‹ De la Philosophie Scolastique, etcChapitre 15 sur 21 · À RAR A · texte numérisé non relu

À RAR A

1 Que l'on nous permette de créer ce mot pour traduire celui de substantes. Nous avons à cœur de bien faire comprendre ce qu'il y a d'original dans le système proposé par Gilbert de la Porrée.

« heureusement par pisasSa 1, » Cette distinction vient un peu tard : en attribuant le nom de substances aux formes secondes, aux exemplaires permanents, éternels, Gilbeft a lui-même paru confondre ce qui, dit-il, ne doit pas l'être, c’est-à-dire l'essence et la substance. Acceptons, toutefois, l'explication qu’il donne sur ces mots avant de conclure, et efforçons-nous de Ja bien comprendre.

Telle est la manière d’être des individus : ils sont les sujets des accidents, ils supportent les accidents, et, en ce sens, les individus seraient bien nommés des suwbstants , sub stantes, dro tçèpsve, Mais, avant de posséder une manière d’être, il faut être, esse, divx : les individus sont par cela d’être ou d’essence qu’ils ont en partage, et cela n’est pas au-dessous d'eux, mais en eux; ou plutôt ils sont en cela, ils sont par l'essence et dans l’essence, in esse, ev oùaix. Ce qui est propre à tel individu, c’est de supporter tel accident : ce qui est commun & tous Ics individus, c’est d’être quelque chose de l'essence, Sowüo®æ. Or, l'essence étant divisibie en quatre formes, c’est la forme du quatrième degré que les individus se partagent; et cette forme que l'esprit recueille, post rem, des similitudes ou conformités individuelles, est, in re, adéquate à cette notion : elle est donc l’essence même, la forme une de tous les individus. Ainsi le commun, le conforme de Gilbert de la Porrée, est le non-différent de Gautier de Mortagne et du moine de Bath. Mais la thèse de la non-différence semble avoir pour fondement une négation, et, en effet, on l’établit en com- : mençant par la définition de Socrate, c’est-à-dire de l’individu, de ce qui diffère, et l’on recherche ensuite ce qui est non-différent en Socrate et en Platon. La thèse de la conformité va mieux au réalisme, parce qu’elle présente dés l’abord une affirmation. Mais poursuivons. La forme, considérée

* Abidem, p. 1230.

— si —

comme genre, espèce, est une dans tous les individus que contiennent ces espèces, ces genres; considérée comme l’essence commune de tout ce qui est, elle est universellement en tous, singulièrement en chacun, singularis in singulis, sed in omnibus universalis. Que si nous rapprochons ces termes de ceux-ci : « Sic autem suam correxit sententiam, ut deinceps… « eamdem rem... individualiter diceret totam simul singu- « lis suis inesse individuis, » en quoi trouvons-nous qu'ils différent? En rien. Ce qui vient encore prouver que la seconde formule de Guillaume de Champeaux ne détruit pas la première, mais l'explique. 11 est absurde de dire, même dans l’école réaliste, que l'essence entière réside en chacun des individus ; mais il ne l’est pas de dire qu’elle réside chez tous universellement, individuellement chez chacun. Enfin, cette essence ou forme, commune à tous, étant distinguée par Gilbert de la Porrée des formes pures qui ne se communiquent pas, la thèse de Bernard de Chartres se trouve être d'accord dans son système avec celles de Guillaume de Champeaux et de Gauthier de Mortagne. Ce système résume donc tout ce que nous avons entendu professer jusqu’à ce moment au sein de l'école réaliste. S’il ne nous semble pas acceptable, nous devons reconnaître qu’il est complet; qu’on peut en exposer mieux certaines parties, mais qu’on ne saurait y ajouter rien. .

Que voit-on, en effet, rester en-dehors de ce systèmeP I1 a pour base une analyse de l’entendement : aux notions acquises par le moyen des sens correspondent les manières d’être de la matière informée; aux conceptions générales, universelles, que la raison abstrait des choses, se rapportent les formes séparées de ces choses, les exemplaires de Platon, constitués par Gilbert hors de l'intelligence divine, mais émanés d’elle. Tous les degrés logiques représentent des degrés ontologiques, ou, en d’autres termes, il n’y a rien dans le

