CHAPITRE IV
Interprètes anciens de Platon et d'Aristote.
Avant d'introduire dans les écoles du moyen-âge le problème de la nature des genres et des espèces, et d'exposer les phases du nouveau débat auquel il a donné lieu, nous devions rappeler en quels termes Platon et Aristote s'étaient contredits à l'occasion de ce problème. Mais le moyen-àge n'a connu ces termes que traduits et interprétés par des glossateurs plus ou moins éclairés. Il nous importe donc de rechercher comment Aristote et Platon avaient été compris par ceux de leurs interprètes dont les écrits vinrent entre les mains des docteurs scolastiques.
On doit, nous lavons dit, partager en deux grandes périodes l'histoire de la philosophie scolastique. Dans la première on fit usage, pour renseignement, de ce qu'on avait pu retrouver des anciennes traductions, des anciens commentaires 5 dans la seconde, on eut le texte de la plupart des traités d'Aristote traduit en latin, soit sur la version arabe, soit sur le grec, et les volumineuses scholies d'Averrhoës, d'Avicenne, d'Al-Gazel, etc., etc., qui firent connaître, outre la doctrine d'Aristote, quelque peu celle de Platon et des Alexandrins. Nous nous réservons d'exposer dans un chapitre spécial quels furent les travaux des Arabes sur la philosophie grecque : il nous suffit, en ce moment, d'apprécier l'influence exercée sur la direction des esprits, durant la première période de la scolastique, par les anciens interprètes, latins ou grecs, dont les ouvrages avaient été conservés en Occident.
Mais d'abord nous devons répondre à ces questions : est-il bien prouvé que les premiers docteurs du moyen-âge n'aient possédé ni le texte original, ni quelque traduction latine des œuvres complètes de Platon et d'Aristote? En connurent- ils, du moins, quelques fragments, et lesquels? Une nouvelle enquête faite avec soin dans les catalogues publiés par les anciens bibliographes, et dans les fonds divers de la Bibliothèque Nationale, n'a pu nous conduire qu'à reconnaître l'exactitude des renseignements déjà produits par M. Jourdain !'<-, vérifiés et confirmés par M. Cousin 2.
S'il fallait s'en rapporterau témoignage de Valère André, on aurait autrefois signalé, dansplusieurs bibliothèques de la Hollande et de la Frise, un commentaire de Mannon, l'un des maîtres de l'école du Palais, sur les Loix et la République de Platon. « On peut néanmoins douter de ce fait, » suivant les scrupuleux auteurs de l' Histoire Littéraire de la France 3. Il nous est donc permis de tenir pour très-suspecte l'assertion de Valère André. Si, d'ailleurs, Mannon avait commenté les Loix et la République, ces Traités auraient été connus de Jean Scot Erigène, son contemporain, son collègue, son ami, sectateur déclaré de l'école platonicienne. Et si Jean Scot les avait connus, il n'aurait pas assurément manqué d'en citer quelques passages dans son traité De la Division des natures. Nous trouvons, dans ce traité, six renvois aux œuvres de Platon 4 : tous ces renvois sont exacts, précis j Jean Scot n'allègue jamais l'autorité de celui qu'il proclame son maître sans indiquer où se trouve, dans les œuvres de ce philosophe, la phrase qu'il juge à propos de reproduire, et c'est toujours le Timée qu'il cite : il n'y a pas dans les
1 Recherches critiques sur l'âge et Vorigine des traductions latines d'Aristote. — 2 Introduction aux ouvrages inédits d'Jbèlard.— 3 Tome V, p. 658. — ' De divisione naturœ, lib. I, c. xxxm ; lib II, c. xxix ; lib. III, c. xxvn, xxxix, xl ; lib. IV, c. vi.
divers écrits de Jean Scot, nous pouvons l'affirmer, un seul emprunt fait à Platon qui ne soit une phrase du Timée, ou bien une allusion à quelques endroits de ce dialogue.
Voilà donc un fait avéré : dès le neuvième siècle, les régents de la grande école, de l'école impériale, avaient le Timée. Jean Scot savait le grec : doit-on supposer qu'il possédait le texte grec de ce dialogue? Cette hypothèse serait aventureuse : il faut plutôt croire qu'il le connaissait par la version de Chalcidius. Cependant M. Cousin a retrouvé, dans un manuscrit du douzième siècle, une glose anonyme sur le Timée, dont l'auteur paraît avoir eu sous les yeux, outre le commentaire de Chalcidius, le texte grec du dialogue de Platon i 5 et, quel que soit l'auteur de cette glose, on sait d'ailleurs qu'au douzième siècle, Honoré d'Autun et Guill. de Conches ont commenté le Timée. Nous devons encore à M. Cousin la découverte d'une traduction manuscrite du Phédon, qui paraît être du treizième siècle 2 : cependant rien n'autorise à penser que, dès l'ouverture des écoles, quelquesuns des érudits de ce temps aient eu le Phédon entre les mains. Ils n'ignoraient pas sans doute que Platon avait laissé d'autres ouvrages non moins fameux que le Timée , non moins dignes de son divin génie : Cicéron, Macrobe, Apulée, saint Augustin , leur indiquaient quelques-uns de ces traités ; mais on ne les trouvait alors dans aucune bibliothèque.
Qu'avait-on d'Aristote? Un poëme fort ancien, inséré dans les œuvres d'Alcuin, contient de très-curieux renseignements sur les richesses littéraires de l'école d'York. Or, au nombre
1 Ouvrages inédits d'Jbélard. Appendice, p. 646 de ['éd. in-4°. — Bililioih. nationale, fonds de Saint-Germain lat., n° 1095. — - Fragments, t. III (phil. scolast.), p. 406. — bibliothèque nationale, tonds de la Sorbonne, nu 1771 (olim 1447).
