CHAPITRE X
Abélard.
Pierre Abélard, fils de Béranger et de Lucie, tous deux de noble origine, naquit près de Saint-Nazaire, dans le comté de Nantes, au Pallet, petit bourg dont son père était le seigneur, l'an 1079. Ce devait être un de ces hommes rares, un de ces heureux génies dans lesquels tout un passé se résume, dans lesquels se révèle un long avenir, apôtres qui traînent à leur suite une grande foule et dont le nom, tour à tour maudit et vénéré, reste à jamais une matière féconde à la controverse des partis. Abélard étant l'aîné de sa famille, Béranger le destinait à la profession des armes. Il voulut cependant lui faire prendre quelque teinture des lettres, et, quand il le vit formé dans l'étude de Donat, il l'envoya suivre un cours de dialectique à l'école de Roscelin. Abélard sacrifia, comme il le dit, Mars à Minerve , et quitta sans regret le toit paternel, avide d'aller puiser aux sources de la science. Dans toutes les villes où l'attira quelque célébrité, le jeune voyageur laissa quelque souvenir de son passage. On remarquait déjà cet esprit souple, cette raison prudente, inquiète, portée au doute, qui devait causer tant de déplaisirs aux patrons de l'école et de l'Eglise, et faire traduire un jour le fils de Béranger devant les conciles de France, comme un des plus dangereux ennemis de l'autorité. Mais c'était à Paris que se trouvaient les principaux maîtres de dialectique, et, parmi ces maîtres, celui que les suffrages publics plaçaient au-dessus de tous les autres était Guillaume de Champeaux, surnommé la Colonne des Docteurs. Abélard vint assister à ses leçons,
à l'école de la Cathédrale, mais il ne tarda pas à se séparer de lui, et. ayant obtenu la permission d'ouvrir une chaire dans la ville de Melun, il commença dans cette ville ces leçons suivies avec tant de zèle et d'enthousiasme, et cependant tant de fois interrompues, par lesquelles il se rendit plus célèbre encore que par ses écrits. Nous ne devons pas raconter ici l'histoire si féconde , si remarquable en épisodes , de cet homme qui eut l'audace et l'orgueil du génie, à qui le monde infligea de si cruels supplices, et qui seul, abandonné, proscrit, après avoir rempli toutes les oreilles de son nom, alla s'éteindre dans un obscur prieuré de la Bourgogne, sans douter ni delà raison, ni de l'amour. Cette histoire, qui ne la connaît? Retracée récemment avec autant de charme que de vérité par M. de Rémusat, elle n'est assurément ignorée de personne. Aussi, négligerons-nous tout autre détail pour ne présenter qu'un résumé succinct des traités de logique qui nous ont été laissés par l'illustre péripatéticien du Pallet.
La plupart de ces traités, dont on avait depuis longtemps oublié même les titres , ont été donnés au public pour la première fois par M. Cousin, en 1836, in-4°, sous le titre de : Ouvrages inédits d'Abélard. M. Cousin, ayant postérieurement obtenu la communication d'un manuscrit unique du Mont-Saint-Michel, a joint, en 1840, à l'appendice du troisième volume de ses Fragments, un opuscule d'Abélard sur les concepts, De lntell ectibus . Un seul des écrits d'Abélard est encore inédit : ce sont de petites gloses sur Porphyre, Glossulce super Porphyrium, qui ont été scrupuleusement analysées par M. de Rémusat l . Ce ne sont donc pas les renseignements qui nous manquent. Cependant, nous devons
' Au moment où nous livrons ce Mémoire à l'impression, nous recevons le premier volume d'une édition complète des Œuvres d'Abélard. C'est M. Cousin qui vient d'élever ce monument à la gloire de la philosophie française. Espérons que s'il existe encore, dans les recoins de nos bibliothèques, quelque ouvrage inédit d'Abélard, il trouvera place dans cette édition nouvelle.
confesser qu'en présence de ce trésor philosophique nous éprouvons un grand embarras. Nous venons de relire la docte et éloquente Introduction placée par M. Cousin en tête de son édition de 1836, ainsi que les deux volumes consacrés par M. de Rémusat à l'apologie doctrinale de Pierre Abélard, et cette nouvelle lecture nous fait regretter de n'avoir rien à dire qui n'ait été déjà mieux dit sur les opinions d'Abélard, et sur les services rendus par ce libre penseur. Il ne peut venir à l'esprit de personne que cette déclaration soit un des artifices dont l'usage est recommandé par les rhéteurs. Non assurément nous ne prétendons pas nous concilier , même par un éloge non suspect de flatterie, deux des membres du tribunal devant lequel nous allons bientôt comparaître. Nous venons de faire le plus simple et le plus sincère des aveux.
Cependant nous ne pouvons, pour ce qui regarde la philosophie d'Abélard, comme pour ce qui regarde sa vie, renvoyer aux ouvrages excellents que nous venons de désigner : il nous est commandé d'entreprendre un nouveau travail sur une question épuisée.
