‹ De la Philosophie Scolastique, etcChapitre 13 sur 21 · CRE · texte numérisé non relu

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1 Abelardi Opera, edita ab Amboësio, p. 5.

thèse, consisla simplement à substituer le mot individualiter au mot essentialiter ; mais cette correction ne sauva pas l’hypothèse fondamentale de toute la doctrine de Guillaume, celle de l’unité de substance : après l’avoir forcé d'amender, commutare, sa thèse première, Abélard, l'ayant encore poursuivi derrière ce retranchement, exigea, puis obtint de lui qu'il rendit les armes, destruere compuli. Voilà, du moins, ce qu’Abélard nous raconte, et il est le seul historien de cette célèbre controverse.

Mais il s’élève au sujet du mot individualiter une assez grave difficulté. Ce mot ne paraissant pas offrir un sens bien précis; et l'édition d’Abélard, publiée par d’Amboise, don-

- nant pour variante le mot indifferenter, cette variante a été acceptée par M. Baumgarten-Crusius, par M. Cousin et par M. de Rémusat. Voici donc l'explication qui est pruposée, Renonçant à dire que l'espèce est essentiellement une seule chose dans chacun des individus qu’elle supporte ou contient, Guillaume prit un autre tour et vint mettre en avant celte thèse nouvelle : l’espèce est la chose, res, universelle, res wuniversalis, et non différente, indifferens, qui se retrouve chez chacun des individus appartenant à la même espèce. Diverses preuves sont alléguées en faveur de cette interprétation. Nonseulement elle nous est recommandée par l’annotation marginale de d’Amboise, mais encore dans un manuscrit de la Bibliothèque nationale, dans un autre manuscrit de la bibliothèque de Troyès et dans ceux que Rawlinson dit avoir consultés, il n’y a pas individualiter mais indifferenter !. En outre, cette théorie dans la non-différence, ou plutôt du non-différent, sur laquelle les historiens de la philosophie ne possédaient jusqu’à ce jour aucun renseignement, est clairement exposée et vigoureusement combattue dans les écrits

* M. Cousin, Znérod. aux ouvr. inéd. d’Abél., p. 116. M. de Rémusat, Abélard, t. 1, p. 20.

d’Abélard mis au jour par M. Cousin. Voilà, sans doute, des arguments d’un grand poids. Cependant nous nous efforcerons de maintenir ce mot individualiter, contre lequel

s'élèvent de si graves présomptions, et voici les motifs qui nous le font préférer.

Le pfemier de ces motifs est qu’Abélard, dissertant sur la thèse du non-différent, dans ses traités de dialectique édités par M. Cousin, n’attribue pas cette thèse à son ancien maitre. Et l’on remarque qu'ii ne manque pas de nommer Guillaume de Champeaux toutes les fois qu’il se prononce contre quelque opinion professée par ce docteur. Il y a plus : Abélard nous semble contredire formellement les inductions auxquelles la variante a servi de matière, dans le passage suivant de ‘son traité Sur les Genres et les Espèces : « Diversi diversa sen- « tiunt. Alii namque voces solas genera et species universa- « les et singulares esse affirmant, in rebus vero nihil horum « esse assignant. Alii vero res generales et speciales univer- « sales et singulares esse dicunt : sed et ipsi inter se diverse « sentiunt. Quidam enim dicunt singularia individua esse « species et genera subalterna et generalissima, alio et alio « modo attenta. Alii vero quasdam essentias universales fin- « gunt, quas in singulis individuis totas essentialiter esse credunt ‘. » Des divers docteurs dont Abélard parle ici, les premiers sont incontestablement les nominalistes du parti de Roscelin : « Alii namque voces solas genera et species « universales et singulares esse affirmant, in rebus vero ni- «hil horum assignant. » Cela n'a pas besoin d’autres preuves. Mais, après avoir énoncé le paradoxe qu’il impute à certains nominalistes beaucoup trop absolus, Abélard en yient aux réalistes, et, dans ce groupe, il distingue ceux dont le sentiment est que les espèces sont intégralement, essentiellement dans chacun des individus, et ceux dont la thèse est

1 Abelardus, de Gener. et Spsc. Ouvrages inédits, p. 613.

ainsi formulée : 11 n’y a pas d’essences universelles, mais les individus, diversement considérés, sont eux-mêmes les espèces, les genres, et ce qu'il y & de plus général. Or, quelle est cette dernière doctrine? C’est, à n’en pas douter, et personne, en effet, ne s’y trompe, celle de la non-différence, amplement exposée par Abélard, à la page 518 de l'édition de ses ouvrages philosophiques. Quant à l’autre doctrine, celle qui consiste à poser des substances universelles, intégralement possédées par chacun des individus, on sait déjà que c’est la doctrine enseignée par Guillaume de Champeaux à Notre-Dame, comme l’atteste, du moins, le passage cité dé l'Epistola Calamitatum. Or, revenons aux termes du traité Sur les Genres. Diversi diversa sentiunt : les opinions sont diverses sur la nature des genres et des espèces : il y a, d’une part, les nominalistes ; d'autre part, les réalistes. Mais, parmi ceux-ci, l'accord est loin d’être parfait, sed et ipsi inter se diverse sentiunt. En effet, les uns s’expriment de telle sorte, quidam enim dicunt, ete., etc.; les autres préfèrent une autre thèse, ali vero, etc., etc. La distinction des personnes nous Paraït ici bien établie : les uns sont manifestement opposés aux autres, et puisque ceux-ci sont, sans équivoque, sans contestation, les sectateurs de Guillaume, il faut que ceux-là soient les disciples d’une autre école, les adhérents d’un autre mattre. Le texte d’Abélard ne peut être autrement interprété : il est impossible, à notre sens, que, par ces termes : quidam enim, ali vero, Abélard ait voulu désigner un seul docteur, s'exprimant, tour à tour, de cette façon, puis de celle-là.

1 ÿ a encore d’autres motifs à faire valoir contre l’adoption de la variante. Nous rechercherons plus tard, avec toute l'attention que mérite ce problème historique, quel est le véritable auteur du système de la non-différence : qu'il nous sufise de rappeler ici qu’un philosophe, contemporain d’Abélard, son disciple, son ami, an des plus intelligents

spectateurs des luttes fameuses du douzième siècle, exposant, à son tour, le système de la non-différence, l'a mis au compte d’un maître de Paris qui n’est pas Guillaume de Champeaux. « Quidam enim, dit Abélard, dicunt singularia « individua esse species et genera subalterna et generalis- « sima, alio et alio modo attenta. » Ouvrons maintenant, au livre I, ch. xvi, le Metalogicus de Jean de Salisbury. Rappelant toutes les opinions professées de son temps sur la question des genres et des espèces, il arrive aux partisans de la non-différence et les désigne ainsi : « Partiuntur status, « duce Gautero de Mauritania, et Platonem in eo quod Plato « dicunt individuum; in eo quod homo, speciem ; in eo quod « animal, genus, sed subalternum; in eo quod substantia, « generalissimum. » L’analogie est donc parfaite entre les termes dont Abélard fait usage lorsqu'il énonce la thèse de la non-différence, et ceux qu’emploie Jean de Salisbury pour nous faire connaître la même thèse; et l'auteur de cette thèse on le nomme, c’est Gauthier de Mortagne. Il se peut que Jean de Salisbury se trompe, et que Gauthier de Mortagne n’ait pas le premier trouvé la formule qui est.ici donnée comme appartenant à son école : c’est ce que nous verrons ; mais, nous le répétons, si Guillaume de Champeaux eut été l'inventeur de cette formule célèbre, Abélard n'eût pas manqué de le dire. On remarque, en outre, qu’après avoir énoncé la seconde thèse de Guillaume, Abélard ajoute qu'après l'avoir quelque temps soutenue, il ÿ renonça, imo coactus dimisisset, et que, dès-lors, ses leçons, tombées dans le discrédit, furent abandonnées par la jeunesse; ce qui ne peut s'entendre d’une formule qui, survivant à toutes les autres, fut, jusqu’au quatorzième siècle, jusqu’à la venue de Guillaume d’Ockam , l'argument fondamental du réalisme, Enfin, Jean de Salisbury, esprit éclairé, narrateur toujours fidèle, n’eût pas assurément fait à Gauthier de Mortagne les

— 2%0 — honneurs d’un système (car, au point de vue de la logique, . cette formule n’est pas moins qu’un système) dont le véritable auteur eût été le chef, le patron de toute la secte réaliste. M. de Rémusat, analysant le traité Des Genres et des Espèces, n’a pas omis de faire remarquer que le système de lg nondifférence est celui que Jean de Salisbury prête aux sectateurs de Gauthier de Mortagne; mais il a supposé que celui-ci pouvait avoir reproduit la thèse que l’on appelle le second système de Guillaume. Rien n’autorise à cette supposition : le texte mème de Jean de Salisbury semble la contredire formellement. :

Mais, ou nous nous trompons bien, ou M. de Rémusat ne se serait pas prononcé pour la variante, si le mot individualiter lui avait paru susceptible d’une interprétation plus ou moins raisonnable. En effet, il n'importe pas seulement de rechercher lesquels des maîtres de son temps Abélard a voulu désigner par ces termes énigmatiques : quidam enim, ali vero, il s’agit encore de dire quel fut cet amendement, cette correction, que Guillaume de Champeaux prétendit faire valoir dans la chaire de Saint-Victor, et qu’il abandonna bientôt, avec le reste de ses chimères, accablé sous les efforts de son jeune et vigoureux contradicteur. Si donc, après ce que nous venons de dire, nous parvenons encore à rendre un compte satisfaisant du mot individualiter, MM. Cousin et de Rémusat ne s’opposeront pas sans doute au rejet de la variante qu’ils ont l’un et l’autre préférée. Les explications dans lesquelles nous allons entrer à ce sujet seront le troisième et dernier motif que nous invoquerons en faveur du texte publié par d’Amboise.

Voici de nouveau la phrase qui a causé tant d’embarras aux plus habiles interprètes : « Sic autem suam correxit sententiam, ut deinceps non samdem rem essentialiter, sed individualiter diceret. » Et il faut ajouter, pour rendre cette

241 — phrase ‘complète, ce qu’on lit au-dessus : «..…... totam simul « singulis suis inesse individuis. » Or, quel sens présente-t-elle à M. Cousin? Aucun, si ce ‘n’est celui-ci, qui semble, en effet, absurde : « Une chose est la même qu’une « autre, non par son essence, mais par son individualité 1. » M. Rousselot propose cette autre traduction : « Ce qui est « identique chez tous les individus d’une espèce, ce n’est pas « leur essence, mais leur substance ?. » C’est bien, en effet, une distinction qui sera proposée par les partisans de la non-différence, mais la phrase d’Abélard ne peut être traduite avec cette liberté. Est-il, d’ailleurs, besoin d’aller chercher si loin le sens d'un terme purement correctif ? Qu'on se rappelle les objections faites par Abélard au premier système de Guillaume : ces objections portaient toutes sur le mot essentialiter, et l'adversaire de l’écolâtre de Notre-Dame .établissait rigoureusement, à notre avis, que définir l’universel une chose qui se trouve essentiellement et intégralement, c'est-à-dire dans sa totalité essentielle, chez chacun des individus, c'était la faire absorber par l’un d'eux et n’en laisser rien aux autres. Or, l’argumentation d’Abélard avait été bien accueillie par les élèves de l’une et de l’autre école, et Guillaume, vaincu dans ce tournois syHogistique, avait cédé la place au dialecticien nouveau, qui, par de plaisantes ironies, venait de mettre les rieurs de son côté. Cependant, toujours fidèle aux principes de la secte réaliste, il n'avait pas désespéré de les faire accepter sous une formule qui laissât moins de prise à la critique nominaliste : dans ce dessein, il substitua le mot individualiter au mot essentialiter, compromis dans la précédente controverse ; ne disant plus : « L’universel est une même chose, qui se trouve essentiellement, suivant la totalité de son essence, dans chacun des indi-

1 Antrod. aux ouvr. inéd. d'Abélard, p. 117. — * Etudes, t.1,p. 96. CA 16

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vidus », mais bien : « Cette chose universelle qu'est l’espèce se retrouve individuellement cher chacun des individus » ; ou mieux encore : « L’essenca commune à tous supporte l'individualité, les attributs individuels de ehacun, et, sous cette forme individuelle, elle est taut entière à la fois chez Platon, chez Socrate et ehez tous les autres individus qui participent de l'humanité. » C'est bien là, si nous ne nous trompons, non pas un désaveu, mais une simple correction. Pour avoir dit que l'intégralité de l'essence est le suppôt réel de chacun des accidents, Guillaume avait été mal mené par un interlocuteur habile et facétieux ; il maintient le système de l’unité de subatance ou d'essence, mais il ajoute que l’essones universelle de l'espèce, tout entière, non pas en chacun, mais en tous , s’indivigualise formellement au sein des individus ; en d’autres termes, que tous les individus sont uns, pares qu’ils sont conaubstantiels, Désormais, pense-t-il, on ne lui oppogera plus l’hypathèse bouffonne de l'homme socratique, et l’on n'aura plus l'occasion de reproduire de mille manières cet insidieux sophisme : « L'espèce ne peut prendre une forme « sans la retenir dans toute sa quantité. »

Ces explications sont déjà fort étendues : elles pourraient l'être davantage, et notre désir serait de les compléter; mais il nous eat interdit da faire une trop longue halte au - milieu du douzième siècle. Voici dono, en peu de mots, la conclusion de natre examen. La première thèse de Guillaume était obseure : les termes dont il faisait usage pouvaient être disposés de manière à ne présenter d'autre sens qu’un sens absurde. Guillaume a modifié cette thèse pour mieux exprimer sa pensée, IL ne a'est pas d’abord rétracté, mais, comme on l’entendait mal, ila pris soin de substituer à un terme équivoque un autre terme qui lui a semblé l'être moins. Toute question de termes étant écartée, que reste-t-il ? Il reste la doctrine franchement, énergiquement réaliste, que nous avons,

— 28 — du consentement de tous les historiens, attribuée à Guillaume, la doctrine de l’unité de substance, qui sera plus tard reproduite par Duns-Scot avec tous les développements que comporte cette grande erreur.