des manuscrits désignés comme appartenant à la bibliothèque
de cette école, nous voyons :
Ouae Victorinus seripsere, Boelius, atque liistorici veteres, Pompeïus, Plinius, ipse Acer Aiïstoteles... ,J
Quoi donc? Outre la glose de Victorinus sur Ylsagoge de Porphyre, outre le commentaire de Boëce sur le même ouvrage, sur les Catégories et sur V Interprétation, l'école de la ville d'York possédait-elle encore un recueil complet des ouvrages d'Aristote? On peut ainsi comprendre les vers que nous venons de reproduire. Mais il faut leur donner un autre sens, car, au témoignage de M. Jourdain, les premiers scolastiques n'ont pu connaître d'Aristote que les parties de VOrganon traduites par Boëce. Quand donc le poète distingue ici les œuvres de Boëce et celles d'Aristote, il veut dire sans doute qu'outre tels ou tels fragments de l'œuvre aristotélique, traduits et commentés par Boëce, on montrait encore, sur les rayons de la bibliothèque d'York, divers écrits de Boëce qui jouissaient alors d'une grande renommée , ses traités De la Trinité, de la Consolation, etc., etc. Si même, comme on le suppose, ces vers sont d'Alcuin, il est possible qu'en parlant des ouvrages d'Aristote conservés à la bibliothèque d'York, il ait voulu simplement désigner l'abrégé des Catégories (Categoriœ DecemJ , si mal placé , comme nous le dirons, dans le recueil des OEuvres de saint Augustin. Nous prouverons, en effet, qu'Alcuin n'a jamais connu ni le texte grec des Catégories, ni même la traduction de Boëce. Veut-on enfin supposer que divers livres du fonds aristotélique, autres que Ylsagoge de Porphyre, les versions de Boëce, et l'abrégé des Catégories^ ont pu se trouver, au huitième siècle, dans la bibliothèque collégiale de la ville d'York, et néanmoins de-
y De Pontificibus Ebor. ceci, m t. 11, oper Alcuini, edit. anui 177?.
meurer inconnus jusqu'au treizième aux docteurs de l'école de Paris ? Cette opinion nous semblerait encore mal fondée. En etfet, nous lisons dans la vie d'Alcuin que, par les ordres de Charlemagne, il envoya quelques-uns de ses disciples en Angleterre, et notamment dans la ville d'York, chercher ou copier les manuscrits qui manquaient à l'école du Palais, « qui excipiant inde necessaria quœque, et revehant in Franiam flores Britanniœ x . » Or, il est évident que ceux-ci n'eussent pas oublié de comprendre les OEuvres d'Aristote dans le nombre des livres nécessaires à l'enseignement de la jeunesse des Gaules, si la bibliothèque d'York les eut possédées.
11 ne faut pas s'arrêter à ce que Valère André nous dit encore des versions de YEthique à Nicomaque et du livre Du ciel et du monde, attribuées à Mannon 2. Ce bibliographe a commis évidemment une erreur en portant au compte de Mannon des traductions plus récentes. Tennemann se trompe plus grossièrement encore lorsqu'il dit que le texte grec de VOrganon fut envoyé de Constantinople à Charlemagne 3. Nous ne savons pas même où Tennemann a trouvé cette anecdote fabuleuse, à moins toutefois que sa mémoire, chargée de tant de faits, n'ait confondu Charlemagne avec Louis-le- Débonnaire, et VOrganon avec le Traité Des noms divins du Pseudo-Denys . Mais tant de suppositions erronées ayant été produites à ce sujet, on nous demande moins sans doute la critique de ces hypothèses diverses, que des conclusions précises et suffisamment motivées. Or, il nous semble qu'il importe de répondre séparément à ces deux questions : Qu'avait-on, au huitième siècle, des œuvres d'Aristote ? Qu'en avait-on à la fin du douzième siècle, avant que les versions
1 De vita Jlcuini, Comment. Operibus praefixa in edit. anni 1777. — 2 Hist. Littèr. de la France, t. V, p. 658. — 8 Manuel de l'Hist. de la pliil., t. l,p. 355.
et les gloses arabes fussent introduites dans l'école de Paris ?
A la première de ces deux questions, voici notre réponse. M. Barthélemy-Saint-Hilaire suppose qu'Alcuin avait traduit les Catégories, et qu'il avait dédié sa traduction à Charlemagne, avec une pièce de dix vers latins dans laquelle il l'attribuait à saint Augustin l. Ces dix vers ont été lus, en effet, par les éditeurs d'Alcuin et de saint Augustin, dans un manuscrit de Saint-Germain * dont nous aurons occasion de parler plus d'une fois dans ce Mémoire, et ils précèdent une analyse des Catégories, dont le titre est ainsi conçu : Catégories Aristotelis ab Àugustino de grœco in latinum mutatœ. Mais ce titre contient plus d'une erreur. Le Traité des Dix Catégories, attribué faussement à saint Augustin, est un abrégé et non pas une version, et c'est à cet abrégé que les vers d'Alcuin servent d'introduction dans le manuscrit du dixième siècle que nous avons sous les yeux. Or, ces mots du titre de grœco %n latinum mutatœ, et ces vers qui viennent à la suite,
Hune Augustino placuit transferre magistro Deveterum gazisGrsecorum,c/ai;e latina,
nous enseignent qu'Alcuin ne connaissait ni le texte grec des Catégories, ni même la version de Boëce, puisqu'il pouvait prendre pour une traduction un compendium très-sommaire. L'assertion de M. Barthelémy-Saint-Hilaire n'est donc pas exacte. Elle l'est d'autant moins, que l'erreur d'Alcuin au sujet des Catégories nous paraît avoir été celle de tous les docteurs de son temps. Un manuscrit du dixième siècle,, qui se trouve à la Bibliothèque Nationale, sous le n° 6288 (ancien fonds), contient VIsagoge de Porphyre, le commentaire de
1 De la logique d'Aristote, t. II, p. 176. — - Biblioth. Nat.; Mss. de Saint- Germain, n° 1108.
Boëce sur YHermencia, ses traités sur le syllogisme hypothétique, la division, les topiques, etc., etc.; mais les Catégories ne sont encore représentées dans le recueil que par l'abrégé de saint Augustin donné pour une version littérale, Aristotelis Catégories ab Augustino translatée. Enfin, il existe à la Bibliothèque Nationale (ancien fonds), onze copies delà traduction des Catégories d'Aristote par Boëce. et la plus ancienne de ces copies se lit dans un manuscrit du douzième siècle x. tandis que, dans plusieurs volumes du neuvième et du dixième siècles, se rencontrent et Ylsagoge de Porphyre, et Y Interprétation, et la plupart des traités de dialectique composés par Boëce. Notre opinion, établie sur la concordance de ces faits et d'autres encore sur lesquels il serait trop long d'insister, est que les contemporains d'Alcuin ne possédèrent deYOrganon que deux parties : Y Introduction de Porphyre et Y Interprétation d'Aristote.
