‹ De la philosophie scolastiqueChapitre 18 sur 21 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Amaury de Bène et David de Dînant.

C'est un dépôt bien précieux que les Arabes viennent de transmettre à nos docteurs scolastiques. Toutes, ou, dumoins, presque toutes les œuvres d'Aristote, illustrées par de subtils et profonds commentaires ! Quelles richesses ! On sait combien Abélard regrettait vivement les parties de VOrganon qui, de son temps, n'avaient pas encore été traduites en latin. Quelle dût être la joie, quel dût être l'étonnement des derniers professeurs du douzième siècle, quand ils eurent entre les mains, outre ces livres enfin donnés à l'école , tant d'autres traités d'Aristote dont ils ne soupçonnaient pas même l'existence?

Ils ne pouvaient mieux faire que recommencer leurs études, soumettre à la censure d'Aristote les systèmes divers accrédités en son nom , redresser les conséquences mal déduites des prémisses, et pénétrer ensuite, sous la discipline, sous la conduite du Maître , dans les voies nouvelles qui s'ouvraient devant eux. Mais le trouble que leur causa la possession subite, inespérée, de tant de richesses, ne leur permit pas d'agir avec cette prudence. Trop impatients d'arriver au but, ils négligèrent tout autre chose pour courir du premier bond à l'extrême limite de la science. Et qu'y trouvèrent-ils?

Le saint désir de connaître avait entraîné les interprètes Arabesbien au-delà des régions, déjà fortobscures, qu'Aristote s'était proposé de décrire dans le douzième livre de sa Métaphysique : aucun abîme n'avait été assez profond pour leur

inspirer de l'épouvante ; aucun mystère n'avait fait reculer leur audace. Or, pour nos scolastiques éblouis, aveuglés, aller aux fins de la science, ce ne pouvait être s'arrêter aux bornes reconnues et signalées, même avant Aristote, par la sagesse mégarienne. Quand les Arabes les conviaient aies suivre dans le domaine du possible et de l'absolu, ils ne pouvaient manquer de prêter une oreille trop facile à ces dangereux conseils, avides, comme ils l'étaient, de connaître la raison dernière des choses. Aussi qu'arriva-t-il? Dès qu'ils eurent pris leur essor à travers l'espace, Avicenne, Averrhoës leur semblèrent eux-mêmes des esprits timides, incertains, qui n'avaient fait qu'entrevoir la lumière, et, leur préférant Avicembron et l'auteur du Livre des Causes, ils donnèrent , avec ceux-ci, dans tous les écarts de l'enthousiasme.

Tel fut le premier résultat de l'introduction des gloses arabes dans l'école de Paris. Quand le nominalisme avait éprouvé quelques disgrâces, elles avaient été profitables au mysticisme, et c'est un système qui ne connaît guère la mesure. Les oreilles étaient donc habituées aux divagations de l'extase ; aussi ne furent-elles pas dès l'abord offensées par le langage des nouveaux philosophes. Mais bientôt l'alarme fut donnée, et l'Eglise, ainsi que l'école, s'empressèrent de repousser bien loin, avec horreur, les partisans de l'abominable hérésie qui venait d'être découverte.

C'est l'histoire des premières années du treizième siècle Quand ce tumulte fut apaisé, quand enfin les esprits se calmèrent, on revint au point de départ, et le nom d'Aristote, un moment décrié, fut remis en honneur. Nous allons raconter , dans ce chapitre, la tragique aventure des disciples d'Amaury de Bène , la persécution subie par David de Dînant, et les premières infortunes des livres d'Aristote. Ce n'est là qu'un épisode, mais il importe beaucoup de le connaîtie dans tous ses détails. C'est, en effet, par cet épisode

que s'ouvre l'ère nouvelle de la philosophie scolastique, l'ère du treizième siècle, et comme il doit avoir pour dénouement une sentence plus que sévère, un auto-da-fé solennel, on prévoit qu'à la suite il n'y aura pas de foule dans l'école flétrie parce châtiment exemplaire. Voici le récit des faits.

En l'année 1209, un concile provincial est assemblé à Paris, sous la présidence de l'archevêque de cette ville , Pierre de Corbeil. Il s'agit de juger une doctrine qui a déjà rencontré beaucoup de prosélytes, et qui semble aux meilleurs esprits suspecte d'athéisme. A la suite de cet examen canonique, les livres d'Amaury de Bène sont condamnés, sa dépouille mortelle est jetée hors des lieux consacrés et des bûchers s'élèvent pour recevoir ses complices. Mais avant d'apprécier les motifs et les résultats de cette condamnation , rapportons quelques-uns des textes qui nous la font connaître. Ils sont intéressants à plus d'un titre.

On lit le décret de ce concile dans le tome IV du Nouveau Trésor de Martène. En voici le texte : « Corpus magistri Amau- « rici extrahatur a cimeterio et projiciatur in terram non « benedictam, et idem excommunicetur per omnes ecclesias « totius provincial. Bernardus, Guillelmus de Arria, aurifa- « ber, Stephanus presbyter de veteri Corbolio, Stephanus de « Cella, Johannes presbyter de Occines, Magister Wilhelmus « Pictaviensis, Dudo sacerdos, Dominicus de Triangulo, Odo « et Elinans, clerici de sancto Clodoardo, isti degradentur, « penitus seculari curiœ relinquendi. Urricus, presbyter de « Lauriaco et Petrus de sancto Clodoardo, modo monachus « sancti Dionysii, Guarinus presbyter de Corbolio, Stephanus « clericus, degradentur, perpetuo carceri mancipandi. Quau ternuli magistri David de Dinant, infra Natale, episcopo Pâte risiensi afferantur et comburantur ; nec libri Aristotelis de « naturali philosophia, nec commenta, legantur Parisiis, puce blice vel secreto. Et hoc pœna excommunicationis inhibe-

« mus. Apud quem inveniuntur Quaternuli magistri David, « a Natali Domini inantea, pro hseretico habebitur *, » Qu'on le remarque, presque tous les coupables sont des clercs \ c'est au sein de l'Eglise qu'a été dressée la chaire de l'impiété. Que l'on retienne encore ceci : aux termes du décret synodal, les ouvrages desquels a été extrait le venin de l'hérésie, sont les traités d'Aristote sur la philosophie naturelle, et le crime des maîtres Amaury et David a été de présenter ce funeste breuvage aux lèvres de leurs écoliers.