Que cela soit dit sur Guillaume de Champeaux, et, comme Àl ne fut pas, de son temps, le seul maître de dialectique qui ait fait profession d'appartenir à la secte réaliste, recherchons maintenant quels furent les sentiments particuliers de ces autres docteurs. Ce serait peut-être le lieu d’aborder la thèse de la non-différence, vers laquelle la substitution du mot individualiter à celui d’essentialiter est, sans conteste, un acheminement. Cependant, pour des motifs que l'on appréciera bientôt, nous croyons devoir aborder avant cette thèse celle d'une autre école réaliste avec laquelle Guillaume paraît avoir eu peu de rapports. °

Ainsi que nous l'avons dit, dans tout le système de Guillaume, il s’agit de la définition de l’universel in re. Au dire des nominalistes, les universaux in re né sont que les attributs plus ou moins généraux des choses individuelles : ce qu'il y a de semblable entre les substances est la manière d’être de ces substances ; et, de leurs similitudes, substantielles ou inhérentes, l'esprit recueille les notions universelles de genre et d'espèce; mais il n’y a pas d’universaux actuels, rien n'étant actuellement un hors de l'esprit, si ce n'est ce qui est un en nombre, c’est-à-dire l’atôme, l'individu, Au dire de Guillaume, l’universel in re, considéré comme ce qu’il y a de plus général, est la substance ou l'essence première, unique, qui ne contient pas en elle-même le principe de dis- Unction, mais qui reçoit, comme accidents extrinsèques, les formes individuelles, Dans la controverse qui s’angagea, dèslors, entre les partisans de l’une et de l’autre opinion, Guillaume n’obtint pas, dit-on, l'avantage. Pourquoi cela ? Parce qu’on ne manqua pas de remarquer, même au sein de

l'école réaliste, qu'unir en substance l’universel et l’individuel, sans poser, d’ailleurs, l’universel en sa propre nature, comme dégagé de tout accident périssable, c'était offrir à la critique nominaliste plus d’un argument fort dangereux. Cette remarque faite, on düt s'occuper et on s’occupa de définir cet universel en lui-même, in se, secundum se, que Guillaume paraissait avoir trop négligé, et dont, avant lui, personne n’avait parlé d’une manière satisfaisante pour des oreilles orthodoxes. Telle fut, si nous ne nous trompons, l’origine occasionnelle du système proposé par Bernard de Chartres.

On connaît peu la vie de ce docteur. On sait, toutefois, qu'il dirigeait l’école de Chartres dans le temps où Guillaume occupait la chaire de St-Victor, et qu’il mourut vers le milieu du douzième siècle !. Mais on possède d’amples renseignements sur sa doctrine. Elle se trouve résumée dans un passage du Metalogicus, ainsi traduit par M de Rémusat : « Ce- « lui-là soutient les idées : rival de Platon, imitateur de Ber- « nard de Chartres, il dit que, hors d'elles, rien n’est espèce « ou genre : or, l’idée est, suivant la définition de Sénèque, « l’exemplaire éternel des choses de la nature, et comme ces « exemplaires ne sont ni sujets à la corruption, ni altérés par « les mouvements qui meuvent les individus, et qui, se suc- « cédant presque à chaque moment , les font écouler sans « cesse différents d'eux-mêmes, ils doivent être proprement « et véritablement appelés les universaux. En effet, les « choses individuelles sont jugées indignes de l'attribution « d’un nom substantif : jamais stables, toujours fugaces,

+ Ait. littér. de France, t. XIL. 11 paraît avoir enseigné la grammaire et la dialectique avec le plus grand succès. On lit dans le Metalogicus, 1, e. xx1v : « Bernardus Carnotensis, exundantissimus modernis temporibus fons litterarum in Gallia, in auctorum lectione quid simplex esset et ad imaginem regulæ positum ostendebat : figuras grammaticæ, colores rhetoricos, cavillationes sopbismatum, et qua parte sui propositæ lectionis articulus respiciebat, alias disciplines proponebat in medio. »

— U5 .— « elles n’attendent pas même l'appellation, car elles changent « tellement de qualités, de temps, de lieux et de propriétés « de mille sortes, que toute leur existence paraît, non un « état durable, mais une transition mobile. Nous appelons « être, dit Boëce, ce qui n'augmente ni par la tension, ni ne « diminue par la rétraction, mais se conserve toujours, sou" « tenu par l’appui de sa propre nature : ce sont les quanti- « tés, les qualités, les relations, les lieux, les temps, les « habitudes, et tout ce qui se trouve, en quelque sorte, faire « un avec les corps. Les choses jointes au corps paraissent « changer, mais demeurent immutables dans leur nature : « ainsi, les espèces des choses demeurent les mêmes dans les « individus passagers comme, dans les eaux qui coulent, le « courant en mouvement demeure un fleuve ; car on dit que « c’est le même fleuve : d’où ce mot de Sénèque, étranger « pourtant à ce sujet : « Nous descendons et ne-descendons « pas deux fois dans le même fleuve. » — Or, ces idées, « c’est-à-dire les formes exemplaires, sont les raisons (déf- « nitions) primitives des choses, et elles ne reçoivent ni ac- « croissement, ni diminution : stables et perpétuelles, tout « le monde actuel périrait, qu’elles ne pourraient mourir. « Le nombre entier des choses corporelles subsiste dans ces « idées, et, ainsi que semble l’établir Augustin dans son livre « sur le Libre Arbitre, comme elles sont toujours, il a beau « arriver que les choses corporelles périssent, le nombre des « choses n’en augmente, ni ne diminue. Ce que ces docteurs « promettent est grand, sans doute, et connu des philo- « sophes amis des hautes contemplations ; mais, comme Boëce « et beaucoup d’autres auteurs V'attestent, rien n’est plus « éloigné du sentiment d’Aristote, car lui-même, on le voit « clairement par ses livres, est très-souvent contraire à ce « système. Bernard de Chartres et ses sectateurs ont pris « beaucoup de peine pour mettre l’accord entre Aristote et

« Platon; mais je pense qu’ils sont venus trop tard et qu’ils « ont travaillé vainement pour reconcilier des morts qui, « toute leur vie, se sont contredits, »

Ce passage du Metalogicus est intéressant, mais jl p’est pas, il faut en convenir, d’une clarté parfaite. Les purs yniversaux y sont d’abord pris pour des idées, des idées qui résident hors de la nature : puis ce sont des choses immutables dans la nature, ingénieusement comparées au fleuve, qui est toujours le même, bien qu’incessamment il transporte aux mers lointaines des ondes toujours diverses; plus loin encore les universaux redeviennent des idées isolées du monde actuel; enfin, l’idée est de nouveau définie l’un suppôt du multiple, l'être absolu servant d’hypostase aux êtres périssables, Le passage de Jean de Salisbury que nous venons de reproduire, ne fait donc pas bien connaitre quel est le véritable système de Bernard de Chartres, et en quoi ce système diffère, comme nous l’avons annoncé, de celui de Guillaume de Champeaux, Mais d’autres documents sont sous nos yeux,

M. Cousin a retrouvé tout le système de Bernard de Chartres dans un manuscrit de ce docteur, que possède la Bibliothèque Nationale. Ce traité, qui se divise en deux parties, le grand monde et le petit monde, Megacosmus et Microcosmus, est, en quelque sorte, une glose poétique du Timée. Voici l'analyse qui en a été faite par M. Cousin : « Selon Bernard de « Chartres, les deux éléments primitifs et éternels sont la ma- « tière et l’idée. La Providence applique l’idée à la matière, « et la matière s’anime et prend une forme. Dans l'intelligence « divine étaient d'avance les exemplaires de la vie, les notions « éternelles, le monde intelligible et la prescience des choses « qui doivent arriver un jour. Or, ce qui est dans l’intelli- « gence suprême lui est conforme, et l’idée est divine de sa « nature. Dans la formation des choses, la Providence a été

« dès gentes aux espèces; ües espèces aux individus, et, des « individus, elle revient à leurs principes, dans un cercle « perpétuel, Le monde est éternel, et il ne connait ni visils « lesse, ni décrépitude, Du monde intelligible est sorti le « mondé sensible, production parfaite d’un principe parfait. « Celui qui a produit était plein, êt sa plénitude devait pro- « duire la plénitude, Le monde est complet, parcs que Dieu a l’est; il est beau, parce que Dieu est beau; il est éternel « dans son exemplaire éternel. Le temps a sa racitie dus « l'éternité et il retourne dans 16 sein de l'éternité, C’est le « temps qui, de l’unité, tire le nombre, et, de la stabilité, le « mouvement. Le temps est le mouvement même dé l'éter< « nité. Le monde est gouverné par le temps, mais 18 temps «a est gouverné par l'ordre, Tout ce qui paraît est l’énfanté- « ment de la volonté divine et des exemplaires éternels « qu’elle porté dans son sein !. » M. Cousin cite, à l'appui dé cette interprétation, de longs fragments du Megucosus et du Mscrocosmus.

Rien n’est donc mieux éonnu que la thèse réaliste de Bernard de Chartres : d’est la thèse de Platon, librement dé valoppée. Ge développement est-il orthodoxe? Nous n8 18 pensons pas, car, si l'on put croire, vers le déuxième siècle, que le gnosticisme allait envahir la société chrétienne, es fait ne s’est pas toutefois accompli, et les théologiens dont les décisions ont constitué l’ensemble des doctrines catholiques, saint Clément d'Alexandrie, saint Athanase, saint Basile-16+ Gtand, saint Augustin, saint Jérôme, ont sans doute fait dés emprunts à Platon et aux platoniciens, mais ils n’ont pas suivi ces philosophes jusqu'au point où ils contredisent les Evangiles et la tradition. Or, on lit bien, il est vrai, dans säint Augustih, que Dieu pensa le monde avant dé le créer :

‘M. Cousin, Antrod. aus ouv?. éd, &'dbétard, p. 19:

— A8 — on rencontre, en outre, dans les OEuvres Mélées de ce père, cette assertion réaliste au sujet des idées : « Sunt ideæ prin- « cipales formæ quædam, vel rationes rerum stabiles, atque « incommutabiles, quæ ipsæ formatæ non sunt, ac per hoc « æternæ, ac semper eodem modo se habentes, sed quæ in « divina intelligentia continentur ‘. » Bernard de Chartres ne s'éloigne donc pas encore de saint Augustin, quand; ayant posé les universaux avant lés choses , il dit que ces éternelles raisons des objets créés ne sont pas, à titre d’essences, séparées de l’intellect divin. Mais il va bien au-delà du saint docteur, quand il imagine, entre les formes intelligibles et les formes sensibles, entre les causes et les effets, une similitude qui équivaut presque à leur identité. On ne trouve pas, dans saint Augustin, les propositions suivantes : 1°, le monde sensible est éternel , « mundus nec invalida « senectute decrepitus, nec supremo est obitu dissolvendus.… « .exemplari suo æternatur æterno * »; 2, le monde sensible est parfait : « ex æterno mundo intelligibili mundus sensibi- « lis perfectus, natus est ex perfecto 5. » L'idéalisme augustinien ne va pas jusque-là : ces hypothèses sont gnostiques, ou alexandrines, et, Bernard de Chartres ne les a tirées d’aucun livre des Pères, mais du commentaire de Chalcidius sur le Timée . :

Nous sommes toutefois moins curieux de rechercher ce qu’il y a d’hétérodoxe dans les écrits de Bernard de Chartres que d'apprécier le caractère propre de sa doctrine philosophique. Or, il nous semble que l'originalité de cette doctrine consiste

* Liber de diversis Quæst., quæst. 46.

