CHAPITRE VI
*ttlnt Hoirie et saint Reml d'Auxerre.
Parmi les disciples d'Alcuin nous avons compté le docte évêque d'Halberstadt, Haimon ; et, parmi les disciples d'Haîmon, saint Heiric d'Auxerre. On ne possède aucun détail sur l'enseignement d'Haimon 5 mais on peut supposer qu'ayant occupé la chaire de dialectique à l'école de Fulde, il suivit la méthode de Raban et se prononça, comme lui, pour Aristote et Boëce, contre Platon et Jean Scot. Ce qui donne beaucoup de poids à cette supposition, c'est que son disciple, Heiric d'Auxerre, fut un péripatéticien aussi zélé qu'intelligent. Où Papprenons-nous ? Qui nous a fourni ce renseignement nouveau ? Avant de donner à ce sujet de plus amples explications, rappelons ce que l'on connaissait déjà sur la doctrine de cet Heiric, moine d'Auxerre, qui fut inscrit après sa mort au nombre des saints de l'église des Gaules.
Elève d'Haimon à l'abbaye de Fulde, Heiric alla plus tard! étudier à derrières, sous la discipline de l'abbé Loup-Servat. De retour à Auxerre, sa patrie, il eut à cœur d'y enseigner ce qu'il avait appris durant son séjour aux grandes écoles de Fulde et de Ferrières. Parmi les illustres personnages qui vinrent assister aux leçons qu'il donna dans l'abbaye de Saint- Germain, on nous désigne le prince Lothaire, fils de Charlesle-Chauve, le moine Hucbaïd, qui dirigea dans la suite avec tant d'éclat l'école de saint Amand ', et Rémi d'Auxerre, le plus célèbre professeur de dialectique que les écoles de Paris aient eu dans le cours du dixième siècle2. A ces renseigne-
1 Hist. /(«., t. VI, p. 211. - 2 Hist., litt., t. V,p. 536.
ments recueillis dans le tome Ier des Ànalecta de Mabillon, dom Rivet et ses collaborateurs ajoutent que saint Heiric, annotant un poëme qu'il nous a laissé sur la vie de saint Germain, a le premier, au moyen-âge, énoncé dans une phrase très-significative un des arguments les plus fameux de Descartes. Notre premier soin a été de rechercher dans ce poëme sur la vie de saint Germain, publié par les Bollandistes l, la phrase singulière qui nous était signalée par les auteurs de V Histoire Littéraire. Elle est ainsi conçue : « In « omni natura rationali intellectuali, tria hsec (où«a, <Wpç, « ève/jysta) inseparabiliter semperque manentia consideran- « tur. Horum exemplum. Nulla natura sive rationalis, sive « intellectualis est quae ignorât se esse, quamvis nesciat quid « sit. Dum ergo dico : intelligo me esse, nonne hoc verbo « quod est intelligo tria significo a se inseparabilia ? Nam et « me esse, et posse, et intelligere me esse demonstro. Non « enim intelligerem si non essem, neque intelligerem si vir- « tute intelligentiae carerem ; nec illa virtus in me silet, sed « in operationem intelligendi prorumpit. » Rien ne manque, en effet, à cette démonstration de l'existence par la pensée ; et Descartes, il faut le reconnaître, ne l'a pas donnée en des termes plus rigoureux, plus énergiques, plus concluants : mais elle n'est pas du moine d'Auxerre. On n'encourait aucun blâme au neuvième siècle, quand on faisait des emprunts soit aux maîtres anciens, soit aux maîtres modernes, sans même prendre le soin de déclarer ces larcins. L'ignorance les avait d'abord autorisés ; ils avaient ensuite été consacrés par l'habitude. Nous avons reproduit, d'après les Bollandistes, la note marginale dans laquelle dom Rivet a retrouvé l'argument cartésien : nous allons maintenant citer le texte copié sans aucun scrupule par le moine d'Auxerre : « Hœc « enim tria in omni creaturasive corporea, sive incorporea, ut 1 Dernier tome de juillet, p. 249.
« ipse certissimis argumentationibus docet, incorruptibilia « sunt et inseparabilia,où<rîa, utsaepe diximus, «Wvaptç, èvépyeia, « hocestessentia,virtus,operationaturalis. — Discipulus. Ho- » rum trium exemplum posco. — Magisler. Dum ergo dico : « intelligo me esse, nonne in hoc uno verbo quod est intelligo « tria significo a se inseparabilia ? Nam et me esse, et posse in- « telligere me esse, et intelligere me esse demonstro. Nonne « vides verbo uno meam ovfféav, meamque virtutem et actionem « significari ? Non enim intelligerem si non essem, neque intel- « ligerem si virtute intelligentiae carerem ; nec illa virtus in « me silet, sed in opéra tionem intelligendi prorumpit. » On le voit, jamais il n'y eut d'emprunt moins dissimulé. Et où se rencontrent ces phrases textuellement reproduites par Heiric d'Auxerre ? Dans le Traité de la Division des Natures, livre I, chapitre 50. Si donc il est glorieux d'avoir, aux débuts de l'étude philosophique, découvert et parfaitement développé la démonstration de l'existence par la pensée, cette gloire appartient à Jean Scot Erigène. Mais celui-ci ne l'a-t-il pas empruntée lui-même aux écrits de saint Augustin ? Saint Augustin a plusieurs fois fait usage de cet argument dans sa polémique contre ses anciens condisciples, les nouveaux Académiciens. M. le docteur Ritter nous désigne deux passages, l'un des Soliloques, l'autre du Traité sur le Libre Arbitre, où se trouvent, sinon les développements, au moins les termes premiers de cette proposition : « Cogito, ergo sum *. » J. Scot les a-t-il connus ? Cela est vraisemblable 5 nous devons toutefois ajouter -que, dans aucun de ces passages, l'argument cartésien ne se présente aussi complet, aussi bien établi que chez Jean Scot. Mais c'est une question qui devient étrangère à saint Heiric. Si dom Rivet l'a compté parmi les philosophes en lui faisant honneur des dépouilles dautrui, hâtons-nous de dire qu'il a, pour être admis dans cette hono- • Hist, delà Phil. chrét., t. II, p. 186 de la trad.