Voici maintenant quelques témoignages contemporains. Rigord, historien de Philippe-Auguste, raconte, en des termes fort succincts, à l'année 1 209, ce qui se fit au concile de Paris. « In illis diebus legebantur Parisius libelli quidam de Aris- « totele, ut dicebantur , compositi, qui docebant metaphysi- « cam, delati de novo a Constantinopoli et a graeco in latinum « translati ; qui quoniam non solum praedictae haeresi (Amal- « rici) sententiis subtilibus occasionem prsebebant, immo et « aliis nundum inventis praebere poterant, jussi sunt omnes « comburi , et sub pœna excommunicationis cautum est in « eodem concilio ne quis eos de cœtero scribere et légère « prœsumeret, vel quocumque modo habere 2. » Bien que ce fragment soit fort court, il offre matière à plus d'une observation. Le décret du concile condamne les livres d'Aristote sur la philosophie naturelle, c'est-à-dire sa Physique, et les commentaires de ces livres, les commentaires arabes. Suivant Rigord, le concile ne se contenta pas d'interdire la lecture des ouvrages aristotéliques, il fit plus, il ordonna de les jeter

1 Thés. Noviss. Ànecd., t. IV. — Du Trésor de Martène, le texte de cette sentence est passé dans plusieurs autres ouvrages. Mais veut-on avoir une exacte idée de la légèreté avec laquelle M. Daunou recueillait ses notes pour V Histoire Littéraire? Il s'exprime en ces termes au sujet du concile de Paris : « Nous n'avons pas les actes de ce synod". » Histoire Littéraire, t. XVI, p. 589.

2 Rigordus, apud Quercetanum, Fêter. Script., t. II.

aux flammes; et quels furent ces ouvrages? Quelques petits livres de métaphysique, composés, dit-on, par Aristote, ou extraits d'Aristote , « compositi de Aristotele, » récemment apportés de Constantinople , et traduits du grec en latin. Il semble donc que l'historien de Philippe-Auguste n'avait pas sous les yeux, lorsqu'il rédigeait ses annales, le texte de la sentence canonique, et qu'il a commis ici quelque confusion.

Le continuateur de la chronique de Robert d'Auxerre raconte ainsi les événements de Tannée 1209 : « Erant per id « tempus quidam scioli litterarum in Francia, sed pestilentis c doctrinal clanculo discurrentes , et vana qusedam et impia a dogmata fideique omnino contraria latenter plurimis su- « surrantes, et, nisi praevenisset eos virorum prudentium « cauta sagacitas , plures in barathrum perfidie demersis- « sent. Nam, de communi episcoporum consilio, missi sunt « qui actus eorum sagaciter explorarent : per quos comperti « et detecti captique et adducti Parisius,custodia3mancipan- « tur. Erant autem numéro quatuordecim ; quorum erant « aliqui sacerdotes, curam animarum habentes, quibus fece- « rat favorem ad populum fucata species honestatis et vi- « tae gravitas superducta. Congregato igitur episcoporum « concilio, assidentibus magistris Parisiensibus , propalan- « tur eorum ineptiae omniumque judicio reprobantur , « et judicati haeretici exponuntur publicae potestati ; ex « quibus decem traduntur incendio, reliqui quatuor mu- « rali reclusione damnantur... Habuit autem initium hsec « adinventio profana verborum a quodam nomine Almarico, « quem non longe ante defunctum judicaverunt anathe- « mate percellendum , feceruntque corpus ipsius a tumulo « erui, et velut hostem fidei extra locum fidelium procul « poni. Librorum quoque Aristotelis, qui de naturali philoce sophia inscripti sunt, et ante paucos annos Parisius cœpe-

« rant lectitari, interdicta est lectio tribus annis, quia ex « ipsis errorum semina viderentur exorta '. » Outre ce que nous apprenons de Rigord, nous voyons, dans ce fragment, que les complices d'Amaury de Bène, condamnés par le concile de Paris, étaient au nombre de quatorze , et que dix d'entre eux subirent le supplice du bûcher. Ce sont ceux que la sentence du concile avait abandonnés à la justice séculière. Il est encore à remarquer que, dans le récit du continuateur de Robert, il s'agit bien, comme dans le texte du décret reproduit par dom Martène, des livres d'Aristote sur la philosophie naturelle. Cependant il y a quelque différence à ce sujet entre le décret et la relation. Le décret dit simplement qu'à dater de la Noël prochaine il est défendu de lire, d'expliquer dans les écoles publiques ou privées de Paris, la Physique d'Aristote, et les commentaires annexés à ce traité, tandis que, aux termes de la chronique , cette interdiction n'est prononcée que pour trois années, « interdicta est lectio tribus annis. » Or, il y a lieu de croire que le continuateur de Robert n'a pas imaginé ce singulier amendement. Si donc les Pères du concile de Paris n'ont admis en faveur d'Aristote aucune circonstance atténuante, on doit supposer que sa cause a été plaidée devant quelque autre synode provincial du même temps, et que, sur les observations présentées, l'interdiction perpétuelle a été convertie en une interdiction temporaire. 11 faut ici se rappeler à quelle occasion avait été convoquée l'assemblée provinciale de Paris; il faut s'expliquer cette intervention accidentelle du pouvoir civil dans les jugements de l'Eglise. D'épouvantables tumultes avaient lieu dans le midi de la France; une hérésie puissante par le nombre et par le courage de ses adhérents, tenait en échec de grandes armées, et Ton avait fait serment d'exterminer jusqu'au dernier tous

1 Apud Launoium, de Varia Arist. fortuna.

les membres de cette association sacrilège. Or, le concile de Paris croyait juger, dans la personne des disciples d'Amaury, d'autres Albigeois, d'autres néo-gnostiques, et, comme on lui montrait , dans quelques écrits d'Aristote , ou attribués à Aristote, diverses propositions peu conformes à la tradition reçue par l'Eglise, il condamnait ces écrits. Il les condamnait 5 mais ensuite ce concile même, ou quelque autre, plein de déférence pour le grand nom d'Aristote , limitait la durée de l'interdiction, espérant sans doute qu'au retour de la paix religieuse, les esprits, ramenés dans la voie de l'évangile, ne chercheraient plus, dans l'étude des anciens philosophes, l'art et les moyens de combattre la religion du Christ. Voilà comment les choses ont dû se passer. On sera persuadé qu'ainsi les choses se passèrent, quand on aura lu les pages suivantes d'un légendaire contemporain , de Césaire d'Heisterbach.