2 Bernard Carn. Fragments cités par M. Cousin dans son Jnérod. aux ouvr, inéd. d’Abélard,, p. 128 note. — M. Cousin traduit cette dernière phrase par : « Il (le monde) est éternel dans son exemplaire éternel. » Il nous semble plus conforme au texie et à l'esprit de Bernard de Chartres de traduire ainsi : « Il est rendu éternel par son exemplaire éternel. »

* Ibid. — « Pages 95, 96 de l'édit. de 1617.

— %49 — dans la distinction plus ou moins précise, plus ou moins rigoureuse des exemplaires et deë exemples; des idées dont la substance est la substance même de Dieu (idem natura cum Deo, nec substantia est disparatum :) et des formes qui ont été données pour vêtement à la matière. Guillaume ne rendait compte que de l’universel incorporé, que de l’un, considéré comme suppôt du divers, du multiple ; Bernard reconnatt avec lui que les espèces incorporées sont contenues par les genres, les genres par la substance universelle, et que les individus sont de périssables accidents, dont l'être ne peut se dire que par un abus du langage métaphorique; mais, audessus de cette substance, de ces genres, de ces espèces, qui sont en contact avec la matière, il pose l'unité pure et ses formes, qui lui sont identiques en nature, les universaux in se, ou secundum se. On ne lira pas sans intérêt le passage suivant de Bernard de Chartres : « La Noys est l'intellect du « Dieu suprème, si haut placé au-dessus de toutes les choses ; « c’est une nature qui procède de sa divinité, et en elle sont « les types, la vie des êtres, les notions éternelles, le monde « intelligible, la connaissance prédéterminée des choses. Là, « comme dans le plus pur miroir, apparaissent les plus in- «times desseins des œuvres de Dieu; là est représenté, en « genre, en espèce, en individualité discrète, tout ce que « doivent ultérieurement engendrer l’Hylé, le monde, les « éléments; là, le doigt du supputateur suprême a tracé la « série des temps, l'ordre des siècles et leur enchatnement « fatal ; là sont les larmes du pauvre, le bonheur des rois, la « gloire militaire, la vie réglée et plus heureuse des philo-. « sophes; tout ce que comprennent l’âme et l’humaine rai- « son, et tout ce que le ciel énserre dans sa coupole « immense ?. » 11 n’y a, répétons-le, rien de cet enthou-

* Introd. aux ouvr. inéd. d’Abél., p. 127.

siasme, rien de ces visions, dans le système qui porte le nom de Guillaume de Champeaux : dans l’ordre des thèses réalistes, celle de Bernard de Chartres est supérieure d’un degré à celle de l’écolâtre de Notre-Dame.

. Est-elle, cependant, le dernier mot du réaligme ? Le der nier mot du réalisme, Jean Scot Erigène nous l’a déjà fait connaître, n’est pas une distinction, et nous voyons Bernard de Chartres très-occupé de séparer la cause des effets de cotte cause, l'essence pure de l'essence incorporée, Mais y par vient-il? Si les idées de Dieu sont de sa nature, et si ces idées, devenant causes, se manifestent par des effets auxquels ellés communiquent leurs perfections, Dieu peut être encore congu comme distinct de ses œuvres, puisqu'il est dit les avoir pré cédées, mais non pas comme séparé d’elles après l'acte qui leur a donné l'être, puisqu'il n’a pu les produire éternelles hors de son éternité, parfaites hors de sa perfection. A quoi donc se réduit, en définitive, le principe de distinction posé par Bernard de Chartres ? à ceci : l’idée de cause est distincte de l’idée d'effet; distinction assurément insuffisante, au jugement des théologiens et du plus grand nombre des philosophes. Ce docteur est donc , au douzième siècle, un Alexandrin qui s’ignore lui-même ; avec un peu plus de dialectique, il eût étéjusqu’au panthéisme ; mais il s’est arrêté sur la voie qui conduit vers cet-abime, au point où déjà ses faibles yeux ne voyaient plus que la nuit.

Un système philosophique prend d'ordinaire son nom de ce qui, dans ce système, a, pour ainsi parler, le plus de relief : quand on le juge, quand on le classe, on tient peu compte de l'ensemble, et les yeux s’arrètent au détail saillant. C’est ainsi que la doctrine de Guillaume de Champeaux est considérée comme suspecte de spinosisme, bien qu’assurément le pieux évêque de Châlons eût été 1e premier à

! bid.

Mi — condamner sa propre thèse, s’il eût supposé que réduire à l'un en substance les similitudes substantielles des êtres, c'était * compromettre devant la logique la notion même du Dieu chrétien, On peut dire de Bernard de Chartres que ses écrits contiennent tout le système réaliste, et cependant on y a surtout remarqué la thèse platonicienne de l’idée en Dieu, qu de l’universel ante rem. Ce n’est pas, nous l'avons dit, qu’il ait négligé de définir l’universel in re, et de rechercher de quelle façon les exemples périssables sont produits par les exeme plaires éternels; mais il est vrai que la recherche et la consi-. dération des entités primordiales l'ont plus inquiété que le reste, De son temps et après lui, divers docteurs ont porté leur attention d’une manière plus spéciale sur ce problème : étant donnés, d’une part, les universaux diving, et, d’autre part, les universaux unis à la matière terrestre, quelle est la détermination rigoureuse des uns et des autres ? Faut-il ac+ corder aux nominalistes qu’il n’y a pas, dans le monde des choses, une substance universelle distincte en nature de cela de substance qui est propre à chacune d'elles, et maintenir toutefois, avec les réalistes, qu’ilexiste hors de ce monde des essences, ou simplement des idées adéquates aux notions universelles que Pesprit humain recueille des objets particuliers? C’est au treizième siècle que l’on s’occupera surtout de ce problème; mais hâtons-nous de dire qu’on en avait, dès le douzième, appréeié l'importance, Nous avons cité ‘cette phrase de Jean de Salisbury : « Bernard de Chartres et ses « seotateurs ont pris beaucoup de peine pour mettre l'accord ‘« entre Aristote et Platon, » Bi cela n’est pas dit exactement de Bernard de Chartres, qui n’avajt dans l'esprit aucuns tendance éclectique, il est très-vrai qu’au nombre de ses disciples , ou des philosophes de son école, il s’en rencontra plus d’un qui prétendit opérer la réconciliation que Jean de Salisbury a jugée bien tardive, sinon impraticable. Le système que

M. Cousin a nommé le système de la non-différence n'eut peut-être pas non plus cette conciliation pour objet principal; du moins, comme nous allons le faire voir, c’est un des partisans de ce système qui, reprenant l’ancienne thèse de Gerbert, lui donna, le premier, une forme vraiment scientifique. 1 est temps enfin de faire connaitre l’origine et l'issue de cette entreprise.

Comme nous l'avons dit, Gauthier de Mortain, ou plutôt de Mortagne, Gualterus de Mauritania, passe pour avoir introduit ce système au sein de l’école. Mais cette opinion ne nous semble pas bien fondée. On possède, de Gauthier de Mortagne, six opuscules d’un médiocreintérêt. Dom Luc d’Achery en a publié cinq, au nombre desquels se trouve une épitre contre la Théologied’Abélard, dans le tome II de son-Spicilège; le sixième se lit dans l'édition des OEuvres de Robert Palleyn, donnée par dom Mathoud ?. Nous négligerons de les analyser, car il ne s’y trouve rien qui nous importe. Ce n’est pas ‘du théologien que nous avons affaire, maïs du philosophe intervenant entre les partisans de Guillaume et ceux d’Abélard, et venant leur proposer un système nouveau. Il n’est pas à nier que Gauthier de Mortagne ait été l’un des fauteurs de ce système; mais en est-il l’auteur? Né dans le bourg de Mortagne, en Flandre, dans les premières années du douzième siècle, Gauthier mourut en 1174, évêque de Laon. On sait qu’il professa tour à tour la rhétorique et la philosophie sur la montagne Sainte-Geneviève, et que, de l’année 1136 à l’année 1148, il eut pour auditeur Jean de Salisbury ?. Si donc le fragment Sur les Genres et les Espèces est, ainsi que le suppose M. Cousin, une œuvre. de la jeunesse d’Abélard *, comment peut-il être question, dans ce fragment, de la doctrine de Gauthier de Mortagne? Nous lisons, il est vrai, dans le Me-

* Aist., lite. t XUN, — ? Jéid.—* Intr, aux ouvr, inéd. d'Abél., p. 8.

— 953 — talogicus, écrit vers l’année 1156, qu’à cette époque le système de la non-différence était depuis longtemps abandonné : mais ces termes depuis longtemps peuvent s’expliquer à l’appui de toutes les hypothèses, et, comme Abélard vieillissait déjà quand Gauthier de Mortagne était bien jeune encore, il est dès l’abord probable, sinon prouvé, que la vive polémique du fragment de Saint-Germain ne va pas à l’adresse de ce docteur. Cependant, nous avons refusé d'admettre la thèse de la non-différence comme le second système de Guillaume de Champeaux. Il nous reste donc à faire connaître quel est, à notre jugement, le premier maitre qui recommanda cette thèse aux partis belligérants.

La voici, telle que l’expose Abélard : « Nihil omnino est « præter individuum, sed et illud aliter et aliter attentum, « species et genus generalissimum est. Itaque Socrates, in ea « natura qua subjectus est sensibus, secundum illam natu- « ram quam significat adesse Socrati, individuum est ; ideo « quia tale est proprietas cujus nunquam tota reperitur in « alio. Est enim alter homo, sed Socratitate nullus homo « præter Socratem. De eodem Socrate quandoque habetur « intellectus non concipiens quidquidnotat hæcvox Socrates; « sed, Socratitatis oblitus, id tantum perspicit de Socrate « quod notat idem homo, id est animal rationale mortale, et « secundum hoc species est; est enim prædicabilis de pluri- « bus in quid de eodem statu. Si intellectus postponat ratio- « nalitatem et mortalitatem et id tantum sibi subjiciat quod « notat hæc vox antmal, in hoc statu genus est. Quod si quis « dicat proprietatem Socratis in eo quod est homo non magis « esse in pluribus quam ejusdem Socratis in quantum est So- « crates (æque enim homo qui est Socraticus in nullo alio « est nisi in Socrate, sicul ipse Socrates); verum quod con- « cedunt; ita tamen determinandum putant : Socrates, in « quantum est Socrates, nullum prorsus indifferens habet

244 — quod in allo ihveniatur ; sed, in quantum est homo, plura habet indifferentia, quæ in Platone et in aliis inveniuntur. Nam et Plato similiter homo est ut Socrates, quamvis non sit idem homo essentialiter qui est Socrates. Idem de animali et substantia ‘. » En français : « Rien n’existe hors de l'individu ; mais l'individu, considéré de diverses manières, est l'espèce et le genre et ce qu’il y a de plus général. Ainsi Socrate, quant à sa nature accessible aux sens, quant à cette nature qui-ést dite appartenir à Socrate, est un individu, parce qu'il est ce dont la propriété ne se retrouvera jamais tout entiére’en aucun autre : car il'y a d’autres hommes, mais aucun autre homme que Socrate n’est doué de la socratité. On peut quelquefois concevoir Socrate, sans tenir compte de ce que représente ce mot : Socrate. Alors, négligeant la socratité, l'intellect ne voit plus en Socrate que ce qui s’appelle l’homme, c’est-à-dire l'animal raisonnable, mortel; et voilà l'espèce, car ce nom d’homme est prédicable de plusieurs én quiddité de même état. Si l'intellect écarte la rationalité et la mortalité, et ne considère que ce que désigne le mot animal, Socrate, en cet état, devient genre. Si, enfin, laissant de côté toutes les formes, on ne voit en Socrate que ce qu'exprime le mot substance, Socrate est ce qu’il y a de plus général. Il en est de même de Platon sous tous les rapports. Si l’on objecte que le propre de Socrate, en tant qu'homme, ne se retrouve pas plus en plusieurs que le propre de Socrate en tant que Socrate (l’homme socratique n'étant en aucun autre que Socrate, ainsi que Socrate lui-même), ils accordent cela, mais avec cette restriction : Socrate, en tant que Socrate, n’a rien de non-différent qui se trouve dans un autre; mais, en tant qu'homme, il a plus d’un élément non-différent qui

* Ouvr. inéd. d’Abél., p. 618.

