CHAPITRE XI
Guillaume de Couches et Gilbert de la Porrée.
Après Abélard, il y a dans l'école une grande confusion. Harcelée par des légions d'hérétiques, et forcée de lutter tour à tour contre diverses sectes également ennemies de son repos, l'Eglise impute à la philosophie les témérités, les égarements de la raison; et ce qu'elle appelle la philosophie, c'est Abélard, c'est le nominalisme. Elle préfère donc le réalisme et le recommande. Mais cette doctrine révolte par bien des côtés la raison des sages. Les consciences sont incertaines, inquiètes : tandis que l'issue malheureuse de la propagande péripatéticienne engage quelques docteurs à suivre les voies opposées, d'autres, plus résolus, maintiennent, en les dissimulant un peu, les principes condamnés comme ouvrant la porte à l'impiété. Mais le caractère particulier de cette époque intermédiaire est le relâchement des études, l'affaissement des esprits : si la controverse engagée se continue, c'est avec mollesse, et le scepticisme, sous toutes ses formes, rencontre de nombreux clients. A ce sujet, on nous permettra de faire, en courant, une remarque qui comporterait d'amples développements. Chaque peuple a, pour ainsi parler, son génie philosophique. Les Italiens mêlent volontiers la poésie à la logique : un rêve , une vision les séduit, les transporte ; les Allemands cultivent la logique pour elle-même et lui sacrifient tout, ne supportant pas même que le sens commun vienne la contredire. Le génie français a plus de modération, et il préfère la vérité simple aux fantaisies les plus brillantes de l'imagination, aux artifices les plus ingénieux du syllogisme. Aussi,
pour beaucoup de causes, lenominalisme est-il le système qui lui va le mieux. Qu'on le condamne à l'abandonner, il se trouve mal à Taise et refuse d'admettre le système opposé. En France, le discrédit temporaire du nominalisme n'a jamais été favorable qu'au scepticisme. Quel fut le résultat le plus prochain de la sentence prononcée contre Âbélard et ses complices? Une véritable anarchie au sein de l'école : « Autant d'indivi- « dus, autant d'opinions, » nous dit Jean de Salisbury ; « parmi « les maîtres, aucun qui veuille s'attacher à suivre les traces «d'un autre: chacun veut se forger une erreur personnelle, afin « d'acquérir quelque renom l. » Cette discorde entreles maîtres troubla l'esprit de leurs auditeurs : de ce trouble vint le doute sur les fondements de la science, et ce doute amena le dégoût. Tel est, au sein de l'école française, le cours ordinaire des choses.
Nous avons cru devoir ajouter quelques recherches à celles que l'Académie nous avait demandées sur les origines de la philosophie scolastique. Nous raconterons plus rapidement l'histoire des dernières années du douzième siècle. C'est un triste spectacle que celui de la confusion : on ne s'y arrête pas volontiers.
Les premiers docteurs que l'on nomme après Abélard sont Gerland et Guillaume de Conches. Gerland n'enseigna pas à Paris, et sa doctrine est peu connue. Guillaume, né dans la petite ville de Conches, en Normandie, a laissé plus de souvenirs. Quelques historiens le comptent parmi les élèves de Bernard de Chartres ; il est mieux prouvé qu'il fut le maître de Henri II, roi d'Angleterre. L'école de Paris l'a regardé longtemps comme un de ses plus illustres docteurs, et c'est un titre que lui donne encore M. Jourdain2. 11 nous importe d'apprécier s'il fut vraiment digne d'une si grande renommée. Quatre
1 Metalogicus, lib. Il, c. xvm. — 2 Recherches critiques, p. 283
de ses ouvrages ont été publiés. Le premier ayant pour titre : De opère sexiœ diei et primo de animalibus , fut imprimé au quinzième siècle, sans date, sans nom de lieu et d'imprimeur. C'est le Repertormm de Hain qui nous le fait connaître, et nous le désignons pour réparer une omission commise par les auteurs de VHistoire littéraire. Nous ne l'avons retrouvé sur les rayons d'aucune bibliothèque. Le plus considérable des traités qui portent le nom de Guillaume de Conches est intitulé : Magna de naturis philos ophia ; il a été imprimé en 1474, en 2 vol. in-folio. Suivant la description qui nous en est faite par les auteurs de VHistoire littéraire, c'est une volumineuse encyclopédie dans laquelle le professeur paraît avoir réuni tous ses cahiers : on peut l'interroger sur les problèmes les plus divers, aucun ne lui est étranger, car il est vraiment philosophe, et la philosophie est la science des sciences. Nous devons en parler sur la foi d'autrui , et c'est un de nos regrets. Quand les Bénédictins publiaient le douzième volume de VHistoire littéraire, il n'existait, à Paris, qu'un seul exemplaire de cet ouvrage ! ; encore était-il incomplet. Nous ne savons où le rechercher aujourd'hui : la Bibliothèque Nationale ne le possède pas. Nous n'en rencontrons, d'ailleurs, aucun manuscrit sur les rayons de la même bibliothèque. On y trouve deux petits traités qui paraissent avoir été faits pour venir à la suite de celui que nous venons de nommer, si, toutefois, ils n'en forment pas une partie. L'un a pour titre : Philosophia secunda; l'autre: Tertiaphilosophia. La Bibliothèque Nationale montre deux exemplaires de Fun et de l'autre traité, dans les manuscrits 6588 de l'ancien fonds et 1112 du fonds de Saint-Germain. Ils ne nous offrent guère plus d'intérêt l'un que l'autre2, ils contiennent, il est vrai, desrensei-
1 Hist. litt., t. XII, p. 457 de la nouvelle édition. — 2 M. Cousin en a publié des fragments assez étendus dans Tappendice de son édition des Ouvrages inédits d'Abèlard.
gnements curieux sur les opinions physiologiques du douzième siècle ; on y voit qu'en ces temps lointains on connaissait déjà plus d'un système développé de nos jours comme inventé de la veille-, mais nous n'avons pas à recueillir ces renseignements, la physiologie et la philosophie étant deux sciences qui n'ont de commun ni la méthode, ni le but. Il est vraisemblable que nous avons l'abrégé de ces trois ouvrages dans un traité beaucoup moins considérable, que les manuscrits désignent sous les titres de : Philosophia Minor l, et de : Tractatus philosophiez2. C'est ce traité qui est imprimé dans les OEuvres de Beda-le-Vénérable, avec cet autre titre : Uepï <^a£swv, Sive quatuor libri de elementis philosophiœ 3. Si nous n'avons pu comparer cet ouvrage à celui qui a pour titre : Magna de naturis philosophia, nous y avons, du moins, retrouvé les propositions principales des deux autres opuscules. C'est à Guillaume de Conches que paraît appartenir le commentaire du Timée, que, dans la première édition de son Introduction aux Ouvrages inédits d'Abélard , M. Cousin attribuait à Honoré d'Autun 4. Enfin, le même docteur a cru devoir, vers la fin de sa vie, exposer sommairement les principaux points de sa doctrine, et rétracter en passant quelques assertions théologiques, à l'occasion desquelles il avait été sévèrement admonesté par Guillaume de Saint-Thierry 5. Ce traité, auquel il a donné le titre bizarre de Dragmaticon philosophiœ ? a été imprimé à Strasbourg en 1566, in-8°. Il contient tout ce que nous avons à faire connaître des opinions de Guillaume de Conches.
L'auteur met en scène le duc de Normandie, Geoffroy-le-
1 Hist. litt., t. XII, p. 457. — 2 Biblioth. Nation.; manuscrits de St- Victor, n° 796. — 3 Tome II, p. 206 de l'édit. de Cologne, 1612 fol. — * Voir M. C. Jourdain, Dissert, sur l'état de la Phil. nat, au XII siècle, p. 101. M. Cousiu, Introd. aux ouvr. inédits d'Jbél., p. 616 de l'édit. in-4°, p. 37t de ledit. iu-8°. — à De Error. Guill. de Conchis, in Biblioth Cisterc, t. IV.