rable compagnie, des titres bien plus considérables qu'une note inscrite à la marge d'un poëme hagiographique. C'est là ce qu'ignoraient les doctes auteurs de YHistovre Littéraire de France.
Il existe à la Bibliothèque Nationale, sous le nf 1108 du fonds de saint Germain, un manuscrit fort ancien provenant de cette riche abbaye, « Codex sangermanensispervetustus, » qui contient un certain nombre d'opuscules philosophiques transcrits pour la plupart par le même copiste. M. Cousin ayant donné la description de ce manuscrit 1 , nous nous contenterons de rappeler ici que, parmi ces opuscules se trouvent le Traité de V Interprétation d'Aristote, traduit par Boëce 5 la Dialectique et le livre des Dix Catégories, ouvrages attribués à saint Augustin ; une traduction de VIsagoge de Porphyre ; divers écrits de Boëce, et le texte du Traité d'Apulée sur V Interprétation, ou plutôt sur le Syllogisme Catégorique. On remarque, dans ce manuscrit, des corrections et des gloses marginales ou interlinéaires quelquefois assez étendues-, et comme ces gloses sont des notes rapidement écrites sur le blanc des feuillets, ou sur des fragments de parchemin intercalés avec assez peu d'art, il y a lieu de croire qu'elles sont l'œuvre d'un ancien possesseur du manuscrit, de celui peut-être qui avait fait rassembler pour son usage, dans ce volume, quelques-uns des traités philosophiques transmis par les Latins aux premiers dialecticiens du moyen-âge. Ce qui viendrait à l'appui de cette hypothèse, c'est que plusieurs de ces notes sont des extraits de Boëce, et que l'origine n'en est pas même indiquée. Nous allons prouver que l'auteur de ces annotations est notre moine d'Auxerre.
M. Cousin, étudiant ce manuscrit, a découvert à la marge
1 Ouvr. inéd. d'Abèl. Appendice, p. 618.
supérieure du feuillet 25, verso, quelques mots écrits par un contemporain de l'auteur, et a pris soin de les recueillir. Voici comment il les a transcrits : « Henricus, magister Re- « migii, fecit has glossas. » Mais n'attribuant pas à sa découverte toute l'importance qu'elle nous semble avoir, M. Cousin a lu cette note avec précipitation. Il n'y a pas, à l'endroit désigné, Henricus, mais Heîricus. M. de Rémusat avait déjà supposé que cet Henri mystérieux pouvait bien être le célèbre Héiric d'Auxerre * : cela n'est plus pour nous une simple conjecture. Nous avons déjà compté Rémi parmi les auditeurs d'Heiric. C'est ce que nous avait appris la chronique du moine Adhémar, publiée par Mabillon : « Heiricus « Remigium et Hubaldum calvum, monachos, haeredes philo- « sophiae reliquisse traditur 2. » La note du manuscrit de saint Germain vient confirmer ce témoignage traditionnel. « Hei- « ricus magister Remigii, fecit has glossas ; Heiric, maître de « Rémi, a fait ces gloses. » Mais de quelles gloses veut-on parler ? L'indication que nous venons de reproduire se trouve au verso du deuxième feuillet des Dix Catégories. Si l'on n'a prétendu mettre au compte d'Heiric que la glose sur les Dix Catégories^ pourquoi n'a-t-on pas consigné cette indication au recto du premier feuillet ? Il est donc déjà permis de supposer que ces mots has glossas s'entendent de toutes les gloses placées dans le volume. Deux autres faits plus concluants viennent à l'appui de cette hypothèse. Le premier de ces faits est la ressemblance, nous pourrions dire l'identité graphique de la plupart des notes placées à la marge de la Dialectique, de YHermeneia, des Dix Catégories et de VIsagoge 3; le se-
1 Abèlard, 1. 1, p. 114, note. — 2 Acta sanct. Ord. santi Bened.y t. V, p, 325. — 3 Quelques notes sont écrites avec plus de fermeté et avec une encre plus noire que les autres. Mais cette différence ne se rencontre pas seulement dans la gbse sur les Dix Catégories ; nous la remarquons aussi dans la glose sur VIsagoge, et elle n'a pas assez frappé M. Cousin pour qu'il en ait tenu compte. Si, toutefois, il faut considérer ces notes comme n'étant
cond est la parfaite conformité des opinions exprimées dans ces notes. Lorsqu'il s'agit de rechercher l'auteur de quelque opuscule anonyme du moyen-âge, c'est le plus souvent sur des indices fort équivoques que se forme l'opinion des bibliographes les plus scrupuleux. Ici nous avons ce qu'ils appellent des preuves.