« se retrouve chez Platon et chez d’autres individus ; car Pla- « ton est homme comme Socrate l’est, bien qu'il ne soit pas, « comme essence, le même homme que Socrate, Et il en est « de même de l’animal et de la substance. »

Tel est donc, suivant Abélard, le système de la division des états, ou de la non-différence. 11 l'expose avec le dessein de te eritiquer : il est donc vraisemblable que, pour offrir par avance des facilités à sa critique, il substitue volontiers, dans cette exposition, un mot à un autre mot. Qu'on veuille bien maintenant lire avec la même attention le passage suivant. Il n'est plus d’Abélard, mais d'un autre philosophe du mêmetemps ;et celul-ci n'est pas un adversaire, mais un partisan du système de la non-différence. Voici ce fragment : « Genus et species, « de his enim sermo, esse et rerum subjeclarum nomina « sunt. Nam si res consideres, eidem essentiæ et generis et « speciei et individui nomina imposita sunt, sed respectu di- « verso. Volentes enim philosophi de rebus agere, secundum « hoc quod sensibus subjectæ sunt, secundum quod a vocibus « singularibus notantur, et numeraliter diversæ sunt, indi- « oidua vocaverunt, scilicet Socratem, Platonem et cœteros. « Eosdem, autem, aliter intuentes, videlicet non secundum « quod sensualiter diversi sunt, sed in eo quod notantur ab « hac voce homo, speciem vocaverunt. Eosdem item in Itoc « tantum quod ab hac voce animal notatur considerantes, « genus vocaverunt. Nec tamen, in consideratione speclali, « formas individuales tollunt, sed obliviscuntur, cum a spe- « ciali nomine non ponantur. Nec in generali species ablatas « intelligunt, sed inesse non attendunt, vocis generalis signi- « ficatione contenti. Vox enim hæc animal jure illa notat « subjecta cum animatione et sensibilitate ; hæc autem homo « totumillud et insuper cum rationalitate et mortalitate; « Socrates vero illud idem; addita insuper numerali acci- « dentium discretione. Una velut doctrina non initiatis patet

consideratioindividualis; specialis certenon modolitterarum profanos, verum et ipsius arcani conscios admodum angit. Assueti enim rebus discernendis oculos advertere , et easdem longas et latas altasque conspicere, nec non unam aut plures esse undique circumscriptione locali ambitas perspicere, cum speciem intueri nutuntur (melius nituntur), eisdem quodammodo caliginibus implicantur, nec ipsam simplicem notam, sine numerali, aut circumscriptionali sine, contemplari, nec ad simplicem specialis vocis positionem ascendere queunt. Inde quidam, cum de universalibus ageretur, sursum inhiens : — Quis locum eorum mihi ostendet ? inquit. Adeo rationem imaginatio perturbat, et, quasi invidia quadam , subtilitati ejus se opponit. Sed

id apud mortales. Divinæ enim menti, quæ hanc ipsam ma-

teriam tam vario et subtili tegmine induit, præsto est et materiam sine formis et formas sine aliis, imo et omnia cum aliis, sine irretitu imaginationis distincte cognoscere. Nam et antequam convicta (melius convincta) essent universa quæ vides, in ipsa Noy simplicia erant ; sed quomodo et qua ratione in ea essent id et subtilius considerandum et in alia disputatione dicendum est, Nunc autem ad propositum redeamus. Quum igitur illud id quod vides et genus et species et individuum sit, merito ea Aristoteles non nisi in sensibilibus esse propoit; sunt etenim ipsa sensibilia quævis acutius considerata. Quum vero ea, in quantum dicuntur genera et species, nemo sine imaginatione per se pureque intuetur, Plato extra sensibilia, scilicet in mente divina, et conspici et existere dixit. Sic viri illi, licet verbo contrarii videantur, re tamen idem senserunt. Nec tamen ego id ad unum reseco ut omnia omnium verba a falsitate absolvam. » — Ce qui peut se traduire ainsi : « Les genres et les espèces sont l'essence mème et les noms des choses. Car, à voir les choses, c’est la même essence qui a reçu les

« noms de genre, d'espèce et d’individu, maisla même essence « diversement considérée. En effet, les philosophes voulant « traiter des choses en tant que soumises aux sens, en tant « que désignées par des noms singuliers, et distinctes en « nombre, les appelèrent des individus, comme Socrate, Pla- « ton et les autres. Considérant ensuite les mêmes, non pas « selon leur diversité sensible, mais selon ce que signifie ce « mot homme, ils les appelérent espèce. Les considérant de « mème selon ce que représente ce mot animal, qui se dit « des uns ef des autres, ils les appelèrent genre. Et, toute- « fois, en ne considérant que l'espèce, ils ne suppriment pas « les formes individuelles, mais ils les négligent, parce que « lenom d'espèce ne donne pas ces formes : de même, quand «ils considèrent le genre seul, ils n’entendent pas que les « espèces disparaissent; mais, ne s’occupant que de ce que « désigne le genre, ils ne tiennent pas compte de ces espèces « qu’il contient (qui lui sont inhérentes, inesse non attendunt). « En effet, le mot animal indique bien le sujet doué de l’ani- « mation et de la sensibilité ; homme indique le mème tout, « auquel sont venues s'ajouter la rationalité et l'animation ; « Socrate le même encore, étant, en outre, donnée la diver- « sité en nombre des accidents. La seule science que possède « l’homme qui n’est pas initié est la science de l’individuel; « quant à la considération de l’espèce , elle embarrasse, elle « inquiète non-seulement les profanes, mais encore ceux qui « ont pénétré dans le sanctuaire. Accoutumés , en effet, à « juger les choses avec leurs yeux, à les voir longues, larges, « hautes, et toutes, soit isolées , soit par groupes, circons- « crites par la limite du lieu, ils se perdent dans ces brouil- « lards lorsqu'ils s'efforcent de contempler l'espèce; ils ne « peuvent saisir un signe simple (simplicem notam) qui n'est « assujéti ni à la limite du nombre, ni à celle du lieu: ils ne « peuvent s'élever jusqu’à la détermination simple du mot

— %8 — « espèce. De là quelqu'un, entendant traiter des universaux, « s’écria tout ébahi : « Qui me montrera le lieu où ils ré- « sident? » Tant l'imagination trouble la raison , et fait ob- « stacle, comme par envie, à la finesse de son discernement. Mais c’est ainsi cher les mortels. Quant à l'intelligence divine qui a revêtu cette matière d'un manteau si léger, si varié, elle conçoit aussitôt et distinctement, sans être empêchée par l'imagination, la matière dégagée des formes, les formes séparées les unes des autres, ow le tout ensemble, Car, avant que toutes les choses qui apparaissent aux mens eussent été composées, associées , elles étaient simples dans l'intelligence divine; mais de dire comment, de qüetle maniére elles y étaient, c’est affaire d’une haute recherche et qui n'appartient pas à l'étude des choses. Revenons maintenant à notre propos. Ce qui tombe sous les sens étant genre, espèce et individu , à bon droit Aristotea dit que le genre, l'espèce, l'individu ne se trouvent pas tilleurs que dans Jes choses : ils sont, en effet, tout le sensible, pour qui le considère avec une attention suffisante, Cependant, comme ces choses, en tant qu'on les appelle genres et espèces, ne sont contemplées par personne pures et en elles-mêmes, sans le miroir trompeur de l’imaginstion, Platon a dit qu’elles se conçoivent et existent telles hors du sensible, c’est-à-dire dans l'intelligence de Dieu. Ainsi, ces philosophes, qui paraissent s'exprimer en dés x termes contradictoires, ont, en fait, la mème opinion. « Quand, toutefois, je ramène leurs systèmes à l'unité, je ne « prétends pas assurément absoudre de l'accusation d'er- « reuf tout te qui a été dit par les adhérents de l’un et de « l'autre. »

Ce fragment se divise de lui-même en deux parties : la pre iière, contient l'exposition pure et simple du système de la non-ifférence ; dans la seconde, on montre que, s'il a jamais

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existé quelque désaccord entre Platon et Aristote, le système de la non-différence doit enfin réconcilier leurs disciples, et faire cesser tout le turnulte de l'école. Nous apprécierons tout-hl'heure cet essai d'éclectisme : parlons d’abord de l'exposition qui préchde.

Quelle opinion en e-t-on déjh? Entre cette exposition et celle qu'Abélard a faite du même système, il existe une telle conformité que l’une semble calquée sur l’autre. C'est ce qui n’a-pu, sans doute, échapper à personne.

Mais qui nous a fourni le fragment que nous venons de reproduire? Un manuscrit qui, venu de la Bibliothèque de Colbert dans celle du roi, est inscrit aujourd’hui, dans le eatalogne de la Bibliothèque Nationale, sous le N° 2389, et sous ce titre : De codem et diverso. Ce n’est pas une découverte que nous annonçons : M. Jourdain a déjà fait connaître et le traité De eodem et diverso, et l’auteur de ce traité, Adélard de Bath‘; mais, indifférent à la controverse philosophique du dourième siècle, M. Jourdain a dû négliger la recherche qui nous occupe. Nous lui empruntons, toutefois, la æemarque suivante : « Le traité De eodem et diverso est dédié À Guillaume, évêque de Syracuse. Le Guillaume dont il est ici question, est sans nul doute le même que le successeur de Roger, qui assista en 1112, au concile de Latran’. Roger mourut en 1104 ; Hubert était évêque de Syracuse en 1117 *: ainsi, il faut placer lépiscopat de Guillaume de 1105 à 1116%. » Nous avons donc la date du traité d’Adélard : il a êté eomposé de l’année 1105 à l’année 1116. Guillaume de Champeaux, abandonnant l’école de Notre-Dame en 1108, commençait quelque temps après ses leçons à Saint-Victor,

# Ce troité est celui euquel M. Durdent ( Biogr. univ.) donne lctitre de Traité des sept arts libérauæ. La déAnition de sept arts est, en effet, l'abjet qu'délard parait s'être proposé dans cet ouvrage. — ? Baron. #nx. Eccl., ad sua, 4112. — ? Pycrhi Séviléa sacra, p. 620. - * Jourdain, Rechrches critiques, p.24

et l’on ssit qu’il quitta cette abbaye naissante en 1113, pour aller occuper le siège épiscopal de Châlons-sur-Marne. Le rapprochement de ces dates n'est-il pas assez significatif? Il prouve d’abord invinciblement, contre le témoignage de Jean de Salisbury, que Gauthier de Mortagne n’a pas inventé lesystème de la non-différence. Ensuite, en admettant avec M. Cousin que le fragment des Genres et des Espèces soit un ouvrage de la jeunesse d'Abélard, les phrases de ce traité dont nous avons signalé l'obscurité sont expliquées, ou, du moins, clairement explicables, Elles s'opposent, avons-nous dit, à ce que le système de la non-différence soit mis au compte de Guillaume de Champeaux et désignent ainsi les partisans de cette thèse : « Quidam enim dicunt singularia individua esse « species et genera subalterna et generalissima, alio et alio « modo attenta : » or, si nous ne savons nommer tous les docteurs contemporains de la jeunesse d’Abélard, qui s’exprianaient en ces termes au sujet des espèces et des genres , un d’entr'eux, du moins, nous est maintenant connu : c’est Adélard de Bath.

Après avoir fréquenté les gymnases de Tours et de Laon, Adélard avait parcouru la Grèce et l’Asie-Mineure, et, dit-on, l'Egypte et l'Arabie, jaloux d'aller recueillir sur les plus lointaines plages toutes les connaissances acquises par le travail des siècles et conservées par la tradition. Comme naturaliste, Adélard ne doit rien à l’école de Paris, où les sciences naturelles.ne paraissent pas avoir été cultivées avec beaucoup de zèle dans les premières années du douzième siècle; mais, comme philosophe, il est bien compté parmi les auditeurs de cette école. 11 nous reste de lui deux traités : l’un, qui a été publié pour la première fois vers 1472, in-4°, sous le titre de Perdifficiles Quæstiones naturales ; l'autre, encore inédit, auquel nous avons emprunté le fragment qui précède. M. Jourdain ayant donné, dans ses Recherches critiques, une ample

analyse de ce dernier traité, nous nous abstenons de décrire à notre tour le beau manuscrit qui le contient : ce que nous en avons fait connaitre est, d’ailleurs, ce qu’on y peut lire de plus digne d'intérêt.