Le nominalisme, on connaît déjà cette doctrine, est la critique du réalisme. Cette critique se fonde sur la négation des essences générales et des exemplaires éternels. M. de Rémusat l'a bien définie un idéalisme spécial, ou borné aux universaux1. Abélard ayant été du parti des nominalistes, nous aurons donc à rappeler d'abord les plus considérables des arguments dont il a fait emploi dans sa polémique contre les écoles opposées. Mais Abélard n'a pas été seulement le disciple et le continuateur de Roscelin : on l'a vu tour-à-tour combattre ses deux maîtres , pour s'établir enfin dans une position intermédiaire qu'il jugeait inexpugnable. Rejetant,
1 Abélard, t. I, p. 365.
d'une part, l'idéalisme transcendantal de Guillaume, et, d'autre part, le scepticisme outré qu'il met au compte de Roscelin, Abélard s'est énergiquement déclaré le défenseur de l'universel post rem, de l'universel conceptuel, recueilli des choses individuelles par les sens et formé par la raison. On a nommé cette doctrine le conceptualisme : c'est le nominalisme raisonnable, Raban-Maur, Heiric d'Auxerre, Berenger, Gaunilon étaient conceptualistes-, si Roscelin lui-même nous était mieux connu, si nous avions d'autres témoignages sur son enseignement et sur ses opinions que les dires de ses adversaires, il est vraisemblable qu'il ne nous semblerait pas très-éloigné d'accepter toutes les conséquences du conceptualisme. Quoi qu'il en soit, ce qui est reconnu depuis longtemps1 , ce qui est vrai, c'est qu'Abélard a trouvé le premier, au moyen-âge, la matière d'un système complet, dans la thèse de l'universel post rem ; c'est que, le premier, il a produit ce système sous une forme suffisamment dogmatique. G'est-là son titre principal au glorieux renom qu'il a conservé dans l'école. Nous ne manquerons pas de le faire valoir.
Mais pour représenter d'abord quelques-uns des arguments dont Abélard a fait arme contre ses nombreux adversaires, reprenons les thèses réalistes dans leur ordre historique. Abélard eut premièrement affaire à Guillaume deGhampeaux occupant la chaire de Notre-Dame. Guillaume disait, on ne l'a pas oublié, qu'il y a des essences universelles qui se retrouvent tout entières chez chacun des individus. Les passages des écrits d'Abélard dans lesquels cette formule est incidemment censurée sont trop nombreux pour qu'il importe de les désigner tous : nous ne rappellerons ici qu'un fragment du
1 «Ruentem praeceptoris causam snstiBuit Petrus Abfelardus, proque flatu vocis substituens conceptus signifteatos' , lanquam novo tibieine sul jecto, non infeliciter fulcire visus est. » Jac. Thoiuasius , de Doct. schol. disscr. hist. Lipsiae. s. d (1676). in-4°.
traité des Genres et des Espèces, traduit par MM. Cousin et de Rémusat1. Il y a sans doute, dans ce fragment, des traits qui ne sont pas dirigés contre Guillaume -, mais comme Abélard déclare lui-même qu'il va d'abord combattre l'hypothèse des essences universelles constituant, dans leur intégralité, l'essence même de chacun des individus, il est évident que l'interlocuteur auquel il adresse la parole est Guillaume de Champeaux. Et que lui dit-il? Si la chose réellement une qui est une essence universelle est déjà contenue tout entière dans un des individus qu'elle supporte, elle est absorbée par cet individu et ne se retrouve dans aucun autre, ou tous les autres sont cet individu. Nous n'insistons pas davantage sur cette argumentation que nous avons déjà fait connaître. Avec les autorités, avec le sens commun, Abélard nie que ce tout d'homme qui est dans Socrate soit une essence universelle, une chose, res, au vrai sens de ce mot, et il justifie sa négation en réduisant à l'absurde l'hypothèse énoncée.
Mais si l'on nepeut dire de l'essence universelle qu'estl'espèce qu'elle est essentiellement et tout entière en Platon , en Socrate, et dans les autres individus, n'est-il pas permis de soutenir qu'elle subsiste tout entière en tous ; en d'autres termes, que cette essence une est indivisément commune à tous les singuliers qu'elle supporte et contient? Telle avait été peutêtre, même lorsqu'il professait à Notre-Dame, l'opinion de Guillaume ; mais , si dès-lors il était dans ce sentiment , il s'exprimait en des termes qui semblaient avoir un autre sens. A Saint- Victor, il modifia, comme nous l'avons dit, son ancienne formule par la substitution du mot individualité? au mot essentialiter. D'autres sont venus ensuite qui ont dit indifferenter. Individualiter , indiffer enter, sont des termes opposés, qui , toutefois, ne se contredisent pas en ce lieu , in-