Nous tenons donc comme suffisamment prouvé que toutes les gloses du n° 1108 de saint Germain appartiennent à notre moine d'Auxerre, Heiric, maître de Rémi. Les premières de ces gloses se trouvent à la marge de V Interprétatiœi traduite par Boëce : elles ne se poursuivent pas au-delà de la première page et sont dépourvues d'intérêt. Viennent ensuite des notes beaucoup plus étendues sur la Dialectique attribuée à saint Augustin -, mais, comme nous l'avons dit, cet ouvrage est très-mal nommé, et les difficultés qu'il donne à résoudre sont bien plutôt grammaticales que logiques ; aussi la glose nous offre-t-e!le peu de phrases dignes d'être reproduites. Nous n'en citerons qu'une. A la marge de son poëme sur la vie de saint Germain, Heiric a mis tout un fragment du Traité de la Division des Natures : nous en trouvons un autre, dont l'origine est un peu plus dissimulée, parmi les gloses de la Dialectique : « Sicut Deus, et ejus invisibilitas et majestas et « natura investigabilis. Deus est quod neque elementum est, « neque corpus, neque animal, neque sensus, neque intel- « lectus, neque aliquid quod ex his capi potest. Et dici- « tur Deus a graeco quod est Theos, conversa 0 in D. e^oç « autem est a verbo theo, id est curro. Inde est : velociter « currit. » La glose qui a pour objet Ylsagoge de Porphyre a été lue par M. Cousin, qui en a publié divers extraits. Nous ferons, pour notre part, quelques emprunts à la glose
pas toutes du même auteur, il restera toujours démontré, par la collation des écritures, que les notes primitives qui se lisent à la marge des différents textes sont les unes et les autres de la même main.
sur les Dix Catégories, que M. Cousin nous paraît avoir jugée trop sévèrement.
On y rencontre d'abord une curieuse remarque sur l 'ensemble de l'ouvrage. Il porte ce titre : Catégorie Aristotelis ab Augustino de grœco in latinum mutatœ. Ce qui prouve, comme nous l'avons dit, qu'on ne connaissait pas au dixième siècle les Catégories d'Aristote, puisque l'on prenait pour une traduction littérale l'opuscule attribué à saint Augustin. Il paraît cependant que notre moine d'Auxerre ne partageait pas à cet égard l'erreur commune. Une de ses premières gloses est ainsi conçue : « Aristoteles praecellens etacutissimus « Graecorum fuit philosophus, qui primus has Categorias « composuit, quas postea beatus Augustinus de graeco in lace tinum transtulit... Transtulit ipse beatus Augustinus has « Categorias non quidem verbum e verbo, sed sensum e « sensu; unde ea quae ipse Aristoteles obscure dixerat, iste « ex suo manifestare studuit -, ea vero quae nimis dilataverat « adbreviare curavit. Ideo Kathegoriarum potius Expositio- « nés quam Kathegoriae possunt dici. l » D'où savait-il cela ? Il n'avait pas entre les mains le texte d'Aristote pour comparer l'un et l'autre ouvrage ; mais une lecture attentive du traité sur les Dix Catégories avait pu l'instruire de ce qu'il n'était permis à personne d'ignorer. En effet, l'auteur de ce traité invoque à tout moment l'autorité d'Aristote; ce qui prouve déjà qu'il ne le traduit pas. Il fait, en outre, remarquer qu'Aristote a trop sommairement traité certaines questions, et qu'il les discutera, pour sa part, avec plus d'étendue 2. Enfin, il déclare dans les termes les plus précis que son ouvrage n'est pas une version, mais une compilation faite à l'usage des apprentis philosophes : « Quae quoniam in Aristo- « tele ipso manifesta sunt superflu um visum est aperire :
1 Fol. I, recto. — 2 Cap. il.
« maxime cum hic sermo non transferre omnia quœ a philoce sopho sunt seripta decreverit, sed ea planius enarrare quae « rudibus videbantur obscura l. »
Heiric commente les vers d'Alcuin, et y rencontrant ce mot natura, il s'empresse de l'expliquer ainsi : « Quicquid est sive « visibile, sive invisibile, sensibile, seuintelligibile, creans, seu « creatum, natura dicitur. Ergo générale nomen est natura « omnium rerum et earum quae sunt et earum quae non sunt. « 11189 autem non esse dicuntur quae nec sentiri, nec intelligi « possunt 5 non quod non sint, sed quod ita sint ut omnem « cogitationem corporis et mentis transcendant. Deus itaque « natwra dicitur, quod cuncta nasci faciat. Omnis creatura « natura vocatur, eo quod nascatur*. » Cette explication n'est pas doctrinale \ elle ne nous apprend pas le sentiment d'Heiric sur une des trois questions de Porphyre : nous croyons, toutefois, devoir la reproduire, parce qu'elle fait connaître les significations diverses dans lesquelles peut s'employer un des mots les plus obscurs de la terminologie scolastique. On retiendra cette définition de l'être et du nonêtre. Dans la catégorie du non-être se placent toutes les natures dont l'intelligence humaine est incapable de concevoir la manière d'être spéciale. Ainsi, le mot nature exprime, en scolastique, quelque chose de moins déterminé que le mot être. Ce langage n'est pas assurément celui de la philosophie moderne. Mais hâtons-nous d'interroger notre docteur sur le problème des genres et des espèces. Nous avons entendu toutà-1'heure J. Scot attribuer absolument la perfection de l'être aux degrés métaphysiques et définir les catégories des essences universellement déterminées. Cette opinion n'est pas celle d'Heiric. Toutes les catégories, dit-il, sont convergentes à la substance, et la substance n'est pas un tout universel,
' Cap. ix. — 2 Fol. 1, recto.