Bel, qu'il avait eu l'honneur de compter autrefois au nombre de ses écoliers, et, supposant que ce prince l'interroge avec une curieuse sollicitude sur les plus graves et les plus obscurs problèmes de l'ontologie, il répond successivement aux nombreuses questions qui lui sont adressées. La première est celle-ci : Qu'est-ce qu'une substance? Ce terme, répond le philosophe, s'emploie pour désigner tout ce qui est, et ce qui est se divise en deux ordres principaux : ainsi, il y a la substance incréée, la substance divine, et la substance créée, qui est considérée comme visible ou comme invisible. Quel est d'abord le sentiment de l'auteur sur la substance créée invisible? Il va, dit-il, répéter ce que Platon enseigne à ce sujet : u S'il faut « sur ce point s'en tenir à l'opinion d'un philosophe païen , « je préfère Platon à tous les autres, car sa doctrine est celle « qui se rapproche le plus de notre foi.... Platon, qui fut le « plus docte des philosophes, a divisé le monde en cinq ré- « gions : le ciel, l'éther, l'air, la région humide et la terre. « Dans la région du ciel, il a placé un animal invisible, raison- « nable, immortel, impassible, c'est-à-dire les étoiles, stellas « vidtlieet; dans la région de la terre , un animal visible, rai- <v sonnable, passible, mortel, c'est-à-dire l'homme ... » Et il continue de reproduire ou de travestir, sur ce ton, pendant une bonne part de son entretien philosophique avec le duc de Normandie, la doctrine du Timée sur la nature des choses, alléguant, entre parenthèses, l'autorité de saint Augustin et de saint Ambroise, pour faire voir que si, dans sa liberté philosophique, Platon a été bien au delà de ce qu'enseignent les livres sacrés, il s'est trouvé néanmoins presque toujours d'aceord avec les interprètes les mieux famés de ces livres. Le duc, fort attentif à ce discours, lui fait remarquer qu'il s'écarte quelquefois cependant du texte de Platon , et qu'en voulant définir les formes invisibles des éléments, il reproduit des hypothèses ontologiques mises au compte des Epicuriens. Cette
observation ne trouble pas le philosophe -, il répond qu'en effet le système des corpuscules est celui d'Épicure , mais que ce système n'est pas condamnable par cela seulement qu'il vient d'un philosophe mal noté. Toutes les sectes ont, en effet, enseigné quelque chose delà vérité : « Nulla tam falsa est secta « quœ non habeat aliquid veri admixtum. » Cette proposition éclectique, transmise à Guillaume de Conches par Beda, qui l'avait lui-même reçue de saint Augustin, n'est pas tout ce qu'il faut remarquer dans ce passage. L'implacable exterminateur de tous les philosophes, Gauthier de Saint-Victor, avait aussi déclamé contre Guillaume de Conches, l'accusant de remettre en honneur les fantaisies profanes du système atômistique, au grand scandale des cœurs fidèles ! -, c'est contre cette accusation qu'il se défend ici. Arrivant enfin à l'animal visible, raisonnable, passible et mortel, à l'homme, Guillaume explique d'abord ce que c'est que le corps humain, et il reproduit à ce propos la plupart des assertions physiologiques qu'il a déjà développées dans ses précédents ouvrages. Il s'exprime ainsi sur la nature de l'àme : « Les formes de l'acti- « vite (acliones) de l'âme sont nombreuses et diverses -, nous « distinguons l'esprit (ingenium) , la raison, l'intelligence et « la mémoire. L'esprit est une certaine énergie qui peut, par « elle-même, tout ce qu'elle peut -, ou bien encore, c'est la « puissance que l'âme a naturellement de percevoir aussitôt « ce qui s'offre à elle : on dit, en effet, de ceux qui entendent, « comprennent promptement, qu'ils ont l'esprit subtil, bien « doué, et de ceux qui comprennent lentement, qu'ils ont
1 Bullaeus, Hist. unw. paris., t. II, p. 659. Voici ce passage de Gauthier de St-Victor : Aiunt Hebraei Doc significare tenuissiraum pulverem qui oculo rapitur, saepe in oculo mittitur, et sentilur potius quam videtur. AHnutissima ergo frusta pulveris et pêne invisibilia hoc verbo appeUanlur, quae forte Oemocritus cum Epicuro suo atomos vocat. Inde Wilh. de Conclus ex atomorum, id est minutissimorum corporum concrétion", putat fiei i omnia. » Apud Oudinum, t. II, p. 1228.
« l'esprit lourd, épais. L'opinion et la raison viennent des « sens de la manière que je vais décrire. Quand Tàme perçoit « la couleur, la figure d'une chose dans l'organe de la vue ; « quand elle apprécie la quantité, la qualité de cette chose, « le rapport de cette chose avec les autres, il arrive que plus « d'une fois elle se trompe.,. Souvent, en effet, elle suppose « qu'une chose est ce qu'elle n'est pas... Et cela s'appelle une « opinion fausse. Quelquefois l'âme n'est pas abusée, mais « elle hésite, elle ne sait si cette chose est telle ou ne l'est « pas *, c'est en cela que consiste l'opinion vraie. L'opinion est « donc un jugement de fàme, soit faux, soit vrai, soit hési- « tant et incertain. S'il s'agit d'un objet matériel, et si ce ju- « gement est confirmé par l'adhésion des sages et par une « démonstration rigoureuse, on l'appelle raison. La raison « est un jugement ferme, certain, porté sur un objet maté- « riel. Ainsi l'opinion peut quelquefois s'élever jusqu'à la « raison. Si, d'autre part, l'âme porte un jugement sur les « choses immatérielles, et se trompe, c'est une fausse opi- « nion ; si elle ne se trompe pas, mais hésite encore, c'est « une opinion vraie ; si cette opinion est confirmée comme « je l'ai dit, c'est l'intelligence : mais les objets immatériels « étant hors de la portée de nos sens, il y a peu d'esprits qui « arrivent à la certitude en ce qui les concerne. Aussi Platon « dit-il que l'intelligence n'appartient qu'à Dieu et à un petit « nombre de mortels... L'intelligence procède de la raison... « En effet, quand les premiers hommes, guidés par la raison, « parvinrent à connaître les natures des corps, ils se deman- « dèrent quelle pouvait être l'action des corps; et, voyant « des actes qui ne pouvaient être produits par les corps, ils « se dirent qu'il y avait un agent qui n'était pas un corps. « Ils l'appelèrent l'esprit (spiritum) ; et, dirigeant vers cet « esprit leur instrument intellectuel, ils en eurent d'abord « quelques opinions fausses et quelques autres vraies. Après
« un long travail et de grands efforts, ils parvinrent enfin à « se débarrasser des fausses et à confirmer les vraies par des « démonstrations rigoureuses, et ainsi naquit l'intelligence, « sous les auspices de la raison... »
Ce passage nous a semblé devoir être cité : il ne contient pas ce qu'on appelle une doctrine, mais il représente fidèlement les incertitudes de nos pscologues du treizième siècle, si mal instruits, si mal dirigés. Qu'il y a loin de cette analyse confuse des énergies de l'âme aux distinctions si savantes, ou, du moins, on nous l'accordera, si ingénieuses et si subtiles du siècle suivant ! Mais Guillaume de Conches n'a pu lire dans le Timée ce qui ne s'y trouve pas : et c'est le Traité de l'âme, le nepï^x^ç d'Aristote, qui doit enseigner à l'école du moyenâge ce que c'est qu'une faculté de lame et ce que c'est qu'une idée. M. Rousselot veut que Guillaume de Conches ait eu plus de tendances vers Aristote que vers Platon * : l'assertion contraire serait bien moins éloignée de la vérité, Guillaume de Conches devant être compté parmi les docteurs scolastiques qui ont le plus ouvertement fait profession d'appartenir à la secte platonicienne; mais, à la vérité, ce docteur connaissait-il mieux Platon qu' Aristote?
Après Guillaume de Conches, nous placerons, avec Tennemann, Gilbert delà Porrée. Celui-ci est, de tous nos scolastiques du douzième siècle, le seul qu'on ait, dans le siècle suivant, accepté pour uneautorité. Quand Albert le Grand rappelle quelques aphorismes mystiques de Hugues ou de Richard de Saint- Victor, c'est comme théologiens qu'il les désigne et non comme philosophes : c'est au même titre que saint Thomas interprète ou critique les livres de saint Anselme et de Pierre Lombard. Pour Gilbert de la Porrée, il a conservé, durant tout le moyen-âge, la réputation d'un logicien original et profond.
