, a produit et continue à produire les résultats les plus heureux. La métaphysique, au contraire, ne se préoccupe que de l'homme, que du sujet, que des idées subjectives, et par là même, n'étant jamais tenue de faire, pour ainsi dire, !a preuve do ses déductions

logiques , elle reste loujours frappée d'un doute général, dont rien ne peut la relever. Ainsi va s'agrandissant l'intervalle qui la sépare des sciences; et elle demeure renfermée dans sa méthode, désormais stérile, tandis que les autres cultivent la leur, désormais de plus en plus féconde. C'est là que doit intervenir une philosophie qui fasse également acception du monde et de l'homme, et qui soumette l'ensemble des idées subjectives à l'ensemble des idées objectives, ôtant à celles-là le caractère absolu qui leur est inhérent, et à celles-ci l'incohérence qui résulte de leur isolement. Toutes les conceptions ainsi confrontées avec la réalité constituent la philosophie telle que la comporte aujourd'hui une méthode sévère. En poursuivant, comme fait la philosophie métaphysique, les idées subjectives, on arrive, il est vrai, à des idées générales, mais en dehors des notions positives et de plus en plus inacceptables pour les esprits plies à un autre mode de démonstration. En poursuivant, comme font les sciences, des objets toujours particuliers, on arrive, il est vrai, à des notions positives, mais frappées d'impuissance par leur spécialité restreinte. C'est donc dans la combinaison des deux points de vue que l'on obtient le général et le positif, c'est-à-dire la réunion de ce qui appartient séparément à la métaphysique et aux sciences. Or, cette combinaison se fait de soi-même quand toutes les notions acquises par les sciences

sont ramenées vers l'homme, pour corriger sous le contrôle de la réalité ce que les conceptions purement subjectives ont d'absolu, d'illimité, d'indémontrable.

Cette voie, inverse de la direction primordiale, n'a pas toujours été accessible ; et, comme je l'ai dit, l'homme eut besoin, par une hypothèse instinctive et nécessaire, de faire tout à son image, et d'importer ses idées dans les choses, en attendant que, par une lente réaction, l'expérience importât les choses dans ses idées. Ramener le monde vers l'homme, retourner l'objet vers le sujet, confronter les idées subjectives aux idées objectives, n'a pas toujours été possible. Aujourd'Iiui cela se peut; aujourd'hui cela se fait; et cette révolution mentale, commencée il y a tant de siècles par les premiers travaux mathématiques, poursuivie à travers la création successive des sciences, devient voisine de son accomplissement. Là aussi, si l'on veut y réfléchir, se manifestent l'enchaînement des opinions humaines et la filiation du présent avec le passé. Quand la terre est mise en son rang parmi les planètes, l'homme à sa place dans la série des êtres vivants, la société sous l'influence d'un mouvement qui lui est propre, alors les racines des notions absolues, soit théologiques, soit métaphysiques, se dessèchent, et la confiance dans les conceptions de ce genre va décroissant chez les intelligences formées à l'école des notions positives.

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Aussi beaucoup d'iioiumes éclairés ne manquentils pas d'objecter que, depuis plus de deux mille ans, la métaphysique agite incessamment les mêmes questions, sans avoir obtenu aucune solution permanente. C'est qu'en effet les doctrines métaphysiques sont marquées du caractère de l'instabilité. Rien, dans cette étude, ne demeure fixe; rien ne peut jamais être considéré comme définitivement acquis; rien ne persiste dans ces systèmes qui se succèdent, excepté la tentative toujours renouvelée d'aborder des questions toujours insolubles. Qu'est-il besoin de rappeler ici au lecteur des faits si bien connus? L'antiquité a vu, pour ne citer ici que les systèmes principaux, les luttes de l'académie, du péripatétisme, de l'épicuréisme, du stoïcisme, du scepticisme; et quand ces grandes conceptions, qui avaient longtemps occupé les intelligences les plus élevées, commencèrent à tarir, le néoplatonisme reprit momentanément de l'ascendant sur les esprits. Mais la philosophie antique devjiit disparaître avec la société antique; la métaphysique païenne avec la religion païenne : aussi le néoplatonisme meurt au moment de l'intronisation définitive du christianisme. Alors commence une métaphysique chrétienne à côté de la religion chrétienne; les problèmes agités par les philosophes de l'antiquité sont repris par les philosophes des temps modernes ; le moyen-àge en discute d'analogues sous lesnomsdenominalisme, de