mais le tout intégral de chacun des êtres numérables. On connaît la définition du lieu donnée par Jean Scot : Heiric en propose une autre : « Locus in corpore quidem percipitur, « sed corpus ipse esse minime credendum : est ergo locus spa- « tium quod quodlibet corpus in sua iatitudine, longitudine, « altitudine tenere aut occupare valet. Hoc autem spatjum, « sicut nec longitudo, aut latitudo, extendi aut contrahi « minime potest, sed, in sua natura, propria vi integrum et « inviolatum permanet. » Le lieu est la limite des corps, des substances, mais il n'est pas lui-même une substance. Ainsi des autres prédicaments : ils sont des manières générales de tout être, et rien autre chose ; isolés de leurs sujets, ils ne persistent pas, si ce n'est au sein de leur cause, dans la pensée de Dieu. Des prédicaments allons aux prédicables. Jean Scot a dédaigné de s'en occuper j mais nous verrons bientôt un des oracles de l'école réaliste, saint Anselme de Cantorbéry, assimiler les prédicables à des natures et transformer, par exemple, en autant de choses tous les noms généraux qui se rapportent à la catégorie de la qualité. Heiric proteste à l'avance contre cet égarement de l'esprit de système : « Si « quis dixerit album et nigrum absolute, sine propria et « certa substantia in qua continetur, per hoc non poterit « certam rem ostendere, nisi dicat albus homo vel equus, « aut niger. » Son langage n'est pas moins clair sur les genres et les espèces. Sur cette phrase des Dix Catégories : « Quaecumque praedicari de animali possunt, eadem et de « homine, » Heiric fait la réflexion suivante : « Quelqu'un « pourrait contredire cette assertion, car le genre se dit de « l'animal, et l'animal est un genre, tandis que le genre ne « se dit pas de l'homme-, en effet, l'homme n'est pas genre, a mais espèce. Donc pourrait-on répondre, on ne saurait « dire de l'homme tout ce qui se dit de l'animal* Nous allons « au-devant de cette objection, en faisant remarquer que le
« genre ne se dit pas de l'animal suivant la réalité, secundum « remy substantiam, mais que ce mot genre est le nom dési- « gnatif de l'animal, nom dont on se sert pour désigner « qu'animal se dit de plusieurs différents en espèce. En effet, « l'animal étant défini une substance animée et sensible, u quel rapport voit-on entre la manière d'être du genre et « celle de l'animal ? De même l'espèce se dit de l'homme non « pas au sens absolu de ce mot espèce, mais pour désigner « plusieurs différents en nombre ■ . » Ainsi ni le genre, ni l'espèce, pris absolument, ne sont des choses, des essences, ou des substances -, ce sont de purs mois qui servent à distinguer ce qui appartient à la définition de l'animal et de l'homme. Et non-seulement, au rapport d'Heiric, le sujet de ce genre indéterminé que saint Thomas appelle intentio naturœ communis, est le genre déterminé animal, mais encore ce genre animal est tout simplement un nom désignatif, c'està-dire un qualificatif employé substantivement pour exprimer ce qui se dit de plusieurs différents en espèce ; et, de même, l'espèce homme n'est pas autre chose que ce qui se dit de plusieurs différents en nombre. D'où il suit que plus on descend l'échelle de l'abstraction, plus on se rapproche de l'être vrai, de la substance. Cette explication donnée, Heiric se demande enfin ce qui peut se dire réellement, juxta rem ipsam, de l'animal, de l'homme et de l'individu. L'auteur des Dix Catégories s'exprimait ainsi : « Ut animal de subjecto
1 Posset aliquis dicere non esse hoc verum, mm de aoimali praedicatur genus et est animal genus; non autem praedicatu- jenus de homine. Neque enim homo genus, sed species. Ac per hoc, Inquit, nod possunt prœdicari de homine quaecumque praedicanturde animali Sed huic o currimus dicentes genus non prœdicari de animali secundum rem (id est srbstautiam), sed designativum nomen esse animalis, quo designatur animal d. pluribus specie differentibus dici. Namque neque rationem animalis potesl 1 bere genus, cum dicitur animal est substantia animata et sensibilis. Similiter nec species dicitur de homine secundum id quod signifîcat, sed juxta illud quod de numéro differentibus praedicatur.