« Dans le temps, dit Césaire, où. éclataient les sentiments « hérétiques des Albigeois, à Paris, ville source de toute « science, puits des lettres sacrées, le démon inspira le des- « sein le plus pervers à quelques hommes doctes dont voici « les noms : M" Guillaume de Poitiers, sous-diacre, qui avait « enseigné les arts à Paris et avait étudié trois ans la théolo- <( gie 5 Bernard, autre sous-diacre 5 Guillaume, orfèvre, leur « prophète 5 Etienne, prêtre du Vieux-Corbeil -, Etienne, de « Celles 5 Jean, prêtre « presbyter de Uncinis l », qui tous, si « ce n'est Bernard, avaient pris leurs grades en théologie ; « Dudon, clerc spécial de maître Emelric, prêtre, qui avait « suivi, pendant dix années environ, les cours de théologie; « l'acolyte Elmange 2; le diacre Odon 5 maître Guérin, qui « avait professé les arts à Paris, et, comme prêtre, avait « étudié la théologie sous Etienne, archevêque de Cantorbéry,

8 Dans le décret : de Occines. — - Ou -plutôt Elinand, comme on lit ce nom dans le décret.

« Ulrich l, prêtre, presbyter de Lucri (alias Lueri *), sexaa génaire, qui avait longtemps fréquenté les écoles de théo- « logie; Pierre de Saint-Cloud, sexagénaire, prêtre et théolo- « gien -, et, enfin, Etienne, diacre du Vieux-Corbeil. Ayant le « diable pour conseiller, ces gens avaient imaginé de nomce breuses et abominables hérésies, qu'ils avaient déjà propa- « gées en divers lieux. . . Ils disaient que le corps du Christ ne « se trouve pas autrement dans le pain consacré que dans « tout autre pain, ou dans tout autre objet-, ainsi Dieu s'était « trouvé dans le corps d'Ovide comme dans le corps de saint « Augustin. Ils niaient la résurrection des corps, disant du « paradis et de l'enfer que ce sont des lieux imaginaires, et « que posséder comme eux la connaissance de Dieu, c'est « avoir en soi-même le paradis, tandis qu'être en état de « péché mortel, c'est porter l'enfer en soi, comme on a dans « sa bouche une dent pourrie. Elever des statues aux saints, « encenser de saintes images, c'était, â leur sens, idolâtrie, « et ils se moquaient fort des gens qui approchent de leurs « lèvres les restes mortels des martyrs. Ils blasphémaient « principalement contre le Saint-Esprit, de qui nous vient « toute pureté, toute chasteté. Si quelqu'un, disaient-ils. « possédant le Saint-Esprit, commet quelque acte impudique « (faciat fornicationem, aut aliqua alia pollutione polluatur), « il ne pèche pas, car le Saint-Esprit, qui est Dieu, absoluu ment séparé de la chair, ne peut pécher, et l'homme ne « peut pécher, tant que l'Esprit, qui est Dieu, habite en lui. « C'est l'Esprit saint qui fait tout en tout. Aussi disaient-ils « que chacun d'eux était le Christ et l'Esprit saint. En eux se « vérifiait cette parole de l'Ecriture : « Il s'élèvera de faux « Christs et de faux prophètes 3 ! »

! Dans le décret : Orricus. — 2 Dans le décret : de Lauriaco. 3 On lit dans un document publié par Mai tène : « In hune modum detrahebant creatori, qui creatura erant :

« Auctoritas sancta sic loquitur : Opéra Trinitatis inseparabilia. Hie

(( Ces misérables s'efforçaient d'établir leurs doctrines in- « sensées sur des arguments de nulle valeur. Ainsi fut décou- ■ verte leur conjuration. Guillaume, l'orfèvre, étant venu « trouver maître Raoul de Nemours (Radulphum de Na- « muntico, alias de Naumatico) lui dit qu'il était envoyé vers « lui par Dieu et lui proposa ces articles d'impiété : — Que « Dieu le père avait agi, dans l' Ancien-Testament, sous cer- « taines formes, c'est-à-dire sous la forme de la loi 5 que « Dieu le Fils avait de même agi sous certaines formes, « comme dans les sacrements de l'autel, du baptême et les « autres; mais que l'avènement du Fils ayant fait tomber les « formes légales, ainsi doivent cesser d'être toutes les formes « sous lesquelles le Christ a opéré, c'est-à-dire les sacrece ments, la personne du Saint-Esprit devant se manifester « clairement en ceux au sein desquels il s'incarnera, et prin- « cipalement en sept Apôtres au nombre desquels, lui,

« Guillaume, il se comptait (Suivent diverses prophé-

« ties).

<c Entendant cela, maître Raoul lui demanda s'il avait « quelques associés auxquels les mêmes révélations eussent « été faites. — « J'en ai plusieurs, répondit Guillaume, » et il « nomma les clercs dont nous avons parlé. En homme sage, « Raoul comprit aussitôt le péril qui menaçait l'Eglise, et ne « croyant pas pouvoir réussir seul à pénétrer le fond de leur a malice et à les convaincre d'hérésie, il crut devoir user de « stratagème. — « J'ai été, dit-il. informé par le Saintce Esprit qu'un certain prêtre et moi nous devions un jour

contra : Pater a principio operatus est sine Filio et Spiritu-Sancto, usque ad ejusdem Filii Incarnationem.

« Item auctoritas : Solus Filius Incarnatus. Hi e contra : Pater in Abraham incarnatus, Filius in Maria, Spiritus-Sanctus in nobis quotidie informatur.

« Item auctoritas : Omnia sub sole vanitas. Hi e contra : Omni a unum, quia quicqcidest, est Deus. Thés. Noviss. Anecd., t. IV, p. 163.

« prêcher votre doctrine. » — Et, pour ne pas se compro- « mettre dans l'entreprise qu'il avait formée, Raoul alla tout « raconter à l'abbé de Saint-Victor, à maître Rupert et à « frère Thomas, en compagnie desquels il se rendit près de « l'évêque de Paris et de trois maîtres en théologie, à savoir « le doyen de Salsbourg, maître Rupert de Koren et maître « Etienne, et leur fit connaître tout ce qu'il avait appris.

« Grandement effrayés, ceux-ci enjoignirent à Raoul, en « rémission de ses péchés, et à un autre prêtre, de s'affilier « aux conjurés et de demeurer avec eux jusqu'à ce qu'ils « eussent possédé toute leur doctrine, jusqu'à ce qu'ils « eussent approfondi tous les articles de leur incrédulité. « Pour remplir cette mission, maître Raoul et le prêtre son « compagnon parcoururent, pendant trois mois, avec les (( hérétiques, les diocèses de Paris, de Langres, de Troyes et « de Sens, où ils rencontrèrent un grand nombre de leurs « complices... Enfin, ils revinrent vers leur évèque, lui firent « le récit de tout ce qu'ils avaient vu et entendu, et aussitôt « l'évêque fit rechercher les coupables dans les provinces, u car aucun d'eux, si ce n'est Bernard, n'était alors à Paris. « Lorsqu'ils furent en la prison épiscopale, on assembla, « pour examiner leur doctrine, les évêques des diocèses « voisins et des maîtres en théologie. Les articles ci-dessus « rapportés leur ayant été présentés, quelques-uns d'entre « eux les confessèrent publiquement; d'autres, désirant u échapper, mais se voyant aussitôt convaincus d'erreur, « manifestèrent alors la même opinion que leurs complices « et firent des aveux sans réserves. La preuve de tant de « perversité étant acquise, les coupables, de l'avis des évê- « ques et des théologiens, furent conduits dans un champ et « dégradés en présence du peuple et du clergé. Quelques « temps après, à l'arrivée du roi, qui était alors absent, on « conduisit au bûcher ceux qui, refusant de répondre aux