Voici maintenant et en peu de mots comment la seconde question a été résolue : il est incontestable qu'au douzième siècle la version des Catégories par Boëce avait remplacé dans les écoles le traité des Dix Catégories, attribué contre toute vraisemblance à saint Augustin ^ mais alors même on n'avait ni les Topiques, ni les Analg tiques, ni les Arguments sophistiques. Une phrase d'Abélard, citée par M. Cousin % est conçue dans ces termes : « Aristotelis duos tantum, Prœdicamentorum scilicetet Péri Ermenias libros, usus adhucLatinorum cognovit. » Cette déclaration est formelle 5 elle est d'ailleurs confirmée par les doctes recherches de MM. Jourdain et Cousin.
De Platon, le limée et le Phédon ; d'Aristote, les Catégories et Y Interprétation, voilà tout ce que les docteurs scolastiques avaient encore découvert des précieuses reliques de l'ancienne
1 Biblioth. Nat.; n° 63^8. - 2 Introduct. aux otur. inrd. d'Abélard, p. 53.
philosophie grecque, à Fépoque où quelques lettrés juifs donnèrent en latin les œuvres à peu près complètes d'Aristote, commentées par Avicenne et par Averrhoës. Recherchons maintenant ce qui leur avait été transmis des traditions de Tune et de l'autre école par les interprètes grecs ou latins.
Nous parlerons d'abord d'Apulée de Madaure, dont les premiers scolastiques ont connu le traité qui porte le titre de Uspl Eppjvs^aç , sive de Syllogismo Categorico. Ce traité se trouve, en effet, dans un manuscrit du neuvième ou du dixième siècle dont nous avons déjà parlé l. Le dixième siècle possédait encore cet autre fragment d'Apulée qui a pour objet, ou plutôt pour titre : De la philosophie naturelle. Nous le rencontrons, en effet, dans un manuscrit de ce temps, venu de la bibliothèque du P. Petau dans la Bibliothèque Nationale, et inscrit sous le n° 6638 de l'ancien fonds. Tous les ouvrages philosophiques d'Apulée étant d'ailleurs réunis dans un manuscrit du douzième siècle, qui porte le n° 6634, il est certain qu'ils étaient tous à la disposition de nos premiers docteurs scolastiques. On sait qu'Apulée de Madaure fait profession d'appartenir à l'école platonicienne. C'est avec plus ou moins de succès qu'il a combattu les péripatéticiens de son temps 5 mais nous n'apprenons pas qu'il ait joui d'une trèsgrande faveur dans le moyen-âge. Dans ses traités, qui sont à la fois élémentaires et subtils, il n'a pas abordé les questions qui eurent le plus d'attraits pour les maîtres de l'école de Paris.
C'est, nous l'avons déjà dit, la lecture du commentaire de Chalcidius sur le Timée qui remit en honneur, au moyenâge, la doctrine de l'ancienne Académie. Chalcidius doit-il être compté parmi les philosophes platoniciens qui adoptèrent le christianisme en faisant leurs réserves, et préten-
1 Saint-Germain, n°1108.
dirent ensuite concilier Platon et les textes sacrés avec cette liberté d'interprétation contre laquelle les Pères latins protestèrent avec tant d'énergie? C'est une question que Gérard Vossius, Huet, Fabricius, l'abbé Gouget. et plusieurs autres érudits ont contradictoirement résolue. Il faut lire dans Brucker l'exposé de leurs opinions diverses, et les conclusions de ce scrupuleux investigateur des archives philosophiques l. Mais que Chalcidius ait été chrétien, et qull ait même, comme on l'assure, exercé la charge d'archidiacre dans l'église de Carthage, assurément il n'était pas orthodoxe. 11 enseignait au nom de Platon que ce monde visible est l'image d'un autre monde j que les idées sont le fondement des phénomènes, et que les phénomènes passent tandis que les idées sont éternelles 5 que la substance est ce qu'il y a de plus général, non pas seulement en puissance, mais en acte -, que la recherche de l'un, de l'immuable, est le premier objet de la philosophie, et que le reste importe peu : en outre, il n'admettait en Dieu qu'une distinction d'énergies-, il niait la ruine future du monde ; il attribuait au soleil, à la lune, aux étoiles, une sorte de nature divine, et considérait enfin les bons et les mauvais démons comme les guides rivaux de la conscience humaine. Ces assertions philosophiques ou théologiques, énoncées déjà pour la plupart dans le Timée, furent presque toutes acceptées avec enthousiasme par ceux des réalistes du moyen-âge qui ne se laissèrent pas éclairer, ou, si l'on veut, intimider par la critique péripatéticienne. Chalcidius passe pour avoir été leur maître, et c'est à bon droit. Quelques historiens de la philosophie, refusant d'attribuer aux idées de Platon une essence distincte non -seulement de l'essence des choses, mais encore de l'essence même de Dieu, se sont demandes comment, avant le treizième siècle, c'est-à-
: Hist. crit. plut., t. III, p. 472.
dire avant l'introduction de la Métaphysique d'Aristoteau sein des écoles, nos docteurs scolastiques avaient tous pu se trouver d'accord pour imputer à Platon cette hypothèse aujourd'hui si décriée. A cette question nous pouvons répondre que la thèse des idées séparées leur était recommandée par plusieurs passages du commentaire de Chalcidius. Nous ne citerons que celui-ci : « Quod igitur faciens diximus, Deus est; « quod vero vèipaliems, Sylva corporea; sedquia id quod facit « aliquid ad exemplum aliquod respiciens operatur, tertiae « quoque originis intellecta est nécessitas. Sunt igitur initia « Deus et Sylva et Exemplum l . » Les mots initium, origo correspondent à celui de principe. Ainsi les trois principes des choses sont, au dire du platonicien Chalcidius, Dieu, la Matière et l'Idée; ridée est, ainsi que la matière, cause partielle dans lacté de la création. Ajoutons que, dans tout le cours de son commentaire, Chalcidius définit l'idée une substance incorporelle. Nous aurons occasion de faire plus d'un rapprochement entre les thèses de ce commentaire et celles des premiers cahiers de l'école réaliste, et nous ne manquerons pas d'exprimer notre avis sur la part de responsabilité qu'il faut attribuer à l'interprète du Timée dans les excès condamnables de Jean Scot Erigène , de Gerbert, de Bernard de Chartres, et de quelques autres docteurs. C'est, d'ailleurs, un fait reconnu.