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réalisme, de conceptualisme. Puis surgissent les doctrines de Descartes , celles de Spinosa , celles de Locke et de Condillac, la critique de Kant, les spéculations de Fichte^ de Schelling, de Hegel ; ce qui nous mène jusqu'à nos jours. Tous ces systèmes (ce sont les plus grands, et combien n'ai-je pas omis de modifications partielles ! ) , tous ces systèmes sont en lutte sur les bases mêmes de leurs conceptions. Ce n'est jamais un édifice qui se continue; c'est toujours une construction nouvelle, élevée sur les ruines de l'ancienne. Ce tableau du passé est aussi celui du présent; car des symptômes manifestes indiquent que les grands systèmes de Condillac en France, de Hegel et de Schelling en Allem.igne, s'épuisent et laissent de la place pour de nouvelles tentatives métaphysiques. Donc, l'histoire révèle l'instabilité essentielle des doctrines métaphysiques. C'est là une expérience décisive par sa prolongation. En fait, et in* dépendamment de tout raisonnement théorique, les notions absolues sont instables et n'ont rien en elles-mêmes qui puisse maintenir une conviction prolongée ; en fait, elles se remplacent continuellement les unes les autres; en fait, elles n'ont point encore de principe établi sur lequel toute contestation soit levée. A chaque grande époque métaphysique, on fait table rase ; d'autres esprits reprennent les questions fondamentales sur d'autres données; et tout le travail ancien est perdu.

si ce n'est comme exercice et éducation de la raison humaine. L'histoire du monde, a dit Schiller, est le jugement du monde , et des variations perpétuées incessamment pendant plus de vingt siècles sont le jugement de la métaphysique.

Un tout autre spectacle est présenté par les sciences qui s'appuient sur un autre principe. Là, la marche est continue ; ce qui est acquis une fois l'est pour toujours, et le moindre coup d'œil jeté sur les diverses sciences suffit pour montrer que l'état présent est supérieur à l'état passé. De même qu'en fait la métaphysique est livrée à des agitations perpétuelles et à des révolutions sans terme, de même, en fait, les sciences sont assujetties à une ascension continue. De même qu'en fait la métaphysique voit à chaque nouveau système ses bases mêmes attaquées et remaniées, de même, en fait, les sciences, quand elles onttouchéune fois le vrai, ne le perdent plus et bâtissent avec confiance sur ce fondement solide. Le résultat est là, frappant tous les yeux.' Rien de plus instructif que ce contraste fourni par l'histoire , maintenant suffisamment étendue pour que l'expérience soit concluante. Le temps laisse sourdre peu à peu ses enseignements comme autant de minces filets d'eau qui sillonnent à peine le sol ; mais à la longue ces filets réunis forment un courant qui entraîne les intelligences.

. Ce qui distingue la métaphysique et la science

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positive, c'est que l'une ne débat jamais que ses principes, et que l'autre ne débat jamais que ses conséquences ; situation inverse qui rend compte des résultats opposés. Dans les sciences, la contestation roule sur les choses nouvelles et sur les inductions qui en sortent; dans la métaphysique, elle roule sur les choses primordiales, sur celles qui ont occupé les plus anciens philosophes. Constatons encore une différence non moins profonde. Les sciences ont un caractère fixe et déterminé comme les objets qu'elles étudient; elles ne varient pas plus que les lois naturelles, et, ces lois étant toujours et partout les mômes, il en résulte une série de notions à l'abri de l'influence des lieux et des temps. Une vérité astronomique trouvée en Grèce n'a ni patrie ni date , et elle est valable pour les modernes comme pour les anciens. Autre est le cas de la métaphysique : comme elle repose sur des principes « jfj//or?', sur des notions absolues puisées directement dans l'esprit humain, elle varie comme cet esprit lui-même, elle reflète les opinions des civilisations successives, et elle est grecque ou orientale, païenne ou chrétienne. Les systèmes métaphysiques se tiennent moins par une liaison intrinsèque et naturelle que par les circonstances extrinsèques. La métaphysique païenne meurt avec l'avènement du christianisme, tandis que la géométrie païenne ou l'astronomie païenne ne soufl'rent pas une pareille interruption.

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C'est qu'en effet la métaphysique a un 4;èt^ éssentiellement critique, par conséquent toujours lié à des données qui ne lui sont pas exclusives : ce sont les données religieuses. La métaphysique s'occupe des mêmes objets que la religion, mais elle s'en occupe d'une manière difîérenle. Dès lors s'établit entre l'une et l'autre un rapport qui détermine inévitablement le caractère de la métaphysique : aussi la voit-on constamment en conflit avec les pouvoirs religieux, dont elle compromet les conditions d'existence. C'est ainsi que la métaphysique païenne a miné par une longue élaboration les bases mentales du polythéisme et préparé les voies à l'avènement du monothéisme dans le monde gréco-romain. C'est ainsi que la métaphysique chrétienne, mère de tant d'hérésies, a amené le protestantisme, la désorganisation de l'établissement catholique, et finalement les phases révolutionnaires dont le monde moderne a été témoin.

La prétention de traiter d'une façon indépendante les questions que les religions résolvent n'a jamais^ été acceptée par les pouvoirs religieux; mais, d'un autre côté, la prétention de limiter dans un certain cercle les discussions sur les notions absolues communes aux religions et à la métaphysique n'a jamais été acceptée par celle-ci. De là le rôle social des religions et de la métaphysique. Dans l'histoire des populations les plus avancées, ces deux puissances ont été invincibles l'une pour

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