« interrogations, avaient montré le plus d'obstination et « n'avaient laissé paraître, même devant la menace de la « mort, aucun signe de repentir. Lorsqu'on les menait au « supplice, il s'éleva un furieux ouragan, provoqué, personne « n'en douta, par ces esprits de l'abîme, lesquels, auteurs de « leur égarement, Tétaient encore de leur fin tragique. Et, « durant la nuit qui suivit cette exécution, le chef de ces « fanatiques, étant venu frapper au seuil d'une recluse, con- « fessa tardivement son erreur, déclarant qu'il avait été reçu « dans l'enfer comme un personnage d'importance et con- « damné aux flammes éternelles. Quatre d'entre eux furent « jugés, mais ne furent pas brûlés : à savoir maître Guérin, « Ulrich, prêtre, Etienne, diacre, dont la peine fut la prison « perpétuelle, et Pierre, qui, craignant d'être arrêté, s'était « fait moine. Les restes de maître Almericus (Amaury) qui, « le premier, avait enseigné leur doctrine odieuse, furent « exhumés du cimetière et ensevelis dans quelque champ. « Dans le même temps, la lecture des livres de philosophie « naturelle fut interdite à Paris pendant trois ans; les livres « de maître David et les livres de théologie écrits en français « furent condamnés à perpétuité et brûlés. Ainsi, par la « grâce de Dieu, fut extirpée l'hérésie ' . »

Si longue que soit la relation de Césaire, nous avons cru devoir la reproduire à peu près intégralement. Elle est, en effet, intéressante par sa naïveté même. Entraînés loin de la voie commune par la recherche des causes, quelques hommes sont arrivés, sous les auspices de la logique, à la négation du

1 Illustr. Mirac. et Hist. Memor. libri XII, a Cœsario Heisterbachensi, lib. V, c. xxii. Dans le fragment publié par Martène à la page 163 de son Nouveau Trésor, on compte neuf suppliciés : « Hujus opinionis hominum quatuor sacerdotes, duo diaconi, très subdiaconi comprobantur extitisse, qui duodeviginti calendas decembris, juxta santi Honorati basilicam, dégradait, duodecim kalendas mensis nominati, infelici marlyrio de saeculo migraverunt. Horum causa, quosdam libros eliam sapientibus cognovimus interdictos. »

principe de distinction. Comment sont-ils dénoncés à la multitude? non pas comme des philosophes téméraires, égarés, mais comme des artisans mystérieux d'étranges hérésies, de faux prophètes, des magiciens en commerce avec les esprits de l'abîme ! Pour apaiser le Dieu jaloux auquel la croyance populaire a donné le ciel pour domaine, pour patrie, on condamne au plus affreux supplice ces audacieux novateurs : le peuple se persuade que toutes les légions infernales viennent assister à leur exécution , et que les airs émus se remplissent d'hôtes invisibles, qui viennent réclamer l'àme perverse des coupables ! Telles sont les fictions, tels sont les préjugés du dualisme. Tant que cette doctrine grossière sera reçue, l'esprit de recherche, l'esprit de nouveauté sera flétri comme un souffle impur de l'enfer, et les consciences asservies ne sauront prétendre à l'indépendance, sans se rendre aussitôt suspectes du plus monstrueux de tous les crimes. Mais revenons au décret du concile de Paris , et avant d'aborder le détail des doctrines imputées aux disciples d'Amaury , examinons d'abord , à part , cette question déjà tant de fois agitée. Est-ce bien contre les livres d'Aristote qu'a été rendue la sentence de l'année 1209? Les Pères du concile n'ont-ils pas commis quelque erreur, et n'ont-ils pas condamné, sous le nom d'Aristote, tels ou tels opuscules improprement inscrits au catalogue de ses œuvres?

Si Ton n'interroge sur cette question que l'arrêt synodal, rendu sous la présidence de Pierre de Corbeil, le texte est formel , il n'y a pas lieu de concevoir et d'exprimer un doute. Traduit devant le concile comme responsable des hérésies attribuées aux auditeurs de l'école d'Amaury, Aristote a été condamné. Mais quoi? Lit-on dans la Physique ou dans la Métaphysique d'Aristote, quelques-unes de ces propositions qui causèrent tant d'horreur à maître Raoul ; qui, dénommes aux juges ecclésiastiques, leur semblèrent les plus abotni-

nables blasphèmes, et contre lesquelles enfin les juges laïcs sévirent si cruellement? Omnia unum, quia quicquid est est Deus! Voilà la formule dernière de l'hérésie mise au compte des disciples d'Amaury. Cette formule est trop précise, trop nette et trop énergique pour avoir été inventée par quelque théologien du douzième siècle, par quelque diacre obscur de Chartres ou du vieux Corbeil ; il n'y a que des philosophes pour énoncer une thèse dogmatique avec cette résolution et cette vigueur. Mais, il faut bien le reconnaître, elle ne se rencontre dans aucun des écrits d'Aristote. Aristote n'a jamais posé l'unité de substance : Omniaunum. Loin de là 5 dans cette Métaphysique censurée, suivant Rigord, par le concile de Paris, la thèse de l'unité de substance est présentée et vivement combattue comme étant la thèse de Parménide. Voilà ce qu'on peut d'abord alléguer à l'appui de cette opinion, que les juges du concile de Paris auraient condamné, sous le nom d'Aristote, quelque ouvrage apocryphe. On peut, en outre, faire remarquer que si l'anathème prononcé par le Concile eut frappé les Ausculta physica, la véritable Physique d'Aristote, ce livre interdit sous la peine de l'excommunication, n'eût pas été sans doute, si peu d'années après, avidement lu dans les écoles et commenté par les mieux famés des docteurs, Robert de Lincoln, Albert-le-Grand et saint Thomas. Quelle vraisemblance y a-t-il, en effet, que de tels hommes se soient mis en révolte ouverte contre un décret canonique, qu'ils ne pouvaient ignorer, qui avait fait tant de bruit? Assurément ces deux objections sont considérables, et elles infirment à tel point l'autorité du décret publié par dom Martène, qu'on est prêt à dire, après les avoir pesées, que Pierre de Corbeil et ses collègues ont commis la plus singulière des méprises.