Il faudra toujours distinguer la doctrine sincère de Platon et les traditions platoniciennes. Celles-ci furent transmises à nos premiers scolastiques par des Alexandrins réputés orthodoxes, et ils les reçurent d'eux sans aucune défiance. Ainsi, la plupart des fantaisies enthousiastes de Proclus furent introduites et accréditées dans l'école sous le nom vénéré de saint Denys l'Aréopagite. Nous devons dire quelques mots des
1 Chalcidii Timœus, p. 408 de l'édit. de 1617, in-4°.
écrits qui portent ce nom. Il n'y a pas lieu de rechercher les anciens manuscrits où ils se trouvent; il nous suffît de savoir que Michel-le-Bègue, empereur d'Orient, en transmit le texte original à Louis-le-Débonnaire, et qu'ils furent traduits en latin, sur ce texte, par Jean Scot Erigène. Quel en est le véritable auteur? C'est ce qu'on ignore. Bellarmin, Halloix, et quelques nouveaux critiques, ont prétendu que ces livres avaient été légitimement attribués à saint Denys l'Aréopagite ; la thèse opposée a été soutenue avec plus de succès par Fabricius, Oudin, Ellies du Pin, Dom Rivet et M. Baugmarten-Crusius. C'est au commencement du sixième siècle que, pour la première fois, l'Eglise entendit parler des ouvrages laissés par saint Denys l'Aréopagite, et, dès ce temps, Hypathius en contesta l'authenticité 1 . Mais laissons de côté cette controverse. On ne peut hésiter un seul instant à reconnaître que les célèbres traités Des Noms Divins et De la Hiérarchie Céleste ont été composés sous l'inspiration de la gnose alexandrine : on y retrouve non-seulement les opinions de Proclus, mais encore sa méthode et sa langue. Or, qu'enseignaient-ils à nos premiers docteurs au sujet des idées ? Saint Thomas nous l'apprend ; ils leur enseignaient que, suivant Platon, les idées ou formes sont par elles-mêmes, hors des choses et, en quelque façon, hors de l'intelligence divine, des substances indépendantes et créatrices : « Platonici posuerunt... per se vitam, per se sapientiamesse quasdam substantias créatrices, ut Dionisius dicit, secundo capite de Divinis Nominibus a. » Le faux Denys avait-il mal compris la pensée de Platon ? Avait-il même ajouté quelque chose de son propre fonds à la glose platonicienne de Proclus ? Nous avons déclaré notre sentiment à cet égard : disons simplement ici, sur le témoignage de saint Thomas, que l'auteur des Noms Divins re-
1 Des livres du Pseudo-Denys, par M. Léon Montet, I8i8, p. 1, 2, 16. — 1 Ùumma Theologiœ, pars 1, quaest. 84, art. 5.
commandait, au nom de Platon, la thèse la plus mal sonnante de toute l'idéologie réaliste. C'est le fait qu'il nous importe d'établir.
Parlons maintenant des interprètes d'Aristote. Porphyre remit sous les yeux des premiers scolastiques plusieurs questions qui avaient été diversement résolues par les anciens philosophes, et les avertit, en outre, que ces questions avaient été considérées comme étant d'une grande importance. Il ne paraît pas que nos docteurs aient possédé d'autres écrits de Porphyre que cette Introduction deux fois commentée par Boëce, qui fut considérée, dès l'ouverture des écoles, comme le manuel de tous les dialecticiens. S'ils avaient su que le plus fameux, le plus mal noté des enthousiastes alexandrins, avait eu pour disciple, pour complice, l'auteur de ce petit livre accepté comme la préface des Catégories ; s'ils avaient connu la doctrine des Ennéades, et de la glose sur le Parménide; et si quelque érudit était venu leur apprendre que Porphyre avait été dans son temps un des maîtres de cette école trop célèbre, où l'on s'était beaucoup plus occupé du xôerpoç vovjrbç que du monde sensible, plus de l'aùToÇwov que deTêtre phénoménal, ils auraient assurément été jetés en d'étranges perplexités. En effet, que l'on donne pour commentaire au traité des Cinq Voix les fragments de Porphyre conservés par Stobée, et les problèmes énoncés dans l'épître à Chrysaore semblent être déjà résolus, non pas au sens d'Aristote, mais au sens de Platon. Qu'après avoir lu ces fragments, un de nos scolastiques interroge le cinquième livre des Ennéades; qu'y rencontre-t-il ? Une réponse plus claire encore, ou du moins plus précise, aux trois fameuses questions. Mais cette réponse, recueillie par le disciple de Plotin, par Porphyre, contredit ouvertement Aristote : et où se trouvent, dans les nombreux écrits d'Aristote, les assertions contre lesquelles Plotin se montre si jaloux de protester
vu nom de la gnose alexandrine? Elles se trouvent, les unes dans la Métaphysique , les autres dans le Traité des Catégories, auquel Porphyre a joint un préambule ou prologue péripatéticien. Evidemment, la connaissance de ces faits et de ces doctrines eût troublé l'esprit des premiers docteurs du moyen-âge, et la plupart d'entre eux, s'ils avaient su ce qu'ils ignoraient, se seraient laissé très-volontiers égarer à la suite de Porphyre dans les voies fréquentées par les Alexandrins : mais ils n'ont vu, ils n'ont pu voir dans l'auteur de YJsagoge qu'un auditeur de l'école péripatéticienne, et cette opinion les a préservés de fâcheux écarts. Nous aurons à compter parmi les philosophes du moyen-âge trop d'enthousiastes, trop de téméraires contempteurs de la raison. S'ils avaient eu les Alexandrins pour premiers maîtres, combien d'entre eux seraient restés en-deçà de l'abîme !
