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CHAPITRE XL Guillaume de Conches et Gilbert de la Porrée

Après Abélard, il y a dans l’école une grande confusion, Harcelée par des légions d’hérétiques, et forcée de lutter tour à tour contre diverses sectes également ennemies de son repos, l'Eglise impute à la philosophie les témérités, les égarements de la raison; et ce qu’elle appelle la philosophie, c’est Abélard, c’est le nominalisme. Elle préfère donc le réalisme et le recommande. Mais cette doctrine révolte par bien des côtés la raison des sages. Les consciences sont incertaines, inquiètes : tandis que l'issue malheureuse de la propagande péripatéticienne engage quelques docteurs à suivre les voies opposées, d’autres, plüsrésolus, maintiennent, en les dissimulant un peu, les principes condamnés comme ouvrant la porte à l’impiété. Mais le caractère particulier de cette époque intermédiaire est le relâchement des études, l’affaissement des esprits : si la controverse engagée se continue, c’est avec mollesse, et le scepticisme, sous toutes ses formes, rencontre de nombreux clients. À ce sujet, on nous permettra de faire, en courent, une remarque qui comporterait d’amples développe» ments. Chaque peuple a, pour ainsi parler, son génie philoso+ phique. Les italiens mêlent volontiers la poésie À la logique : un rêve, une vision les séduit, les transporte ; les Allemandé cultivent la logique pour êlle-même et lui sacrifient tout, ne supportant pas même que Île sens commun vienne la contre dire. Le génie français a plus de modération, et il préfère la

svérité simple aux fantaisies les plus brillantes de l’imagination, aux artifices les plus ingénieux du syllogisme: Aussi,

pour beaucoup de causes, lenominalisme est-il le système qui lui va le mieux. Qu’on le condamne à l’abandonner, il se trouve mal à l’aise et refuse d'admettre lesystème opposé. En France, le discrédit temporaire du nominalisme n’a jamais été favorable qu’au scepticisme. Quel fut le résultat le plus prochain de la sentence prononcée contre Abélard et ses complices? Une véritable anarchie au sein de l’école : « Autant d’indivi- «dus, autant d'opinions, » nous dit Jean de Salisbury ; « parmi «les maîtres, aucun qui veuille s'attacher à suivre les traces «d’un autre : chacun veut se forger uneerreur personnelle, afin «d’acquérir quelque renom !. » Cette discorde entreles maîtres troubla l'esprit de leurs auditeurs : de ce trouble vint le doute sur les fondements de la science, et ce doute amena le dégoût. Tel est, au sein de l’école française, le cours ordinaire des choses.

Nous avons cru devoir ajouter quelques recherches à celles que l’Académie nous avait demandées sur les origines de la philosophie scolastique. Nous raconterons plus rapidement l'histoire des dernières années du douzième siècle. C’est un triste spectacle que celui de la confusion : on ne s’y arrête pas volontiers. :

Les premiers docteurs que l'on nomme après Abélard sont Gerland et Guillaume de Conches. Gerland n’enseigna pas à Paris, et sa doctrine est peu connue. Guillaume, né dans la petite ville de Conches, en Normandie, a laissé plus de souvenirs. Quelques historiens le comptent parmi les élèves de Bernard de Chartres ; il est mieux prouvé qu'il fut le maitre de Henri II, roi d'Angleterre. L'école de Paris l’a regardé longtemps comme un de ses plus illustres docteurs, et c’est un titre que lui donne encore M. Jourdain ?. Il nous importe d’apprécier s’il fut vraiment digne d'une si grande renommée. Quatre

! Metalogieus, \b. M, c. xvin. — ? Recherches critiques, p. 283.

de ses ouvrages ont été publiés. Le premier ayant pour titre : De opere seztæ diei et primo de animalibus, fut imprimé au quinzième siècle, sans date, sans nom de lieu et d’imprimeur. Cest le Repertorium de Hain qui nous le fait connaître, et nous le désignons pour réparer une omission commise par les auteurs de l'Histoire littéraire. Nous ne l'avons retrouvé sur les rayons d'aucune bibliothèque. Le plus considérable des traités qui portent le nom de Guillaume de Conches est intitulé : Magna de naturis philosophia ; il a été imprimé en 1474, en 2 vol. ih-folio. Suivant la description qui nous en est faite par les auteurs de l’Histoire littéraire, c’est une volumineuse encyclopédie dans laquelle le professeur paratt avoir réuni tous ses cahiers : on peut l’interroger sur les problèmes les plus divers, aucun ne lui est étranger, car il est vraiment philosophe, et la philosophie est la science des sciences. Nous devons en parler sur la foi d'autrui, et c’est un de nos regrets. Quand les Bénédictins publiaient le douzième volume de l'Histoire littéraire, il n'existait, à Paris, qu’un seul exemplaire de cet ouvrage * ; encore était-il incomplet. Nous ne savons où le rechercher aujourd'hui : la Bibliothèque Natiomale ne le possède pas. Nous n’en rencontrons, d’ailleurs, aucun manuscrit sur les rayons de la même bibliothèque. On y trouve deux petits traités qui paraissent avoir été faits pour venir à la suite de celui que nous venons de nommer, si, toutefois, ils n’en forment pas une partie. L'un a pour titre : Philosophia secunda; l'autre : Tertia philosophia. La Bibliothèque Nationale môntre deux exemplaires de l’un et de l’autre traité, dans les manuscrits 6588 de l’ancien fonds et 1112 du fonds de Saint-Germain. Ils ne nous offrent guère plus d’intérêt l’un que l’autre?. Ils contiennent, ilest vrai, des rensei-

+ Aise. Lite. t. XN, p. 457 de la nouvelle édition. —? M. Cousin en a publié des fragments assez étendus dans l'appendice de son édition des Ouvrages inédits d'Abélard.