« signiticatur, homine vel equo, sic et homo de subjecto « aliquo homine significetur necesse est : Cicero autem et « homo et animal. » Heiric résume ainsi cette proposition : Le sujet est corps et essence ; Cicéron, l'homme, ranimai, sont corps et essence, mais dans le même sujet. C'est dans ces termes que doit s'énoncer, au neuvième siècle, un interprète, même éclairé, de la doctrine péripatéticienne. Heiric est nominaliste, et il lest franchement, sans réserves, sans détours. Comme il est loin de soupçonner qu'il y ait matière à procès dans les mots dont Aristote et son abréviateur se sont servis pour distinguer la substance de ce qui ne l'est pas, il fait sa profession de foi philosophique avec l'assurance que lui inspire le respect de l'autorité. Les écarts de Jean Scot ont pu lui faire apprécie i où mène le réalisme, et il se montre empressé de protester contre une école où l'on confond l'intelligible et le sensible, les noms et les choses, jusqu'à tout identifier en nature, même le monde et Dieu. Quand donc nous n'aurions rencontré que cette déclaration dans la glose d'Heiric sur les Dix Catégories , nous n'aurions pas perdu notre temps et notre peine. Mais elle a besoin d'être encore expliquée. Quel est, en effet, le dernier mot d'Heiric sur la valeur de ces termes genre, espèce? A cette question il.fait une réponse qui, dans létat de la controverse, peut être considérée comme précise. La voici : « Sciendum autem « quia propria nomina primum sunt innumerabilia, ad quae <( cognoscenda intellectus nullus seu memoria sufficit : haec « ergo omnia coartata species comprehendit et facit primum « gradum qui latissimum est, scilicet hominem, equum, leo- « nem, et species hujusmodi omnes continet. Sed quia haec « rursus erant innumerabilia et incomprehensibilia (quis « enim potest omnes species animalis cognoscere?) alter « factus est gradus anguStior ; ita constat in génère quod est « animal, surculus et lapis, lterum etiam haec gênera, in
« unum coacta nomen, tertium fecerunt gradum arctissi- « mum jam et angustissimum , utpote qui uno nomine sort lummodo constet, quod est usia l. » Cependant tient-il que les universaux, genre, espèce, sont de purs vocables, ou bien que ees vocables conventionnels représentent, sinon des choses, du moins des idées ? Il répond : « Tria sunt quibus « omnis collocutio disputatioque perfîcitur : res, intellectus « et voces. Res sunt quas animi ratione percipimus intellec- « tuque discernimus -, intellectus vero, quo ipsas res addisci- « mus ; voces, quibus quod intellectu capimus significamus. « Prseter haec autem tria, est aliud quiddam quod significant « voces : hoc est litterae-, harum enim scriptio vocum signi- « ficatio est. . . Rem concipit intellectus; intellectum voces « désignant; voces autem litterœ significant. Rursus horum « quatuor duo sunt naturalia, id est res et intellectus ; duo « secundum positionem hominum , hoc est voces et lit- « terae *. » Les mots étant acceptés par le glossateur comme représentant les vues de l'intellect, il s'est à l'avance prononcé contre la thèse merœ voces . flatus vocis , qui sera , comme nous le verrons, imputée au chanoine Roscelin. Distinguant donc ce qui est purement conventionnel de ce qui est naturel, c'est-à-dire nécessaire, et, plaçant les idées dans cet ordre, les mots dans l'autre, saint Heiric nous témoigne qu'il veut être inscrit au nombre des conceptualistes auprès de Raban-Maur.
Que l'on veuille bien maintenant relire les passages extraits par M. Cousin delà glose suri' Introduction de Porphyre ; on y trouvera que les genres et tes espèces ne possèdent hors
1 Fol. 1, verso. — 2 Faisons remarquer incidemment que voici un théologien, un saint docteur auquel il ne semble pas que le langage et les signes du langage aient été révélés par Dieu aux premiers hommes. Condillac lui-même n'a pas osé faire emploi de ces termes énergiques , secundum positionem hominum ; il a eu recours à une fiction pour demeurer eu paix avec Warburton et les orthodoxes.
des choses sensibles aucun des attributs de l'existence; qu'ils existent toutefois dans les choses comme modes inhérents de toute substance déterminée, mais qu'au dernier mot tel ou tel genre pris en soi ne peut être rigoureusement défini par la science, que « une conception formée de la ressemblance « de plusieurs espèces comparées entre elles ; genus est cote gitatio collecta ex singularum similitudine partium i. » C'est évidemment toute la doctrine de la glose sur les Dix Catégories. Nous reconnaissons d'ailleurs très-volontiers que cette glose n'a pas l'importance de celle que M. Cousin nous a fait connaître, et sur laquelle on nous permet de ne pas insister après lui. Les trois questions de Porphyre sont en effet traitées, dans les notes reproduites par M. Cousin, avec plus d'étendue et plus de résolution que dans celles qui accompagnent le texte des Dix Catégories. Mais nous nous inquiétons peu d'apprécier la valeur comparative des deux gloses ; ce qui nous intéresse bien davantage, c'est la conformité des opinions énoncées dans l'une et dans l'autre. Et cet accord, que nous croyons avoir suffisamment démontré , ne prouve-t-il pas, joint d'ailleurs à plusieurs autres preuves, qu'elles sont lune et l'autre du même auteur ? Quel que soit sur ce point le sentiment des arbitres auxquels nous en référons , la nouvelle enquête que nous avons faite dans le manuscrit de Saint-Germain aura du moins eu pour résultat d'établir que laglose sur les Dix Catégories est bien, ainsi qu'on l'avait supposé, l'ouvrage d'Heiric d'Auxerre, et que cette glose est nominaliste. C'en est assez à ce sujet.