Ces critiques ne sont pas nouvelles -, il y a longtemps déjà que, pour la première fois, on a fait remarquer cette opposi-

tion manifeste entre les termes du décret de 1209 et la conduite des illustres docteurs qui, dès l'année 1230, vinrent lire, interpréter la Physique et la Métaphysique d'Aristote en pleine université de Paris. Dans son livre De imputato Scholasticis studio effrœni in Aristotelem , publié à Padoue , en 1676, in-4°, Serafino Piccinardi, de Brescia, s'est efforcé de faire valoir, pour expliquer cette contradiction, une assez ingénieuse hypothèse. Il existe un traité De secretiori /Eyyptiorum philosophia, publié en 1519 par Nicolas Castellani, médecin de Faenza, et plus tard, en 1591, à Ferrare, par Francesco Patrizzi. Connu dès le treizième siècle, ainsi que l'atteste saint Thomas !, cet ouvrage fut longtemps considéré comme appartenant à la collection aristotélique, et Patrizzi lui-même le supposait encore d'Aristote. Or. c'est un livre platonicien : c'est assez dire, suivant Serafino Piccinardi, qu'il contient, sinon la lettre, du moins l'esprit des propositions condamnées par le concile de Paris. Si donc, ainsi qu'il est permis de le croire, Amaury de Bène l'avait entre les mains, et y avait puisé ce qu'on appelle le venin de sa doctrine, il est tout simple que , partageant l'erreur commune , erreur qui ne fut pas redressée avant le dix-septième siècle, les Pères du concile aient condamné ce livre sous le nom d'Aristote *. Une autre conjecture nous est recommandée. Nous avons dit que le Livre des Causes avait été dès Fabord introduit dans les écoles sous la protection, sous la garantie d'Aristote. Or, il n'y a rien de moins péripatéticien que les théorèmes successivement énoncés dans cette compilation alexandrine. Cela ne suffît-il pas pour considérer le Liber de Causis comme Fécrit plein de blasphèmes sur lequel doit porter la sentence du concile 3.

1 Opusculum XVI, c. I. — - Seraf. Piccinardi de Imputato Scholasticis, etc., etc., c. ix. — 3 Voir M. Jourdain, Recherches critiques, p. 212. M. Rousselot, Etudes, etc., t. II, p. 1 14.

Cependant on pourrait rechercher si les disciples d'Amaury n'avaient pas entre les mains quelques traités de philosophie naturelle, plus conformes encore à leur doctrine que le Liber deCausis, ou le De secretiori Myyptïorum philosophia. Dans la relation deCésaire, Aristote n'est pas désigné, et cependant il y est fait mention des livres de philosophie naturelle dont la lecture est interdite : « Eodem tempore pree- « ceptum est Parisiis, ne quis infra triennium legeret libros « naturales. » Un autre chroniqueur contemporain, dont nous n'avons pas encore parlé, Martin de Pologne, déclare en propres termes que les erreurs d'Amaury se retrouvent toutes dans les écrits de Jean Scot Erigène, ce qui est exact, et que ces écrits furent, avec les autres, condamnés par les juges rassemblés pour juger les hérétiques de 1209 : « Qui omnes « errores inveniuntur in libro Periphyseôn, Et hic liber inter « alios libros condemnatos Parisiis ponitur, et is liber cum « Almarico et suis sequacibus fuit Parisiis combustus...1 » Martin de Pologne ne connaissait-il pas l'auteur du livre Periphyseôn, ou, pour mieux dire, du n*pî ^uo-ômv pepicy.*? S'il l'eût connu, vraisemblablement il l'eût nommé. Or, les Pères du concile de 1209 n'étaient-ils pas dans cette ignorance, et, dans un temps où l'on imputait si volontiers au philosophe de Stagire tous les ouvrages philosophiques nouvellement introduits dans les écoles, n'ont-ils pas commis une erreur d'attribution suivant laquelle le iis/aè yvae&v ^pter^ôu eût été adjoint, dans le recueil des œuvres aristotéliques, au Liber de Causis et au traité De secretiori JEyyptiomm philosophia 2 ? Cela peut être supposé.

1 Martini Poloni Chronicon Expeditiss., lib. IV.

2 \'. Daunou, interprétant la phrase de Martin de Pologne que nous avons ci-dessus rapportée, s'est reudu coupable d'une erreur moins excusable encore : « En rassemblant, dit-il, les idées d'Amaury éparses dans les récils des chroniqueurs et des théologiens du moyen-âge, on y trouve encore tant de

Mais la môme erreur aurait donc été commise par d'autres encore que Pierre de Corbeil et ses collègues. Voici, en effet, quelques articles des statuts donnés, en 1215, à l'Université de Paris, par le légat Robert de Courceon i : « Et quod legant « libros Aristotelis de dialectica, tam veteri quam de nova, « in scholis ordinariis et non ad cursum -, legant etiam in « scholis ordinariis duos Priscianos vel alterum ; ad minus « non legant in festivis diebus, nisiPhilosophos etRhetoricos « et Quadrivialia et Barbarismum et Ethicam, si placet, et « IV Topicorum. Non legantur libri Aristotelis de Metaphy- « sica et Naturali philosophia, nec summa de iisdem, autde « doctrina magistri David de Dinant, aut Almarici heretici, « aut Mauricii hispani 2. » Ce texte est bien plus clair encore que le précédent. Le légat désigne comme devant être en usage dans les écoles, la Dialectique d'Aristote tout entière.

liaison et d'enchaînement qu'on peut regretter de n'avoir plus l'ouvrage où il les avait développées, et qui portait le nom de Physion, traité des choses naturelles. * Ainsi voilà le Tlepï ^ûo-ewv pepeajxtf, l'un des ouvrages les plus fameux du moyen-âge, l'un des plus connus aujourd'hui et des plus dignes de l'être, pris par M. Daunou pour un traité perdu d'Amaury de Bène ! Hist. Litt., t. XVI, p. 587.

' Nous devons dire ici quelques mots sur ce légat. Né, suivant quelques historiens, en Angleterre, et, suivant quelques autres, en France, il mourut en 1218, sous les murs de Damiette (Jac. de Vitriaco, Hist. Orient., lib. III). On lui attribue divers ouvrages. Le plus considérable et le plus intéressant a pour titre Summa, etc., et commence par ces mots : « Tota cœlestis philosophia in duobus consistit, in fide et moribus. » 11 est inédit, mais nous en connaissons trois manuscrits à la Bibliothèque Nationale : deux dans l'ancien tonds du Roi, n0' 3258 et 3259, le troisième dans le fonds de St-Victor, n° 378. Les deux premiers portent à tort le nom de Pierre le Chantre (Cas. Oudiu Comm. de Script. Ecles. t. II, p. 1663. — Hist. Litt. de France, t XV, p. 296). Comme on pourrait s'étonner de ne pas nous voir faire plus ample mention de cette Somme, nous devons déclarer qu'elle ne nous est pas inconnue, mais que nous y avons cherché vainement quelques sentences philosophiques. Elle a pour objet les sacrements, et, d'une manière toute spéciale, le sacrement de la pénitence. On y trouvera de très-curieux renseignements sur la discipliue ecclésiastique au douzième siècle.