Nous devons expliquer en quelques mots ce que les docteurs du douzième siècle n'auraient pu comprendre. Au premier livre de ses Questions Académiques, Cicéron fait remarquer que, divisés sur tant de points, les sectateurs de Platon et ceux d'Aristote ont toutefois enseigné la logique suivant la même méthode. « Facta est disserendi ars quaedam philo- « sophiae et rerum ordo et descriptio disciplina; ; qua? quidem « erat primo duobus, ut dixi, nominibus una : nihil enim « inter veteres Peripateticos et illam veterem Academiam « difterebat. » Cette assimilation, qui n'est pas rigoureusement exacte, nous fait entendre comment Porphyre pouvait, sans cesser d'être du parti de Plotin, avoir en grande estime le traité des Catégories, et prendre soin de le compléter, même pour l'usage de son école. Mais que signifient ces termes de Pépitre àChrysaore : « Je ne rechercherai point si les genres ou les espèces existent par eux-mêmes, ou seulement dans l'intelligence: etc., etc. » Ils signifient que Porphyre, connaissant la Physique et la Métaphysique
d'Aristote et ne les acceptant pas, a voulu soit formuler à l'avance ses réserves contre certaines propositions des Catégories, soit exprimer que, dans la logique d'Aristote, il s'agit de mots, non de choses, et que, notamment, aucune des questions litigieuses écartées de Ylsagoge ne se trouve ontologiquement résolue dans les Catégories. Nous avons déjà déclaré que la définition de la substance donnée par Aristote dans les Catégories est, à notre avis, la base, le fondement de tout Tédifice péripatéticien. Or, cette définition, pour être du domaine de l'ontologie, doit être du moins énoncée au début de toute logique ■ il est bien difficile, sinon impossible, de rendre compte de ce qui se dit de l'être avant d'avoir établi ce que c'est qu'un être, qu'une substance. Aussi les interprètes les plus éclairés des Catégories ont-ils reconnu qu'il s'agit à la fois, dans ce traité, des choses, des pensées et des mots1. Il n'est donc pas vrai que, même au point de vue spécial de la logique, les disciples de Platon et ceux d'Aristote puissent parfaitement s'accorder. Mais l'éclectique Porphyre suppose cet accord, ou, du moins, il déclare qu'il ne veut pas aborder, en parlant du genre, de l'espèce, de la différence, du propre et de l'accident, la grave question de l'essence et de la nature de Têtre. A cette condition il pourra, sans se compromettre avec les péripatéticiens rigides, enseigner la logique d'après la méthode d'Aristote : il s'occupera des mots et de ce qu'ils signifient -, mais il se gardera bien de rechercher ce que ces mots représentent au sein de la réalité. Or, c'est sur cela qu'on s'est querellé durant tout le moyen-âge.
Nous parlerons maintenant des deux traités attribués à saint Augustin. L'un a pour titre : Principia Dialecticœ ; l'autre, Catégories Decem. Il est fort incertain que le premier de ces traités appartienne à l'évêque d'Hippone :
1 Voir l'extrait de l'Arménien David, publié par M. B. St-Hilaire dans les appendices de son Mémoire sur la Logique d'Aristote, t. II, p. 523.
Pierre Nanni a désigné le rhéteur Fortunatien comme pouvant être l'auteur véritable de cette sorte d'introduction grammaticale à l'étude de la dialectique 1-, et, quel qu'en soit d'ailleurs le mérite a, nous ne la réclamons pas pour saint Augustin. On prétend que ces Principia Dialecticœ furent en grande faveur près des dialecticiens du moyen-àge. C'est une assertion qui n'est pas exacte. Le fragment qui porte le titre de Principia Dialecticœ, n'ayant pour objet que la distinction des termes simples et des termes composés, put être de quelque secours aux grammairiens, aux philologues, mais non pas aux philosophes. Quand ceux-ci nous renvoient à la dialectique de saint Augustin, ils entendent parler non pas des Principes de Dialectique, mais de l'autre traité, de celui que les théologiens de Louvain ont introduit dans la collection des œuvres de ce Père, sous le titre de Categoriœ Decem. Or, il est depuis longtemps reconnu que cet ouvrage est apocryphe. Si les scolastiques l'ont improprement attribué à saint Augustin, ils n'ont pas d'ailleurs eu trop d'estime pour cet abrégé des Catégories. Il est écrit avec goût, avec art; on y trouve une sage méthode et une intelligence parfaite des distinctions aristotéliques; mais, encore une fois, c'est un abrégé, ce n'est pas un commentaire : l'auteur ne répond directement à aucune des questions diverses que nos scolastiques se sont adressées ; il ne fait que reproduire, d'après Aristote, lesdéfinitions sur lesquelles ils ont argumenté. L'attribution de ces opuscules à saint Augustin causa plus d'un embarras aux adhérents de l'une ou de l'autre secte, et ils se trouvèrent fort empêchés de concilier certains passages de la Cité de Dieu et des traités de la Trinité, de 1 Ame, de l'Ordre, avec les sentences stoïciennes des Principes de Dialectique et les assertions franchement péripatéticiennes du
1 Brucker, ffist. crit. phil.> t. III, p. 169. - 2 Voir De la Logique d'Jristote, par M. Barth. St-Hilaire, t. II, p. 168.
livre des Dix Catégories. On remarque cependant que, dès la fin du douzième siècle, les nominalistes cessèrent d'invoquer en leur faveur l'autorité de saint Augustin : fut-il dès-lors reconnu que saint Augustin avait eu plus d'estime pour Platon, que pour Aristote et pour Zenon? Cela est vraisemblable. 11 est maintenant acquis à la critique que l'évêque d'Hippone est, de tous les Pères latins, celui dont la doctrine s'accorde le mieux avec celle du Timée, ou, si l'on préfère ce langage, s'en éloigne le moins.
Dans sa lettre à Charles-le-Chauve au sujet de l'éclipsé de l'année 810 % Dungaî allègue le témoignage de Macrobe et cite un passage du Commentaire sur le songe de Seipion. Abélard a fait aussi divers emprunts à ce commentaire -, le chapitre 154 du Sic et Non en contient un fragment trèsétendu. Honoré d'Autun et Jean de Salisbury nous attestent pareillement qu'ils l'ont eu dans les mains, et qu'ils l'ont regardé comme un des plus précieux monuments de la sagesse antique. Enfin, dans un grand nombre de manuscrits du neuvième et du dixième siècles a, se trouvent les Saturnales de Macrobe et le Commentaire sur le songe de Scipion. Bien que Macrobe ait eu plus d'inclination pour Platon que pour Aristote, il veut être compté parmi les philosophes éclectiques : aussi voyons-nous que ses écrits contribuèrent à faire connaître les opinions des anciens, dont il avait été l'un des plus élégants interprètes , mais qu'il ne fut jamais fait appel à son autorité par les controversistes de l'un et de l'autre parti.