Nous connaissons moins la doctrine de Rémi d'Auxerre que celle d'Heiric, son maître. Il enseigna, dit-on, tous les arts libéraux, et notamment la grammaire, la dialectique et la musique. On a conservé quelques-uns de ses écrits sur la
1 Introd.aux ouvr. inèd.d'Abélard, p. 81-85.
grammaire, mais ceux qu'il a vraisemblablement composés sur la dialectique paraissent aujourd'hui perdus. Nous avons un instant eu l'espoir d'en retrouver quelques fragments. Les auteurs de Y Histoire Littéraire nous désignent, en effet, deux manuscrits de la Bibliothèque du Roi comme renfermant un commentaire de Rémi sur la grammaire de Donat ; ils ajoutent que dans un de ces manuscrits, inscrit sous le n° 5,304, il se trouve, à la suite du commentaire sur Donat, un traité particulier de Rémi ayant pour objet les arts libéraux, et ils distinguent ce traité d'une glose manuscrite du même Rémi sur le Satyricon de Martianus Capella. Mais cette distinction est une erreur. On ne trouve aujourd'hui dans l'ancien fonds latin de la Bibliothèque Nationale qu'un seul manuscrit du commentaire de Rémi sur Donat '. Inscrit autrefois sous le n° 4,107, ce manuscrit porte aujourd'hui le n° 712. C'est un recueil. Au feuillet 47 commencent les additions de Rémi à la grammaire de Donat, « Incipit Expositio « Bemigii in prima editioneBonati gr animal ici ur 'bis Romœ, » et elles finissent au feuillet 56. Nous n'y trouvons rien que la définition des parties du discours 2; quant à l'ancien n° 5,304, aujourd'hui 8,674, il ne contient ni le commentaire sur Donat, ni quelque traité de Rémi sur les arts libéraux, mais simplement sa glose sur le Satyricon, qui se trouve encore dans les n08 7,596 A, 8,675 et 8,786 du fonds du roi, et dans le n° 1,110 du fonds de Saint-Germain.
Nous ne pouvons donc rechercher quelle fut l'opinion de Rémi sur la question des espèces et des genres, ailleurs que dans le passage de cette glose où il commente les dires de Martianus Capella sur le second des arts, la dialectique. Ou-
' Un autre est dans le supplément latin n° 292. — - « Parmi les manuscrits de la bibliothèque du roi d'Angleterre se trouve uu commentaire, décoré du nom de Rémi, sur la grammaire dePhocas. Mais la lumière nous manque pour voir clair sur cet article. » Histoire littéraire de France, t. VI, p. 22 (Introd.)
vrons le n° 8,674. En voici d'abord le titre : Commentum magistri Remigii super librum Martiani Cap elle de Nupciis Mercurii et Philologiœ, et super septem artes libérales ejusdem. Il s'agit de la dialectique du feuillet 38 au feuillet 54 : le glossateur a donc pris de l'espace ; seize feuillets, c'est plus qu'il n'en est besoin pour faire une profession de foi, pour la motiver et pour la défendre. Nous ne rencontrons cependant, dans ce long chapitre, que des renseignements incomplets sur l'opinion de Rémi. Mais, tels qu'ils soient, ils nous intéressent. Rémi définit d'abord le genre la collection de plusieurs formes, c'est-à-dire de plusieurs espèces, « Ge- « nus est complexio, id est adlectio et comprehensio multa- « rum formarum, id est specierum; » ce qui nous fait connaître qu'il n'attribue pas au genre une existence séparée : mais ces termes complexio, compréhension qu'il emploie pour définir le genre, ne sont pas encore en usage dans l'école nominaliste ; et, comme il ne connaît pas les subtiles distinctions que doit imaginer le treizième siècle, tout ce qu'il peut dire sur la nature commune du genre doit sans doute être pris au propre plutôt qu'au figuré. Il y a donc déjà lieu de soupçonner que, dans l'opinion de Rémi, le genre contient, supporte réellement les espèces, et que, dans l'échelle de l'être, les espèces viennent après le genre. Mais voici quelque chose de plus significatif, il remarque que, suivant l'auteur des Dix Catégories, la forme n'est pas proprement l'espèce, puisqu'on dit encore du genre qu'il est une forme. Il maintient, toutefois, l'identité de l'espèce et de la forme, considérant le genre comme la matière commune de l'être, et l'espèce comme ce qui détermine sous une certaine forme telle ou telle partie de cette nature universelle : « Est autem « forma partitio substantialis, ut homo ; homo est multo- « rum hominum substantialis unitas. » Il est difficile d'énoncer la thèse réaliste en des termes plus précis. Homo est I. 10
multorum hominum mbstantialis unitas ! 11 n'y a rien de plus énergique chez Jean Scot et chez saint Anselme. Quand enfin Rémi déclare son sentiment sur la nature de la substance, son langage n'est pas moins téméraire. Faut-il admettre que la substance est l'être universel, au sein duquel tout se détermine avec sa forme particulière ? Ou plutôt, ne doit-elle pas être définie ce qui peut, il est vrai , se dire de tous, comme prédicable, mais ne se trouve, en acte, en réalité, d'une manière concrète et déterminée, que dans l'individu? Question grave, on le sait. Eh bien! sur cette question, la doctrine de Rémi est diamétralement opposée à celle d'Heiric, son maître. Voici comment il s'exprime : « 11 est un « genre plus général que les autres, au-delà duquel l'intelli- « gence ne peut s'élever, que les Grecs nomment oùffw, et les « Latins essentia. En effet, l'essence comprend toutes lesna- « tures et tout ce qui existe est portion de l'essence ; cujuspar- « ticipatione consistit omne quod est. » Participation psréÇeç, c'est le mot de Platon répété par les platoniciens d'Alexandrie. Après avoir formulé cette déclaration réaliste, Rémi poursuit en ces termes : « L'essence descend, en se divisant « par genres et par espèces, jusqu'à la dernière des espèces, « que les Grecs appellent aropoç, c'est-à-dire l'individu ; des- « cendit autem per gênera et species usque ad speciem spe- « cialissimam quae a graecis athomos, id est individuum et « insecabile dicitur, ut est Cicero. » Ainsi, les genres, les espèces, ne sont pas seulement des idées conformes à la nature vraie de l'être, ou, pour mieux dire, des manières d'être inséparables des individus ; ce sont des choses , que contient la substance ou essence universelle, qui existent en elles et par elle, et qui ont en quelque sorte pour office de distribuer aux individus la part d'être qui doit leur appartenir. Voilà, comme nous le verrons bientôt, la pure doctrine de Guillaume de Champeaux.