- DuBoulay, Hist: Univ. Paris., t. III, p. 82. Launoius, de f'aria Jrist. fort. M. Jourdain, Recherches, p. 206.

c'est-à-dire les parties de VOrganon qu'on possédait au douzième siècle, et celles qui avaient été plus nouvellement connues, et, en outre, V Ethique et les Topiques. Et ce n'est plus seulement la Physique d'Aristote qui est mise en cause et condamnée , c'est encore sa Métaphysique, et les abrégés de ces deux livres, Summa deiisdem, ces abrégés faits par des Juifs ou des Arabes, qui, pensait on, pouvaient avoir été confondus avec les Ausculta Physica par les Pères du concile de Paris ; de plus, il ne s'agit pas seulement ici d'une interdiction synodale qui pouvait être considérée comme temporaire, ce sont des statuts donnés in perpetuum, des prescriptions qui doivent être à jamais observées dans l'Université de Paris.

Il n'y a donc plus lieu de supposer ici quelque attribution erronée. Ce sont bien, à n'en pas douter, deux traités reconnus aujourd'hui comme authentiques, la Physique et la Métaphysique, que Robert de Courceon a signalés comme dangereux, et qu'il a prohibés. Cinq des principaux ouvrages d'Aristote, VOrganon, VEthique, sans doute VEthique à Nicomaque, les Topiques, la Physique et la Métaphysique, traduits en latin sur des versions arabes, sont venus aux mains de nos docteurs, et, comme ils forment à peu près tout le trésor de l'érudition philosophique, les régents de F école les lisent, les commentent devant leurs jeunes auditeurs. Mais certaines propositions extraites de la Physique et de la Métaphysique étant jugées suspectes d'hérésie, le légat, pour prévenir de nouveaux scandales, interdit la lecture publique de ces deux traités; Voilà ce qu'exprime, dans les termes les moins équivoques, le texte des statuts de 1215. Il est vrai, des yeux plus exercés que ceux du légat cherchent vainement aujourd'hui, dans les deux ouvrages d'Aristote frappés d'anathème, le germe des doctrines particulières à l'école d'Amaury, et l'on prouve mieux quAmaury, David de Dinant et leurs complices ont tiré du Livre des Causes et du Uspï pûo-swv {/.epia^x les

sentences hétérodoxes qui sont mises à leur charge par les Pères du concile de Paris. Le légat a donc mal reconnu l'origine de cette hérésie. Toutes réserves faites à ce sujet (nous motiverons bientôt ces réserves), accordons que cette origine n'est en rien péripatéticienne, et qu'en effet le légat, associant Aristote à la responsabilité des doctrines condamnées par le concile, a rendu contre sa mémoire une injuste sentence.

Mais cette erreur d'interprétation, qu'il faut bien distinguer d'une erreur d'attribution, n'avait-elle pas été commise dès l'année 1209 par les évèques assemblés à Paris? 11 faut se rappeler les termes du décret synodal : « Kec libri Aristotelis a de naturali philosophia, nec commenta legantur Parisiis. » L'arrêt de prohibition frappe tout à la fois et les livres de philosophie naturelle et les commentaires de ces livres. Pour établir que les livres condamnés en 1209 diffèrent des huit livres de la Physique d'Arisiote, incontestablement prohibés en 1215, il faudrait donc qu'au texte des ouvrages apocryphes, et mal placés parmi les œuvres d'Aristote, fussent annexés les commentaires dont il est ici question, « nec libri, nec commenta. . . » Or, le traité De secretiori /Egyptiorum docirina, traduit, dit-on, du grec par l'Arabe Aben-Ama, est dépourvu de toute glose, et l'on n'en connaît aucune du Usoï yûfrewv pepicn*. Quant à ce qui regarde le Liber de Causis, il se présente toujours, il est vrai, suivi de la glose de David-le- Juif ; mais, qu'on ne s'y trompe pas, ce commentaire est tout simplement l'explication ou la solution des théorèmes sommairement énoncés dans le texte, et les Pères du concile de Paris n'auraient pu donner le nom pompeux de libri de naturali philosophia aux trente-deux théorèmes du Liber de Causis, qui, séparés de toute glose, occuperaient à peine le recto et le verso d'un feuillet? Mais après avoir parlé du commentaire de David sur le Livre des Causes, Albert ajoute : « Per-

« venit ad nos per eumdem modum et Physiea ab eodem phi- « losopho perfecta. » Le Juif David avait-il donc achevé, comme le dit Albert, la Physique d'Aristote? Or cet ouvrage est-il celui qui fut condamné par le concile de Paris? On ne peut guère le supposer, car cette Physique perfectionnée de David, composée sur le plan même du Livre des Causes , « per « eumdem modum, » ne saurait être ce que nous recherchons, une version avec un commentaire. Mais s'il ne s'agit plus que de trouver un texte de la Physique d'Aristote et un commentaire réunis, pour justifier les termes du décret de 1209, cela nous embarasse peu , puisque nous avons les versions arabes-latines , suivies des célèbres gloses d'Averrhoës. Voilà ce qui peut être dit pour prouver que ce sont les deux traités d'Aristote, qui, bien ou mal compris, ont été prohibés, dans l'Université de Paris . en 1209 et en 1215. Ce qui vient fortifier cette preuve, c'est qu'assurément la glose averrhoiste est très-loin d'être orthodoxe. Nous rappellerons même qu'elle contient la proposition fondamentale de l'hérésie d'Amaury.

11 nous reste encore un texte à éclaircir. C'est une bulle de Grégoire IX, de Tannée 1231, conçue dans ces termes: « Ad hsec jubemus ut magistri artium unam lectionem de « Prisciano et unam post aliam ordinarie semper legant , et « libris illis naturalibus, qui in concilio provinciali ex certa <( causa prohibiti fuere, Parisiis non utantur, quousque « examinati fuerint et abomni errorum suspicionepurgati. » Grégoire IX maintient la prohibition prononcée contre les livres de philosophie naturelle jugés et condamnés par le concile de Paris, mais il ne parle pas des livres de métaphysique. Et qu'on remarque bien ces termes de la bulle : « Libris « illis naturalibus qui in concilio provinciali ex certa causa « prohibiti fuere. » Ce sont certains livres, libris illis, dont on ne désigne pas l'auteur ou les auteurs 5 le nom d'Aristote ne

figure pas ici. Pourquoi cela? parce qu'en 1231 on possède une nouvelle version de la Physique, la version grecque-latine, et que le texte d'Aristote, traduit plus fidèlement et séparé des gloses arabes , ne semble plus aussi criminel aux tuteurs de l'orthodoxie. Désormais on croit connaître la doctrine vraie d'Aristote sur le problème de la nature des choses, car on a dégagé cette doctrine des paraphrases enthousiastes de l'interprétation orientale. Robert de Lincoln, Albert-le- Grandet saint Thomas, pourront donc librement lire et expliquer à leurs élèves la Physique et la Métaphysique d'Aristote, car ces livres ne sont plus suspects. Mais quels sont ceux qui le sont encore et qui demeurent sévèrement prohibés? Ce sont « ces livres de philosophie naturelle qui furent justement « interdits par le concile provincial, » leconcilede 1209, c'està-dire la version inexacte de la Physique, accompagnée des commentaires impies d'Averrhoes.