1 Introd. aux ouvr. inédits d* Abélard, p. 135 et suiv. — Abèlardy par M. Ch. de Rémusat, t. II, p. 24 et suiv.
fer enter étant pris pour signifier le même incorporé aux différents, individualiter pour signifier les différents ayant le même pour suppôt commun : or. dire que l'intégralité de l'essence est la nature commune des individus, et qu'à ce titre elle subsiste universellement, mais sous la forme de l'individualité, ou bien dire que la substance universelle est ce qui se retrouve non-différent en chacun, et est communément un en tous, c'est, il nous semble, traduire la même opinion en des termes divers. Mais indiffer enter prévalut : sacrifiant une méthode qui n'était pas celle des autorités, c'est-à-dire d'Aristote et de Boëce, certains disciples de Guillaume accordèrent que toute idée générale prend origine des notions singulières acquises au moyen des sens ; et, laissant de côté l'affirmation à priori d'une essence universelle servant de suppôt à tous les individuels , ils s'efforcèrent de prouver à posteriori que l'esprit recueille nécessairement le concept universel de la collection des choses individuelles : puis, cette preuve étant faite, ils franchirent l'immense intervalle qui sépare la chose de l'idée, et ajoutèrent : un tel concept ne peut ne pas être conforme à la réalité -, donc l'universel qu'il représente dans l'intellect est réel dans les choses, et son nom est la substance une, le non-différent qui se communique à tous les différents. C'était, répétons-le, prendre un autre chemin pour arriver au même but. Abélard ne pouvait s'y tromper.
Engageant la controverse, il s'empare d'abord de cette formule : « Tout singulier est universel ; » et il l'entend comme si elle signifiait que le singulier, sans cesser d'être singulier, est un tout universel. A cela il répond : Si le genre et l'espèce ne sont pas ailleurs que dans l'individu, Socrate, qui est un individu , est une espèce. Si Socrate est une espèce , Socrate est un universel, et, s'il est universel, il n'est pas singulier : il suit qu'il n'est plus Socrate. C'est l'argument qu'A-
bélard avait déjà fait valoir contre Guillaume de Champeaux : mais, invoqué contre le système de la non-différence, cet argument n'est qu'un sophisme auquel on répond en ces termes . Cette chose qu'est l'universel est, comme espèce, comme genre, communicable à plusieurs, et plusieurs la reçoivent, mais la reçoivent sans cesser d'être plusieurs, sans cesser d'être individuels. — L'universel, réplique Àbélard, est le contraire du particulier, et l'on ne peut admettre simultanément deux contraires dans le même sujet. Boëce s'y oppose expressément. — Il est si vrai, réplique à son tour Adélard de Bath ou quelque autre, que l'universel se rencontre avec le singulier , qu'entre les individus il y a des non-différences manifestes. Socrate est un individu substantiel et la statue d'airain est substantielle au même degré que Socrate ; Socrate est animal et ce cheval est animal comme Socrate ; Socrate est homme et Platon est homme avec lui. Or ce qui se rencontre ainsi de semblable, de non-différent entre les êtres, est un universel, une nature à laquelle est inhérente l'individualité de ces êtres divers et en nombre. Il est donc légitime de recueillir l'universel de la considération d'un seul, puisque cet individu, plus ou moins universellement considéré, contient les mêmes que tous les autres individus, et les mêmes sans aucune différence, c'està-dire ces natures indivisément communes qui répondent aux noms de substance, de genre et d'espèce. — Aussitôt Abélard de s'écrier : cette explication n'est en rien acceptable ; car de toute chose on pourrait également dire qu'elle est homme puisqu'elle contient quelque non - différent à l'égard de l'homme ; c'est de la comparaison que vient le jugement, et toute comparaison suppose au moins deux objets. Aussi lit-on dans le commentaire sur les Catégories : « Les genres et les « espèces ne résultent pas de la considération d'un seul in- ■ dividu : ce sont des conceptions que l'esprit recueille de I. 18
« tous les individus pris ensemble. » Ce que Boëce exprime dans ce passage, c'est que le mot homme représente une manière d'être essentielle, ou, comme on dit, une essence, qui n'est pas tirée de Socrate seul, mais de tous les hommes. Or, ceux qui prétendent que Socrate, en tant qu'homme, est une essence, tirent l'espèce d'un seul individu lj ce qui n'est pas, quoiqu'ils en disent, normal et légitime.
Jusqu'ici, le péripatéticien du Pallet ne paraît pas avoir un notable avantage sur les partisans de la non-différence. 11 n'approuve pas leur formule et l'attaque : ceux-ci ne la défendent pas mal, et les syllogismes se succèdent, sans que les interlocuteurs abordent la véritable question. Cependant, Abélard ne l'a pas oublié, où conduit le système de la nondifférence? A ceci : « Tous les genres ne forment qu'un seul u et unique genre, en ce qu'ils sont non-différents entre eux ; « Omnia illa generalissima generalissimum unum dicuntur, <( quia indifferentia sunt » : ce qui revient à l'unité de substance, à l'hypothèse, déjà condamnée, de Guillaume de Champeaux. Abélard a déjà signalé l'entente mal dissimulée de ses adversaires, lorsqu'il a compté les fauteurs de la nondifférence au nombre des philosophes auxquels il semble qu'il existe des choses universelles comme des choses individuelles *. Quant il les a ramenés à ce point, à l'existence des essences ou substances universelles, il est maître de son terrain, il est sûr de vaincre, et il le témoigne par le ton hautain de son discours. Nous négligeons un peu les détails de cette controverse, parce qu'ils nous intéressent moins que le reste : entre gens subtils, il y a toujours abus de distinctions et de syllogismes. MM. Cousin et de Rémusat ont, d'ailleurs, fait connaître ces détails, et nous ne pourrions reproduire ici que