subjectif qui ne soit dans l'objectif. Quelle question peut-on donc adresser à Gilbert de la Porrée qu’il n’ait implicitement résolue? Répondre à tout, ce n’est, pas, assurément, dire la vérité sur toute chose; c'est, du moins, avoir un système achevé. Tel est celui de Gilbert. Si nous recherchons maintenant ce qu’il y a de vraiment original dans ce système, nous n’y trouvons aucune de ces assertions neuves, imprévues, qui viennent quelquefois du génie, mais le plus souvent d’un aveugle enthousiasme. On y doit, toutefois, remarquer : 1° Cette assimilation de la forme et de l'essence, qui, servant à Gilbert à mieux exposer la thèse déjà connue de la non-différence, remplit heureusement cette condition, mais renferme, d’autre part, les plus monstrueux paradoxes : celui, par exemple, de l'unité d’essence entre choses d’une forme identique '; 2° cette distinction péripatéticienne de l’être en puissance et de l'être en acte, qui, déjà faite par Bernard de Chartres, mais en des termes obscurs, sera la matière de tant de gloses durant le siècle suivant; 3° enfin, cette autre distinction des formes inhérentes et des formes adjacentes, qui fut acceptée même par les nominalistes, pour être ensuite reproduite et développée dans toutes les chaires thomistes jusque vers le milieu du siècle dernier.

Quand donc Gilbert de la Porrée ne se recommanderait à notre estime que par son commentaire sur les livres De la Trinité, de Boëce, et par son traité des Six Principes ; quand il n’aurait pas engagé contre les théologiens, avec autant de courage que de liberté d'esprit, des débats dans lesquels il succomba martyr de la dialectique, ne devrions-nous pas

1 Nous ne pouvons insister sur les conséquences très-variées que le trelzième siècle déduira de ces prémisses. Disons, toutefois, en deux mots, que les plus absolues et les plus révoltantes de ces conséquences, celles qu'Albert et saint Thomas ont combattues dans Averrhoës, occupent une place importante dans le système de Gilbert. Nous l'avons, en effet, entendu protester contre le principe de la personnalité de l’âme.

tenir grand compte de ses mérites personnels, de sa puissante initiative, de son influence, et le placer au premier rang parmi les docteurs du douzième siècle?

Il est assez extraordinaire qu’il ait eu tant de crédit au moyen-âge, et que, de nos jours, on n’ait pas même pris soin de rechercher et d'interroger ses écrits, avant de le traiter avec dédain, comme ne méritant pas, auprès d’Anselme, de Guillaume de Champeaux ou de Bernard de Chartres, l’honneur d’une mention honorable. Meiners, ayant prononcé son nom, s’est contenté de reproduire, sans même essayer de le comprendre, le passage de Jean de Salisbury que nous avons rapporté; avant Meiners, Brucker avait recueilli quelques anciens témoignages sur la vie et l’enseignement de ce docteur, mais il avait cru pouvoir négliger d'apprécier la valeur de ces témoignages ; enfin M. Rousselot vient de déclarer, sans autre examen, que le nom de Gilbert de la Porrée est indigne d'appeler l'attention d’un philosophe ‘. Il nous a suffi, pour concevoir une toute autre opinion, de jeter les yeux sur le premier des livres de Gilbert qui s’est rencontré dans nos mains : pénétrant ensuite dans son système, l’entendant lui-même interpréter ce. qu'il y a d’équivoque dans ces termes : forma nativa, conformitas, criginalis exemplum, conservés par Jean deSalisbury, nous avons reconnu dans ce docteur le plus éminent logicien qu'ait possédé l’école réaliste au douzième siècle, le plus profond, le plus exercé, le plus avancé (nous nous servons à dessein de ce terme) des métaphysiciens de l’une et de l’autre école, et nous n’avons plus trouvé qu’un peu d’exagération dans les vers de son épitaphe :

Floruit et cunctis præcelluit ille magistris Logicus, ethieus hie, theologicus atque sophista.…

Qui quam facundus verbis fuit atque profundus Sensu testantur bene qui legisse probantur

‘ Etudes sur la Phil. au moyen-dge, t.1, p. 287.

Hlius in libris magni commenta Boethi.

Hic alter recte dictusque Boethlus ipse, Cum Gislebertus proprio sit nomine dictus.

Rappelons maintenant, en peu de mots, quelles furent ses contestations avec les tuteurs de l’orthodoxie. Au concile de Sens, où il avait été cité pour rendre compte à l’Eglise de son opinion sur la Trinité, Abélard ayant aperçu l’évêque de Poitiers dans la foule des docteurs, lui dit :

Nunc tua res agitur, paries nam proximus ardet ‘ ;

Cette prophétie ne devait pas tarder à s’accomplir. Après la clôture du concile de Sens, deux archidiacres de Poitiers, nommés Calon et Arnauld Qui-ne-rit-pas, se rendirent auprès du pape Eugène III et lui dénoncèrent leur évèque comme un artisan de nouveautés; ils passèrent ensuite à Clairvaux et engagèrent saint Bernard dans leur querelle. Quelles étaient les propositions dénoncées par les archidiacres? Il n’y a pasà les chercher bien loin; il n’y a qu’à se rappeler la doctrine proposée par Gilbert sur la nature des formes, pour soupçonner déjà son hérésie.