— #90 — gnements curieux gur les opinions physiologiques du douzième siècle ; on y voit qu’en ces temps lointains on connaissait déjà plus d’un système développé de nos jours comms inventé de la veille; mais nous n’avons pas à récueillir ces renseignoments, la physiologie et la philosophie étant deux sciences qui n’ont de commun ni la méthode, ni le but. II est vraisemblable que nous avons l’abrégé de ces trois ouvrages dans un traité beaucoup moins considérable, que les manuscrits désigent sous les titres de : Philosophta Minor ‘, et de : Truotatus philosophiæ ?. C’est ce traité qui est imprimé dans les (Œuvres: de Beda-le-Vénérable, avec cet autre titre : Mepi ddatiuv, Sive quatuor libri de elementis philosophiæ 5. Si nous n’avons pu comparer cet ouvrage à celui qui « pour titre : Magna de naturis philosophia, nous y avons, du moins, retrouvé les propo= sitions principales des deux autres opuscules. C’est à Guillaume de Conches que paraît appartenir le commentaire du Timée, que, dans la première édition de son Introduetion aux Ouvrages nedits d'Abélard, M. Cousin attribuuit.à Honoré d’Autun *. Enfin, le même docteür a cru devoir, vers la fin de sa vie, exposer sommairement les principaux points de sa doctrine, et rétracter en passant quelques assertions théologiques, à l'occasion desquelles. il avait été sévèrement admonesté par Guillaume de Saint-Thierry 5. Ce treité, auquel il a donné le titre bizarre de Dragmaticon philosophiæ, à été imprimé à Strasbourg en 1566, in-8°, 11 contient tout ce que nous avons à faire connaître des opinions de Guillaume de Conches. L -

- L'auteur met -en scène le duc de Normandie, Geoffroyile:

! Æise. lits, t. XI, p. 457. — Biblioth. Natlon.; manuscrits de StsVietr, né #bé. — ? Tome ll, p. 206 de l'édit. de Cologne, 1612 fol. — 4 Voir M. C. Jourdain, Dissert. sur Pétat de la Phil. nat, au XI] siècle, p. 101. M. Cousin, /ntrod, aux ouvr. inédite d’Abél., p. 646 de l'édit. ha-8, p. 871 delédit ind. — + De Error, Gill. de Conchis, in Biblioth Chiiere.,

— 991 — Bel, qu’il avait eu l'honneur de compter autrefois au nombré de ses écoliers, et, supposant que ce prince l’interroge avec une curieuse sollicitude sur les plus gravés et les plus obscurs problèmes de l'ontologie, il répond successivement aux nombretses questions qui lui sont adressées. La première est velle-ci : Qu'est-ce qu’une substance? Ce terme, répond le philosophe, s’émploie pour désigner tout ce qui est, et ce qui est se divise en deux ordres principaux : ainsi, il ÿ a la substance incréée, la substance divine, et la substance créée, qui est considérée comme visible ou comme invisible. Quel est d'abord le sentiment de l’auteur sur la substance créée invisible? 11 va, dit-il, répéter ce que Platon enseigne à ce sujet : « S'il faut « sur ce point s’en tenir à l'opinion d’un philosophe païen, « je préfère Platon à tous les gutres, car sa doctrine est celle « qui se rapproche le plus de notre foi... Platon, qui fut le « plus docte des philosophes, a divisé le monde en cinq ré- « glons : le ciel, l’éther, l'air, la région humide et la terre. « Dans la région du ciel, ila placé un animal invisible, raison- « nable, immortel, impassible, c’est-à-direles étoiles, stellas « vidélicet; dans la région de la terre , un animal visible, rai- « sonñable, passible, mortel, c’est-à-dire l'homme... » Et Il continue de reproduire ou de travestir, sur ce ton, pendant tne bonne part de son entretien philosophique avec le duc de Normandie, la doctrine du Timée sur la nature des choses, alléguant, entre parenthèses, l'autorité de saint Augustin et de saint Ambroise, pour faire voir que si, dans sa liberté philosophique, Platon a été bien au delà de ce qu’enseignent les livres sacrés, il s’est trouvé néanmoins presque toujours d’actof avec les interprètes les mieux famés de ces livres: Le duc, fort attentif à ce discours, lui fait remarquer qu’il s’écarte quelquéfois cependant du texte de Platon, et qu'en voulant définir les formes invisibles des éléments, il reproduit des hy: pothèses ontologiques mises au compte des Epicuriens. Cette

observation ne trouble pas le philosophe; il répond qu’en effet le système des corpuscules est celui d’Épicure, mais que ce système n’est pas condamnable par cela seulement qu'il vient d’un philosophe mal noté. Toutes les sectes ont, en effet, enseigné quelque chose de la vérité : « Nulla tam falsa est, secta « quæ non habeat aliquid veri admixtum. » Cette proposition éclectique, transmise à Guillaume de Conches par Beda, qui l'avait lui-même reçue de saint Augustin, n’est pas tout ce qu’il faut remarquer dans ce passage. L’implacable exterminateur de tous les philosophes, Gauthier de Saint-Victor, avait aussi déclamé contre Guillaume de Conches, l’accusant de remettre en honneur les fantaisies profanes du système atômistique, au grand scandale des cœurs fidèles ! ; c’est contre cette accusation qu’il se défend ici. Arrivant enfin à l'animal visible, raisonnable, passible -et mortel, à l’homme, Guillaume explique d’abord ce que c’est que le corps humain, et il reproduit à ce propos la plupart des assertions physiologiques qu'il a déjà développées dans ses précédents ouvrages. Il s'exprime ainsi sur la nature de l’âme : « Les formes de l’acti- « vité (actiones) de P’âme sont nombreuses et diverses ; nous « distinguons l'esprit (ingenium), la raison, l'intelligence et « la mémoire. L'esprit est une certaine énergie qui peut, par « elle-même, tout ce qu’elle peut ; ou bien encore, c’est la « puissance que l’âme a naturellement de percevoir aussitôt « ce qui s’offre à elle : on dit, en effet, de ceux qui entendent, comprennent promptemeut, qu'ils ont l'esprit subtil, bien « doué, et de ceux qui comprennent lentement, qu'ils ont

‘ Bullæus, Æist. univ. paris., t. Il, p. 659. Voici ce passage de Gauthier de St-Victor : Aiunt Hebræi Doc significare tenuissimum pulverem qui oeulo rapitur, sæpe in oculo mittitur, et sentitur potius quam videtur. Minutissirma ergo frusta pulveris et pene invisibilia hoc verbo sppellantur, quæ forte Democritus cum Epicuro suo atomos vocat. Inde Wilh. de Conchis ex atomorum, id est minutissimorum corporum concretione, putat feri omnia. » Apud Oudinum, t, 11, p. 1228.