Examinons, à son tour, le système de la non-différence.

Ce système, avons-nous dit, diffère peu de celui qui fut professé par Guillaume de Champeaux à l’abbaye de Saint-Victor. Cependant nous reconnaissons que cette affinité n’est pas très-apparentè. Dire, avec Guillaume, que l’universel supporte les individus comme des formes accidentelles, c’est procéder suivant une tout autre méthode que celle d’Adélard de Bath et de Gauthier de Mortagne, qui posent d’abord et seulement l'individu pour l’élever ensuite, par degrés successifs, jusqu’à l’état univesel. I nous reste donc à prouver que cette thèse de la non-différence est encore le réalisme dissimulé, M. de Rémusat hésite à la définir‘; M.Cousin ne fait pas difficulté de l’admettre comme la profession de foi des platoniciens éclairés ? , et, l’un des arbitres les plus compétents en cette matière, Abélard ne la combat pas avec moins d'énergie que la thèse de Guillaume de Champeaux. Nous sommes ici de l’avis d’Abélard et de M. Cousin. . Siles partisans de la non-différence entendaient par ces mots nihil omnino est prœter individuum , que rien absolument n'existe au titre de nature, si ce n’est l'individu, auquel s’attribuent, comme prédicats substantiels, l’espèce, le genre, et le reste, ils seraient incontestablement nominalistes. Mais ils distinguent (et les premiers, peut-être, ils font cette distinction) l’essence et la substance, et ils disent que touteessence est individuelle : « Plato similiter homo est ut « Socrates, quamvis non sit idem homo essentialiter qui est « Socrates ; » tandis qu’ils considèrent la substance comme

* Abélard, tome Il, p. 2 et 28, note. — * /ntrod. aux ouvr inéd. d'Abél. p.117 et 123.

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ce qu'il y a de plus universel. Avee quelque liberté d'interprétation, cela pourrait encore s'expliquer dans le sens nominaliste, puisqu’Aristote se sert du terme oùcux pour désigner ce qui est le plus individuel et ce qui est le plus général. Mais, que l'on remarque ceci, suivant Aristote, plus l'on s'éloigne de l'individu, plus la substance décroit ; l'espèce est moins substance que la substance première, le genre est moins substance que l'espèce. C’est Le contraire dans le système de la non-différence : à l’égard de l'espèce homme, Socrate n’est qu’une substance moindre, et de même l'espèce à l'égard du genre, et le genre à l'égard de la substance universelle, Dans ca: système, la substance n’est donc pas ce qui se dit de tous les êtres, en vertu de la première catégorie la substance est ce qui étant tout l'être, admet, reçoit le genre, l'espèce, l'individu, comme simples formes, sans toutefois, être, dans la nature, séparable de ces: formes. Le langage de saint Anselme et de Guillaume de Champeaux, lorsqu'il tenait la chaire de Notre-Dame, donnait à croire qu'ils admettaient les universaux comme des natures discrètes, séparées des individus, et fonctionnant an sein de l'univers pour leur propre compte. Il était vraiment trop facile de dissiper cette chimère. Non, s’écrient d’autres docteurs, non, il n'existe pas de natures universelles terminées per leur propre essence ; les individus occupent l'univers et f’occupent tout entier. Mais d'autre part, va-t-on jusqu'à dire que les individus, essentiellement isolés les uns des autres, n’ont entr’eux que des affinités morales, résultant de besoins, d’instincts,de sentiments et d'opinions semblables? Les mêmes docteurs déclarent aussitôt que cette explication des choses n’en rend pas un compte fidèle, l’esse des choses, l'acte qui leur donne l'être n'étant pas ce qui fonde leurs différences, mais bien plutôt ce qui constitue leur identité. Ainsi, aucun universel n’est réel hors des choses particulières. Mais quel

— %93 — est le sujet de toute réalité? quel est le premier acte à l'égard duquel toutes les autres conditions de l’être sont définies des circonstances adventices ? Ge n’est pas l'individu , suivant les partisans de la non-différence ; c’est ce qui se trouve nondifférent chez les individus, c'est-à-dire , au premier rang, la substance, puis le genre et l'espèce.

Cela ne résulte peut-être pas clairement de l'exposition présentée par Abélard ; mais Abélard avait trap de goût pour les arguments sophistiques, et, toujours pressé da réduire à l'absurde les thèses opposées à la sienne, il leur donnait volontiers le tour qui semblait offrir à sa polémique les plus grandes facilités. Nous préférons nous en rapporter aux-0xplications données par Adélard de Bath. Or, quel est suivant les termes d’Adélard, le non-différent suprême? c'est évidemment la substance, la substance qui reçoit les différences genre, espèçe, individu : et comme étant le non-différent au degré le plus absolu, elle est par elle-même, et se communique à ses inférieurs. Ainsi, l'être émane d’elle et'descend d’abord dans les genres et les espèces, et des genres, des espèces il va jusqu'aux choses les plus subalternes. Si l'on dit que le genre est un nqm qui répond simplement à une certaine considération des choses, ils l’accordent, mais ils ajoutent que la personnalité est un autre nom dont les philosophes se servent pour signifier la diversité numérale des phénomènes. Dans l’ordre -de la connaissance, c’est l'individu qui vient le premier ; dans l’ordre de génération, l’universel et le particulier viennent ensemble, car il n’y a pas d'espèce réellechors des individus, pas de genre réel hors des espèces; mais en ordre de définition , c’est l’universel qui d'abord se présente. En peu de mots, voici quel est le fond de tout ce système : la définition du non-différent donne la substance, tandis que la définition du différent ne donne qu’une forme divisive. Assertion manifestement réaliste. Duns-Scot, qui .

doit la reproduire, saura bien l'expliquer de manière à ce que les nominalistes ne puissent plus l’interpréter à leur avantage, comme une grande concession faite à leur critique victorieuse.

Mais ce n’est pas tout encore. Jean de Salisbury et Abélard lui-même ont omis un des membres de cette thèse. Il ne s'agit, en effet, dans le Metalogicus et dans le fragment de Saint-Germain, que du non-différent naturel, que de luniversel in re, non séparé des formes diverses avec lesquelles il entre en composition au sein de la nature. Or, le passage cité d’Adélard de Bath nous fait connaître encore quel compte on rend, dans ce système, de l’universel in re, ou ante rem, posé par Bernard de Chartres. « Ce qui tombe sous les sens, « ainsi s’exprime Adélard, étant genre, espèce et individu, « à bon droit Aristote a dit que le genre, l'espèce, l'individu, « ne se trouvent pas ailleurs que dans les choses. Cepen- « dant comme ces choses, en tant qu’on les appelle genres et « espèces, ne sont contemplées par personne, pures et en « elles-mêmes, sans le miroir trompeur de l'imagination, « Platon a dit qu’elles se conçoivent et existent telles hors du « sensible, c’est-à-dire dans l'intelligence de Dieu. Ainsi ces « philosophes, qui paraissent s'exprimer en des termes con- « tradictoires, ont toutefois en fait la même opinion. » Il suffit de répéter ces phrases; elles ne veulent pas être commentées. Les sectateurs de la non-différence prétendent être éclectiques ; ils prétendent concilier Aristote et Platon. S'y emploient-ils mal? Il ne semble pas, car ce que vient de déclarer Adélard de Bath est ce que répéteront bientôt Albertle-Grand, saint Thomas et tous les docteurs de leur grande école. .

On connaît maintenant dans toutes ses parties le système de la non-différence. Il est réaliste : 1°, parce qu'il définit l'universel in re non pas ce qui se dit de tous les êtres, mais

— %5 — ce qui est l'être commun, le sujet commun de toutes les formes ; 2°, parce qu'il n’établit pas le nature ur.e, simple, de l'universel séparé des choses, dans l’entendement humain, mais le réalise objectivement dans l'intelligence divine. Voici dans quel ordre nous semblent se succéder les diverses thèses réalistes que nous venons d’analyser tour à tour. Guillaume dé Champeaux déclare d’abord quel’espèce est l’essence même de chacun des individus : contraint de retirer cette proposition, il dit que l’espèce est le sujet universel auquel advient la forme de l’individualité, c’est-à-dire l’un qui se retrouve en tous sous la diversité formelle du nombre et de laccident. Bernard de Chartres vient après lui distinguer cet un, incorporé et inséparable de ses attributs sensibles, de l’un intelligible, dont l’essence pure est en Dieu. Ensuite, au moyen de la non-différence, on s’efforce d'établir que l’un incorporé, dont la définition manque dans le système de Guillaume, est le non-différent qui constitue l’identité des individus soit en espèce, soit en genre, soit en substance ; enfin en vertu du même principe, on admet l’un intelligible comme Ja cause immédiate, mais toutefois éternelle et divine, de tout ce qui possède ici-bas le caractère de l’universalité. Ce que nous voyons sous ces formules diverses, c'est l'hypothèse de lunité substantielle des êtres; car nous ne saurions trop le répéter, on est réaliste, quels que soient les artifices du langage, quand on ne part pas de l'individu, de l’atôme aristotélique, comme de la substance première à laquelle est inhérent tout ce qui s’affirme d’elle suivant la catégorie de la substance, c’est-à-dire le genre et l'espèce, à laquelle est adhérent tout ce qui s'affirme d’elle suivant les autres catégories. Il y a toutefois plusieurs distinctions à faire entre le système propre de Guillaume de Champeaux et celui d’Adélard, et pour terminer, nous insisterons sur celle-ci : dans le premier de ces systèmes l’idée de l’un est énoncée d'abord, à priori, et réa-

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lisée au sein des ohoses telle quelle est dans l'intelligence, sans agueune critique, sans aucune recherche du comment l'intelligence a conçu cette idée : dans le second système, on pracèda suivent la méthode paycologique, on observe dans la démonstration l’ordre suivant lequel se forment les idées ; on va des notions recueillies par les sens à celles que l'imagination transmet à la raison, pour déclarer ensuite que la raison seule connait la vérité des choses, et qu'elle est même capable d'atteindre cette vérité par delà les choses, dans sa patrie, dens l’entendement divin. Nous verrons que cette méthode sera préférée par taus les maîtres du treizième siècle, qui ferant profession d’appartenir à la section péripatéticienne de l’école réaliste.

Mais achevona enfin ce long chapitre, pour introduire en scène un disciple plus fidèle d'Aristote, le brillant critique de toutes les fantaisies réalistes, Pierre Ahbélard.

Pierre Abélard, fils de Béranger et de Lucie, tous deux de noble origine, naquit près de Saint-Nazaire, dans le comté de Nantes, au Pallet, petit bourg dont son pére était lo seigneur, l’an 1079. Ce devait être un de ces hommes rares, un de ces heureux génies dans lesquels tout un passé se résume, dans lesquels se révèle un long avenir, apôtres qui tratnent à leur suite une grande foule et dont le nom, tour à tour maudit et vénéré, reste à jamais une matière féconde à la controverse des partis. Abélard étant l’atné de sa famille, Béranger le destinait à la profession des armes. 11 voulut cependant lui faire prendre quelque teinture des lettres, et, quand il le vit formé dans l'étude de Donat, il l’envoya suivre un cours dedialectique à l’école de Roscelin. Abélard sacrifia, comme il le dit, Mars & Minerve, et quitta sans regret le toit paternel, avide d'aller puiser aux sources de la science. Dans toutes les villes où l'attira quelque célébrité, le jeune voyageur laissa quelque souveñir de son passage. On remarquait déjà cet esprit souple, cette raison prudente, inquiète, portée au doute, qui devait causer tant de déplaisirs aux patrons de l’école et de l’Eglise, et faire traduire un jour le fils de Béranger devant les conciles de France, comme un des plus dangereux ennemis de l'autorité. Mais c'était à Paris que se trouvaient les principaux maîtres de dialectique, et, parmi ces maîtres, celui que les suffrages publics plaçaient au-dessus de tous les autres était Guillaunie de Champeaux, surnommé la Colonne des Docteurs. Abélard vint assister à ses leçons,

%8 — à l'école de la Cathédrale, mais il ne tarda pas à se séparer de lui, et, ayant obtenu la permission d’ouvrir une chaire dans la ville de-Melun, il commença dans cette ville ces leçons suivies avec tant de zèle et d'enthousiasme, et cependant tant de fois interrompues, par lesquelles il se rendit plus célèbre encore que par ses écrits. Nous ne devons pas raconter ici l’histoire si féconde, si remarquable en épisodes, de cet homme qui eut l'audace et l’orgueil du génie, à qui le monde infligea de si cruels supplices, et qui seul, abandonné, proscrit, après avoirrempli touteslesoreilles de son nom,allas’éteindre dans un obscur prieuré de la Bourgogne, sans douter ni dela raison, ni de l’amour. Gette histoire, qui ne la connaît ? Retracée récemment avec autant de charme que de vérité par M. de Rémusat, elle n’est assurément ignorée de personne. Aussi, négligerons-nous tout autre détail pour ne présenter qu’un résumé succinct des traités de logique qui nous ont été laissés par l’illustre péripatéticien du Pallet. .