Voilà tout ce que nous croyons devoir dire sur cette question, si souvent controversée et si diversement résolue. Il y avait, nous le reconnaissons, divers partis à prendre, et si nous avons cru devoir représenter successivement, et même avec quelques détails nouveaux, les motifs sur lesquels se fondent ou peuvent se fonder les avis opposés, c'est pour ne pas dissimuler que notre conclusion nous semble elle-même contestable.

Il est étrange qu'Albert-le-Grand et saint Thomas ne nous aient rien appris à ce sujet. Nesemble-t-il pas, en effet, qu'ils viennent, au mépris des décrets synodaux, des statuts de l'Université et d'une bulle papale, interpréter en chaire des livres trois fois prohibés? Comment donc n'ont-ils pas été curieux de justifier cette apparente révolte, au moins par quelques précautions oratoires?

Mais revenons enfin à nos sectaires audacieux, et dégageons des récits prolixes et obscurs des légendaires ce qu'il

faut retenir au sujet d'Amaury de Bène et de David de Dînant.

Vincent de Beauvais rapporte, en ce qui touche Amaury, que ce docteur, originaire de Bène, au diocèse de Chartres, avait étudié la théologie dans les écoles de Paris, et quil y avait ensuite enseigné cette science, se distinguant, entre tous ses collègues, par une méthode et des opinions particulières. 11 ajoute que la proposition sur laquelle Amaury appelait sans cesse l'attention de ses auditeurs était celle-ci : « II « est de foi que tout homme est membre du Christ1. » Contredit sur ce point, il fut cité devant le Pape, qui le condamna, et bientôt il mourut de colère et de douleur. Cette proposition, que tout homme est membre du Christ, s'accorde assez avec ce que Césaire impute aux disciples d'Amaury, mais il est évident qu'on peut l'interpréter dans le sens d'un panthéisme spirituel qui diffère beaucoup du pur spinosisme. Au neuvième siècle, un certain Macarius, venu d'Ecosse ou d'Irlande, ayant étudié le livre de saint Augustin qui a pour titre De Quantitate Animœ, y avait cru trouver le système de l'unité des âmes, et il avait proposé ce système, qui avait été vivement combattu par Ratramne, moine de Corvey. Parmi les Arabes, Averrhoës l'avait, de son côté, mis en honneur, et c'est, nous l'avons dit, un des grands points de sa doctrine. Etait-ce donc là le condamnable emprunt qu'Amaury de Bène avait fait à ses gloses sur la Physique ou. sur la Métaphysique? Si, depuis la venue du deuxième homme, depuis l'ère de la grâce, toutes les consciences sont unies entre elles par une chaîne divine, si toutes les âmes participent en nature d'une âme universelle, si tous les chrétiens sont membres du Christ, la liberté n'est plus qu'un vain mot, l'individualité qu'une

1 « Iïic ausus est constanter affirmare quod quilibet tenetur credere se esse membrum Christi. » Vincent Bellov. Spéculum historiale , lib. XXIX,

c. CTII.

chimère de nos sens grossiers, séduits par l'apparence et mal propres à saisir la vérité réelle des choses. Mais, si monstrueuses que soient les conséquences contenues en de telles prémisses, elles ne vont pas jusqu'à la négation absolue du principe de distinction, car elles réservent la personnalité de l'homme universel et la personnalité de Dieu. Or. on accuse Amaury d'avoir été bien au-delà. Suivant Gerson, c'est un panthéisme plus hardi, plus rigoureux, plus explicite, que professait Amaury. Le faut-il croire? Si Gerson était seul à nous le dire, nous pourrions en douter, car il vint longtemps après Amaury; mais voici le témoignage de Martin de Pologne, qui, mort en 1278, chapelain de Nicolas III, a dû bien connaître tous les détails de cette affaire : « Damnavit (Inno- « centius tertius) Almaricum quemdam Carnotensem, cum « sua doctrina, sicut habetur in decretali Damnatus. Qui « Almaricus asserit ideas, quae suntin mente divina creare et « creari; quum, secundum Augustinum, nihil, nisi aeternum « et incommutabile, sit in mente divina. Dixit etiam quod « ideo finis omnium dicitur Deus, quod omnia reversura sunt « in eum, ut in Deo incommutabiliter quiescant, et unum « individuum atque incommutabile in eo permanebunt. Et u sicut alterius naturae non est Abraham, alterius Isaac, sed « unius ac ejusdem, sic dixit omnia esse unum et omnia esse « Deum. Dixit enim Deum esse essentiam omnium creatura- « rum et esse omnium. Item dixit quod, sicut lux non videtur « in se, sed in aère, sic Deus nec ab angelo, neque ab homine « videbitur in se, sed tantum in creaturis. Item asseruit quod « si homo non peccasset, in duplicem secum partitus non « fuisset, nec gravasset, sed eo modo quo sancti angeli mul-

« tiplicati sunt, multiplicati fuissent et homines 1 » Tels

sont les termes de Martin de Pologne, qui ont été presque

1 Chronfcon Expeditiss. Martini Poloni, lib. IV.

littéralement reproduits par (ierson \ Or, nous n'avons pas de longues explications adonner sur ces sentences. Martin de Pologne nous en indique lui-même l'exacte origine : elles sont, pour la plupart, empruntées au Uzpï yùaeùv p.spKs\tx et nous avons dit, en parlant de Jean Scot Erigène, comment il faut les interpréter.

La doctrine d'Amaury de Bène est donc, nous l'avons déjà définie, la dernière formule du réalisme ; la plus audacieuse, mais la plus satisfaisante pour la logique : c'est un panthéisme mystique, dans lequel se confondent deux courants, originaires, l'un et l'autre, d'une source, hélas! trop connue et trop féconde. Et quel nom donner à cette école, où sont venus se former dans le blasphème l'orfèvre Guillaume, les diacres du Vieux-Corbeil et les clercs de Saint-Cloud, tous ces obscurs sectaires livrés aux flammes ou condamnés à la prison perpétuelle par les juges de l'Eglise et par les juges de l'Etat? S'il est permis de comparer les petites choses aux grandes, l'humble hameau de Tityreà la Ville éternelle, cette école, c'est une autre Alexandrie, où le commentateur de Jean Scot etd'Averrhoës, Amaury de Bène, représente l'initiateur fatidique, l'interprète enthousiaste des anciennes traditions orientales, Plotin, Jamblique ou Proclus.