« l'esprit lourd, épais. L'opinion et la raison viennent des « sens de la manière que je vais décrire. Quand l’âme perçoit « la couleur, la figure d’une chose dans l’organe de la vue; « quand elle apprécie la quantité, la qualité de cette chose, le rapport de cette chose avec les autres, il arrive que plus d’une fois elle se trompe. Souvent, en effet, elle suppose ‘ qu’une chose est ce qu'elle n’est pas… Et cela s’appelle une opinion fausse. Quelquefois l'âme n’est pas abusée, mais elle hésite, elle ne sait si cette chose est telle ou ne l’est pas ; c’est en cela que consiste l'opinion vraie. L'opinion est donc un jugement de l’âme, soit faux, soit vrai, soit hésitantet incertain. S’il s’agit d’un objet matériel, et si ce jugement est confirmé par l'adhésion des sages et par. une démonstration rigoureuse, on l'appelle raison. La raison est un jugement ferme, certain, porté sur un objet matériel. Ainsi l'opinion peut quelquefois s’élever jusqu’à la raison. Si, d’autre part, l’âme porte un jugement sur les choses immatérielles, et se trompe, c'est une fausse opinion ; si elle ne se trompe pas, mais hésite encore, c’est une opinion vraie; si cette opinion est confirmée comme je l’ai dit, c’est l'intelligence : mais les objets immatériels étant hors de la portée de nos sens, il y a peu d’esprits qui arrivent à la certitude en ce qui les concerne. Aussi Platon dit-il que l’intelligence n’appartient qu'à Dieu et à un petit nombre de mortels. L'intelligence procède de la raison. En effet, quand les premiers hommes, guidés par la raison, parvinrent à connaitre les natures des corps, ils se demandèrent quelle pouvait être l’action des corps; et, voyant des actes qui ne pouvaient être produits par les corps, ils se dirent qu’il y avait un agent qui n'était pas un corps. Us l’appelèrent l'esprit (spiritum) ; et, dirigeant vers cet esprit leur instrument intellectuel, ils en eurent d’abord quelques opinions fausses et quelques autres vraies. Après

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— 2% — « un long travail et de grands efforts, ils parvinrent epfin à « se débarrasser des fausses et à confirmer les vraies par des « ‘démonstrations rigoureuses, et ainsi maquis l'intelligence, « sous les auspices de Ja raison... »

Çe passage nous a semblé devoir être cité : :ilne contient pas ce qu’on appelle une doctrine, mais il représente fidélement les incertitudes de nos pscologues du treizième giècle, si mal instruits, si mal dirigés, Qu'il y a loin de cette analyse çonfuse des énergies de l'âme aux distinctions si savantes, ou, du moins, on nous l’açcordera, 5j ingénieuses et si subtiles du siècle suivant | Mais Guillaume de Conches n’a pu lire gens le Timés ce qui ne #'y trouve pas: et c’est le Traits de l'âme, le Tapi puxis d’Aristote, qui doit enseigner à l’écolo du moyenâge ce que c’est qu’une faculté de l'âme et ce que c'est qu’une idée, M. Rousselot veut que Guillaume de Conches ait eu plus de tendances vers Aristote que vers Platon ! : l’assertion con traire serait bien mains éloignée de la vérité, Guillaume de Conches devant être compté parmi les docteurs scolastiques qui ont la plus ouvertement fait profession d’appartenir à la secteplatonicienne ; mais, à la vérité, ce docteur connaissait-il mieux Platon qu’Aristote?

Après Guillaume de Conches,. nous placerons, avec Tennemann, Gilbert de la Porrée. Celui-ci est, de tous nos scolastiques du douzième siècle, le seul qu’on ait, dans le siëcle sui vant, accepté pour uneautorité. Quand Albert le Grand rappelle quelques aphorismes mystiques de Hugues ou de Richard de Saint-Victor, c’est comme théologiens qu’il les désigne et non comme philosophes : c’est au même titre quesaint Thomas in terprète ou critique les livres de saiat Anselme et de Pièrre . Lombard. Pour Gilbert de la Porrée, il a conservé, durant tout le moyen-àge, la réputation d’un logicien original etprofand.

* Kiudes aur la phil, au moyen-dge, t. 1, p, 194 et suivantes

— 26 — Né à Poitiers, il avait eu pour maîtres : en philosophie, Ber= nard de Chartres; en théolngie, Anselme et Radulfe, de Laon. Dès qu'il occupa lui-même une chaire, il se fit remarquer par l'étendue ef la subtilité de son esprit *. C’est, dit-on, à Char» vres qu'il se fit d’abord entendre, puis à Paris, et il obtint, dans l’une et dans l’autre de ces villes les plus grands succès. Bientôt le pallium épiscopal fut le récompense d'un mérite proclamé par tant de voix. Mais laissans aux auteurs du Gallia christiana et de l'Histoire litiéraire de France le soin de raconter le détail de sa vie, et recherchons quelle fut sa doctrine, Voici d’abord ce que nous lisans dans le Metglagiaus de Jean de Salisbury : « Porro alius, ut Aristotelem exprimat?, « cum Gilberto episcopo Pietaviensi universalitatem farmis « nativis attribuit et in earum conformitate laborat. Est au- « tem forma nativa originalis exemplum , et quæ non in « monte Dei consistit, sed rebus creatis inhæret. Hæe græ00 « eloquio dicitur sg, habens se ad idæam ut exemplum ad « exemplar, sensibilis quidem in re sensibili, sed monte oon« « cipitur insensibilis; singularis quoque in singulis, sed in « omnibus universalis {. » Nous traduisons ainsi ce passage : « Un autre, pour exprimer Aristote, attribue, avec Gilbert, « évêque de Poitiers, l’universalité aux formes nées, et s'6-

* Otto Fris. De gestis Freder. Il, lib. 1, c. xuvins. Aist. litt, de France, t. XIT, p. 468.