La plupart de ces traités, dont on avait depuis longtemps oublié même les titres, ont été donnés au public pour la première fois par M. Cousin, en 1836, in-4°, sous le titre de: Ouvrages inédits d'Abélard. M. Cousin, ayant postérieurement obtenu la communication d’un manuscrit. unique du Mont-Saint-Michel, a joint, en 1840, à l’appendice du troisième volume de ses Fragments, un opuscule d’Abélard sur les concepts, De Intellectibus. Un seul des écrits d’Abélard est encore inédit : ce sont de petites gloses sur Porphyre, Glossulæ super Porphyrium, qui ont été scrupuleusement analysées par M. de Rémusat !. Ce ne sont donc pas les renseignements qui nous manquent. Cependant, nous devons

* Au moment où nous livrons ce Mémoire à l'impression, nous recevons le premier volume d'une édition complète des Œuvres d'Abélard. C'est M. Cousin qui vient d'élever ce monument à la gloire de la philosophie française. Espé-

rons que s’il existe encore, dans les recoins de nos bibliothèques, quelque ouvrage inédit d'Abélard, il trouvera place dans cette édition nouvelle.

— 269 — confesser qu’en présence de ce trésor -philosophique nous éprouvons un grand embarras. Nous venons de relire la docte et éloquente Introduction placée par M. Cousin en tête de son édition de 1836, ainsi que les deux volumes consacrés par M. de Rémusat à l'apologie doctrinale de Pierre Abélard, et cette nouvelle lecture nous fait regretter de n’avoir rien À dire qui n’ait été déjà mieux dit sur les opinions d’Abélard, et sur les services rendus par ce libre penseur. Il ne peut venir à l'esprit de personne que cette déclaration soit un des artifices dont l’usage est recommandé par les rhéteurs. Non assurément nous ne prétendons pas nous concilier, même par un éloge non suspect de flatterie, deux des membres du tribunal devant lequel nous aHons bientôt comparaître. Nous venons de faire le plus simple et le plus sincère des aveux.

Cependant nous ne pouvons, pour ce qui regarde la philosophie d’Abélard, comme pour ce qui regarde sa vie, renvoyer aux ouvrages excellents que nous venons de désigner : il nous est commandé d’entreprendre un nouveau travail sur une question épuisée. -

Le nominalisme, on connait déjà cette doctrine, est la critique du réalisme. Cette critique se fonde sur la négation des essences générales et. des exemplaires éternels. M. de Rémusat l’a bien définie un idéalisme spécial, ou borné aux universaux !. Abélard ayant été du parti des nominalistes, nous aurons donc à rappeler d’abord les plus considérables des arguments dont il a fait emploi dans sa polémique contre les écoles opposées. Mais Abélard n’a pas été seulement le disciple et le continuateur de Roscelin : on l’a vu tour-à-tour combattre ses deux maîtres, pour s'établir enfin dans une position intermédiaire qu’il jugeait inexpugnable. Rejetant,

* Abélard, LI, p.365.

d'une part, Pidéalisme transcendantal de Guillaume, et, d'autre part, le scepticisme outré qu’il met aucompte de Roscelin, Abélard s’est énergiquement déclaré le défenseur de l’universel post rem, de l’universel conceptuel, recueilli des choses individuelles par les sens et formé par la raison. On à sommé cette doctrine le conceptualisme : c’est le nominalisme raisonnable, Rabaa-Maur, Heiric d'Auxerre, Berenger, Gaunilon étaient conceptualistes ; si Roscelin lui-môme nous était mieux connu, si nous avions d’autres témoignages sur son onseignement et sur ses opinions que les dires de 508 adversaires, il est vraisemblable qu’il ne nous semblerait pas très-éloigné d'accepter toutes les conséquences du conceptualisme. Quoi qu’il en soit, ce qui est reconnu depuis longtemps! , ce qui est vrai, e’est qu’Abélard a trouvé le premier, au moyen-âge, la matière d’un système complet, dans la thèse de l’universel post rem ; c’est que, le premier, il a produit ce système sous une forme suffisamment dogmatique. C'est-là son titre principal au glorieux renom qu'il a conservé dans i'école. Nons ne manquerons pas de 1e faire valoir.

Mais pour représenter d’abord quelques-uns des arguments dont Abélard- a fait arme contre 8es nombreux adversaires, réprenons les thèses réalistes dans leur ordre historique. Abélard eut premièrement affaire à Guillaume de Champeaux ocsupent la chaire de Notre-Dame. Guillaume disait, on ne l'a pas oublié, qu'il y a des essences universelles qui se retrouvent tout entières chez chacun des individus. Les passages des écrits d'Abélard dans lesquels cette formule est incidemment vensurés sont trop nombreux pour qu’il importe de les désiguer tous : nous ne rappellerons iei qu'un fragment du

* «Ruentem præceploris causam sustinuit Petrus Abælirdus, proque Æatu vocis substiluens conceptus significatos , tanquam novo tibicine subjecto, non infeliciter fulcire visus est, » Jac, Thomasius, de Doct. schol. disser. hist. Lipsiæ. 8. d (1676) in-4*.

traité des Genres et des Espèces, traduit pat MM. Cousin êt de Rémusat!. Il y a sans doute, dans ce fragment, des traits qui ne sont pas dirigés contre Guilläume ; mais comme Abélard déclare lui-même qu’il va d’abord combattre l'hypothèse des essences universelles constituant, dans leur intégralité, l'essence même de chacun des individus, il est évident que l'interlocuteur auquel il adresse la parole est Guillaume dé Champeaux. Et que lui dit-il ? Si la chose réellement une qui ést une essence universelle est déjà contenut tout entière dans un des individus qu’elle supporte, elle est absorbée par cet individu et ne se retrouve dans aucun autre, ou tous les autres sont cet individu. Nous n'insistons pas davantage sur cette argumentation que nous avons déjà fait connaltre. Avec les autorités, avec le sens commun, Abélard nie que ce tout d’homme qui est dans Socrate soit une essence universelle, une chose, res, au vrai sens de ce mot, et il justifie sa négation en réduisant à l'absurde l'hypothèse énoncée.

Mais si l’on ne peut dire de l'essence universelle qu'est l'espèce qu’elle est essentiellement et tout entière en Platon, en Socrate, et dans les autres individus, n'est-il pas perrnis de soutenir qu'elle subsiste tout entière en tous ; en d’autres tèrmes,

: que cette essence une est indivisément commune à tous les singuliers qu’elle supporte et contient? Telle avait été peutêtre, même lorsqu'il professait à Notre-Dame, l'opinion de Guillaume; mais, si dès-lors' il était dans ce sentiment , il s’exprimait en des termes qui semblaient ayoir un autre sens. A Saint-Victor, il modifia, comme nous l'avons dit, son ancienne formule par la substitution du mot individeuliter au

. mot essentialiter. D'autres sont venus ensuite qui ont âît tndifferenter. Individualiter, indifferenter, sont des termes opposés, qui, toutefois, ne se contredisent pas en ce lieu , ên-

1 Antrod. aux ouvr. inédits d'Abélard, p. 134 et euiv; = Abélard, par M. Ch. de Rémusat, t. II, p. 24 et suir. :

ferenter étant pris pour signifier le même incorporé aux différents, individualiter pour signifier les différents ayant le même pour suppôt commun : or, dire que Pintégralité de l'essence est la nature commune des individus, et qu’à ce titre elle subsiste universellement, mais sous la forme de l’individualité, ou bien dire que la substance universelle est ce qui seretrouve non-différent en chacun, et est communément un en tous, c’est, il nous semble, traduire la mème opinion en des termes divers. Mais indiferenter prévalut : sacrifiant une méthode qui n’était pas celle des autorités, c'est-à-dire d’Aristote et de Boëce, certains disciplesde Guillaume accordèrent que toute idée générale prend origine des notions singulières acquises au moyen des sens ; et, laissant de côté l'affirmation à priori d’une essence universelle servant de suppôt à tous les individuels, ils s’efforcèrent de prouver à posteriori que l’esprit recueille nécessairement le concept universel de la collection des choses individuelles ; puis, cette preuve étant faite, ils franchirent l'immense intervalle qui sépare la chose de l’idée, et ajoutèrent : un tel concept ne peut ne pas être conforme à la réalité; donc l’universel qu’il représente dans l’intellect est réel dans les choses, et son nom est la substance une, le non-différent qui se communique à tous les différents. C'était, répétons-le, prendre un autre chemin pour arriver au même but. Abélard ne pouvait s'y tromper.

Engageant la controverse, il s'empare d’abord de cette furmule : « Tout singulier est universel ; » et il l'entend comme si elle signifiait que le singulier, sans cesser d’être singulier, est un tout universel. A cela il répond : Si le genre et l’espèce ne sont pas ailleurs que dans l'individu, Socrate, qui est un individu, est une espèce. Si Socrate est une espèce, Socrate est un universel, et, s’il est universel, il n’est pas singulier : il suit qu’il n’est plus Socrate. C'est l'argunrent qu’A-

bélard avait déjà fait valoir contre Guillaume de Champeaux : mais, invoqué contre le système de la non-différence, cet argument n’est qu’un sophisme auquel on répond en ces termes . Cette chose qu'est l’universel est, comme espèce, comme genre, communicable à plusieurs, et plusieurs la reçoivent, mais la reçoivent sans cesser d’être plusieurs, sans cesser d’être individuels. — L’universel, replique Abélard, est le contraire du particulier, et l'on ne peut admettre simultanément deux contraires dans le même sujet. Boëce s’y oppose expressément. — Il est si vrai, replique à son tour Adélard de Bath ou quelque autre, que l’universel se rencontre avec le singulier , qu'entre les individus il y a des non-différences manifestes. Socrate est un individu substantiel et la statue d’airain est substantielle au même degré que Socrate; Socrate est animal et ce cheval est animal comme Socrate ; Socrate est homme et Platon est homme avec lui. Or ce qui se rencontre ainsi de semblable, de non-différent entre les êtres, est un universel, une nature à laquelle est inhérente l’individualité de ces êtres divers et en nombre. Il est donc légitime de recueillir l’universel de la considération d’un seul, puisque cet individu, plus ou moins universellement considéré, contient les mêmes que tous les autres individus, et les mêmes sans aucune différence, c’està-dire ces natures indivisément communes qui répondent aux noms de substance, de genre et d'espèce. — Aussitôt Abélard de s’écrier : cette explieation n’est en rien acceptable ; car de toute chose on pourrait également dire qu’elle est homme puisqu'elle contient quelque non - différent à l'égard de l’homme ; c’est de la comparaison que vient le jugement, et toute comparaison suppose au moins deux objets. Aussi lit-on dans le commentaire sur les Catégories : « Les genres et les « espèces ne résultent pas de la considération d’un seul in- « dividu : ce sont des conceptions que l’esprit recueille de 1 18

« tous les individus pris ensemble. » Ce que Boëce exprime dans ce passage, c’est que le mot homme représente une manière d’être essentielle, ou, comme on dit, une essence, qui n’est pas tirée de Socrate seul, mais de tous les hommes. Or, ceux qui prétendent que Socrate, en tant qu'homme, est une essence, tirent l’espèce d’un seul individu !; ce qui n’est pas, quoiqu'ils en disent, normal et légitime.