A l'occasion de l'accident, Rémi se pose une question singulière, à laquelle il fait une réponse plus singulière encore. Il n'est pas douteux que l'accident proprement dit vienne s'unir à la substance individuelle : mais avant que cette union soit opérée, où se trouve, dit-il, l'accident? Qu'est-il ? Ne peut-on pas dire qu'il est par lui-même quelque substance, substantia per semet ? Cicéron est orateur, rhéteur ; voilà l'accident. Mais avant de s'unir à Cicéron ou de se produire en lui, la rhétorique n'était-elle pas une substance? Tous les philosophes qui raisonnent avec leur raison, répondent que cette conjecture est dépourvue de vraisemblance. Aristote, à la tête de son parti, proclame que l'accident n'est rien hors de la substance première; Simplicius, commentant la Physique, établit de même que les accidents ne peuvent être séparés du suppôt substantiel, râ <rv/z6e&jxÔTa à%ûpiça t*jç oùfféaç ; c'est aussi l'opinion de Porphyre, àel èçw «v ù7roxei/*svw uytra^evov ; Boëce ne s'exprime pas autrement : « Omne acci- « dens in subjecto est, et substantiam subjectum habet omne « accidens. » Platon et les plus téméraires de ses disciples ont seuls conçu les accidents les plus généraux de l'être comme autant de formes réelles et séparées. Mais on sait déjà que le réaliste Rémi ne croit pas à l'existence du monde intermédiaire. 11 lui semble donc qu'il faut rejeter cette hypothèse, suivant laquelle la rhétorique pourrait être elle-même une substance séparée de l'atome que l'on nomme Cicéron, et voici l'explication qu'il donne à ce sujet. La nature humaine possède en elle-même tous les arts : la connaissance de tous les arts est naturelle (innée) à la nature humaine. Mais alors pourquoi, dès le berceau, tous les hommes ne sont-ils pas orateurs au même degré que Cicéron, dialecticiens au même degré qu'Aristote ? Parce que la faute commise par le protoplaste a été suivie d'un châtiment sévère, et parce que Dieu, pour punir cette faute, a introduit les ténèbres au sein de
l'intelligence humaine. Aussi, dans l'état de nature déchue, l'homme est-il condamné à faire de grands efforts pour écarter ces ténèbres, c'est-à-dire pour pénétrer jusqu'au trésor de la mémoire dans lequel ont été enfouies et scellées toutes les notions primitives. Quiconque a le loisir et la volonté de se consacrer à ce grand travail devient orateur, dialecticien, musicien, géomètre : étudier un art, une science, c'est volontairement s'engager dans une voie difficile, obscure, qui conduit au foyer de la lumière naturelle, innée 5 savoir, c'est se souvenir 1 .