1 Abélard, de Gêner, et Spec, p. 519 des Ouvv. inêd.— Introd., p. 147.— De Gêner, et Spec, p. 513 des Ouvr. inéd.
des textes déjà connus et interprétés. Mais il nous importe de présenter, du moins, le résumé de ce débat. Après avoir repoussé l'hypothèse de l'essence une, contenue tout entière en chacun des individus, Abélard ne traite pas avec plus de ménagements l'hypothèse de l'essence indivisément ou indifféremment commune à tous les particuliers : il ne supporte pas que l'on donne pour fondement à la science de l'être une autre entité réelle que la substance première, définie par Aristote. Soit une, soit commune ou indifférente, toute essence réelle, autre que l'individu, lui semble, en tant qu'essence, un non-être, une pure fiction.
La lecture des traités d' Abélard, publiés par M. Cousin, avait suffisamment fait connaître que ce dialecticien habile, cet interprète éclairé des sentences péripatéticiennes, conservées par Porphyre et par Boëce, avait combattu les diverses sectes réalistes de son temps avec autant de succès que de vaillance. Ce qu'on ne lisait pas dans ces traités, c'est qu'il avait prévu la conclusion dernière, finale, de la thèse réaliste. Cette prévision est énoncée très-catégoriquement dans les Petites Gloses sur Porphyre. Le seul manuscrit connu de ce traité se trouvant dans une bibliothèque privée dont nous ne pouvons solliciter et dont on ne peut nous offrir l'accès, nous allons reproduire un fragment de Fanalyse qui en a été faite par M. de Rémusat. Voici ce fragment : « Ce système (le « réalisme dans toutes ses variétés) exige que les formes a aient si peu de rapport avec la matière qui leur sert de « sujet, que, dès qu'elles disparaissent, la matière ne diffère « plus d'une autre matière, sous aucun rapport, et que tous « les sujets individuels se réduisent à l'unité et à l'identité. « Une grave hérésie est au bout de cette doctrine; car, avec « elle, la substance divine, qui est reconnue pour n'admettre « aucune forme, est nécessairement identique à toute subs- « tance quelconque ou à la substance en général... Et non-
« seulement la substance de Dieu, mais la substance du « phénix, qui est unique, n'est dans ce système que la subs- <( tance pure et simple, sans accident, sans propriété, qui, « partout la même, est ainsi la substance universelle. C'est « la même substance qui est raisonnable et sans raison, k absolument comme la même substance est à la fois blanche « et assise, car être blanc et être assis ne sont que des formes « opposées, comme la rationalité el son contraire-, et puisque « les deux premières formes peuvent notoirement se trouver « dans le même sujet, pourquoi les deux secondes ne s'y « trouveraient-elles pas également? Est-ce parce que la ra- « tionalité et l'irrationalité sont contraires? Elles ne le sont « pas par l'essence, car elles sont toutes deux-de l'essence de « la qualité ; elles ne le sont point par les adjacents (per « adjacentia), car elles sont, par la supposition, adjacentes « à un sujet identique. Du moment que la même substance u convient à toutes les formes, la contradiction peut se réali- « ser dans un seul et même être , et alors comment dire « qu'une substance est simple, une autre composée, puisce qu'il ne peut y avoir quelque chose de plus dans une subs- « stance que dans une autre? Comment dire qu'une âme « sente, qu'elle éprouve la joie ou la douleur, sans le dire u en même temps de toutes les âmes, qui sont une seule et « même substance { ? »
A cette analyse, M. de Rémusat ajoute : « On voit qu'Abélard a parfaitement développé le reproche que Bayle adresse au réalisme, de conduire à l'identité universelle. » Abélard a donc dénoncé par avance le réalisme de Guillaume de Champeaux et d'Adélard de Bath, comme responsable des erreurs d'Amaury de Bène et de Spinosa. Nous ne pouvons que souscrire à cette dénonciation ; la logique et l'histoire de
• Abél., t. II, p.97etsuiv,
la philosophie s'accordent à dire qu'à l'extrémité de la voie fréquentée par tous les réalistes est, en effet, le sombre abîme de l'identité absolue. Mais Abélard, en montrant cet abîme, n'a pas seulement prédit la venue prochaine d'Amaury, de David de Dinant et de leurs disciples 5 remarquons aussi qu'il a soupçonné la thèse fameuse d'Averrhoës, la thèse de l'unité spirituelle des âmes, et l'a condamnée comme l'autre, celle de Guillaume de Champeaux, la thèse de l'unité réelle de la matière. Quelles que soient les similitudes sensibles ou latentes des choses, rien, suivant Abélard, n'est, dans la nature, un tout universel, soit comme matière, soit comme esprit. Toutes les âmes portent la marque, le cachet divin 5 toutes elles ont la même origine et recherchent la même fin ; mais toutes elles sont discrètes en nature, et c'est à ce titre qu'elles constituent actuellement, formellement, dans le composé, les espèces de la substance, les personnes, les individus libres et responsables. Ainsi de la matière. Il y a des matières, et, sans contredit, elles sont assez semblables les unes aux autres pour être dites le sujet commun de toutes les formes; mais cependant cette communauté n'est pas telle que toutes les matières n'en forment réellement qu'une. Ce n'est pas la diversité qui semble être, c'est la diversité qui est : en d'autres termes, ce n'est pas l'unité qui est, c'est l'unité qui semble être.