usqu'’ici, le péripatéticien du Pallet ne paraît pas avoir un notable avantage sur les partisans de la non-différence. 11 n'approuve pas leur formule et l'attaque : ceux-ci ne la défendent pas mal, et les syllogismes se succèdent, sans que les interlocuteurs abordent la véritable question. Cependant, Abélard ne l’a pas oublié, où conduit le système de la non différence? A ceci : « Tous les genres ne forment qu’un seul « et unique genre, en ce qu’ils sont non-différents entre eux; « Omnia illa generalissima generalissimum unum dicuntur, « quia indifferentia sunt » : ce qui revient à l’unité de subs= tance, à l'hypothèse, déjà condamnée, de Guillaume de Champeaux. Abélard a déjà signalé l'entente mal dissimuiée de ses adversaires, lorsqu'il a compté les fauteurs de la nondifférence au nombre des philosophes auxquels il semble qu’il existe des choses universelles comme des choses individuelles *. Quant il les a ramenés à ce point, à l'existence des essences ou substances universelles, il est maître de son terrain, il est sûr de vaincre, et il le témoigne par le ton hautain de son discours. Nous négligeons un peu les détails de cette controverse, parce qu’ils nous intéressent moins que le reste : entre gens subtils, il y a toujours abus de distinctions et de syltogismes, MM. Cousin et de Rémusat ont, d'ailleurs, fait connaitre ces détails, et nous ne pourrions reproduire ici que

* Abélard, de Gener. et Spec., p. 619 des Ouvr. inéd.— Introd., p. 147.— De Gener. et Spec., p. 813 des Ouvr. inéd:

des textes déjà connus et interprétés. Mais il nous importe de présenter, du moins, le résumé de ce débat. Après avoir repoussé l'hypothèse de l'essence une, contenue tout entière en chacun des individus, Abélard ne traite pas avec plus de ménagements l'hypothèse de l'essence indivisément ou indifféremment commune à tous les particuliers : il ne supporte pas que l'on donné pour fondement À la science de l'être une autre entité réelle que la substance première, définie par Aristote. Soit une, soit commune ou indifférente, toute essence réelle, autre que l'individu, lui semble, en tant qu’essence, un non-être, une pure fiction.

La lecture des traités d’Abélard, publiés par M. Cousin, avait suffisamment fait connaître que ce dialecticien habile, cet interprète éclairé des sentences péripatéticiennes, conservées par Porphyre et par Boëce, avait combattu les diverses sectes réalistes de son temps avec autant de succès que de vaillance. Ce qu’on ne Iisait pas dans ces traités, c'est qu'il avait prévu la conclusion dernière, finale, de la thèse réaliste. Cette prévision est énoncée très-catégoriquement dans les Petites Bloses sur Porphyfe. Le seul manuscrit connu de ce traité se trouvant dans une bibliothèque privée dont nous ne pouvorñs solliciter et dont on ne peut nous offrir l'accès, nous allons reproduire un fragment de l’analyse qui en a été faite par M. de Rémusat. Voici ce fragment : « Ce système (le « réalisme dans toutes ses variétés) exige que les formes « aient si peu de rapport avec la matière qui leur sert de « sujet, que, dès qu’elles disparaissent, la matière ne diffère « plus d'une autre matière, sous aucun rapport, et que tous « les sujets individuels se réduisent à l'unité et à l'identité, « Une grave hérésie est au bout de cette doctrine; car, avec « elle, la substance divine, qui est reconnue pour n'admettre « aucune forme, est nécessairement identique à toute subs- « tance quelconque ou à la substance en général... Et non«

2RRARRER AR 2

seulement la substance de Dieu, mais la substance du phénix, qui est unique, n’est dans ce système que la subs- tance pure et simple, sans accident, sans propriété, qui, partout la même, est ainsi la substance universelle. C’est la même substance qui est raisonnable et sans raison, absolument comme la mème substance est à la fois blanche et assise, car étre blanc et étre assis ne sont que des formes opposées, comme la rationalité el son contraire; et puisque les deux premières formes peuvent notoirement se trouver dans le même sujet, pourquoi les deux secondes né s’y trouveraient-elles pas également? Est-ce parce que la rationalité et l'irrationalité sont contraires? Elles ne le sont pas par l'essence, car elles sont toutes deux de l'essence de la qualité; elles ne le sont point par les adjacents (per adjacentia), car elles sont, par la supposition, adjacentes à un sujet identique. Du moment que la mème substance convient à toutes les formes, la contradiction peut se réaliser dans un seul et même être, et alors comment dire qu’une substance est simple, une autre composée, puisqu’il ne peut y avoir quelque chose de plus dans une subsstance que dans une autre? Comment dire qu’une âme sente, qu’elle éprouve la joie ou la douleur, sans le dire en même temps de toutes les âmes, qui sont une seule et même substance !? » .

A cette analyse, M. de Rémusat ajoute : « On voit

qu’Abélard a parfaitement développé le reproche que Bayle adresse au réalisme, de conduire à l'identité universelle. » Abélard a donc dénoncé par avance le réalisme de Guillaume de Champeaux et d'Adélard de Bath, comme responsable des erreurs d’Amaury de Bène et de Spinosa. Nous ne pouvons que souscrire à cette dénonciation ; la logique et l’histoire de

Abél., t. 11, p.97 et suiv,

. 97 — la philosophie s'accordent à dire qu’à l’extrémité de la voie fréquentée par tous les réalistes est, en effet, le sombre abime de l'identité absolue. Mais Abélard, en montrant cet abîme, n’a pas seulement prédit la venue prochaine d’Amaury, de David de Dinant et de leurs disciples ; remarquons aussi qu’il a soupçonné la thèse fameuse d’Averrhoës, la thèse de l'unité spirituelle des âmes, et l’a condamnée comme l’autre, celle de Guillaume de Champeaux, la thèse de l’unité réelle de la matière. Quelles que soient les similitudes sensibles ou latentes des choses, rien, suivant Abélard, n’est, dans la nature, un tout universel, soit comme matière, soit comme esprit. Toutes les âmes portent la marque, le cachet divin; toutes elles ont la mème origine et recherchent la même fin ; mais toutes elles sont discrètes en nature, et c’est à ce titre qu’elles constituent actuellement, formellement, dans le composé, les espèces de la substance, les personnes, les individus libres et responsables. Ainsi de la matière. Il y a des matières, et, sans contredit, elles sont assez semblables les unes aux autres pour être dites le sujet commun de toutes les formes; mais cependant cette communauté n’est pas telle que toutes les matières -n’en forment réellement qu’une. Ce n’est pas la diversité qui semble être, c’est la diversité qui est : en d’autres termes, ce n’est pas l'unité qui est, c’est Vunité qui semble être.

Telles sont, en abrégé, les sentences d’Abélard disputant contre le réalisme ontologique, contre Guillaume. de Champeaux et les sectateurs de la non-différence, Voyons-le maintenant se retourner contre une autre section de l’école réaliste, celle qui réalise en Dieu les types universels : « Les « genres et les espèces, dit-il, sont, ou créateur ou créature. « S'ils sont créature, le créateur a été avant la créature. Donc « Dieu a été avant la justice et la force, que quelques-uns « n'hésitent pas à poser en Dieu, comme quelque chose

« d'autre que Dieu !. Donc Dieu a été avant d’être juste et « fort. Mais il y en a qui ne considèrent pas comme suffisante « cette division : Tout cs qui est, est ou créaieur ou créature, « etils prétendent lui substituer oelle-ci : fout ce qui est, est «engendré ou inengendré. Or, les universaux sont dits inen- « gendrés, et, par conséquent, éternels; de sorte que, sui- « vant ceux qui s'expriment ainsi, l'âme (chose criminelle à « direl) n’est en rien soumise à Dieu, étant coéternelle à « Dieu et tenant son arigine d'elle-même. Ainsi Dieu n’a fait « aucune chose, Socrate étant composé de deux coéternels « à Dieu, 11 n’y a donc eu rien de nouveau qu’un assemblage; « il n'y a pas eu de création. Car, ainsi que la matière, la « forme est universelle, et, partant, coéternelle à Dieu. « Combien cela s'éloigne du vrai, c’est ce qu'il est facile de « voir ?. Cette argumentation est précise, serrée; ajoutons qu’à notre sens elle est inexpugnable. Mais il ne s’agit pas ici de notre opinion, il s’agit de celle d’Abélard. A ce sujet, pas d’équivoque. Les universaux ne sont ni créateur, ni créature, ni engendrés, ni inengendrés; que sont-ils donc dans le lieu que l’on dit être leur véritable patrie ? Ils ne sont rien, ils ne sont pas. Dieu a pensé le monde, sans aucun doute, avant de le faire; il l’a voulu tel qu’il l’a fait ; mais cette reconnaissance de la volonté libre, intelligente, de Dieu, suffit pour rendre un compte raisonnable et orthodoxe de l’ineffable

* Voici le texte : « Genera et species aut creator sunt aut creatura. Si creatura sunt, ante fuit suus creator quam ipsa creatura. Ita ante fuit Deus quam justitia et fortitudo, quam quidam esse in Deo non dubitant et aliud a Deo, » Avec M. Cousin, nous avons ainsi traduit le dernier membre de cette pbrase : « La justice et la force, que quelques-uns n'hésitent pas à poser en Dieu comme quelque chose d'autre que Dieu. » Thèse manifestement réaliste. Mais M. de Réinusat interprète cette phrase tout autrement : « La justice etla force qui, dit-H, sont sans aucun doute en Dieu et autre chose que Dieu. » Abélard aurait donc distingué, pour son propre compte, l'essence divine de Ia justice divine. Cela n'est pas vraisemblable. M. de Rémusat n'aurait-il pas mal lu le texte et pris quidam pour quidem P

3 Quer. inéd, d’Abél., p. 617.

mystère de la création : qu'importe-t-il ensuite de localiser dans l’entendement divin une multitude d’entités idéales dont on ne saurait définir ni l’origine, ni la nature, sans altérer par cette définition l'idée pure de l'essence qui est Dieu? Voilà, pour ne pas aller au-delà des termes d’Abélard, ce que signifie sa négation des espèces éternelles. Nous n’avons pes à dissimuler que nous recueillons cette négation avec empressement. Elle nous prouve, en effet, avec quelle perspicacité de jugement Abélard avait étudié toutes les faces de la question métaphysique, et combien il était ferme, résolu dans son système. Nous reprendrons bientôt, lorsque nous aurons à parler d’Albert-le-Grand et de son école, cette grave et délicate affaire des idées divines, et nous espérons établir que la théorie de Platon, prise même au sens d'Alcinoüs et de Plutarque, ne soutient pas l’assaut de la dialectique péripatéticienne. -

Abélard n’a donc pas cru devoir traiteravec plus de ménaments les universaux in se que les universaux in re. Quel qu'’ait été jusqu'alors le crédit de saint Anselme, de Guillaume de Champeaux et de leurs maîtres, Platon, Chalcidius et le faux Denis, aucune des thèses réalistes ne doit survivre, si l'opinion se déclare pour le péripatéticien du Pallet. Et quel sera le résultat le plus prochain de cette révolution philoso- * phique? Les esprits, se tournant vers l'étude des faits, des faits authentiquement attestés par l'expérience, renonceront à continuer les enquêtes vaines et téméraires, entreprises dans le domaine du possible,

Ne sera-ce pas un grand profit pour la science? Mais ne nous hâtons de rien prévoir, car la raison humaine a d’étranges caprices : n'oublions pas, d’ailleurs, que nous sommes encore au moyen-âge, en plein douzième siècle, et que si la raison devient seulement suspecte de dissentiment avec la foi, on lui aura bientôt interdit d'adresser aux consciences un

langage qui pourrait compromettre les bases de l’orthodoxie.

Or, nous n'avons encore fait connaître que les négations d’Abélard, que ses déclarations sceptiques à l'égard des systèmes contemporains ; il nous reste à dire quelle fut sa doctrine, et l’on est sans doute curieux d'apprendre, en-dehors même de ce qui touche aux intérêts de la foi, comment une doctrine peut sortir des prémisses résolument critiques que nous avons énoncées.