Dès le neuvième siècle, on lisait, on commentait dans les écoles le Satyrlcon de Martianus Capella : c'était alors l'ou-
1 D'Achery, Spicilegium, t. III, p. 525 de l'édit. in-fol. — 2 Biblioth. Nat., n0s 6370, 6371, 6520 de l'ancien fonds. Il nous suffit de désigner ces manuscrits : nous pourrions en signaler d'autres, de la même date, dans d'autres fonds de la même bibliothèque.
vrage classique par excellence. Il ne méritait pas cet insigne honneur. Martianus Capella passera toujours pour un écrivain doué de quelque esprit ; mais on l'a depuis longtemps retranché du nombre des philosophes. Comment d'ailleurs traite-t-il la dialectique ? Après l'avoir représentée comme une furie qui, d'une main agite des serpents, et de l'autre tend un appât perfide, il la fait qualifier par Mercure dans les termes les plus injurieux. Cependant, c'est à ce monstre qu'il appartient d'exposer devant les dieux de l'Olympe les Catégories, Y Interprétation et les Analytiques d'Aristote. Qu'il s'acquitte mal de cette noble tâche, on le conçoit. Pour comprendre le crédit qu'eut au neuvième, au dixième siècles, le poëme barbare de Martianus Capella, il faut se mettre un instant à la place des fondateurs de nos écoles. Ce qui leur faisait défaut, c'était un ouvrage élémentaire sur toutes les parties de l'enseignement, un ouvrage dans lequel les questions que s'adresse l'esprit d'examen fussent distribuées avec une certaine méthode, et dévolues aux sciences spéciales qui ont à charge de les résoudre. Le Satyricon leur offrait cette classification, mais, il est vrai, rien de plus. Il fut pour eux une table méthodique, sur laquelle ils argumentèrent à des points de vue très-différents.
Le traité de Cassiodore sur les Arts Libéraux leur rendit le même service. Il ne faut pas non plus demander à Cassiodore une opinion décidée sur quelque matière controversée dans les écoles philosophiques. C'est un érudit. c'est un intelligent collecteur de définitions ; mais c'est, en outre, un moine très-zélé pour les choses de l'Eglise, qui traite volontiers la philosophie comme un art, un art subalterne, ainsi que la grammaire, digne à peine d'occuper les loisirs d'un théologien.
Isidore de Séville, si souvent cité par les premiers scolastiques, doit être aussi compté parmi ces abréviateurs dont
nous parle Dungal dans sa lettre à Charles-le-Chauve K Nous lisons au second livre des Origines une analyse très-rapide de YOrganon. Si Ton peut trouver dans cette analyse, comme dans celle de Martianus Capella, la définition de presque tous les mots dont les dialecticiens ont fait usage, nous y avons cherché vainement une doctrine, un système. Cependant, il est malaisé de reproduire la définition péripatéticienne de la substance sans offrir des gages au parti d'Aristote. Isidore de Séville semble, en effet, avoir eu plus de goût pour ce parti que pour celui de Platon.
Nous n'avons plus à parler que de Boëce. Bien qu'il ait vécu près d'un demi-siècle avant Isidore de Séville, nous avons cru devoir faire quelque violence à l'ordre chronologique, pour terminer avec lui cette mention sommaire des commentateurs et des abréviateurs grecs ou latins que connurent les premiers scolastiques. Son crédit fut immense du neuvième au douzième siècle. On le prit dès l'abord pour un péripatéticien déclaré, et cependant les adversaires les plus véhéments du péripatétisme lui accordèrent eux-mêmes le témoignage d'un profond respect 2. Quelle devait donc être son autorité dans l'autre école ! Aristote n'y jouissait pas d'une plus grande renommée, ou plutôt on ne les séparait pas l'un de l'autre, et la glose de Boëce inspirait autant de confiance que le texte même des Catégories ou de V Interprétation. Nous devons nous arrêter quelques instants devant cette grande ligure qui nous apparaît aux confins des deux âges, où finit le vieux monde, où commence le nouveau, et qui
1 II s'excuse de ne pouvoir traiter la question qui lui est proposée suivant l'opinion des anciens philosophes, « quorum, dit-il, libri compositions et diligentiores mihi non suppetunt. » Mais il fait observer qu'il possède divers abrégés de ces livres... « seeundum simplices tamen et 1. ves compendiosos-
que libellos, qui inter manus sunt utcumque respondebo » Spicileg.
Acherii, 1. 111, p. 325 de redit, in-folio. - 2 .1. Scotus Evig.,De Divis. naturœ, lib. I, c. 56, 63.
semble avoir été chargée par la Providence de les unir l'un à l'autre par le lien de la tradition.
Les écrits de Boëce, ayant pour objet la dialectique, qui sont parvenus jusqu'à nous, sont : 1° un commentaire sur 'Isagoge de Porphyre traduite par Victorinus; 2° une traduction nouvelle de Ylsagoge, suivie d'un commentaire plus étendu ; 3° une traduction des Catégories, avec un commentaire en quatre livres 5 4° une traduction de VHermeneia, avec un commentaire en deux livres ; 5° un commentaire en six livres sur le même ouvrage ; 6° des traductions des Premiers et des Seconds Analytiques, des Topiques et des Arguments Sophistiques ; 7° un commentaire sur les Topiques de Cicéron ; 8° plusieurs traités originaux sur le syllogisme catégorique, le syllogisme hypothétique, la division, la définition, et les différences topiques.
Tous ces ouvrages étaient-ils en la possession de nos premiers docteurs ? Alcuin, avons-nous dit, possédait deux versions de Boëce : celle de Ylsagoge, qui se trouve à la Bibliothèque Nationale dans plusieurs manuscrits du dixième siècle *, et celle de YHermeneia, que nous rencontrons au même dépôt dans des manuscrits du même temps 2 ; mais aucune autre. On peut supposer qu'il avait, en outre, quelques-uns des écrits originaux de Boëce sur les syllogismes et les topiques, puisqu'on trouve des copies de ces traités dans des manuscrits fort anciens : mais il n'est pas besoin d'avoir recours à cette supposition pour expliquer certains passages de la Dialectique d'Alcuin ; les abréviateurs avaient pu lui enseigner ce que c'est qu'une opposition, qu'un contraire et qu'un sophisme. Du neuvième au onzième siècle on se procura la version des Catégories avec le commentaire, et les écrits de Boëce sur les syllogismes, la division, la définition. 1rs
1 Notamment dans les n«» 6288 et 8672 de l'ancien fonds. — J N0' 6288, 6400 B de l'ancien fonds.
topiques. Nous avons appris d'Abélard que, de son temps, on ne connaissait aucune traduction des Analytiques, des Tropiques et des Arguments d'Aristote.