Telles sont, en abrégé, les sentences d'Abélard disputant contre le réalisme ontologique, contre Guillaume de Champeaux et les sectateurs de la non-différence. Voyons-le maintenant se retourner contre une autre section de l'école réaliste, celle qui réalise en Dieu les types universels : « Les « genres et les espèces, dit-il, sont, ou créateur ou créature. « S'ils sont créature, le créateur a été avant la créature. Donc « Dieu a été avant la justice et la force, que quelques-uns « n'hésitent pas à poser en Dieu, comme quelque chose
« d'autre que Dieu l. Donc Dieu a été avant d'être juste et « fort. Mais il y en a qui ne considèrent pas comme suffisante a cette division : Tout ce qui est, est ou créateur ou créature, « et ils prétendent lui substituer celle-ci : tout ce qui est, est « engendré ou inengendré. Or, les universaux sont dits inen- « gendres, et, par conséquent, éternels; de sorte que, sui- « vant ceux qui s'expriment ainsi, l'âme (chose criminelle à « dire!) n'est en rien soumise à Dieu, étant coéternelle à « Dieu et tenant son origine d'elle-même. Ainsi Dieu n'a fait « aucune chose, Socrate étant composé de deux coéternels « à Dieu. 11 n'y a donc eu rien de nouveau qu'un assemblage ; « il n'y a pas eu de création. Car, ainsi que la matière, la « forme est universelle, et, partant, coéternelle à Dieu. « Combien cela s'éloigne du vrai, c'est ce qu'il est facile de « voir 2. Cette argumentation est précise, serrée; ajoutons qu'à notre sens elle est inexpugnable. Mais il ne s'agit pas ici de notre opinion, il s'agit de celle d'Abélard. A ce sujet, pas d'équivoque. Les universaux ne sont ni créateur, ni créature, ni engendrés , ni inengendrés-, que sont-ils donc dans le lieu que l'on dit être leur véritable patrie? Ils ne sont rien, ils ne sont pas. Dieu a pensé le monde, sans aucun doute, avant de le faire; il l'a voulu tel qu'il Ta fait ; mais cette reconnaissance de la volonté libre, intelligente, de Dieu, suffit pour rendre un compte raisonnable et orthodoxe de l'ineffable
1 Voici le texte : « Gênera et species aut creator sunt aut creatura. Si creatura sunt, ante fuit suus creator quara ipsa creatura. Ita ante fuit Deus quam justitia et fortitudo, quam quidam esse in Deo non dubitant et aliud a Deo. » Avec M. Cousin, nous avons ainsi traduit le dernier membre de cette phrase : « La justice et la force, que quelques-uns n'hésitent pas à poser en Dieu comme quelque chose d'autre que Dieu. » Thèse manifestement réaliste, liais M. de Rémusat interprète cette phrase tout autrement : « La justice et la force qui, dit-il, sont sans aucun doute en Dieu et autre chose que Dieu. » Abélard aurait donc distingué, pour son propre compte, l'essence divine de la justice divine. Cela n'est pas vraisemblable. M. de Rémusat n'aurait-il pas mal lu le texte et pris quidam pour qm'deni ?
2 Ouvr. inéd.œjbét., p. 517.
mystère de la création : qifimporte-t-il ensuite de localiser dans l'entendement divin une multitude d'entités idéales dont on ne saurait définir ni l'origine, ni la nature, sans altérer par cette définition l'idée pure de l'essence qui est Dieu ? Voilà, pour ne pas aller au-delà des termes d'Abélard, ce que signifie sa négation des espèces éternelles. Nous n'avons pas à dissimuler que nous recueillons cette négation avec empressement. Elle nous prouve, en effet, avec quelle perspicacité de jugement Abélard avait étudié toutes les faces de la question métaphysique, et combien il était ferme, résolu dans son système. Nous reprendrons bientôt, lorsque nous aurons à parler d'Albert-le-Grand et de son école, cette grave et délicate affaire des idées divines, et nous espérons établir que la théorie de Platon , prise même au sens d'Alcinoùs et de Plutarque, ne soutient pas l'assaut delà dialectique péripatéticienne.