Ainsi, Rémi d'Auxerre a quitté Platon , mais pour revenir bientôt à lui , et pour le suivre aussi près qu'il est permis de le faire à un philosophe chrétien. Nous croyons, en effet, que Rémi n'avait pas été sans lire quelques-uns des nombreux passages des écrits de saint Augustin, dans lesquels ce Père recommande ou combat tour à tour, suivant ce qui est en question, la théorie de la réminiscence et en
1 Voici ce curieux passage de la glose inédite ' de Rémi : « Omnis naturalis ars in humana natura posita et concreta. Inde fit ut omnes hommes naturaliter habeant naturales artes. Sed quia pœna primi hominis in animal us hominum obscurantur, et in quamdam profundam ignorantiam devolvuntur, nihil aliud agimusdiscendo, nisi easdem artes quœ in profundo memoriae sunt repositae in prœsentia intelligentiœ revocamus. Et cum aliis occupamur curis, nihil aliud agimus, artes negligendo, nisi ipsas artes iterum dimittere ut redeant ad id unde evocatœ sunt. Cum ergo apparet rhetorica in animo alicujus hominis, non aliundè venit nisi a seipsa, id est de profunditate mémorise, et ad nullum aliud redit, nisi ad eamdem ejusdem memoriœ profunditatem. Accidens enim in una forma, id est in una specie, ut rhetorica, non nisi homini accidit. Homo una species. Philosophi dicunt omnibus hominibus accidere disciplinas. Quod sit ita : ergo omnis homo rhetor, dialecticus. Videmus tamen complures expertes esse rhetoricœ et aliarum disciplinarum. Non ergo verum quod omni homini rhetorica accidat. Sed aliud quod accidit secundum naturam, aliud quod secundum exercitium et experientiam. Ergo secundum naturam omni homini accidit disciplina ; solis vero philosophis, secundum exercitium et experientiam. »
1 Qu'on ne s'étonne pas de nous voir publier comme inédits divers fragments qui ont récemment vu le jour. Nous rédigions cette partie de notre .Mémoire en 1846 et nous le déj osions cuire le. mains de no^ juges au mois de septembre de l'année 1847. Que cette explication suffise.
nomme l'auteur « : mais ce qu'ajoute à cette théorie le commentateur de Martianus Capella est assurément fort ingénieux, sinon soutenable.
Une autre remarque sur le fragment que nous venons d'analyser avec quelque étendue. Entre les accidents de l'être, il y en a qui sont tellement unis à la substance qu'elle ne peut les perdre sans cesser d'être. Ce sont ces formes que Rémi considère comme des essences antérieures en nature à la substance même, à l'atome aristotélique. Il y en a d'autres, en l'absence desquels la substance est tout ce qu'elle est comme substance, et qui sont à cause de cela des accidents proprement dits, comme la blancheur d'un corps déterminé, la sagesse de Socrate, l'éloquence de Cicéron. Or, il s'est rencontré plus .d'un réaliste qui, après avoir attribué l'essence, Vesse secundum se, aux formes qui donnent l'acte de l'être, en est venu jusqu'à classer parmi les entités réelles les plus subalternes des accidents. Jean Scot nous a paru justifier cette confusion, qui, nous le verrons, sera sans hésitation acceptée par saint Anselme . Or, bien que Rémi d'Auxerre ait pris rang parmi les docteurs réalistes, notons bien qu'en distinguant les formes des accidents, il n'a pas ajouté beaucoup au nombre des entités vraies. Si, comme nous espérons le faire comprendre, il s'est trompé, il s'est éloigné de la notion scientifique de l'être, c'est que, dans l'ordre de génération, il a placé la substance après l'essence -, c'est que, pour parler un instant le langage du treizième siècle, il a considéré l'individu comme l'acte dernier, l'acte final, et non comme l'acte premier et parfait de la création. Mais nous nous réservons d'indiquer avec plus de précision les nuances diverses du réalisme : tout ce qu'il nous importe de dire
1 De Quantitate anime , lib. I, c. xx. De Trinitate , lib. XIII, c. xv, Editionis Lovaniensis.
ici, c'est que, dans sa glose sur Martianus Capella. Rémi d'Auxerre n'a fait aucune mention de l'universel ante rem, et que chez les Grecs, on l'eut compté, non parmi les disciples de Pythagore ou de Platon, mais parmi ceux de Parmenide ou de Melissus.
Tels sont les renseignements que nous fournissent nos manuscrits sur la doctrine de Rémi d'Auxerre. Ils sont, nous l'avons dit, incomplets : nous voudrions mieux connaître un professeur aussi renommé que le fut le disciple d'Heiric, le maître d'Odon de Cluny 5 mais quelle que soit l'insuffisance de ces renseignements, ils nous semblent curieux en ce qu'ils nous montrent, vers la fin du neuvième siècle, un adepte éminent de l'école péripatéticienne, désavouant le principe fondamental de VOrganon, pour définir l'essence l'unique suppôt de toutes les natures, ce qui les contient et les absorbe toutes deux dans sa mystérieuse unité. Or, Rémi nous étant désigné comme le premier docteur qui ait professé la dialectique dans les écoles publiques de Paris, c'est donc le réalisme qui fut le premier enseignement distribué dans ces écoles, et, parmi les variétés du réalisme, celle que Bayle appelle à bon droit le spinosisme non développé. Nous nous arrêtons ici : le neuvième siècle finit, le dixième commence, et le débat scolastique va, pendant quelque temps, se porter sur des questions nouvelles.
Nous n'avons pas à joindre au chapitre qu'on vient de lire un long épilogue : on a sans doute déjà remarqué que Tennemann, imposant un nom à la première période de l'enseignement scolastique, Ta mal définie l'âge de Vaveugle réalisme (blinder realimusj. Des philosophes de cet âge, Tennemann ne connaissait que Jean Scot, Hildebert et saint Anselme : aux noms de ces promoteurs fervents du réalisme, nous avons ajouté celui de Rémi d'Auxerre, et nous en ajouterons d'autres ; mais, en même temps, nous avons prouvé que les
réalistes étaient loin d'exercer, même au neuvième siècle, cet empire absolu que Tennemann leur attribue; et, avant d'introduire en scène l'audacieux chanoine de Compiègne, nous signalerons encore, au sein de l'école, plus d'un nominaliste déclaré.