1 Etudes sur fa phU. au moyen-dget t. I, p. 194 et suivantes
Né à Poitiers, il avait eu pour maîtres : en philosophie, Bernard de Chartres; en théologie, Anselme et Radulfe, de Laon. Dès qu'il occupa lui-même une chaire, il se fit remarquer par l'étendue et la subtilité de son esprit *. C'est, dit-on, à Chartres qu'il se fit d'abord entendre, puis à Paris, et il obtint, dans l'une et dans l'autre de ces villes les plus grands succès. Bientôt le pallium épiscopal fut la récompense d'un mérite proclamé par tant de voix. Mais laissons aux auteurs du Gallia christiana et de VHistoire littéraire de France le soin de raconter le détail de sa vie, et recherchons quelle fut sa doctrine. Voici d'abord ce que nous lisons dans le Metalogicus de Jean de Salisbury : « Porro alius, ut Aristotelem exprimat*, « cum Gilberto episcopo Pietaviensi universalitatem formis « nativis attribuit et in earum conformitate laborat. Est au- « tem forma nativa originalis exemplum 3, et quae non in « mente Dei consistit, sed rébus creatis inhaeret. Hœc graeco « eloquio dicitur ê&og; habens se ad idaeam ut exemplum ad « exemplar, sensibilis quidem in re sensibili, sed mente con- « cipitur insensibilisa singularis quoque in singulis, sed in « omnibus universalis 4. » Nous traduisons ainsi ce passage : « Un autre, pour exprimer Aristote, attribue, avec Gilbert, « évêque de Poitiers, l'universalité aux formes nées, et s'é-
! Otto Fris. De gestis Freder. II, lib. I, c. xlyiii. ffist. litt. de France, t. XII, p. 468.
7 Jean de Salisbury aurait fort mal compris la doctrine de Gilbert de la Porrée, s'il avait fait usage de ces mots : ut Aristotelem exprimat, pour inscrire ce docteur au nombre des fidèles disciples d'Aristote. Jean de Salisbury, avant d'exposer le système de Bernard de Chartres, commentateur enthousiaste du Timée, établit entre Uun et l'autre réaliste une distinction qui existe en effet, et qu'il motive bien en disant que Gilbert s'efforçait de se rapprocher d'Aristote, tandis que Bernard avait surtout à cœur de reproduire Platon.
' M. de Rémusat propose de lire originale exemplum, mais cette leçon doit être rejelée. Si les formes nées sont prises pour les formes premières, les copies pour les originaux, les exemples pour les exemplaires, tout le système de Gilbert s'évanouit.
* Metalogicus, lib. II, c. xvii.
« vertue à prouver leur conformité. Or, une forme née est « un exemple (copie) de l'original, et elle n'a pas son siège « dans l'intelligence divine, mais elle est inhérente aux choses « créées. Elle s'appelle, en grec, sifoç, étant à l'idée (divine) « ce que l'exemple est à l'exemplaire ; sensible dans l'objet « sensible, elle est conçue insensible par l'esprit ; singulière « aussi dans les singuliers, mais universelle en tous. » Si nous n'avions pas d'autres renseignements que celui-ci sur la doctrine de Gilbert de la Porrée, elle nous serait connue très-imparfaitement : ces mots conformitas , univer salis in omnibus, même interprétés au sens réaliste, demeureraient obscurs , équivoques ; mais nous pouvons joindre à ce texte un ample commentaire.
11 reste de Gilbert un assez grand nombre d'ouvrages imprimés ou manuscrits. Nous ne les nommerons pas tous ; mais les auteurs de YHistoire littéraire ayant dressé le catalogue de ses œuvres de la manière la plus inexacte, nous croyons devoir le rectifier, du moins en ce qui concerne ses traités philosophiques. « Le premier est, disent-ils, un commentaire sur les livres de la Trinité de Boëce. On le voit dans l'édition générale des OEuvres de Boëce, publiée à Bàle, en un volume in-folio, l'an 1470 !. » L'édition de Bàle dont veulent ici parler les Bénédictins est celle d'Henricpetri, et elle porte la date de 1570. Divers traités de Boëce, assez étrangers les uns aux autres, ont été réunis par l'éditeur sous un seul titre, et forment les quatre livres delà Trinité. Gilbert de la Porrée a, en effet, commenté ces livres, et son commentaire est dans l'édition désignée. Mais nous voyons plus loin, dans la liste des ouvrages inédits de Gilbert, que les Bénédictins mentionnent une glose « très-prolixe et assez peu intelligible sur le traité de Boëce Des deux natures de Jésus- Christ * ; » et ils ajoutent que, suivant Sanderus, il existait un manuscrit de cette glose
• Bist. Litt., t. XII, p. 475. - » Ibid, p. 475.
à la bibliothèque de Saint-Amand. Il n'était pas nécessaire d'invoquer à ce sujet l'autorité de Sanderus , rien n'étant moins rare que les manuscrits de la glose dont il est ici question. Elle se trouve d'abord dans un manuscrit du roi, que les Bénédictins avaient sous les yeux lorsqu'ils rédigeaient leur notice sur Gilbert de la Porrée, celui qui porte le n° 2178, et l'on ne s'explique guère comment ils ne l'y ont pas rencontrée. En outre, ils en auraient pu voir deux autres exemplaires à laSorbonne, dans les volumes qui ont pris les numéros 1407 et 1408. Enfin, avec un peu plus d'attention, les Bénédictins auraient reconnu que le traité de Boëce De Duabus naluris et una persona Christi est tout simplement le quatrième livre de la Trinité, dans l'édition de 1570, et que, loin d'être inédite, comme ils le supposent, la glose de Gilbert occupe dans cette édition une place importante. Nous voyons encore , dans le catalogue des ouvrages inédits de notre docteur, « un Commentaire sur l'écrit attribué à Mercure Trismégiste De hebdomadibus, sive de dignitatetheologiœ l. » Autant d'erreurs que de mots. Nous ignorons si le pseudo-Mercure a composé quelque ouvrage sous ce titre-, mais ce que nous savons parfaitement, c'est que le traité De hebdomadibus , commenté par Gilbert, est un traité de Boëce qui porte encore cet autre titre : JJtrum Pater et Filins et Spiritus-Sanctus de Divinitate subtantialiter prœdicentur. Il en existe un grand nombre de manuscrits, ainsi que de la glose de Gilbert : mais avons-nous besoin de les désigner? Ce traité De hebdomadibus ou JJtrum paler, etc., etc., est le livre deuxième de la Trinité, dans l'édition de 1570. Nous dirons ce que contiennent ces gloses; on y trouve des conclusions philosophiques énoncées d'une manière très-originale.
Nous exposerons d'abord la doctrine contenue dans un
Ibid.
autre écrit de Gilbert, le livre des Six principes, Sex principiorum liber, si célèbre durant tout le moyen-âge, interprété tour à tour par Albert-le-Grand, Antonio Andréa et Bonne- Grâce d'Asculo, enfin publié par Ermolao Barbaro dans son édition des Œuvres d' Aristote, et dans un ancien recueil qui a pour titre : Auctoritate Aristotelis, Senecœs, Bœihii, Platonis, Apulei, Porphyrii et Gilberti Porretani; goth. in-4* *. Voici quelques observations préalables sur la matière du Liber sex principiorum. Parmi les dix catégories , il y en a quatre dont Aristote s'est occupé de préférence : sur les six autres, il n'a présenté que des considérations sommaires. N'a-t-il donc pas voulu, par cela même, distinguer en deux classes les dix attributs généraux et nécessaires des choses? Gilbert suppose et motive cette distinction. Il y a, dit-il, certaines catégories qui désignent, outre la substance, ce qui est absolument inhérent à la substance; d'autres désignent quelque mode extérieur qui vient changer la condition de la substance, sans, toutefois, s'unir -à elle. Appelant les catégories des formes, Gilbert définit les premières des formes inhérentes, et les autres des formes assistantes, formas assistentes. Et comme Aristote passait pour avoir donné, sur les six dernières catégories, formes ou principes, des explications insuffisantes, Gilbert delà Porrée a prétendu compléter l'œuvre du Maître. Ce complément fut adopté dans toutes les écoles jusqu'au seizième siècle. De même que le traité de Porphyre, il fut joint aux Catégories. Pour entrer dans le monument péripatéticien^ on passait par Ylsagoge ; on en sortait par le Livre des six principes.