Abélard n'a donc pas cru devoir traiter avec plusdeménaments les universaux in se que les universaux in re. Quel qu'ait été jusqu'alors le crédit de saint Anselme, de Guillaume de Champeaux et de leurs maîtres, Platon, Chalcidius et le faux Denis, aucune des thèses réalistes ne doit survivre, si l'opinion se déclare pour le péripatéticien du Pallet. Et quel sera le résultat le plus prochain de cette révolution philosophique? Les esprits, se tournant vers Tétude des faits, des faits authentiquement attestés par l'expérience, renonceront à continuer les enquêtes vaines et téméraires, entreprises dans le domaine du possible.
Ne sera-ce pas un grand profit pour la science? Mais ne nous hâtons de rien prévoir, car la raison humaine a d'étranges caprices : n'oublions pas, d'ailleurs, que nous sommes encore au moyen-âge, en plein douzième siècle, et que si la raison devient seulement suspecte de dissentiment avec la foi, on lui aura bientôt interdit d'adresser aux consciences un
langage qui pourrait compromettre les bases de l'orthodoxie. Or, nous n'avons encore fait connaître que les négations d'Abélard, que ses déclarations sceptiques à l'égard des systèmes contemporains ; il nous reste à dire quelle fut sa doctrine, et l'on est sans doute curieux d'apprendre, en-dehors même de ce qui touche aux intérêts de la foi, comment une doctrine peut sortir des prémisses résolument critiques que nous avons énoncées.
Cette critique avait acquis au nom de Roscelin une célébrité fâcheuse. Pour s'élever au-dessus des ruines qu'avait faites ce chef intrépide, Abelard doit donc commencer par se séparer de lui, c'est-à-dire par le désavouer. Aussi, dans le manuscrit de Saint-Germain, dont nous avons déjà reproduit plusieurs extraits, après la clôture du débat contre les réalistes, lit-on cette phrase : « Nunc illam sententiam quae « voces solas gênera et species universales et particulares « prsedicatas et subjectas asserit et non res, insistamus. » Cette thèse, Ma sentenlia, qu'Abélardva maintenant examiner et combattre, est celle de son premier maître, le chanoine de Compiègne. Ceiui-ci disait, on se le rappelle, que les genres et les espèces n'étant pas des choses, sont des mots, des sons de voix, et rien de plus. C'est du moins la proposition insensée que lui attribuaient ses contradicteurs. Abélard soutient, avec les autorités, que les mots ne sont rien, tandis que les genres, les espèces, sont des choses, des substances '. Mais quelles choses, quelles substances? Il est trop ami de l'équivoque pour s'expliquer davantage à ce sujet, quand rien ne l'exige : il lui suffît, pense-t-il, d'opposer à Roscelin quelques phrases d'Aristote ou de Boëce, dans lesquelles les genres et les espèces sont pris pour des substances quelconques. Nous l'avons dit : pour des substances secondes, ou,
• Ouvrages inédits d'Abélard, p. 522. — M. Cousin, introd., p. 131.— M. Ch. de Rémusat, Abélard , t. XI, p. 42.
en d'autres termes, non pour des essences, des natures, mais pour des manières d'être inhérentes, nécessaires, des individus, seuls objets réels. Ce langage est-il réaliste? Non, assurément; mais il peut sembler l'être. Il a trompé même un critique moderne dont la sagacité n'est pas contestable. Buhle fait observer que, nominaliste à l'égard de Guillaume, Abélard a défendu le réalisme contre Roscelin l. Cette apologie occasionnelle n'est elle-même qu'à la surface du discours. Abélard ne pense pas ce qu'il paraît dire, et rien ne lui répugne plus que le réalisme -, mais il sait que le nominalisme est mal noté : il faut donc qu'il s'avance prudemment entre l'une et l'autre doctrine, c'est-à-dire entre l'un et l'autre écueil. Au fait, tout ce qu'il prétend démontrer contre Roscelin, c'est que les espèces, les genres, sont plus que des mots, les mots n'étant que des signes.
Les signes des choses? peut-être-, mais il est évident que ces choses n'imposent pas elles-mêmes aux mots le sens qu'ils contiennent. Entre les choses et les mots, il y a un intermédiaire, l'intellect, qui juge les choses et les nomme au moyen des mots. Or, il est incontesté qu'il existe, dans la nature, des objets, ou, du moins, des phénomènes individuels qui seuls tombent sous les sens. Ces phénomènes, perçus, conçus par l'intellect, se transforment, dans l'entendement, ennotions individuelles, particulières. Mais, en outre, l'intellect a le pouvoir de rapprocher les unes des autres les notions recueillies de plusieurs, et d'en former des notions plus ou moins générales, suivant le nombre des objets qu'il conçoit comme doués de propriétés, de manière d'être similaires, identiques. Ces notions ainsi généralisées sont des touts intellectuels, des universaux. Ainsi, de Socrate, de Platon et des autres, considérés non suivant ce en quoi ils diffèrent, mais suivant ce