? Jean de Salisbury aurait fort mal compris la doctrine de Gilbert de la Porrée, s'il avait fait usage de ces mots : u£ Aristotelem emprimat, pour ins crire ce docteur au nombre des fidèles disciples d’Aristote. Jean de Salisbury, avant d'exposer le système de Bernard de Chartres, commentateur enthousiaste du Timée, établit entre l’un et l’antre réaliste une distinction qui exista en effet, et qu'il motive bien en disant que Gilbert s’efforçait de se rapprocher d'Aristote, tandis que Bernard avait surtout À cœur de reproduire Platon.

5 M. de Rémusat propose de lire originale exemplum, mals cette legon doit être rejetée, Si les formes nées sont prises pour les formes premières, les copies pour les ‘originaux, les exemples pour les exemplaires, tout le système de Gilbert s'évanouit.

« Metalogicus, id, I, c. xvn.

vertue à prouver leur conformité. Or, une forme née est un exemple (copie) de l'original, et elle n’a pas son siège dans l'intelligence divine, mais elle est inhérente aux choses créées. Elle s’appelle, en grec, rides, étant à l’idée (divine) ce que l'exemple est à l’exemplaire; sensible dans l’objet « sensible, elle est conçue insensible par lesprit ; singulière « aussi dans les singuliers, mais universelle en tous. » Si nous n'avions pas d’autres renseignements que celui-ci sur la doctrine de Gilbert de la Porrée, elle nous serait connue très-imparfaitement : ces mots conformifas, universalis in omnibus, mème interprétés au sens réaliste, demeureraient obseurs, équivoques; mais nous pouvons joindre à ce texte un ample commentaire.

ll reste de Gilbert un assez grand nombre d'ouvrages imprimés ou manuscrits. Nous ne les nommerons pas tous; mais les auteurs de l'Histoire littéraire ayant dressé le catalogue de ses œuvres de la manière la plus inexacte, nous croyons devoir le rectifier, du moins en ce qui concerne ses traités philosophiques. « Le premier est, disent-ils, un commentaire sur les livres de la Trinité de Boëce. On le voit dans l'édition générale des OEuvres de Boëce, publiée à Bâle, en un volume in-folio, l’an 1470 !..» L'édition de Bâle dont veulent ici parler les Bénédictins est celle d’Henricpetri, et elle porte la date de 1570. Divers traités de Boëce, assez étrangers les uns aux autres, ont été réunis par l'éditeur sous un seul titre, et forment lesquatre livres dela Trinité. Gilbert de la Porrée a, en effet, commenté ces livres, et son commentaire est dans l'édition désignée. Mais nous voyons plus loin, dans la liste des ouvrages inédits de Gilbert, que les Bénédictins mentionnent une glose « très-prolixe et assez peu intelligible sur le traité de Boëce Des deux natures de Jésus-Christ *; » et ils ajoutent que, suivant Sanderus, il existait un manuscrit de cette-glose * Æise, Lite... XU, p. 475. — * /bid, p. 476.

à la bibliothèque de Saint-Amand. 11 n'était pas nécessaire d'invoquer à ce sujet l’autorité de Sanderus , rien n'étant moins rare queles manuscrits de la glose dont il est ici question. Elle se trouve d’abord dans un manuscrit du roi, que les Bénédictins avaient sous les yeux lorsqu'ils rédigeaient leur notice sur Gilbert de la Porrée, celui qui porte le n° 2178, et l'on ne s'explique guère comment ils ne l’y ont pas rencontrée. En outre, ils en auraient pu voir deux autres exemplaires à la Sorbonne, dans les volumes qui ont pris les numéros 1407 et 1408. Enfin, avec un peu plus d’attention, les Bénédictins auraient reconnu que le traité de Boëce De Duabus naturis et una persona Christi est tout simplement le quatrième livre de la Trinité, dans l’édition de 1570, et que, loin d’être inédite, comme ils le supposent, la glose de Gilbert occupe dans cette édition une place importante. Nous voyons encore , dans le catalogue des ouvrages inédits de notre docteur, « un Commentaire sur l'écrit attribué à Mercure Trismégiste De hebdomadibus, sive de dignitate theologiæ *. » Autant d’erreurs que de mots. Nous ignorons si le pseudo-Mercure a composé quelque ouvrage sous ce titre; mais ce que nous savons parfaitement, c’est que le traité De hebdomadibus, commenté par Gilbert, est un traité de Boëce qui porte encore cet autre titre : Utrum Pater et Filius et Spiritus-Sanctus de Divinitate subtanéialiter prœdicentur. 1| en existe un grand nombre de manuscrits, ainsi que de la glose de Gilbert : mais avons-nous besoin de les désigner? Ce traité De hebdomadibus ou Utrum paler, etc., etc., est le livre deuxième de la Trinité, dans l’édition de 1570. Nous dirons ce que contiennent ces gloses; on y trouve des conclusions philosophiques énoncées d’une manière très-originale.