La distinction reconnue, ou plutôt inventée par Gilbert de la Porrée, est évidemment très-importante. Elle suppose que les premières catégories sont proprement considérées comme
1 Hist. Litt., t. XII, p. 423.
les genres les plus généraux , parce qu'elles ne peuvent être séparées de leurs sujets, ni même être conçues au dehors d'eux : quant aux autres catégories, elles déterminent, il est vrai, dans l'hypothèse, la manière d'être actuelle de la substance, et, à ce titre, elles sont des principes-, mais, comme elles ne sont pas des attributs permanents, inséparables d'un sujet, et qu'elles se disent d'un sujet déterminé par comparaison à un autre sujet, Gilbert prétend que le sujet les supporte, non comme inhérentes, mais comme assistantes. Si nous savions en quelle année cette distinction a été formulée par Gilbert, nous pourrions rechercher et trouver peut-être ce qu'elle contient de vraiment original. Mais en l'absence de renseignements précis à cet égard, rappelons toutefois qu'Abélard, dans ses gloses sur les Catégories !, a dit du temps ce qui est dit du lieu, du temps, de l'action, de la passion, de la manière d'être et de la situation, dans le Livre des six principes. Abélard nomme adj acentia principiales deux prédicaments qui, dit-il, sont premiers seulement par la cause et non par la matière, puisque le sujet auquel ils s'attribuent reçoit d'eux simplement un mode extrinsèque, qui est d'un autre, qui vient d'un autre. Nous n'avons pas besoin de faire remarquer que ces termes : principia adj acentia correspondent à ceux-ci : principia assistentia, formas assistentes. Mais il y a une question d'antériorité qu'il ne nous est pas permis de résoudre. Nous regrettons d'autant plus de laisser cette question indécise, qu'il s'agit ici d'une grosse affaire. On va nous comprendre. Aristote définissant les catégories, ne donne un nom substantif qu'à la première, à la substance, où<na ; il nomme les
aUtreS 7T0<70V, 7T0Î0V, npOÇTl, 7TÙÙ, KOTS} %îÏ7QoUy S^tV, TTOCâv, 1Z0UJ%StV.
La substance est à la fois le seul être, l'individu, et ce qui est dit généralement de tous les êtres : dans le premier sens, où<na,
1 Dans l'édit. de ses Ouvrages inédits, donnée par M. Cousin, p. 199.
l'être; dans le second, eïvat, être, puisque ce qui est commun à tous, c'est d'être. Ce qui leur est encore commun, c'est d'être (il nous faut avoir ici recours à la langue latine) quantum, quale, ad aliquid, ubi, etc.: et puisque les manières d'être communes ne sont pas des êtres, comme la première catégorie l'est en un sens, il ne leur appartient pas d'être désignés par un nom substantif. Mais voici pour les interprètes d'Aristote un grave embarras. Ces attributs généraux qui ne sont pas des êtres, mais qui se disent des êtres, ne viennent-ils pas eux-mêmes d'êtres autres que ceux desquels ils se disent ? Par exemple, Y être se dit de Socrate suivant la première catégorie. Or, ce que Socrate est, c'est lui-même et non pas un autre; Socrate n'est dit que de Socrate et n'est que dans Socrate. Mais, quand on dit que Socrate est grand, suivant la seconde catégorie, xar^yopta toû 7too£, ce 7rôaov de grandeur, qui se dit de Socrate et n'est pas un être, ne vient-il pas d'un être, ou, pour mieux dire, d'une comparaison faite entre Socrate et un autre? Dans cette hypothèse, l'attribut, le ttôctov, ne serait pas, on le conçoit, inhérent à Socrate, mais adjacent. Or, Gilbert déclare qu'il ne trouve pas en acte, et qu'il ne conçoit pas une substance qui ne donne pas elle-même sa quantité ; d'où il suit, en logique, que la quantité se dit absolument de la substance et non relativement. Au sujet de la qualité , Gilbert s'exprime dans les mêmes termes ; il n'admet pas que le ttoIov, le qualede Socrate, « Socrate est sage, » se dise d'un sujet par rapport à un autre.
Mais ce qui s'entend du quantum, du quale, c'est-à-dire l'inhérence d'attribution, peut-il s'entendre pareillement de la quatrième catégorie, izpôç rï, ad aliquid? Platon définit le Trpôç «, ce par quoi un sujet est ce qu'il est à cause d'un autre ; Aristote aime mieux s'exprimer ainsi : « fciràiqpfcTt, o^ ri elvai « Taùxév èçi tw npôç ™ no*ç e^eiv ; les relatifs, sont les choses dont (( l'existence se confond avec leur rapport quelconque à une
« autre chose. » Or, que Ton adopte l'une ou l'autre de ces définitions, deux termes sont supposés, et comme l'un de ces termes est le sujet de la proposition, ce sujet est dit ce qu'il est non par lui-même, c'est-à-dire absolument, mais à cause d'un autre, c'est-à-dire relativement. Il semble donc qu'il y ait une distinction fondamentale à faire entre la quatrième catégorie et les trois premières, lesquelles se disent de la substance même, in omni statu, semper, ubique, sine respectu ad aller wm. Cependant, que l'on y prenne garde, cette quatrième catégorie n'est le nom d'aucune relation déterminée : c'est une des propriétés de la substance d'être à l'égard d'un autre j voilà ce que signifient ces termes Kplç x\ : mais, par ces termes, Vautre n'est pas désigné. Aussi Gilbert et son commentateur Albert-le-Grand admettent-ils le npôç « au nombre* des attributs généraux qui se disent absolument de la substance . Comme ils font usage de distinctions fort obscures et fort embarrassées pour justifier cette classification, ce n'a pas été pour nous une médiocre affaire que de parvenir à les comprendre. Voici toutefois, si nous ne nous abusons pas, ce qui résulte de leurs explications : Ad aliquid n'exprime pas la relation en acte, mais la relation en puissance, et la propriété de pouvoir être dit en relation avec un autre appartient absolument à tout sujet : ce qui ne lui appartient que relativement, c'est d'être dit en relation avec un autre déterminé. Remarquons en passant que tous les scolastiques n'ont pas compris ou n'ont pas accepté cette assimilation des quatre premières catégories. Pour ne citer que Pierre Auriol et Zabarella, ces docteurs reconnaissent trois prédicaments absolus en nature, la substance, la quantité, la qualité, mais à tous les autres ils n'attribuent qu'une nature relative ou respective x.
1 Aureolus, in libr. I Sentent , dist xm , art. 2. — Zabarella , de Natur. Scientiœ Constitut., c. xx; in opère de Rébus natural. La doctrine de ces auteurs est aussi celle de Leibnilz. Leibnilz donne aux formes inhérentes de
-*■ 302 — Etre dit relativement, respectivement, c'est être dit par comparaison avec un autre. Gilbert, disposant les catégories dans un nouvel ordre, se demande d'abord si la neuvième, îTotsïv, agere, exprime une manière d'être absolue ou relative de la substance; et de cette définition : « Actio est secundum « quam in idquodsubjiciturageredicimur, m il infère qu'agir suppose deux termes : l'un, qui dicitur agere (le sujet) ; l'autre, in quod agitur, quod subjicitur (l'objet). Socrate ne peut être considéré dépourvu de substance, de qualité, de relation (en puissance), ni même d'action (relation en acte) ; mais quand on dit de Socratequ'il est, qu'il est sage, on ne parle que delui : la nature simple de Socrate contient ces attributs. Quand on dit qu'il agit, on suppose que son action s'exerce sur un autre, qui est passif à l'égard de Socrate actif. Ce raisonnement est, pour ainsi parler, à deux fins, car il sert à établir que si la nature de la neuvième catégorie, îrotsiv, est relative, celle de la dixième, ttû^ûv, ne l'est pas moins. En effet, dans la neuvième, il y a bien deux termes : Socrate, qui est actif, et l'autre, qui est passif; semblablement, dans la dixième, les deux formes sont : Socrate, qui est passif, et l'autre, qui est actif. De même quando, ***** se dit ex adjacentia temporis; 7ro0, ubi, se dit circumscriplione loci. Dans l'une et dans l'autre proposition, il y a deux termes : la substance, le temps; la substance, le lieu, xârrôat, situm esse, s'emploie pour signifier la disposition des parties dans un tout ou dans un lieu. Cette manièred'être delasubstanceestconsidérée commeneluiétant pas non plus inhérente, mais comme étant, de toutes les manières d'être assistantes, la plus proche de la substance. E^stv, habere, n'est pas au même degré de proximité ; l'objet de la possession est manifestement distinct et le plus souvent séparé du sujet qui possède. Telles sont, sans entrer dans de
Gilbert le nom de déterminations internes de la substance. Les trois déterminations internes sont l'essence, la qualité, la quantité.
plus grands détails, les motifs sur lesquels se fonde Gilbert de la Porrée, pour distinguer, entre les formes ou catégories, celles qui se disent de la substance par elle-même, in proprio statu, et celles qui se disent de la substance par rapport à ce qui n'est pas elle-même, respectu alterius. En deux mots, toute définition de l'être suppose la notion du sujet, la notion de l'objet et la notion du rapport qui existe entre le sujet et l'objet. Il nous suffît d'énoncer les termes de cette proposition, pour faire apprécier avec quelle intelligence et quelle liberté Gilbert avait abordé les problèmes logiques.