1 Hist.de la Phil. mod.} t. I, p. 689 de la trad. de M. Jourdan.
en quoi ils se ressemblent, l'intellect se laisse conduire à la conception d'une espèce qu'il nomme l'espèce humaine, l'humanité, et se la représente comme un tout composé de chacun de ses individus. De même de Socrate, de Platon et des autres, et, en outre, de Bucéphale et de Bruneau !, l'intellect fabrique un tout plus compréhensif, plus général, plus universel que le premier, qu'il nomme le genre animal. Enfin, de Socrate, de Platon, de Bucéphale, de Bruneau, et, en outre, de la sphère d'airain et de tous les autres objets individuellement réels, l'intellect s'élève au genre suprême, au genre qui se dit de toute chose subsistante, et qui répond, sous le nom de substance, au plus universel des concepts. Voilà l'histoire de la formation des termes généraux.
Cette histoire avait étédéjà racontée presque dans les mêmes termes par les partisans de la non-différence, recherchant au sein de l'individuel les essences communes aux individualités. Abélard suit donc la voie qu'ils ont fréquentée, et cependant il n'arrive pas au même but. Ils disaient qu'ayant trouvé chez Socrate, chez Platon et chez les autres, une matière semblable, ils prouvaient ainsi l'unité réelle de l'espèce, du genre, la permanence objective de l'universel. C'est une conclusion contre laquelle Abélard proteste. Que donnent, en effet, les degrés de l'abstraction ? Evidemment ils ne donnent, ils ne prouvent que l'existence intellectuelle des concepts, espèce, genre, substance ; mais substituer à ces concepts universels des choses universellement subsistantes, c'est conclure en dehors des prémisses. « Les concepts par abstraction, dit « Abélard, sont ceux dans lesquels une nature d'une certaine « forme est prise indépendamment de la matière qui lui sert « de sujet, ou bien dans lesquels une nature quelconque est « pensée indifféremment, sans distinction d'aucun des indi-
1 Nom propre de l'âne dans Abélard (JbéL, par M. de Rémusat, l. II, p. 97.) et dans Albert-le-Grand.
« vidus auxquels elle appartient. Par exemple, je prends la « couleur d'un corps ou la science d'une âme dans ce qu'elles « ont de propre, c'est-à-dire en tant que qualités -, j'abstrais « en quelque sorte les formes des sujets substantiels , pour (( les considérer en elles-mêmes, en leur propre nature, et « sans faire attention aux sujets qui leur sont unis. Si je con- « sidère ainsi indifféremment la nature humaine qui est en « chaque homme, sans faire attention à la distinction perce sonnelle d'aucun homme en particulier, je conçois simplece ment l'homme en tant qu'homme, c'est-à-dire comme ani- « mal rationnel mortel, et non comme tel ou tel homme, et « j'abstrais l'universel des sujets individuels. L'abstraction « consiste donc à isoler les supérieurs des inférieurs, les uni- « versaux des individuels, leurs sujets de prédication, et les « formes des matières, leurs sujets de fondation. La soustrac- « tion sera le contraire. Elle a lieu quand l'intelligence sous- « trait le sujet de ce qui lui est attribué, et le considère en « lui-même ; par exemple, lorsqu'elle s'efforce de concevoir, « indépendamment d'aucune forme, la nature d'un sujet es- « sentiel. Dans les deux cas, le concept qui abstrait ou sous- « trait donne la chose autrement qu'elle n'est, puisque la « chose qui n'existe que réunie y est conçue séparément l. » Voilà le grand point. L'abstraction intellectuelle ne donne pas le composé, mais la forme isolée de la matière. Or, suivant Abélard, et suivant le plus grand nombre des nominalistes, c'est la matière déterminée qui est principe d'individuation. Si donc on fait exception de la matière, l'individualité disparaît; seule, l'universalité persiste, demeure ; mais, avec la matière individuelle, la réalité s'est évanouie, et, avec la forme universelle, il n'est plus resté que l'opposé même de la réalité, c'est-à-dire le concept abstrait.
1 Abélard, de Intellectibus, à l'appendice du tome III des Fragments, de M. Cousin. Traduction de M. de Rémusat, Abélard, t. I, p. 495.
Il s'en faut donc bien que l'existence de l'universel post rem puisse être alléguée comme preuve de l'universel in re.
Il est établi, d'une part, contre Roscelin, que les mots viennent des concepts, et que, par conséquent, les espèces, les genres ne sont pas de purs sons de voix ; d'autre part, il est démontré, contre Guillaume de Champeaux et les autres réalistes, que de l'existence des espèces intellectuelles il n'est pas permis de déduire l'existence des espèces réelles. Quelle est donc la définition vraie de l'universel? C'est un tout « qui « n'est point hors de notre pensée. » Ce sont les termes de Descartes 1. Ceux dont Abélard fait usage sont tout-à-fait pareils.