Nous exposerons d’abord la doctrine contenue dans un

* Jbid. à

— 4% — autre écrit de Gilbert, le livre des Sir principes, Sex prineipiorum liber, si célèbre durant tout le moyen-âge, interprété taur à tour par Albert-le-Grand, Antonio Andrea et Bonne- Grâce d’Asculo, enfin publié par Ermolao Barbara dans son édition des Ouvres d'Aristote, et dans un ancien recueil qui a pour titre: Aucioritate Aristotelis, Senecæs, Bæshii, Platonis, Apulei, Porphyrii et Gilherti Porretans; goth. in-4° !. Voici quelques observations préalables sur la matière du Eiber sex principiorum. Parmi les dix catégories, il y en a quatre dont Aristote s’est occupé de préférence : sur les six autres, il n'a présenté que des considérations sommaires. N'a-t-il donc pas voulu, par cela même, distinguer en deux classes les dix attributs généraux et nécessaires des ehoses? Gilbert suppose et motive cette distinction. Il y a, dit-il, certaines catégories qui désignent, outre la substance, ce qui est absolument inhérent à la substance; d’autres désignent quelque mode extérieur qui vient changer la condition de la substance, sans, toutefois, s’unir à elle, Appelant les catégories des formes, Gilbert définit les premières des formes inhérentes, et les autres des formes assistantes, formas assistentes. Et comme Aristote passait pour avoir donné, sur les six dernières catégories, formes ou principes, des explications insuffisantés, Gilbert dela Porréea prétendu compléter l’œuvre du Maitre. Ce complément fut adopté dans toutes les écoles jusqu’au seizième siècle. De même qué le traité de Porphyre, il fut joint aux Catégories. Pour entrer dans le monument péripatéticien, on passait par l’Isagoge ; on en sortait par le Livre des six principes.

La distinetion’reconnue, ou plutôt inventée par Gilbert de la Porrée, est évidemment très-importante. Elle suppose que les premières catégories sont proprement considérées comme

* Au, Lite, t. XII, p. 428.

les genres les plus généraux, parce qu’elles ne peuvent être sé parées de leurs sujets, ni mème être conçues au dehors d'eux : quant aux autres catégories, elles déterminent, il est vrai, dans l’hypothèse, la manière d’être actuelle de la substance, et, à ce titre, elles sont des principes; mais, comme elles ne sont pas des attributs permanents, inséparables d’un sujet, et qu'elles se disent d’un sujet déterminé par comparaison à un autre sujet, Gilbert prétend que le sujet les supporte, non comme inhérentes, mais comme assistantes. Sinous savions on quelle année cette distinction a été formulée par Gilbert, nous pourrions rechercher et trouver peut-être ce qu’elle contient de vraiment original. Mais en l’absence de renseignements précis à cet égard, rappelons toutefois qu’Abélard, dans es gloses sur les Catégories ‘, a dit du temps ce qui est dit du lieu, du temps, de l’action, de la passion, de la manière d’être et de la situation, dans le Livre des six principes. Abélard nommeadjaoentia principia les deux prédicaments qui, dit-il, sont premiers seulement par la cause et non par la matière, puisque la sujet auquel ils s’attribuent reçoit d'eux simplement un mode extrinsèque, qui est d’un autre, qui vient d’un autre. Nous n’avons pas besoin de faire remarquer que ces termes : principia adjacentia correspondent à ceux-ci : principia assistentia, formas assistentes. Mais il y a une question d’antériorité qu’il ne nous est pas permis de résoudre. Nous regrettons d’autant plus de laisser cette question indécise, qu’il s’agit ici d’une grosse affaire. On va nous comprendre,

Aristote définissant les catégories, rie donne un nom substantif qu’à la première, à la substance, oùcia ; il nomme les autres môcov, moto, mpôe ti, moû, rovû, xéirÜat, syeev, rouv, race. La substance est à la fois le seul être, l'individu, et ce qui est dit généralement de tous les êtres : dans le premier sens, oùotx,

! Dans l'édit. de ses Ouvrages inédits, donnés par M. Ceusin, p. 199.

l'être; dans le second, sivu, étre, puisque ce qui est commun à tous, c’est d’être. Ce qui leur est encore commun, c’est d’être (il nous faut avoir ici recours à la langue latine) quantum, quale, ad aliquid, ubi, etc.: et puisque les manières d’être communes ne sont pas des êtres, comme la première catégorie l’est en un sens, il ne leur appartient pas d’être désignés par un nom substantif. Mais voici pour les interprètes d’Aristote un grave embarras. Ces attributs généraux qui ne sont pas des êtres, mais qui se disent des êtres, ne viennent-ils pas eux-mêmes d’êtres autres que ceux desquels ils se disent ? Par exemple, l'être se dit de Socrate suivant la première catégorie. Or, ce que Socrate est, c’est lui-même et non pas un autre; Socrate n’est dit que de Socrate et n’est que dans Socrate, Mais, quand on dit que Socrate est grand, suivant la seconde catégorie, xamyopea roù rosé, C6 méce de grandeur, qui se dit de Socrate et n’est pas un être, ne vient-il pas d’un être, ou, pour mieux dire, d’une comparaison faite entre Socrate et un autre? Dans cette hypothèse, l’attribut, le rêve, ne serait pas, on le conçoit, inhérent à Socrate, mais adjacent. Or, Gilbert déclare qu’il ne trouve pas en acte, et qu’il ne conçoit pas une substance qui ne donne pas elle-même sa quantité ; d’où il suit, en logique, que la quantité se dit absolument de la sub-

” stance et non relativement. Au sujet de la qualité, Gilbert s'exprime dans les mêmes termes ; il n’admet pas que le rot, le quale de Socrate, « Socrate est sage, » se dise d’un sujet par rapport à un autre.

Mais ce qui s’entend du quantum, du quale, c’est-à-dire linhérence d'attribution, peut-il s'entendre pareillement de la quatrième catégorie, pc si, 4 aliquid? Platon définit le pbs si, Ce par quoi un sujet est ce qu’il est à cause d’un autre; Aristote aime mieux s'exprimer ainsi : « éçe ra rpôç +, oç vd eivar € radrév dçu r$ mpés ne raç ya; les relatifs, sont les choses dont « l'existence se confond avec leur rapport quelconque à une