Les formes ne sont pas, a-t-il dit, dans les choses, mais les choses sont en elles : les formes sont principes d’être; les choses ne sont que des agrégats de formes qui, se joignant aux corps, viennent constituer les individus : ainsi, les individus ne sont pas par eux-mêmes : ils sont dans leur genre, par leur genre, et principalement par le premier de tous les genres, l'essence. Allons maintenant en théologie. Qu'est-ce que Dieu? C’est, ainsi que Socrate, un individu du genre de la substance ; et comme, en Socrate, l’essence et l’individualité-ne sont pas identiques, de même doit-on définir l'essence ou la substance divine, non ce qui est Dieu, mais ce par quoi Dieu est. Or, à qui donc revient le culte et l’adoration? À la

! Vinc. Bellov., Specul. Hist., lib. 27, 6. 88.

substance, et non pas à Dieu, à moins que, sous ce mot Dieu, on n’entende la forme substantielle de la divinité. Même raisonnement sur les personnes divines, Elles se distinguent de Pessence, et, cependant, elles participent non-seulement de la même essence, mais encore de la même subsistance. On ne leur applique pas ce principe : « Diversorum subsistentium « diversæ subsistentiæ : » la foi dit, en effet, qu’elles sont dans un même, qu’elles subsistent sous une même forme, la divinité. Mais cela n’infirme en rien cet autre principe : « Diversarum personarum diversæ proprietates personales; » l'unité de subsistance n’emporte pas l'unité de propriétés personnelles, lorsqu'il y a plusieurs personnes. Quelles sont, en effet, ces propriétés ? Des relations. Or, il n'appartient pas à la nature de telle relation déterminée, personnelle, comme à celle de l’essence, d’être indifféremment communicable à des suppôts, à des substants divers. Ainsi l’essénce est, dans le Père, dans le Fils, dans l'Esprit, la forme absolument une qui les fait être substantiellement un même; mais on ne dit pas indifféremment de telle ou telle personne divine qu’elle est le Père, le Fils ou l'Esprit. Donc ce par quoi ces trois personnes différent entre elles est, en elles, un principe de distinction formelle ; et, de plus, ce principe incommunicable se distingue formellement de l'essence qu’elles reçoivent en participation, Voilà dans quels termes l’évêque de Poitiers argu+ mente sur le mystére de la Trinité !.

* Voici l'exposition de la doctrine de Gilbert faite sommairement par Robert de Melun : « Quorumdam prava habet opinio allud signifcarl boc nomine Deus quam aliquo nominura personalium ; mentiuntur enirr illo signifleari formam quam Divinitotem dicunt, qua tres personæ informantur. Unde ex unius divinitatis participatione tres personas uuum Deum esse esserunt. Et hæc est illa unitas substantiæ quæ in tribus personis et in creaturis esse non potest. His quoque nominibus Dominus omnipotens, justus, misericors et similibus, formas prædicari de Deo garriunt, quas #ssentias, sive existentias nominant. Si autem nomioum istorum significata formæ sunt, ea diversas res esse op portet. Quæ diversitas unde consistat non facile assignatnr. Non enim ita diversæ sunt, sicut tres personæ inter se diversæ sunt, quum unaquæque Illa-

Acette argumentation subtile, délicate, que répond l’église? Elle répond, au concile de Reims, par l’organe tonnant desaint : « Que l’on écrive avec le fer et le diamant que la , que la sagesse divine est Dieu ! » Elle répond, au concile de Florence, que les relations divines sont réellement la même chose que l'essence divine, et ne distinguent entre elles ni réellement, ni formellement, mais rationnellement. Non re, sed ratione sola ; c’est la thèse nominaliste si bien présentée par saint Thomas, et rejetée, ainsi qu’elle devait l'être, par Duns-Scot. Comme l'opinion de Gilbert avait élé condamnée par l'Eglise en assemblée solennelle, les scotistes n’ont pas manqué de prétendre qu’elle n’était pas absolument conforme à celle de leur maitre ! ; mais n'ayant, pour notre part, aucun souci de protéger la mémoire du Docteur Subtil contre le soupçon d’hérésie, nous ne nous contentons pas des mauvaises raisons que l’on a fait valoir à l'appui d'une distinction très-mal fondée. C’est bien, à notre avis, la thèse même de Duns-Scot que Gilbert a tirée des entrailles du réalisme, etqu'ila si vaillamment défendue. Un dernier mot à ce sujet. Nous avons fait voir que les conclusions théologiques de Gilbert procèdent directement et rigoureusement de ses