Pour apprécier l'usage que les premiers scolastiques ont fait des écrits de Boëce, il faut savoir ce que contiennent ces écrits. Boëce avait pris ses grades sous les régents de l'école éclectique, et, comme il nousTapprend lui-même, il avait formé le projet de démontrer l'accord des opinions principales de Platon et d'Aristote *. Mais c'est un dessein qu'il n'a pas exécuté. A-t-il reculé devant la difficulté d'une telle entreprise? Ou plutôt ce dernier représentant du nom romain, banni de sa ville par les Barbares, interrompu dans sa brillante carrière par une fin si tragique, est-il mort avec le regret de n'avoir pas accompli la tâche laborieuse qu'il s'était imposée? Nous l'ignorons. Mais le seul ouvrage de Boëce où se rencontrent quelques propositions platoniciennes, est le traité célèbre De la Consolation Philosophique; tous ses commentaires sur les livres d'Aristote sont, à divers degrés, péripatéticiens.
Le premier commentaire de Boëce sur Ylsagoge de Porphyre est moins complet que le second. Nous pourrions n'en pas tenir compte : quand on fait un livre sur une matière qu'on a déjà traitée, c'est que, mécontent soi-même du livre précédent, on est curieux de le supprimer. Cependant nous devons dire ici que nous nous associons au jugement porté par M. de Bémusat sur cette première glose de Ylsagoge : il ne nous semble pas qu'elle contienne des assertions directement opposées à celles qu'on rencontre dans la seconde. Nous venons de les lire et de les relire avec une attention scrupuleuse : dans l'une et dans l'autre, l'argumentation de Boëce a pour objet d'établir que tout ce qui se dit des choses sub-
1 M. Jourdain, Recherches, p. 159.
siste au sein des choses et non pas hors d'elles, que les choses sont les substances, et que toute substance est individuelle. Mais, nous le reconnaissons volontiers, les termes du premier commentaire sont obscurs, équivoques : on peut même supposer que Boëce n'avait pas d'abord parfaitement compris toute l'importance, toute la profondeur des questions réservées par Porphyre, et qu'il a confondu ce qui veut être distingué. Il s'explique beaucoup mieux dans son second commentaire.
En effet, abordant de nouveau le problème de la nature des genres et des espèces, il ne cherche plus ici des formules ambiguës ; il déclare nettement, résolument, que, suivant l'opinion d'Aristote, le genre n'est pas une chose, parce qu'une chose est nécessairement une en nombre, et que le genre est commun à plusieurs. Voilà dans toute sa simplicité l'argument péripatéticien. Mais ne peut-on pas dire que la condition nécessaire de toute essence n'est pas qu'elle soit une en nombre -, et que, par exemple, les genres, les espèces, sont des essences, des natures communes, qui comprennent en elles-mêmes plusieurs semblables? Cette objection vient de l'école qui, posant l'universel avec le particulier, considère le genre comme le fondement de l'espèce, et l'espèce comme le fondement de l'individu. On lui répond au nom d'Aristote : si les genres existent au titre de natures communes, universelles, ce mode d'existence ne saurait être contesté à ce qui contient les genres, c'est-à-dire au genre le plus général : d'où il suit que les genres eux-mêmes ne sont pas des étants , mtia , des natures , mais des parties de l'étant unique qui les comprend tous. Or, ce qui est naturellement un n'est pas divisible en plusieurs: donc l'étant unique ne comprend pas les genres, et les genres ne sont pas. s'il est l. Cependant, il faut rendre compte de ce que repré-
; Bol'Uus, In Porphyrium a se translatum, p. 54 de l'édit. de 1570. M. Cousiu, lntr. aux ouvr. inèd , p. 70. M. de Réuiusat, JbéL, t. 1, p. 360.
sentent, dans le discours, ces mots espèces, genres, dont on fait un si fréquent usage, et qui paraissent, d'ailleurs, avoir un sens si précis. Que Ton nous permette de traduire ce que Boëce dit à ce sujet. Cette argumentation devant être si souvent interprétée, commentée, et en des termes contradictoires, durant toute la première période de la scolastique, il nous semble utile de la reproduire littéralement. La voici : « Que si les genres, les espèces, et les autres universaux « sont simplement conçus par l'intelligence, comme toute « conception a un objet, snbjecta res, et est conforme à cet « objet ou n'y est pas conforme, toute conception qui n'a « pas d'objet n'est rien, puisque toute conception vient d'un « objet. Si la conception du genre, de l'espèce, et de tout « autre universel vient d'un objet et est conforme à l'objet « conçu, le genre et l'espèce ne sont pas seulement dans « l'intelligence, mais ils existent dans la réalité des choses. « Et il faut de nouveau se demander quelle est leur nature ; « ce que l'on recherchait précédemment. Si cette concep- « tion vient de la réalité, ex re, du genre, et n'est pas con- « forme à cette réalité, elle est vaine, parce que, venant il est « vrai de la réalité, elle ne représente pourtant pas cette « réalité, car une conception qui diffère de la réalité est « fausse... Mais nous ne disons pas que toute conception « venant d'un objet, et n'étant pas néanmoins telle que cet « objet, est nécessairement fausse et vide. Il n'y a erreur et « fausseté que dans la réunion de ce qui est séparé. En effet, « si quelqu'un rassemble, réunit intellectuellement ce que la « nature ne permet pas d'associer, cela est faux au jugement « de tous : par exemple, si l'on réunit par l'imagination « un cheval et un homme, pour en faire un Centaure. Mais « si l'on opère par division ou par abstraction, la concep- « tion n'est pas sans doute conforme à la réalité, et cepen- « dant elle n'est pas fausse. En effet, il y a beaucoup de