— 301 — «.autre chose. » Or, que l’on adopte l’une ou l’autre de ces définitions, deux termes sont supposés, et comme l’un de ces termes est le sujet de la proposition, ce sujet est dit ce qu’il est non par lui-même, c’est-à-dire absolument, mais à cause d’un autre, c’est-à-dire relativemént. 11 semble donc qu’il y ait une distinction fondamentale à faire entre la quatrième catégorie et les trois premières, lesquelles se disent de la substance même, in omni statu, semper, ubique, sine respect ad alterum. Cependant, que l’on y prenne garde, cette quatrième catégorie n’est le nom d’aucune relation déterminée : c’est une des propriétés de la substance d’être à l'égard d’un autre; voilà ce que signifient ces termes rpéç ri: mais, par ces termes, l’autre n’est pas désigné. Aussi Gilbert et son commentateur Albert-le-Grand admettent-ils le =péc ri au nombre desattributs généraux quisedisent absolument de lasubstance. Comme ils font usage de distinctions fort obscures et fort embarrassées pour justifier cette classification, cen’a pas été pour nous une médiocre affaire que de parvenir à les comprendre. Voici toutefois, si nous ne nous abusons pas, ce qui résulte de leurs explications : Ad aliquid n’exprime pas le relation en acte, mais la relation en puissance, et la propriété de pouvoir être dit en relation avec un autre appartient absolument à tout sujet : ce qui ne lui appartient que relativement, c'est d’être dit en relation avec un autre déterminé. Remarquons en passant que tous les scolastiques n’ont pas compris ou n’ont pas accepté cette assimilation des quatre premières catégories, Pour ne citer que Pierre Auriol et Zabarella, ces docteurs reconnaissent trois prédicaments absolus en nature, la substance, la quantité, la qualité, mais à tous les autres ils n’attribuent qu’une nature relative ou respective !.

* Aureolus, iu libr. 1 Sentent , dist. xux , art. 2. — Zabarella, de Natur.

Scientiæ Constitut., c. xx: in opere de Rebus natural. La doctrine de ces auteurs est aussi celle de Leibnitz. Leibnitz donne aux formes inhérentes de

Etre dit relativement, respectivement, c’est être dit par comparaison avec un autre. Gilbert, disposant les catégories dans un nouvel ordre, se demande d’abord si la neuvième, #outv, agere, exprime une manière d’être absolue ou relative de la substance ; et de cette définition : « Actio est secundum « quam in id quod subjicitur agere dicimur, » il infère qu’agir suppose deux termés : l'un, qui dicitur agere(lesujet) ; l'autre, in quod agitur, quod subjicitur (l’objet). Socrate ne peut être considéré dépourvu de substance, de qualité, de relation (en puissance), ni même d’action (relation en acte); mais quand ondit de Socratequ'il est, qu’il est sage, onne parle que delui : Ja nature simple de Socrate contient ces attributs. Quand on dit qu’il agit, on suppose que son action s'exerce sur un autre, qui est passif à l'égard de Socrate actif. Ce raisonnement est, pour ainsi parler, à deux fins, car il sert à établir que si la nature de la neuvième catégorie, rouiv, est relative, celle de la dixième, résys, ne l’est pas moins. En effet, dans la neu+ vième, il y a bien deux termes : Socrate, qui est actif, et Yautre, qui est passif; semblablement, dans la dixième, les deux formes sont : Socrate, qui est passif, et l’autre, qui est actif. De même quando, roi, se dit er adjacentia temporis; #05, Wbi, se dit cireumscriptione loci. Dans l'une et dansl’autre proposition, il y a deux termes : la substance, le temps; la substance, le Heu. Xeo8æ, sêfum esse, s'emploie pour signifier la disposition des parties dans un tout ou dans un lieu. Cette maniéred’être dela substanceest considérée commenelui étant pas non plas inhérente, mais comme étant, de toutes les matières d’être ussistantes, la plus proche de la substance. Lyc, häbete, n'est pas au même degré de proximité ; l'objet de la possession est manifestement distinct et le plus souvent séparé du sujet qui possède. Telles sont, sans entrer dans de

Gilbert 18 nom de déterminations internes de la substance. Les trois délerininations internes sont l'essence, la qualité, la quantité.

— 5% — plus grands détails, les motifs sur lesquels se fonde Gilbert de laPorrée, pour distinguer, entreles formesou catégories, celles qui se disent de la substance par elle-même, ên proprio staits, et celles qui se disent de la substance pat rapport à ce qui n’est pas elle-même; respectu alterius. En deux mots, toute définition de l'être suppose la notion du sujet, la notion de l’objet et la notion du rapport qui existe entre le sujet et l’objet. 11 nous suffit d’énoncer les termes de cette proposition, pour faire apprécier avec quelle intelligence et quelle liberté Gilbert avait abordé les problèmes logiques.

Nous ne pouvions donc négliger de faire connattre le Livre des six principes. Mais ce n’est pas, avons-nous dit, le seul écrit de Gilbert qui soit entre nos mains, et si nous n'avons recherché, dans le Livre des six principes, que des distinctions dialectiques, c’est que nous savions devoir trouver ailleurs, dans la glose de Gilbert sur les Livres de la Trinit# de Boëce, une exposition plus complète de la doctrine ontologique qui lui est attribuée par Jean de Salisbury. Venons maintenant à cette glose. Voici dans quel ordre s’y succèdent les sentences réalistes de Gilbert.

Tout ce qui est dans le monde phénoménal est composé de matière et de forme. La matière étant définie, suivant Platon, une mère féconde dans le sein dé laquelle s’accomplit l'acte mystérieux de toute génération, il faut rechercher ce que t'est que la forme. L'acception générale du mot forme est ce qui se trouve au dehors, foris manens, et que l’on dit que la forme est une essence simple, immuable, contingente au compose *; mais quand on parle, non de la forme en soi, mais des formes, il ÿ a une autre distinction à faire : la forme prepremière est l'essence même de Dieu ; la forme seconde appartient aux substances vraies, qui sont le feu, l'air, l'eau et la terre. On les appelle substances vraies, ou idées, parce

+ Liber sex principiorum in initio. Voir Albert-le-Grand, t. I, Operum.