Nous ne pouvions donc négliger de faire connaître le Livre des six principes. Mais ce n'est pas, avons-nous dit, le seul écrit de Gilbert qui soit entre nos mains, et si nous n'avons recherché, dans le Livre des six principes, que des distinctions dialectiques, c'est que nous savions devoir trouver ailleurs, dans la glose de Gilbert sur les Livres de la Trinité de Boëce, une exposition plus complète de la doctrine ontologique qui lui est attribuée par Jean de Salisbury. Venons maintenant à cette glose. Voici dans quel ordre s'y succèdent les sentences réalistes de Gilbert.
Tout ce qui est dans le monde phénoménal est composé de matière et de forme. La matière étant définie, suivant Platon, une mère féconde dans le sein de laquelle s'accomplit l'acte mystérieux de toute génération, il faut rechercher ce que c'est que la forme. L'acception générale du mot forme est ce qui se trouve au dehors, foris manens, et que l'on dit que la forme est une essence simple, immuable, contingente au compose *5 mais quand on parle, non de la forme en soi, mais des formes, il y a une autre distinction à faire : la forme prepremière est l'essence même de Dieu -, la forme seconde appartient aux substances vraies, qui sont le feu, l'air, l'eau et la terre. On les appelle substances vraies, ou idées, parce 1 Liber sex principiorum in initio. Voir Albert-le-Grand, 1. 1, Operum»
qu'elles ne s'unissent pas à la matière, et pour les distinguer des concrets sensibles qui nous apparaissent ignés, terrestres, etc., etc. La forme se dit, en troisième lieu, de ce qui est l'essence de toutes les choses subsistantes-, ainsi l'on dit que la corporéité est la forme de tous les corps. La quatrième et dernière forme est la figure propre des phénomènes individuels. De ces quatre espèces de formes, il n'y a que les deux premières qui soient vraies. Il va sans dire que l'essence divine est simple, qu'elle est en soi, qu'elle se suffît à elle-même. Mais on accepte moins facilement comme de vraies substances les quatre idées fondamentales, le feu, Pair, la terre et l'eau. Pourquoi? parce qu'on croit les voir, dans le sensible, unies aux corps. Mais cette union n'est pas telle qu'on la suppose. Les idées séjournent dans une région supérieure ; loin d'être incorporées aux choses , elles en sont séparées, comme un exemplaire l'est de son image. Cette image est donc une forme née de la forme, et l'on peut dire d'elle seule, non de son idée, qu'elle est dans les objets sensibles, ou, mieux encore, que les objets sensibles sont en elle. L'essence de l'objet sensible est sa forme -, or, cette forme qu'il possède n'est qu'une part delà forme qui se communique à tous les phénomènes : « di- « citur est formœ, quam in se habet, participatione ; » et cette forme subalterne a son origine dans la forme de l'ordre supérieur. Ce qui se dit de l'essence se dit de la qualité, de la quantité, de la relation, considérées comme formes du quatrième ordre ; elles se trouvent, à ce degré, unies aux choses, et les choses sont plutôt en elles qu'elles ne sont dans les choses, les choses ayant pour suppôt les formes et les corps. Les formes pures sont donc les seules vraies formes. Cette corporéité , qui donne l'être à l'universalité des corps, ou, plutôt, qui est leur essence même, n'est pas une vraie forme, puisqu'elle est en contact avec la matière. Quant aux ligures des objets sensibles, à ces qualités diverses qui accompagnent
leur essence au sein des choses, « qua3 in subsistentibus « eorumdem esse sequuntur, » la forme ne se dit d'elles qu'en manière de surnom, formœ tantum cognominantur. On les appelle aussi les formes nées , formœ natives l, pour les distinguer des formes éternelles, impérissables.
A ce point, le philosophe fait une sorte de retour sur luimême. 11 vient de dire que la matière en soi est dépourvue de forme, et que la forme en soi est pure de tout alliage matériel -, il ajoute qu'ainsi considérées, la matière et la forme sont dans le repos, tandis que la matière informée, qu'on peut aussi nommer la forme matérialisée, est dans le mouvement. Or, quel est le premier objet des études de la raison humaine? C'est évidemment cette matière informée, qui seule tombe sous les sens. Et qu'offre-t-elle aux investigations curieuses de la raison? L'indissoluble alliance de ce qui vient de la matière et de ce qui vient de la forme. Mais il ne suffit pas à la raison de contempler, dans la réalité sensible, l'union de ces formes secondes et de ces matières secondes ; par un procédé qui lui est propre, elle peut abstraire et considérer abstractivement (abstractim considérât) ces formes dégénérées qui, dans leur condition naturelle, sont inséparables des corps. Et que résulte-t-il de cette disjonction ? ïl en résulte l'idée de ce qu'est un corps et de ce qu'est une forme. On peut dire que la forme abstraite , conçue, est, en quelque sorte, par une dénomination métonomique, affranchie de la loi du mouvement : cette forme n'est pas sans doute l'idée vraie, l'idée pure, la seconde essence 5 elle est, du moins, la représentation intellectuelle de cette idée. Ainsi, la raison voit d'abord, par l'intermédiaire des sens, les formes nées 3 unies aux corps ; ensuite elle les sépare intellectuellement de ces corps et les conçoit comme permanentes; mais, qu'on le remarque bien,
1 C'est en ce sens que Cieéron emploie ce terme nativus. TSalivi DU, les dieux n uveaux, qui n'ont pas toujours été, qui sont nés dans le temps. I. 20
cette conception n'est pas conforme à la nature des choses, puisqu'elle vient de l'abstraction, c'est-à-dire de la disjonction de ce qui est uni dans la nature. Est-ce donc là que s'arrête la raison ? s'en tient-t-elle à cette science conceptuelle l, qui lui fournit, il est vrai, une notion, mais une notion purement subjective, de la forme, de l'idée? Non sans doute : de l'idéalisme critique la raison s'élève à l'idéalisme transcendant al (c'est le mot propre dont Gilbert fait usage : nativa omnia transcendens)\ après avoir recueilli les idées, elle veut contempler ces idées, et les contemple, en effet, dans leur principe, dans leur exemplaire éternel. Parvenue à ce degré suprême de la connaissance, la raison est enfin satisfaite. Les sens l'avaient informée de ce que c'est que le périssable; elle avait acquis, au moyen de l'abstraction, l'idée intellectuelle de la forme concrète ; et elle ne s'est élevée jusqu'à la vérité pure, jusqu'à la vérité vraie, si l'on peut parler ainsi, qu'en franchissant la limite du contingent, pour atteindre le nécessaire, l'absolu, l'éternel 2. Ainsi, que Ton descende l'échelle des êtres ou qu'on la remonte, on part de l'un ou bien on arrive à l'un, et la logique s'accorde, sur tous les points, avec la métaphysique.