Descartes ne s'est pas opposé moins vivement à ce qu'aucune autre définition de l'universel fût admise dans son école : éclairé par l'expérience d'une longue controverse, le créateur de la philosophie moderne savait qu'on ne peut rien fonder sur les chimères du réalisme ontologique, et il a pris soin de témoigner combien il avait à cœur de s'affranchir de toute affinité avec les derniers interprètes de la doctrine scotiste. Ce que l'histoire de l'école devait apprendre à Descartes, Abélard l'avait prévu, et cette prévision lui a montré la voie qu'il a suivie. La philosophie d'Abélard est la philosophie de la prudence, la philosophie du sens commun. Alors que tant d'autres maîtres, novices, inexpérimentés comme lui, s'élançaient dans les régions de l'inconnu, avec une ardeur généreuse, mais téméraire, il a vu qu'ils couraient vers l'abîme et s'est séparé d'eux. Voilà son titre principal à la renommée qu'il a conservée dans l'école. Précurseur de Guillaume d'Ockam , il a posé les prémisses dont le Docteur Invincible a développé toutes les conséquences ; mais pour remplir le rôle de Guillaume d'Ockam, il fallait venir après saint Thomas et Duns-Scot.
1 Principes de laphil., partie première, art. 58.
Nous ne saurions nous arrêter plus longtemps à l'exposition de la doctrine d'Abélard. Elle occupe, sans doute, une grande place dans l'histoire du douzième siècle; mais le douzième siècle n'est pas, suivant les termes du programme tracé par l'Académie, Yépoque classique de la philosophie scolastique, et d'ailleurs, il n'y a rien dans les écrits d'Abélard qui n'ait été reproduit dans les siècles suivants, et même, nous devons le reconnaître, en de meilleurs termes. Laissons donc le philosophe pour raconter en quelques mots les dernières infortunes du théologien.
Il avait offensé l'Eglise, non par des sentences manifestement hérétiques, mais par des locutions nouvelles qui pouvaient s'entendre et qu'il entendait peut-être dans un sens nouveau. C'est ce qui souleva contre lui toute la cohorte des docteurs orthodoxes. Un moine illustre, qui méprisait la droite raison, mais qui possédait au plus haut point cette éloquence du fanatisme qui toujours séduit, toujours entraîne la foule, saint Bernard s'avançait à la tête de ses ennemis. Abélard devait être et fut condamné -, et, s'étant retiré du monde, il alla finir ses jours à l'abbaye de Cluny, près de Pierre-le- Vénérable. 11 mourut dans le prieuré de Saint-Marcel, aux portes de Châlons, le 21 avril 11 42, âgé de soixante-trois ans. Voici quelques fragments d'une lettre dans laquelle Pierrele- Vénérable annonça la mort d'Abélard à cette femme héroïque qui avait été, devant Dieu, son épouse, et, devant les hommes, la complice d'un crime cruellement expié : « Si je « ne me trompe, dit l'abbé de Cluny, je ne me rappelle pas « d'avoir vu son pareil pour l'humilité de la démarche et de « l'habit. En vérité, Cermain ne fut pas plus modeste et « Martin plus pauvre, et comme, dans le grand troupeau de « nos frères, je le plaçais moi-même au premier rang, il pa- « raissait le dernier de tous par la simplicité de son exté- « rieur. Souvent je l'admirais, et lorsque, dans les procès-
« sions, je le voyais marcher devant moi, avec les autres « religieux, suivant notre coutume, il me plongeait presque « dans Fétonnement. Certains hommes entrés en religion « désireraient plus de luxe à l'habit qu'ils portent : pour lui, « content d'un vêtement simple, de quelque façon qu'il fût, « il ne s'inquiétait pas davantage de cela. Il était le même et « pour la nourriture et pour la boisson, et pour tout ce qui « regarde le corps. Sa conduite et sa bouche condamnaient « chez lui , chez les autres , non-seulement ce qui était suce perflu, mais encore ce qui n'était pas absolument néces- « saire. Il lisait sans cesse, priait souvent, parlait peu... Tel « fut cet homme parmi nous, simple et droit, craignant le « Seigneur, fuyant le mal ; tel il fut durant son court séjour « sous notre toit, consacrant à Dieu la dernière heure de sa « vie, comme on le raconte de saint Grégoire-le-Grand 5 il « ne laissait échapper aucun instant sans prier, lire, écrire u ou dicter. C'est dans cet exercice d'oeuvres pieuses que « vint le surprendre le visiteur évangélique, » Ce portrait non suspect de flatterie, puisqu'il a été tracé par la main pieuse de Pierre-le-Vénérable, ne supplée pas sans doute aux détails anecdotiques que nous n'avons pu rapporter ici, mais il fait du moins connaître comment s'éteignit cet homme célèbre à tant de titres qui avait rempli l'Europe chrétienne du bruit de sa gloire et de ses malheurs. Il mourait proscrit, mais non vaincu, ayant dérobé sa tête à l'infamie, mais supérieur à sa disgrâce, résigné à subir la sentence rendue par Terreur, mais ne doutant pas de la vérité.