qu’elles ne s’unissent pas à la matière,et pour les distinguer des concrets sensibles qui nous apparaissent ignés, terrestres, ete., etc. La forme se dit, en troisième lieu, de ce qui est l'essence de toutes les choses subsistantes ; ainsi l’on dit que la corporéité est la forme de tous les corps. La quatrième et dernière forme est la figure propre des phénomènes individuels. De ces quatre espèces de formes, il n’y a que les deux premières qui soient vrates. Il va sans dire que l’essence divine est simple, qu’elle est en soi, qu’elle se suffit à elle-même. Mais on accepte moins facilement comme de vraies substances les quatre idées fondamentales, le feu, l'air, la terre et l’eau. Pourquoi? parce qu’on croit les voir, dans le sensible, unies aux corps. Mais cette unien n’est pas telle qu’on la suppose. Les idées séjournent dans une région supérieure ; loin d’être incorporées aux choses , elles en sont séparées, comme un exemplaire l’est de son image. Cette image est donc une forme née de la forme, et l’on peut dire d’elle seule, non de son idée, qu'elle est dans les objets sensibles, ou, mieux encore, que les objets sensibles sont en elle. L’essence de l'objet sensible est sa forme; or, cette forme qu’ possède n’est qu’une part de la forme qui se communique à tous les phénomènes : « di- « citur est formæ, quam in se habet, participatione ; » et cette forme subalterne a son origine dans la forme de l’ordre supérieur. Ce qui se dit de l'essence se dit de la qualité, de la quantité, de la relation, considérées comme formes du quatrième ordre ; elles se trouvent, à ce degré, unies aux choses, et les choses sont plutôt en elles qu’elles ne sont dans les choses, les choses ayant pour suppôt les formes et les corps. Les formes pures sont donc les seules vraies formes. Cette corporéité , qui donne l’être à l’universalité des corps, où, plutôt, qui est leur essence même, n’est pas une vraie forme, puisqu'elle est en contact avec la matière. Quant aux figures des objets sensibles, à ces qualités diverses qui accompagnent

leur essence au sein des choses, « quæ in subsistentibus « eorumdem esse sequuntur, » la forme ne se dit d’elles qu’en manière de surnom, formæ tantum cognominantur. On les appelle aussi les formes nées, formæ nativæ ‘, pour les distinguer des formes éternelles, impérissables.

A ce point, le philosophe fait une sorte de retour sur luimême. Il vient de dire que la matière en soi est dépourvue de forme, et que la forme en soi est pure de tout alliage matériel; il ajoute qu’ainsi considérées, la matière et la forme sont dans le repos, tandis que la matière informée, qu’on peut aussi nommer la forme matérialisée, est dans le mouvement. Or, quel est le premier objet des études de la raison humaine? C’est évidemment cette matière informée, qui seule tombe sous les sens. Et qu’offre-t-elle aux investigations curieuses de la raison? L’indissoluble alliance de ce qui vient de la matière et de ce qui vient de la forme. Mais il ne suffit pas à la raison de contempler, dans la réalité sensible, l'union de ces formes secondes et de ces matières secondes; par un procédé qui lui est propre, elle peut abstraire et considérer abstractivement (abstractim considerat) ces formes dégénérées qui, dans leur condition naturelle, sont inséparables des corps. Et que résulte-t-il de cette disjonction ? IL en résulte l’idée de ce qu'est un corps et de ce qu’est une forme. On peut dire que la forme abstraite , conçue, est, en quelque sorte, par une dénomination métonomique, affranchie de la loi du mouvement : cette forme n’est pas sans doute l’idée vraie, l’idée pure, la seconde essence; elle est, du moins, la représentation intellectuelle de cette idée. Ainsi, la raison voit d’abord, par l'intermédiaire des sens, les formes nées, unies aux Corps; ensuite elle les sépare intellectuellement de ces corps et les conçoit comme permanentes ; mais, qu’on le remarque bien,

* C’est en ce sens que Cicéron emploie ce Lerme nativus. Nativi Dü, les

dieux nouveaux, qui n'ont pas toujours été, qui sont nés dans le temps. Lo 20

cette conception n’est pas conforme à la nature des choses, puisqu'elle vient de l’abstraction, c’est-à-dire de la disjonction de ce qui est uni dans la nature. Est-ce donc là que s’arrête la raison? s’en tient-t-elle à cette science conceptuelle !, qui lui fournit, il est vrai, une notion, mais une notion purement subjective, de la forme, de l'idée? Non sans doute : de l’idéalisme critique la raison s'élève à l’idéalisme transcendantal (c’est le mot propre dont Gilbert fait usage : natioa orania transcendens); après avoir recueilli les idées, elle veut contempler ces idées, et les contemple, en effet, dans leur principe, dans leur exemplaire éternel. Parvenue à ce degré suprême de la connaissance, la raison est enfin satisfaite. Les sens l'avaient informée de ce que c’est que le périssable ; elle avait acquis, au moyen de l'abstraction, l'idée intellectuelle de la forme concrète ;-et elle ne s’est élevée jusqu’à la vérité pure, jusqu’à la vérité vraie, si l’on peut parler ainsi, qu’en franchissant la limite du contingent, pour atteindre le nécessaire, l'absolu, l'éternel *. Ainsi, que l’on descende l'échelle des êtres ou qu'on la remonte, on part de Y'un ou bien on arrive à l’un, et la logique s'accorde, sur tous les points, avec la métaphysique.