Achevant l'exposition de sa doctrine, Gilbert établit que le général précède le particulier et lui communique l'être. Du genre qualité vient l'espèce rationalité ; puis cette espèce constitue l'espèce humaine, en se joignant à d'autres espèces, telles que l'animalité, la risibilité, etc., etc., et au corps qui est donné par la matière. Il y a donc des espèces simples et des espèces composées. Les espèces simples sont celles qui ont pour suppôt une des dix catégories, comme, par exemple, la rationalité qui appartient à la catégorie de la qualité. Mais
1 Gilbert de la Porrée appelle cette science mathématique 7 pa^tzaTt/.yj speculatio. Ce terme n'est pas impropre, la science mathématique étant fondée sur l'abstraction du nombre ou de la ligue. — ' In Boetliium de Trin. . 1138-1140 de l'édit. de 1570.
l'humanité est une espèce composée, parce qu'elle a pour suppôt plusieurs espèces simples , l'animalité , la rationalité, etc., etc. Sous les espèces, se trouvent les individus. Tout individu est un singulier 5 une chose et non une autre, aiiquid. S'il arrive que plusieurs individus se ressemblent de quelque manière, secundum aliqua eorum, ce qu'ils ont ainsi de commun ne détruit pas leur personnalité â, mais constitue leur similitude, et cette similitude est consubstantielle aux uns et aux autres 2. C'est ici que se place cette argumentation sur la conformité , qui paraît avoir été, selon Jean de Salisbury, une des nouveautés introduites dans l'école par Gilbert de la Porrce. Nous allons nous efforcer de la reproduire fidèlement. Hommeel soleil sont deux noms communs : mais il y a cette différence entre ces deux noms, que celui d'homme est commun, en fait, à tous les hommes qui sont, qui ont été, qui seront, tandis que celui de soleil est commun seulement en puissance, puisqu'en fait il n'y a qu'un soleil, il n'y en a jamais eu qu'un, il n'y en aura jamais qu'un. Ce n'est donc pas du fait, mais de la puissance, que vient l'universalité, la communauté du nom. D'autre part, ce qui est le propre du véritable individu n'appartient à aucun autre ; mais toutes les parties qui composent le propre de cet individu sont ou peuvent être communes à d'autres individus, sont ou peuvent être conformes chez tous les individus. Or, nous venons de voir que la communauté du nom a pour fondement, non le fait, mais la puissance : il suffît donc que les parties constitutives de l'individu puissent se rencontrer chez tous les autres individus, pour qu'elles soient dites communes ou conformes. Maintenant, voici Platon. Le propre de Platon, la personnalité même de Platon, n'est conforme ni en puissance, ni en acte, chez aucune autre personnalité. Mais de quoi se compose le propre de Platon? De sa sagesse, ' Jbid, p. 1165. - 2 Ibid, p. 1192.
de sa grandeur, de sa blancheur, etc., etc.. qualités qui se trouvent ou peuvent se trouver chez bien d'autres. Donc, aucune partie du propre de chacun n'est véritablement individuelle, et cependant le propre de chacun constitue, en vérité, non-seulement un singulier, un particulier, mais encore un individu. On appelle, en effet, individu, cet assemblage de parties conformes auquel aucun autre assemblage ne peut être conforme, identique. Le tout de Platon est bien individuel, parce qu'il ne se rencontre nulle part ailleurs qu'en Platon. Mais chacune des parties qui composent ce tout est singularisée, et n'est pas, toutefois, un singulier, car elle peut être ailleurs qu'en Platon. Donc, rame de Platon, dont toute la forme est une portion de la forme de Platon, n'est pas véritablement un singulier : aussi , bien qu'elle soit la substance d'une nature raisonnable déterminée, on ne peut dire que cette âme soit une personne ; la personne, persona, per se una, est l'individu proprement dit l.
iNous arrivons maink :.nt aux conclusions de Gilbert, à cette formule reproduite par Jean de Salisbury comme le dernier mot de la doctrine de Tévêque de Poitiers : « La forme « née est singulière dans chacun des individus, elle est univer- « selle dans la totalité des individus.» Que sont, en effet, ces parties conformes dont la réunion constitue le tout de Platon?
1 Ibid, p. 1236. On ira }>lus tard bien au-delà de ces distinctions. En effet, dira-t-on , ce mot personne est encore un nom qui convient à plusieurs : non pas sans doute comme le genre et l'espèce qui désignent une communauté de nature (nominal isme), ou bien une nature commune (réalisme); mais comme ce terme aliquis, qui désigne la personnalité de quelqu'un, mais non celle d'un pris à part, de Sociale. Alors on dira que la personne, persona, représente l'individu, mais l'individu vague, indiviiuus vagus, en quelque sorte indéterminé, et que l'individu déterminé par cette chair, par ces os, ne répond qu'au nom propre de Socrate. « Individuum vagum signifient naturam communem cum determinato modo existendi qui competit singularibus, ut seilicet per se subsistens distinctum ab aliis. Scd in nomine singularis désignait signilicatur determinatum distinguent, sicut in nomine Socratis bœc caro, hoc os. » Thomas, Prima Summœ, quest. 30, art. 4.
Elles sont l'être même de Platon. Qu'on les supprime, Plaion n'est plus. Mais, d'autre part, que Ton supprime Platon et les autres individus de l'espèce homme, il n'y a plus que les formes pures, Dieu, les idées. L'essence appartient aux universaux que l'intellect recueille des particuliers , « quoniam « particularium illud esse dicuntur quo ipsa particularia ali- « quid sunt. » Quant aux particuliers, ils ne sont pas seulement cette part d'essence qui vient de l'universel ; ils sont encore des substanls l, sub stantes, parce qu'ils sont les sujets des accidents, Il importe de reproduire ici des distinctions qui feront mieux comprendre ce langage : « Ce qui, « pour être, n'a pas besoin d'accidents, subsiste, subsisîit; « ainsi les genres, les espèces, les subsistances, subsistentiœ, « générales et spéciales, subsistent vraiment : subsistunttan- « tum, non substant vere, mais elles ne sont pas des subs- « tants, puisque les genres, les espèces sont par eux-mêmes « et ne supportent en cet état aucun accident. . . De même on « dit bien que les individus subsistent, car, ainsi que les a genres et les espèces, ils n'ont, pour être, aucun besoin des « accidents... Us tiennent leur forme, c'est-à-dire leur être, « des différents propres et des différents spécifiques. Mais, « non-seulement les individus subsistent, ils sont encore des a substants, non modo subsistunt, re.rum etiam substant in- « dividua, puisque sans eux les accidents ne seraient pas 5 « considérés comme sujets des accidents, les individus sont « dits en être les causes, les principes. Aussi, pour emprun- « ter à la langue grecque des expressions qui représentent « bien la différence de ces deux modes de l'être, essence et « substance, nous disons que ces mots elv»«, 2o7w^y« équi- « valent à ceux-ci esse, subsistere, et que substare se traduit
1 Que l'on nous permette de créer ce mot pour traduire celui de substantes. Nous avons à cœur de bien faire comprendre ce qu'il y a d'original dans le système proposé par Gilbert de la Porrée.
« heureusement par vyiçaurSzi 1. » Cette distinction vient un peu tard : en attribuant le nom de substances aux formes secondes, aux exemplaires permanents, éternels, Gilbert a lui-même paru confondre ce qui, dit-il, ne doit pas l'être, c'est-à-dire l'essence et la substance. Acceptons, toutefois, l'explication qu'il donne sur ces mots avant de conclure, et efforçons-nous de la bien comprendre.
Telle est la manière d'être des individus : ils sont les sujets des accidents , ils supportent les accidents, et , en ce sens, les individus seraient bien nommés des substants , sub stantes 5 «no i^vf*«et. Mais, avant de posséder une manière d'être, il faut être, esse, eh*i : les individus sont par cela d'être ou d'essence qu'ils ont en partage, et cela n'est pas au-dessous d'eux , mais en eux ; ou plutôt ils sont en cela , ils sont par l'essence et dans l'essence, in esse, ev ouata. Ce qui est propre à tel individu, c'est de supporter tel accident : ce qui est commun à tous les individus, c'est d'être quelque chose de l'essence, S**ov*5«. Or, l'essence étant divisible en quatre formes, c'est la forme du quatrième degré que les individus se partagent; et cette forme que l'esprit recueille, post rem, des similitudes ou conformités individuelles, est, inre, adéquate à cette notion : elle est donc l'essence même, la forme une de tous les individus. Ainsi le commun, le conforme de Gilbert de la Porrée, est le non-différent de Gautier de Mortagne et du moine de Bath. Mais la thèse de la non-différence semble avoir pour fondement une négation, et, en effet, on l'établit en commençant par la définition de Socrate, c'est-à-dire de l'individu, de ce qui diffère, et l'on recherebe ensuite ce qui esl non-différent en Socrate et en Platon. La thèse de la conformité va mieux au réalisme, parce qu'elle présente dès l'abord une affirmation. Mais poursuivons. La forme, considérée