rum tribus personis est communis diversas fateri essentias detestabile est. Diversæ quoque formæ esse non possunt, nisi aliud esset Deum justum esse et pium esse et omnipotentem esse; quod falsum est. Secundum istos, Deus et Deitas sunt sicut formatum et forma : nam divinitatem dicunt esse forma, auctoritate Apostoli dicentis de Filio : « Qui cum in forma Dei esset, se exinanivit, et cæt.. Formam Dei Divinitatem appelant. At omnis forma formati est ; divinitas ergo alicujus formati forma est , scilicet Dei trinitatis. Quod quid falsum est qualiter Apostoli verba debeant accipi videndum estait itaque : qui cum in forma Dei esset ; sic est intelligendum, id est quod Filius in perfecta substantia divinæ naturæ est cum Patre. Forma enim rei perfectionem habet, nam a materia esse rei inchoatur ét in forma comple= tur. Ut ergo Paulus Del flium perfectum Deum ostenderet, eum in forma Dei fuisse docuit. » Summa Rob. Melid. Mss. St-Vict., n° 404. Ce fragment a été reproduit par du Boulay (Aist. Univ. Paris, 1. II, p. 687), mais avec quelques inexactitudes.

* Martin Becan, Summa Theologica, pars 1,1. 11, e. 11, q. 4. — Pluquet, Dict. des Hérés., au mot Gitbere.

propositions philosophiques : il nous reste à dire que tous les réalistes doivent se déclarer complices de son hérésie; sinon, reconnaitre qu’ils manquent de logique ou de courage. Le fondement commun de tous les systèmes réalistes est la distinction de l’être et de l’étant. L’étant est défini quelque détermination postérieure et inférieure de l’être, c’est un composé, un mélange de matière et de forme, qui tient de la forme, c’est-à-dire de l’être, tout ce qui l’actualise. C’est ainsi qu’on rend compte de la substance humaine. Pourquoi le mème principe de démonstration ne s’appliquerait-il pas à Ja substance divine? Cette substance, c’est l’étant divin; la divinité, voilà la forme qui lui donne l'acte, voilà l'être. Nous cherchons, sans la trouver, l'issue par laquelle un réaliste pourrait faire une retraite honorable et désavouer cette conclusion.

Gilbert de la Porrée eut cependant pour contradicteurs des théologiens qui assurément avaient peu de propension vers le nominalisme. Nous désignerons d’abord, après saint Bernard, Geoffroi d'Auxerre, de qui l’on possède une courte dissertation sur la question jugée ; contre Gilbert, par le concile de Reims. Mabillon l’a publiée au tome second de son édition des Œuvres de saint Bernard !. Hugues d'Amiens, devenu, de moine de Cluni, archevèque de Rouen, fut aussi jaloux de se

+ P. 1326-38. Voici les premiers mots de Geoffroy d'Auxerre : « Initium malorum hoc erat. Forma ponebatur in Deo qua Deus esset, et quæ non esset Deus : ut humanitas hominis forma est, non quæ sit, sed qua ft homo. Hanc vero formam, sive naturam divinam, quam, ut diximus , Deum esse negäbat, diversis appeliari nominibus : divinitatem, magnitudinem, bonitatem, veritatem, sapientiam, omnipotentiam, qua videlicet una forma non modo Deus, sed et magnus et verus esset, et bonus et sapiens et quæque similia : eo nempe creatorem a crealuris differre contendens, quod illa quidenr formis subsiste rent pluribus, ipse una. Unde et ejusmodi enuntiationes : Divinitas est Deus ; sapientia, veritas, magnitudo, bonitas vel omnipotentia Dci est Deus ipse, si de simplicissima illa excellentissimaque natura sermo fieret, falsas esse omnino tam impiè quam libere ausus est profiteri : porro conversas et earum: Deus est veritas, Deus est sapientia. emphaticas esse tradebat. »

signaler parmi les adversaires de ces nouveautés profanes, qui n’allaient à rien moins, disait-il, qu’à pervertir le dogme, qu’à ruiner dans les consciences l'autorité de la foi. Dom Luc d’Achery a inséré, dans les OEuvres de Guibert, abbé de Nogent, un traité de Hugues d'Amiens contre l'évêque de Poitiers. Il suit de prendre acte de ces protestations : elles ne méritent pas de nous occuper davantage.

Ainsi, le réalisme ne s’accordait pas mieux avec l'Eglise que le nominalisme, L'exemple de Gilbert le prouvait après l'exemple d’Abélard. On avait d'abord pu croire qu’une seule thèse devait offrir des prétextes à l'esprit de nouveauté : on apprenait enfin avec douleur que le mépris de la tradition était le délit commun de tous les philosophes. L'entreprise de saint Anselme avait échoué : personne n’avait pu concilier la philosophie et la théologie. Il fallait, pour la paix des âmes, que l’une de ces deux sciences tint l’autre en servitude. Or, au douzième siècle, la philosophie ignorait même quels étaient ses droits : c'était donc la théologie qui devait réclamer et recueillir les profits de la discorde.

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