Achevant l’exposition de sa doctrine, Gilbert établit que le général précède le particulier et lui communique l'être. Du genre qualité vient l'espèce rationalité; puis cette espèce constitue l'espèce humaine, en se joignant à d’autres espèces, telles que l’animalité, la risibilité , etc., ete., et au corps qui est donné par la matière. II y a donc des espèces simples et des espèces composées. Les espèces simples sont celles qui ont pour suppôt une des dix catégories, comme, par exemple, la rationalité qui appartient à la catégorie de la qualité. Mais

‘ Gilbert de la Porrée appelle cette science mathématique , pafnpaten speculutio. Ce terme n'est pas impropre, la science mathématique étant fondée sur l'abstraction du nombre ou de la ligne. — ? In Boetblum de Trin:

: 1138-1140 de t'édit. de 1570.

l'humanité est une espèce composée, parce qu'elle a pour suppôt plusieurs espèces simples, l’animalité, la rationalité, etc., etc. Sous les espèces, se trouvent les individus. Tout individu est un singulier ; une chose et non une autre, aliquid. S'il arrive que plusieurs individus se ressemblent de quelque manière, secundum aliqua eorum, ce qu'ils ont ainsi de commun ne détruit pas leur personnalité !, mais constitue leur similitude, et cette similitude est consubstantielle aux uns et aux autres ?, C'est ici que se place cette argumentation sur la conformité, qui paraît avoir été, selon Jean de Salisbury, une des nouveautés introduites dans l’école par Gilbert de la Porrée. Nous allons nous efforcer de la reproduire fidèlement. Homme et soleil sont deux noms communs : mais il y a cette différence entre ces deux noms, que celui d'homme est commun, en fait, à tous les hommes qui sont, qui ont été, qui seront, tandis que celui de soleil est commun seulement en puissance, puisqu’en fait il n’y a qu’un soleil, il n’y en a jamais eu qu'un, il n’y en aura jamais qu'un. £e n’est donc pas du fait, mais de la puissance, que vient Vuniversalité, la communauté du nom. D’autre part, ce qui est le propre du véritable individu n'appartient à aucun autre; mais toutes les parties qui composent le propre de cet individu sont ou peuvent être communes à d’autres individus, sont ou peuvent être conformes chez tous les individus. Or, nous venons de voir que la communauté du nom a pour fondement, non le fait, mais la puissance : il suffit donc que les parties constitutives de l'individu puissent se rencontrer chez tous les autres individus, pour qu’elles soient dites communes ou conformes. Maintenant, voici Platon. Le propre de Platon, la personnalité même de Platon, n’est conforme ni en puissance, ni en acte, chez aucune autre personnalité. Mais de quoi se compose le propre de Platon? De sa sagossé,

* Abd, pe 1165. — ? Jbid, p. 1192.

de sa grandeur, de sa blancheur, etc., etc., qualités qui se trouvent ou peuvent se trouver chez bien d’autres. Donc, aucune partie du propre de chacun n’est véritablement individuelle, et cependant le propre de chacun constitue, en vérité, non-seulement un singulier, un particulier, mais encore un individu. On appelle, en effet, individu, cet assemblage de parties conformes auquel aucun autre assemblage ne peut être conforme, identique. Le tout de Platon est bien individuel, parce qu’il ne se rencontre nulle part ailleurs qu’en Platon. Mais chacune des parties qui composent ce tout est singularisée, et n’est pas, toutefois, un singulier, car elle peut être ailleurs qu’en Platon. Donc, l’Ame de Platon, dont toute la forme est une portion de la forme de Platon, n’est pas véritablement un singulier : aussi, bien qu’elle soit la substance d’une nature raisonnable déterminée, on ne peut dire que cette âme soit une personne; la personne, persona, per se una, est l'individu proprement dit !.

Nous arrivons mainte:znt aux conclusions de Gilbert, à cette formule reproduite par Jean de Salisbury comme le dernier mot de la doctrine de l'évêque de Poitiers : « La forme « née est singulière dans chacun des individus, elle est univer- « selle dans la totalité des individus.» Que sont, en effet, ces parties conformes dont la réunion constitue le tout de Platon?

! Jbid, p. 1236. On ira plus tard bien au-delà de ces distinctions. En effet, dira-t-on , ce mot personne est encore un nom qui convient à plusieurs : non pas sans doute comme le genre et l’espèce qui désignent une communauté de nature (nominalisme), ou bien une nature commune (réalisme); mais comme ce terme aliquis, qui désigne la personnalité de quelqu'un, mais non celle d'un pris à part, de Socrate. Alors on dira que la personne, persona, repré sente l'individu, mais l'individu vague, éndividuus vagus, en quelque sorte indéterminé, et que l'individu déterminé par cette chair, par ces os, ne répond qu’au nom propre de Socrate. « Individuum vagum significat naturam communem cum determinalo modo existendi qui competit singularibus, ut scilicet per se subsistens distinctum ab aliis. Sed in nomine singularis desigaali signlfcatur determivatum distinguens, sicut in nomine Socratis hæc caro, hoc 0s. » Thomas, Prima Summæ, quest. 30, art. 4. °

— 309 — Elles sont l’être mème de Platon. Qu'on les supprime, Platon n’est plus. Mais, d’autre part, que l’on supprime Platon et les autres individus de l’espèce homme, il n’y a plus que les formes pures, Dieu, les idées. L’essence appartient aux universaux que l’intellect recueille des particuliers, « quoniam « particularium tllud eëse dicuntur quo ipsa particularia ali- « quid sunt. » Quant aux particuliers, ils ne sont pas seulement cette part d'essence qui vient de luniversel; ils sont encore des substants ‘, sub stantes, parce qu’ils sont les sujets des accidents, Il importe de reproduire ici des distinctions qui feront mieux comprendre ce langage : « Ce qui, « pour être, n’a pas besoin d’accidents, subsiste, subsistit; « ainsi les genres, les espèces, les subsistances, subsistentiæ, « générales et spéciales, subsistent vraiment : subsistunt tan- « um, non subsiant vere, mais elles ne sont pas des subs- « tants, puisque les genres, les espèces sont par eux-mêmes « et ne supportent en cet état aucun accident... De mème on « dit bien que les individus subsistent, car, ainsi que les genres et les espèces, ils n’ont, pour être, aucun besoin des accidents. Ils tiennent leur forme, c’est-à-dire leur être, « des différents propres et des différents spécifiques. Mais, « non-seulement les individus subsistent, ils sont encore des « substants, non modo subsistunt, verum eliam subslant in- « dividua, puisque sans eux les accidents ne seraient pas ; « considérés comme sujets des accidents, les individus sont « dits en être les causes, les principes. Aussi, pour emprunter à la langue grecque des expressions qui représentent bien la différence de ces deux modes de l'être, essence et substance, nous disons que ces mols sivat, Fotüs der équivalent à ceux-ci esse, subsistere, et que substare se traduit

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