1 Ibidem, p. 1239.
comme genre, espèce, est une dans tous les individus que contiennent ces espèces, ces genres; considérée comme l'essence commune de tout ce qui est, elle est universellement en tous, singulièrement en chacun, singularis in singulis 3 sed in omnifais universalis. Que si nous rapprochons ces termes de ceux-ci : « Sic autem suam correxit sententiam, ut deinceps. . . « eamdemrem... individualiter diceret totam simul singu- « lis suis inesse individuis, » en quoi trouvons-nous qu'ils diffèrent ? En rien . Ce qui vient encore prouver que la seconde formule de Guillaume de Champeaux ne détruit pas la première, mais l'explique. Il est absurde de dire, môme dans l'école réaliste, que l'essence entière réside en chacun des individus : mais il ne l'est pas de dire qu'elle réside chez tous universellement, individuellement chez chacun. Enfin, cette essence ou forme, commune à tous, étant distinguée par Gilbert de la Porrée des formes pures qui ne se communiquent pas, la thèse de Bernard de Chartres se trouve être d'accord dans son système avec celles de Guillaume de Champeaux et de Gauthier de Mortagne. Ce système résume donc tout ce que nous avons entendu professer jusqu'à ce moment au sein de Técole réaliste. S'il ne nous semble pas acceptable, nous devons reconnaître qu'il est complet-, qu'on peut en exposer mieux certaines parties, mais qu'on ne saurait y ajouter rien.
Que voit-on, en effet,, rester en-dehors de ce système? Il a pour base une analyse de l'entendement : aux notions acquises par le moyen des sens correspondent les manières d'être de la matière informée ; aux conceptions générales, universels, que la raison abstrait des choses, se rapportent les formes séparées de ces choses, les exemplaires de Platon, constitués par Gilbert hors de l'intelligence divine, mais émanés d'elle. Tous les degrés logiques représentent des degrés ontologiques, ou, en d'autres termes, il n'y a rien dans le
subjectif qui ne soit dans l'objectif. Quelle question peut-on donc adresser à Gilbert de la Porrée qu'il n'ait implicitement résolue? Répondre à tout, ce n'est pas, assurément, dire la vérité sur toute chose 5 c'est, du moins, avoir un système achevé. Tel est celui de Gilbert. Si nous recherchons maintenant ce qu'il y a de vraiment original dans ce système, nous n'y trouvons aucune de ces assertions neuves, imprévues, qui viennent quelquefois du génie, mais le plus souvent d'un aveugle enthousiasme. On y doit, toutefois, remarquer : 1° Gette assimilation delà forme et de l'essence, qui, servant à Gilbert à mieux exposer la thèse déjà connue de la non-différence, remplit heureusement cette condition, mais renferme, d'autre part, les plus monstrueux paradoxes : celui, par exemple, de l'unité d'essence entre choses d'une forme identique l-, 2° cette distinction péripatéticienne de l'être en puissance et de l'être en acte, qui. déjà faite par Bernard de Chartres, mais en des termes obscurs, sera la matière de tant de gloses durant le siècle suivant: 3° enfin, cette autre distinction des formes inhérentes et des formes adjacentes, qui fut acceptée même par les nominalistes, pour être ensuite reproduite et développée dans toutes les chaires thomistes jusque vers le milieu du siècle dernier.
Quand donc Gilbert de la Porrée ne se recommanderait à notre estime que par son commentaire sur les livres De la Trinité, de Boëce. et par son traité des Six Principes; quand il n'aurait pas engagé contre les théologiens, avec autant de courage que de liberté d'esprit, des débats dans lesquels il succomba martyr de la dialectique, ne devrions-nous pas
1 Nous ne pouvons insister sur les conséquences très-variées que le treizième siècle déduira de ces prémisse? Disons, toutefois, en deux mots, que les plus absolues et les plus révoltantes de ces conséquences, celles qu'Albert et saint Thomas ont combattues dans Àverrho'ës, occupent uiw place importante dans le système de Gilbert. Nous l'avons, en effet, entendu protester contre le principe de la personnalité de l'Ame.
tenir grand compte de ses mérites personnels, de sa puissante initiative, de son influence, et le placer au premier rang parmi les docteurs du douzième siècle?
Il est assez extraordinaire qu'il ait eu tant de crédit au moyen-âge, et que, de nos jours, on n'ait pas même pris soin de rechercher et d'interroger ses écrits, avant de le traiter avec dédain, comme ne méritant pas, auprès d'Anselme, de Guillaume de Champeaux ou de Bernard de Chartres, l'honneur d'une mention honorable. Meiners, ayant prononcé son nom, s'est contenté de reproduire, sans même essayer de le comprendre, le passage de Jean de Salisbury que nous avons rapporté-, avant Meiners, Brucker avait recueilli quelques anciens témoignages sur la vie et l'enseignement de ce docteur, mais il avait cru pouvoir négliger d'apprécier la valeur de ces témoignages ; enfin M. Bousselot vient de déclarer, sans autre examen, que le nom de Gilbert de la Porrée est indigne d'appeler l'attention d'un philosophe *. Il nous a suffi, pour concevoir une toute autre opinion, de jeter les yeux sur le premier des livres de Gilbert qui s'est rencontré dans nos mains : pénétrant ensuite dans son système, l'entendant lui-même interpréter ce qu'il y a d'équivoque dans ces termes : forma nativa, conformitas, originalis excmplum, conservés par Jean de Salisbury, nous avons reconnu dans ce docteur le plus éminent logicien qu'ait possédé l'école réaliste au douzième siècle, le plus profond, le plus exercé, le plus avancé (nous nous servons à dessein de ce terme) des métaphysiciens de l'une et de l'autre école, et nous n'avons plus trouvé qu'un peu d'exagération dans les vers de son épitaphe :
Floruit et cunctis prœcelluit ille magistris Lotficus, elhicus hic, theologkus atque sophista... Qui quam facundus verbis fuit atque profundus Sensu testantur beue qui legisse probanlur
1 Etudes sur la Phil. au moyen-âge, t. ï, p. 287.
Illius in libris raagni commenta Boethi. Hic alterrecte dictusque Boethiusipse, Cum Gislebertus proprio sit nomine dictus.
Rappelons maintenant, en peu de mots, quelles furent ses contestations avec les tuteurs de l'orthodoxie. Au concile de Sens, où il avait été cité pour rendre compte à l'Eglise de son opinion sur la Trinité, Abélard ayant aperçu l'évêque de Poitiers dans la foule des docteurs, lui dit :
Nunc tua res agitur, paries nam proximus ardet ' ;
Cette prophétie ne devait pas tarder à s'accomplir. Après la clôture du concile de Sens, deux archidiacres de Poitiers, nommés Calon et Arnauld Qui-ne-rit-pas, se rendirent auprès du pape Eugène III et lui dénoncèrent leur évèque comme un artisan de nouveautés; ils passèrent ensuite à Clairvaux et engagèrent saint Bernard dans leur querelle. Quelles étaient les propositions dénoncées par les archidiacres? Il n'y a pas à les chercher bien loin; il n'y a qu'à se rappeler la doctrine proposée par Gilbert sur la nature des formes, pour soupçonner déjà son hérésie.