Cette critique avait acquis au nom de Roscelin une célébrité fâcheuse. Pour s'élever au-dessus des ruines qu'avait faites ce chef intrépide, Abelard doit donc commencer par se séparer de lui, c’est-à-dire par le désavouer. Aussi, dans le manuscrit de Saint-Germain, dont nous avons déjà reproduit plusieurs extraits, après la clôture du débat contre les réalistes, lit-on cette phrase : « Nunc illam sententiam quæ « voces solas genera et species universales et particulares « prædicatas et subjectas asserit et non res, insistamus. » Cette thèse, illa sententia, qu’Abélard va maintenant examiner et combattre, est celle de son premier maître, le chanoine de Compiègne. Celui-ci disait, on se le rappelle, que les genres et les espèces n'étant pas des choses, sont des mots, des sons de voix, et rien de plus. C’est du moins la proposition insensée que lui attribuaient ses contradicteurs. Abélard soutient, avec les autorités, que les mots ne sont rien, tandis que les genres, les espèces. sont des choses, des substances !. Mais quelles choses, quelles substances? Il est trop ami de léquivoque pour s’expliquer davantage à ce sujet, quand rien ne l'exige : il lui suffit, pense-t-il, d’opposer à Roscelin quelques phrases d’Aristote ou de Boëce, dans lesquelles les genres et les espèces sont pris pour des substances quelconques. Nous l'avons dit : pour des substancessecondes, ou,

* Ouvrages inédits d'Abélard, p. 522. — M. Cousin, éntrod., p. 131. — M. Ch. de Rémusat, Æbélard , t. XI, p.42.

en d’autres termes, non pour des essences, des natures, mais pour des manières d’être inhérentes, nécessaires, des individus, seuls objets réels. Ce langage est-il réaliste? Non, assurément; mais il peut sembler l'être. Il a trompé même un critique moderne dont la sagacité n’est pas contestable. Buhle fait observer que, nominaliste à l’égard de Guillaume, Abélard a défendu le réalisme contre Roscelin ‘. Cette apologie occasionnelle n’est elle-même qu’à la surface du discours. Abélard ne pense pas ce qu'il paraît dire, et rien ne lui répugne plus que le réalisme ; mais il sait que le nominalisme est mal noté : il faut donc qu’il s’avance prudemment entre l’une et l'autre doctrine, e’est-à-dire entre l’un et l’autre écueil. Au fait, tout ce qu’il prétend démontrer contre Roscelin, c’est que les espèces, les genres, sont plus que des mots, les mots n'étant que des signes.

Les signes des choses? peut-être; mais il est évident que ces choses n’imposent pas elles-mêmes aux mots le sens qu'ils contiennent. Entre les choses et les mots, il y a un intermédiaire, l’intellect, qui juge les choses et les nomme gu moyen des mots. Or, il est incontesté qu’il existe, dans la nature, des objets, ou, du moins, des phénomènes individuels qui seuls tombent sous les sens. Ces phénomènes, perçus, conçus par l’intellect, se transforment, dans l’entendement, ennotions individuelles , particulières. Mais, en outre, l’intellect'a le pouvoir de rapprocher les unes des autres les notions recueillies de plusieurs, et d’en former des notions plus ou moins générales, suivant le nombre des objets qu’il conçoit comme doués de propriétés, de manière d’être similaires, identiques. Ces notions ainsi généralisées sont des touts intellectuels, des universaux. Ainsi, de Socrate, de Platon et des autres, considérés non suivant ce en quoi ils diffèrent, mais suivant ce

\ Hist. de La Phil. mod., t. 1, p. 689 de la trad. de M. Jourdan.

en quoi ils se ressemblent, l’intellect se laisse conduire à la eonception d’une espèce qu’il nomme l'espèce humaine, l’humanité, et se la représente comme un tout composé de chacun ds ses individus. De même de Socrate, de Platon et des autres, et, en outre, de Bucéphale et de Bruneau !, l’intellect fabrique un tout plus compréhensif, plus général, plus universel que le premier, qu’il nomme le genre animal. Enfin, de Socrate, de Platon, de Bucéphale, de Bruneau, et, en outre, de la sphère d’airain et de tous les autres objets individuellement réels, l'intellect s'élève au genre suprème, au genre qui se dit de toute chose subsistante, et qui répond, sous le nom de substance, au plus universel des concepts. Voilà l’histoire de la formation des termes généraux.

Cette histoire avait étédéjà racontée presque dans les mêmes termes par les partisans de la non-différence, recherchant au sein de l’individuel les essences communes aux individualités. Abélard suit donc:la voie qu’ils ont fréquentée, et cependant il n'arrive pas au mème but. Ils disaient qu'ayant trouvé chez Socrate, chez Platon ét chez les autres, une matière semblable, ils prouvaient ainsi l’unité réelle de l'espèce, du genre, la permanence objective de l’universel. C’est une conclusion contre laquelle Abélard proteste. Que donnent, en effet, les degrés de l’abstraction ? Evidemment ils ne donnent, ils ne prouvent que l'existence intellectuelle des concepts, espèce, genre, substance; mais substituer à ces concepts universels des choses universellement subsistantes, c’est conclure en dehors des prémisses. « Les concepts par abstraction, dit « Abélard, sont ceux dans lesquels une nature d’une certaine « forme est prise indépendamment de la matière qui lui sert « de sujet, ou bien dans lesquels une nature quelconque est « pensée indifféremment, sans distinction d'aucun des indi-

* Nom propre de l'âne dans Abélard (4641., par M. de Rémusat, 1. II, p. 97.) et dans Albert-le-Grand.

vidus auxquels elle appartient. Par exemple, je prends la couleur d’un corps ou la science d’une âme dans ce qu'elles ont de propre, c’est-à-dire en tant que qualités ; j'abstrais en quelque sorte les formes des sujets substantiels, pour les considérer en elles-mêmes, en leur propre nature, et sans faire attention aux sujets qui leur sont unis. Si je considère ainsi indifféremment la nature humaine qui est en chaque homme, sans faire attention à la distinction personnelle d'aucun homme en particulier, je conçois simplement l’homme en tant qu'homme, c’est-à-dire comme ani« mal rationnel mortel, et non comme tel ou tel homme, et j'abstrais l’universel des sujets individuels. L’abstraction consiste donc à isoler les supérieurs des inférieurs, les universaux des individuels, leurs sujets dé prédication, et les formes des matières, leurs sujets de fondation. La soustraction sera le contraire. Elle a lieu quand l'intelligence soustrait le sujet de ce qui lui est attribué, et le considère en lui-même ; par exemple, lorsqu’elle s'efforce de concevoir, indépendamment d’aucune forme, la nature d’un sujet essentiel. Dans les deux cas, le concept qui abstrait ou soustrait donne la chose autrement qu’elle n’est, puisque la chose qui n’existe que réunie y est eonçue séparément !. » Voilà le grand point. L'abstraction intellectuelle ne donne pas le composé, mais la forme isolée de la matière. Or, suivant Abélard, et suivant le plus grand nombre des nominalistes, c’est la. matière déterminée qui est principe d’individuation. Si donc on fait exception de la matière, Pindividualité disparaît; seule, l’universalité persiste, demeure; mais, avec la matière individuelle, la réalité s'est évanouie, et, avec la forme universelle, il n’est plus resté que l'opposé même de la réalité, c'est-à-dire le concept abstrait.

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* Abélard, de Jntellectibus, à l'appendice dutome III des Fragments, de M. Cousin. Traduction de M, de Rémusat, Æbdard, 1, 1, p. 406.

11 s’en faut donc bien que l’existence de l’universel post rem puisse être alléguée comme preuve de l’universel in re.

11 est établi, d’une part, contre Roscelin, que les mots viennent des concepts, et que, par conséquent, les espèces, les genres ne sont pas de purs sons de voix ; d’autre part, il est démontré, contre Guillaume de Champeaux et les autres réalistes, que de l'existence des espèces intellectuelles il n’est pas permis de déduire l'existence des espèces réelles. Quelle est donc la définition vraie de l’universel? C’est un tout « qui «n’est point hors de notre pensée. » Ce sont les termes de Descartes ‘. Ceux dont Abélard fait usage sont tout-à-fait pareils.

Descartes ne s’est pas opposé moins vivement à ce qu’aucune autre définition de l’universel fût admise dans son école : éclairé par l’expérience d’une longue controverse, le créateur de la philosophie moderne savait qu’on ne peut rien fonder sur les chimères du réalisme ontologique, et il a pris soin de témoigner combien il avait à cœur de s’affranchir de toutc affinité avec les derniers interprètes dé la doctrine scotiste. Ce que l’histoire de l’école devait apprendre à Descartes, Abélard l'avait prévu, et cette prévision lui a montré la voie qu’il a suivie. La philosophie d’Abélard est la philosophie de la prudence, la philosophie du sens commun. Alors que tant d’autres maîtres, novices, inexpérimentés comme lui, s’élançaient dans les régions de l'inconnu, avec une ardeur généreuse, mais téméraire, il a vu qu’ils couraient vers l'abime et s’est séparé d’eux. Voilà son titre principal à la renommée qu’il a conservée dans l’école. Précurseur de Guillaume d’Ockam; il a posé les prémisses dont le Docteur Invincible a développé toutes les conséquences ; mais pour remplir le rôle de Guillaume d’Ockam, il fallait venir après saint Thomas et Duns-Scot.

* Principes de la phil. partie première, art. 58.

Nous ne saurions nous arrêter plus longtemps à l’exposition de la doctrine d’Abélard. Elle occupe, sans doute, une grande place dans l’histoire du douzième siècle; mais le douzième siècle n’est pas, suivant les termes du programme tracé par l’Académie, l’époque classique de la philosophie scolastique, et d’ailleurs, il n’y a rien dans les écrits d’Abélard qui n'ait été reproduit dans les siècles suivants, et même, nous devons le reconnaître, en de meilleurs termes. Laissons donc le philosophe pour raconter en quelques mots les dernières infortunes du théologien.

Il avait offensé l'Eglise, non par des sentences manifestement hérétiques, mais par des locutions nouvelles qui pou-vaient s’entendre et qu’il entendait peut-être dans un sens nouveau. C’est ce qui souleva contre lui toute la cohorte des docteurs orthodoxes. Un moine illustre, qui méprisait la droite raison, mais qui possédait au plus haut point cette éloquence du fanatisme qui toujours séduit, toujours entraine la foule, saint Bernard s’avançait à la tête de ses ennemis. Abélard devait être et fut condamné ; et, s’étant retiré du monde, il alla finir ses jours à l’abbaye de Cluny, près de Pierre-le- Vénérable. 11 mourut dans le prieuré de Saint-Marcel, aux portes de Châlons, le 21 avril 1142, âgé de soixante-trois ans.

Voici quelques fragments d’une lettre dans laquelle Pierre. le-Vénérable annonça la mort d’Abélard à cette femme héroïque qui avait été, devant Dieu, son épouse, et, devant les hommes, la complice d’un crime cruellement expié : « Si je « ne me trompe, dit l'abbé de Cluny, je ne me rappelle pas « d’avoir vu son pareil pour l'humilité de la démarche et de « l’habit. En vérité, Germain ne fut pas plus modeste et « Martin plus pauvre, et comme, dans le grand troupeau de « nos frères, je le plaçais moi-même au premier rang, il pa- « raissait le dernier de Lous par la simplicité de son exté- « rieur. Souvent je l’admirais, et lorsque , dans les proces-

« sions, je le voyais marcher devant moi, avec les autres « religieux, suivant notre coutume, il me plongeait presque « dans l’étonnement. Certains hommes entrés en religion « désireraient plus de luxe à l’habit qu'ils portent : pour lui, « content d’un vêtement simple , de quelque façon qu’il fût, « il ne s’inquiétait pas davantage de cela. Il était le même et « pour la nourriture et pour la boisson, et pour tout ce qui « regarde le corps. Sa conduite et sa bouche condamnaient « chez lui, cher les autres, non-seulement ce qui était su= « perflu, mais encore ce qui n’était pas absolument néces- « saire. Il lisait sans cesse, priait souvent, parlait peu... Tel « fut cet homme parmi nous, simple et droit, craignant 16 « Seigneur, fuyant le mal ; tel il fut durant son court séjour « sous notre toit, consacrant à Dieu la dernière heure de sa « vie, comme on le raconte de saint Grégoire-le-Grand; il « ne laissait échapper aucun instant sans prier, lire, écrire « ou dicter. C’est dans cet exercice d’œuvres pieuses que « vint le surprendre le visiteur évangélique, » Ce portrait non suspect de flatterie, puisqu'il a été tracé par la main pieuse de Pierre-le-Vénérable, ne supplée pas sans doute aux détails anecdotiques que nous n’avons pu rapporter ici, mais il fait du moins connaître comment s’éteignit cet homme célèbre à tant de titres qui avait rempli l’Europe chrétienne du bruit de sa gloire et de ses malheurs. Il mourait proscrit, mais non vaincu, ayant dérobé sa tête à l’infamie, fnais su périeur à sa disgrâce, résigné à subir la sentence rendue par l'erreur, mais ne doutant pas de la vérité.

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