« choses qui sont en d'autres choses, et dont elles ne peuvent « être séparées sans cesser d'être. Pour prouver cela par un « exemple bien connu, la ligne est quelque chose dans le « corps, et elle doit au corps ce qu'elle est, c'est-à-dire son « être : qu'on la sépare du corps, elle n'est plus. Qui a ja- « mais perçu par aucun sens la ligne séparée du corps? Mais « quand l'esprit a reçu des sens la notion des choses unies « au corps, confus as res permistasque corporibus, il les en « sépare au moyen d'une faculté qui lui est propre, au moyen « de la pensée. Les sens nous font connaître en même temps « que les corps toutes ces choses incorporelles qui ont leur « être dans les corps : mais l'esprit a la faculté d'unir ce qui « est disjoint, de disjoindre ce qui est uni, et quand les sens « lui transmettent la notion de ces choses, il les sépare des « corps au sein desquels elles se confondent, de telle sorte « qu'il voit, qu'il contemple l'incorporel en lui-même, dé- « gagé du concret. Or, les genres, les espèces, et les autres « universaux sont, ou dans les choses incorporelles, ou dans « les choses qui sont les corps. Si l'esprit les rencontre « dans les choses incorporelles, il se forme sur-le-champ une « idée incorporelle du genre. S'il les voit adhérents aux « choses corporelles, il dégage, comme il a coutume de le « faire, l'incorporel du corporel, et l'envisage seul, pur de « toute alliance, comme est la forme en soi... Personne ne « dira que nous avons une idée fausse de la ligne, parce que « nous la concevons comme étant hors du corps, bien qu'elle « ne puisse subsister sans le corps. . . Donc ces choses (genre, a espèce, ligne,) subsistent dans le corporel et le sensible, <( surit igitur hujusmodi res in corporalibus et sensibilibus : « mais pour connaître la vraie nature de ces choses, pour « apprécier ce qui leur est propre, il faut les concevoir hors « du sensible, intelliguntur autan prœtcr saisibilia, ut corvm « natura perspici et proprietas valeat comprehendi. Ainsi donc,
quand on conçoit les genres, les espèces, on recueille une ressemblance de chacun des individus au sein desquels ces espèces, ces genres subsistent ; comme, par exemple, on recueille la ressemblance humanité de chacun des hommes dissemblables entre eux-, et cette ressemblance, envisagée par l'esprit, examinée dans sa vérité, devient une espèce. Que l'on considère de même la ressemblance de ces espèces, laquelle ne peut être ailleurs que dans ces espèces ou dans les individus qui les composent, cette ressemblance produit le genre. Ces choses (genre, espèce,) sont donc réellement dans les objets particuliers; mais elles sont connues comme universelles. Une espèce n'est qu'une conception recueillie de la ressemblance substantielle d'une multitude d'individus dissemblables ; un genre n'est qu'une conception recueillie de la ressemblance des espèces. Cette ressemblance, lorsqu'elle est dans le particulier, est sensible; dans l'universel, elle est intelligible : de même, lorsqu'elle est sensible, elle demeure dans le particulier; et, lorsqu'elle est conçue, elle devient universelle... L'objet de l'universalité et de la particularité est donc le même ; mais il est universel lorsqu'il est conçu ; il est particulier lorsqu'il est senti dans les choses, au sein desquelles il possède l'être. Cela dit, toutes les questions sont, je pense, résolues. Les genres et les espèces sont d'une certaine c manière des choses, et, d'une autre manière, des concepi tions ; et, en ce sens, ils sont incorporels ; mais, unis aux ( choses sensibles, ils subsistent dans ces choses. Et on les ( conçoit hors des corps, comme subsistant par eux-mêmes, ( ut per semetipsa snbsistentia, ac non in aliis esse suum ha- ( bentia. Suivant Platon, les genres et les espèces ne sont pas ( seulement, en tant qu'universels, des conceptions ; ils sont ( encore des choses, des choses qui existent hors des corps. L'opinion d'Aristote est qu'ils sont conçus comme incorpo- I. 7
<( rels, comme universels, mais qu'ils ne possèdent pas l'être « hors du sensible 4. »
Boëce commente une Introduction aux Catégories, un opuscule péripatéticien ; il doit par conséquent exposer avec plus d'étendue la doctrine d'Aristote que celle de Platon ; mais entre l'une et l'autre pour laquelle va-t-il se prononcer ? Il appartient, avons-nous dit, à l'école éclectique ; s'il fait grand état de l'opinion d'Aristote, il n'a, d'autre part, aucun préjugé contre celle de Platon. Quel parti va-t-il donc prendre? Aucun. Il évitera de conclure-, il dira qu'entre Aristote et Platon il lui semble dangereux, messéant, non aptum, de prendre un parti.
Tels sont les guides avec lesquels nos docteurs du moyen âge vont s'engager dans une voie pleine de périls, dont leurs regards ne peuvent mesurer l'étendue. Porphyre, Martianus ^apella, Cassiodore, Isidore deSéville, ont posé des questions sans les résoudre et sans les éclaircir. On trouve dans la glose de Boëce un développement ingénieux, précis, lucide, des thèses énoncées 5 mais Boëce lui-même déclare qu'il préfère abandonner à autrui la responsabilité d'une conclusion qui l'inquiète, qui l'effraie. Après eux ils ne laissent aucun système, aucune école : tout esta faire. OEuvre immense, que n'achèvera pas la première époque de la philosophie scolastique! Cependant, à la fin du douzième siècle, Anselme de Cantorbéry, Bernard de Chartres, Guillaume de Champeaux, Gilbert de La Porrée, auront reproduit, en développant quelques phrases du Timée, plusieurs des portions les plus originales de la doctrine platonicienne, et Abélard n'aura plus guère rien à connaître de la logique d'Aristote. S'il faut faire la part du génie individuel dans ces rapides progrès de l'induc-
1 Boetius In Porphyrium a se transfatum, p. 51 de l'édit. de 1570 M. Cousin, Introd. aux ouvr. inéd,, p. 70. M. de Rémusat, Abélard, t. I, p. 350.
tion dialectique, ne faut-il pas aussi tenir grand compte du génie de cette nation, à laquelle doit appartenir l'empire de la pensée? Oui, sans doute 5 et, disons-le avec un juste orgueil, si la France a été le sol natal de la scolastique, c'est que l'esprit français est particulièrement doué de cette audace curieuse qui ne connaît ni les obstacles, ni les périls ; qui ne voit jamais que le but, et se précipite toujours pour l'atteindre. La scolastique, c'est le travail des intelligences qui, longtemps asservies à l'empire absolu d'un dogme révélé, s'efforcent de mériter et de conquérir leur émancipation, au prix de cette douce sécurité que procurent l'esclavage et la foi ; la scolastique, c'est la révolution qui se prépare, qui annonce sa venue ; et la Hévolution, qui l'ignore? c'est la France même.