Les formes ne sont pas, a-t-il dit, dans les choses, mais les choses sont en elles : les formes sont principes d'être ; les choses ne sont que des agrégats de formes qui, se joignant aux corps, viennent constituer les individus : ainsi, les individus ne sont pas par eux-mêmes : ils sont dans leur genre, par leur genre, et principalement par le premier de tous les genres, l'essence. Allons maintenant en théologie. Qu'est-ce que Dieu? C'est, ainsi que Socrate, un individu du genre de la substance; et comme, en Socrate, l'essence et l'individualité ne sont pas identiques, de même doit-on définir l'essence ou la substance divine, non ce qui est Dieu, mais ce par quoi Dieu est. Or, à qui donc revient le culte et l'adoration? A la
1 Vinc. Bellov., Specul. Hist., lib. 27, c. 86.
substance, et non pas à Dieu, à moins que, sous ce mot Dieu, on n'entende la forme substantielle de la divinité. Même raisonnement sur les personnes divines. Elles se distinguent de l'essence, et, cependant, elles participent non-seulement de la même essence, mais encore de la même subsistance. On ne leur applique pas ce principe : a Diversorum subsistentium « divers» subsistentise : » la foi dit, en effet, qu'elles sont dans un même, qu'elles subsistent sous une même forme, la divinité. Mais cela n'infirme en rien cet autre principe : « Diversarum personarum divers» proprietates personales-, » l'unité de subsistance n'emporte pas l'unité de propriétés personnelles, lorsqu'il y a plusieurs personnes. Quelles sont, en effet, ces propriétés? Des relations. Or, il n'appartient pas à la nature de telle relation déterminée, personnelle, comme à celle de l'essence, d'être indifféremment communicable à des suppôts, à des substants divers. Ainsi l'essence est, dans le Père, dans le Fils, dans l'Esprit, la forme absolument une qui les fait être substantiellement un même 5 mais on ne dit pas indifféremment de telle ou telle personne divine qu'elle est le Père, le Fils ou l'Esprit. Donc ce par quoi ces trois personnes diffèrent entre elles est, en elles, un principe de distinction formelle 5 et, de plus, ce principe incommunicable se distingue formellement de l'essence qu'elles reçoivent en participation. Voilà dans quels termes l'évêque de Poitiers argumente sur le mystère de la Trinité ! .
1 Voici l'exposition de la doctrine de Gilbert faite sommairement par Robert de Mclun : « Quorumdam prava habet opinio aliud significari hoc nomine Densquamaliquo nominum personalium; mentiuntur enim illo significari formam quam Divinitatem dicunt, qua très personse informantur. Unde ex unius divinitatis participatione très personasunum Deum esse asserunt. Et haec est illa unitas substantif quse in tribus personis et in creaturis esse non potest. His quoque nominibus Dominus omnîpotens , jus tus , misericors et similibus, formas praedicari de Deo garriunt, quas essentias, sive existentias nominant. Si autem nominum istorum significata formas sunt, ea diversas res esse opportet. Quse diversitas unde consistât non facile assignatur. Non enim ita divers» sunt, sicut très persona? iuter se diversœ sunt, quum unaquœque illa-
A cette argumentation subtile, délicate, que répond l'église? Elle répond, au concile de Reims, par l'organe tonnant de saint Bernard : « Que l'on écrive avec le fer et le diamant que la « divinité, que la sagesse divine est Dieu! » Elle répond, au concile de Florence, que les relations divines sont réellement la même chose que l'essence divine, et ne distinguent entre elles ni réellement, ni formellement, mais rationnellement. Non re, sed ralione sola ; c'est la thèse nominaliste si bien présentée par saint Thomas, et rejetée, ainsi qu'elle devait l'être, par Duns-Scot. Comme l'opinion de Gilbert avait élé condamnée par l'Eglise en assemblée solennelle, les scotistes n'ont pas manqué de prétendre qu'elle n'était pas absolument conforme à celle de leur maître 1 : mais n'ayant, pour notre part, aucun souci de protéger la mémoire du Docteur Subtil contre le soupçon d'hérésie, nous ne nous contentons pas des mauvaises raisons que l'on a fait valoir à l'appui d'une distinction très-mal fondée. C'est bien, à notre avis, la thèse même de Duns-Scot que Gilbert a tirée des entrailles du réalisme, etqu'ilasi vaillamment défendue. Un dernier mot à ce sujet. Nous avons fait voir que les conclusions théologiques de Gilbert procèdent directement et rigoureusement de ses
rum tribus personis est communis diversas fateti essentias detestabile est. Divcrsœ quoque formœ esse non possunt, nisi aliud esset Deumjustum esse et pium esse et omnipotentem esse ; quod falsum est. Secundum istos, Deus et Deitas sunt sieut formatum et forma : nain divinitatem dicunt esse formam, auctoritate Apostoli dicentis de Filio : « Quicum in forma Dei esset, se exinanivit , et eœt.. Formam Dei Divinitatem appeîlant. At omnis forma formati est ; divinitas ergo aiicujus forma ti forma est , sciliect De: trinitatis. Quod quid falsum est qualiter Apostoli verba debeaut accipi videadum est Ait itaque : qui cum in forma Dei esset; sic est inlelligendum, id est quod Filius in perfecta substantia divinœ naturœ est cum Patrc. Forma enim rei perfectionem babet, nam a materia esse rei inchoatur et in forma completur. Ut ergo Paulus Dei filium perfectum Deum ostenderet, cum in forma Dei fuisse docuit. » Summa Rob. Melid. Mss. St-Vict., n° 105. Ce fragment a élé reproduit par du Doulay (ffist. Univ. Paris, t. II, p. 587), mais avec quelques inexactitudes.
1 Martin Becan, Summa Theotogica, pars I, t. Il, C. il, q. 4. — Pluquet, Dict. des Hères., au mot Gilbert.
propositions philosophiques : il nous reste à dire que tous les réalistes doivent se déclarer complices de son hérésie; sinon, reconnaître qu'ils manquent de logique ou de courage. Le fondement commun de tous les systèmes réalistes est la distinction de l'être et de Tétant. L'étant est défini quelque détermination postérieure et inférieure de l'être, c'est un composé, un mélange de matière et de forme, qui tient de la forme, c'est-à-dire de l'être, tout ce qui l'actualise. C'est ainsi qu'on rend compte de la substance humaine. Pourquoi le même principe de démonstration ne s'appliquerait-il pas à la substance divine? Cette substance, c'est l'étant divin ; la divinité, voilà la forme qui lui donne l'acte, voilà l'être. Nous cherchons, sans la trouver, l'issue par laquelle un réaliste pourrait faire une retraite honorable et désavouer cette conclusion.
Gilbert de la Porrée eut cependant pour contradicteurs des théologiens qui assurément avaient peu de propension vers le nominalisme. Nous désignerons d'abord, après saint Bernard, Geoffroi d'Auxerre, de qui l'on possède une courte dissertation sur la question jugée -, contre Gilbert, par le concile de Reims. Mabillon l'a publiée au tome second de son édition des OEiwres de saint Bernard l. Hugues d'Amiens, devenu, de moine de Cluni, archevêque de Rouen, fut aussi jaloux de se
1 P. 1326-38. Voici les premiers mots de Geoffroy d'Auxerre : « Initium malorum hoc erat. Forma ponebatur in Deo qua Deus esset, et quœ non esset Deus: ut humanitas bomiuis forma est, non quœ sit, sed qua fit homo. Hanc vero forinam, sivc naturam divinam, qiïam, ut diximus, Deum esse negabat, diversis appellari nominibus : divinilatem, magnitudinem, bonitatem, veritatem, sapientiam, omnipotcnliam, qua videlicet una forma non modo Deus, sed et magnus et verus esset, et bonus et sapiens et quseque similia : eo nempe creatorem a crealuris differre contendens, quod illa (juidem formis subsistèrent pluribus, ips8 una. Unde et ejusmodi enunliationes : Divinitas est Deus; sapt'entia, Veritas, magiiitudo, bonilas vel omnipotent ia Bel est Deus ipse, si de simplicissima illa excellentissiraaque natura sermo fieret, falsas esse omnino tam impie quam libère ausus est profiteri : porro conversas et earum : Deus est veritas, Deus est sapientia... emphaticas esse tradebat. »
signaler parmi les adversaires de ces nouveautés profanes, qui n'allaient à rien moins, disait-il, qu'à pervertir le dogme, qu'à ruiner dans les consciences l'autorité de la foi. Dom Luc d'Achery a inséré, dans les OEuvres de Guibert, abbé de Nogent, un traité de Hugues d'Amiens contre Tévêque de Poitiers. Il suffit de prendre acte de ces protestations : elles ne méritent pas de nous occuper davantage.
Ainsi, le réalisme ne s'accordait pas mieux avec l'Eglise que le nominalisme. L'exemple de Gilbert le prouvait après l'exemple d'Abélard. On avait d'abord pu croire qu'une seule thèse devait offrir des prétextes à l'esprit de nouveauté : on apprenait enfin avec douleur que le mépris de la tradition était le délit commun de tous les philosophes. L'entreprise de saint Anselme avait échoué : personne n'avait pu concilier la philosophie et la théologie. Il fallait, pour la paix des âmes, que l'une de ces deux sciences tînt l'autre en servitude. Or, au douzième siècle, la philosophie ignorait même quels étaient ses droits : c'était donc la théologie qui devait réclamer et recueillir les profits de la discorde.