Entre la doctrine d'Amaury de Bène et celle de David de Dinant, saint Thomas voit cette différence, qu'Amaury définissait Dieu le principe formel des choses, tandis que David le présentait comme leur principe matériel, comme la matière première <l. Cette distinction est véritablement trop subtile. Quand le douzième siècle venait de finir, le débat scolastique ne s'était pas encore porté sur Têtre en soi de la matière et de la forme, et nous croyons qu'on eût fort embarrassé le théologien de Bène en lui demandant si ce qu'il disait être

1 Concordia Metaphys. cum Logica, t. IV, Operum. — 2 Summa Theologiœ, pars I, quœst. ui, art. 8.

l'essence commune, indivise de toutes les substances, était une pure matière ou bien une pure forme. Mais il ne paraît pas douteux que le système de David de Dinant ait été le vrai panthéisme, celui de Mélissus et d'Avicembron.

Ce système se trouvait exposé dans deux ouvrages, dont l'un portait le titre de : Quaternuli, Quatrains, La sentence du concile de Paris ayant été, comme il paraît, exécutée avec toute la ponctualité désirable, les Quatrains de David de Dinant ne se retrouvent plus. Sur son second ouvrage perdu, M. Charles Jourdain dit qu'il avait pour titre : des Atomes, et qu'on y rencontrait non pas les hypothèses cosmologiques de Démocrite, mais, aucontraire, la doctrinede l'école d'Elée1. Cette indication est erronée. On ne conçoit pas, en effet, que David de Dinant ait placé le nom des atomes au titre d'un livre qui a pour objet de tout autres chimères. Mais M. Charles Jourdain a mal lu le passage d'Albert-le-Grand où il est question de ce livre. Voici les termes d'Albert : « Alexander, in quodam « libello quem fecit de Principio incorporer et corporeae « substantise, quem secutus est David de Dinando in libro « quem scripsit de Tomis, hoc est de Divisionibus, dicitDeum « esse principium materiale omnium 2. » L'intitulé du livre de David est donc précisément celui d'un écrit analogue et que nous connaissons déjà. De Tomis, c'est-à-dire de Divisiunibus ; c'est le titre même du grand ouvrage de Jean Scot Erigène, Uspï fûasùv pepia^x, de Divisione naturœ. 11 est donc vraisemblable que, suivant l'exemple donné par l'illustre maître d'Amaury, David de Dinant considérait la nature ou l'ensemble des êtres comme un tout, et ce tout comme l'unique objet de la science; que descendant ensuite de l'un au multiple, il divisait ce tout en autant de sections, tomos. en

1 Dictionn. des Sciences Phil., au mot David de Dinant. — ' Alber- UisMagnus, Summa Theolog. pars I, tract, iv, quaest. xx. In tomo XVII Ope r uni.

autant de parties que le témoignage de l'expérience reconnaît de genres, d'espèces, d'individualités distinctes. C'est la méthode ordinaire des philosophes qui tiennent pour l'unité de substance : ils partent d'une synthèse, et se demandent ensuite ce que leur enseigne l'analyse, la division. Pour notre part, nous ne ferons pas à David cette dernière question, car il nous importe peu de l'entendre parler le langage commun, le langage de l'expérience. C'est sa thèse première qui nous intéresse le plus. Elle est exposée dans ces termes par saint Thomas : « Quorumdam antiquorum philosophorum error « fuit quod Deus esset de essentia omnium rerum. Ponebant « enimomnia esse unum simpliciter et non differrenisi forte « secundum sensum vel aestimationem, ut Parmenides dixit ; « et illos etiam antiquos philosophos secuti sunt quidam mo- « demi, ut David de Dinando. Divisit^enim res in partes très, « in corpora animas et substantias sépara tas. Et primum indice visibile, ex quo constituuntur corpora, dixit Yle; primum « autemindivisibile,exquoconstituunturanimae, dixit Noym, u vel mentem 5 primum autem indivisibile in substantiisaeter- « nis, dixit Deum. Et haec tria esse unum et idem : ex quo « iterum consequitur esse omnia per essentiam unum V. » Ainsi, l'opinion de David est que les trois principales divisions de l'être sont la matière, lame et Dieu. Mais ce n'est pas selon le mode de la division que l'être se présente d'abord à la pensée; c'est selon le mode de l'unité, et, selon ce mode, Dieu, l'âme , la matière sont un, sont un même , hœc tria unum et idem . Voilà ce que nous apprend saint Thomas sur la thèse de David, et, avec autant de perspicacité que de vérité, il ajoute que cette thèse est celle de Parménide. Voici maintenant quelques explications complémentaires. Elles nous sont fournies par Albert-le-Grand. Il ne s'agit pas seulement, en effet, d'affir-

K Thomas, In Secund. Sentent., dist. xvn, queest. 1.

mer l'unité réelle de tout ce qui est, (3e tout ce qui appartient à la catégorie de l'essence-, il faut encore prouver cette unité. Or, David, suivant Albert, arrivait à cette preuve en répétant les paroles de quelque obscur épicurien, nommé Alexandre. Le genre, disait-il, contient la matière de l'espèce; à l'égard de l'espèce, le genre est la matière; quod formabile est inplures materia est, vel ad minus principium matérielle. Or, quel est le genre suprême, le plus général des genres? C'est l'être : l'être est donc la matière de tous les êtres subalternes, c'està-dire de toutes les divisions que comporte son essence. Les principales de ces divisions sont, on l'a dit, la matière des âmes humaines, la matière des corps et la matière des substances éternelles : donc, au point de vue de l'être, ces trois matières n'en font qu'une-, cette matière une, c'est l'être même, ou, sous un autre nom, c'est Dieu ; « et sic videtur « quod Deus sit materia omnium. » Il est impossible de s'exprimer en des termes plus significatifs.

Albert-le-Grand estime qu'il avait emprunté le fondde cette doctrine à un épicurien nommé Alexandre. Cet épicurien nous est inconnu. Ne serait-ce pas tout simplement Alexandre d'Aphrodise? Interprète éclairé, mais indépendant d'Aristote, Alexandre d'Aphrodise se signala d'ailleurs comme un adversaire déclaré de l'école stoïcienne. Albert-le-Grand n'a-t-il pas fait deux personnages du Commentateur par excellence, o'E&y/îTïjç et de l'auteur des opuscules sur la Nature des Ames et sur la Fatalité et la Liberté? Cela est d'autant plus vraisemblable que le traité de la Nature de l'Ame a pour objet le développement d'une des propositions attribuées par Albert à David deDinant; celle-ci : que l'unie n'est pas une subsstance, mais l'acte final de la matière, une forme inséparablement unie au corps sï&>. h\fkw. Quoi qu'il en soil. en 1215 on ne parlait pas de cet Alexandre, mais d'Aristote, et c'est Aristote que l'on assignait devant le tribunal

de l'Eglise comme complice de l'audacieux disciple d'Amaury.

Mais terminons le récit de cette histoire. On en connaît maintenant les principaux détails ; on sait qu'en effet la première doctrine introduite dans les écoles comme tirée des nouveaux livres, est la doctrine de l'unité sous sa formule la plus absolue, le panthéisme : c'est là le fait considérable, le fait qu'il faut retenir.

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