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CHAPITRE VII

Cierbert et Bérenger.

Le cardinal César Baronius commence par cette exclamation l'histoire ecclésiastique du dixième siècle : « Novum inchoa- « tur sseculum, quod sui asperitate ac boni sterilitate fer- « reum, malique exundantis difïbrmitate plombeum, atque « inopia scriptorum appellari consuevit obscurum ,*. » Tel est le fâcheux renom du dixième siècle. Les causes de cette subite décadence sont diverses, et ce serait un long récit que celui des tristes événements dont l'exclamation de Baronius réveille en nous le souvenir. Bappelons seulement que si les troubles civils entraînèrent la jeunesse hors des écoles, il y eut, en outre, dans beaucoup d'esprits, une réaction de la foi contre la raison. Les premiers mots prononcés par les philosophes avaient causé du trouble dans la conscience des fidèles, et déjà les tuteurs officiels de la tradition, commençant à s'effrayer des progrès de la dialectique, recommandaient à leurs clercs de préférer les livres saints aux archives de la science profane. Bien que ce conseil n'ait pas été suivi ponctuellement, puisque l'étude de la dialectique ne fut jamais abandonnée dans les grandes écoles, il y a cependant lieu de croire que cette science fut alors considérée comme suspecte par ceux mêmes qui la cultivèrent avec le plus de zèle.

De ce nombre furent Reinhard, scolastique du monastère de Saint-Burchard, qui commenta, dit-on, les Catégories dWristote, et Poppo, deFulde, qui joignit quelques scholies

1 Baronii Ann. Ecoles. , ail ann. 900.

aux gloses de Boëce i . Mais si ces docteurs ont écrit quelque chose, leurs ouvrages sont perdus. On a plus de renseignements sur le moine Abbon, abbé de Fleuri, habile dans la grammaire, l'arithmétique et la dialectique. Les témoignages recueillis sur « cet abbé d'une haute philosophie * » par Brucker et par dom Rivet 3, nous le font connaître comme le plus célèbre des maîtres de son temps ; cependant, ce qui a été conservé de ses écrits n'a pour nous aucun intérêt. On compte encore au nombre des érudits qui cultivèrent avec succès la dialectique, pendant les premières années du dixième siècle, Bruno, de Cologne, Ratbod, évêque de Trêves, et Ratgaire, évêque de Vérone, sur lesquels il faut consulter Trithême etMabillon ; mais il reste encore à découvrir quelque traité philosophique qui puisse leur être légitimement attribué 4. Nous ne pouvons passer aussi rapidement sur Gerbert, d'Aurillac, Tillustre modérateur des écoles de Tours, de Fleury, de Sens, de Reims, et, dit-on, de Paris 5, qui, dans les dernières années de sa vie, porta la tiare sous le nom de Sylvestre II.

Gerbert est, avant Albert-le-Grand, un docteur universel. Il s'est occupé de toutes les sciences : il a surtout excellé dans la mécanique et dans la science des nombres, et s'est acquis par ses inventions 6, par ses découvertes, par son érudition profonde et variée, une renommée qui a servi de matière à bien des fables. Qui donc, se demandèrent ses contemporains, émerveillés de son prodigieux savoir, qui donc a

1 Jourdain, Recherches crit., p. 30. — 2 Brucker, Hist. crit. t. III, p. 641. - 3 Hist. litt.y t VII, p. 159 etsuiv. — « Brucker, Hist. crit., 1. 111, p. 643 etsuiv. — :- Bullœus, Hist. unw. Par., 1. 1, p. 319. — M. Rousselot, Etudes sur la Philosophie dans te moyendge, t, I, p. 93.

(i « Ipse Gerbertus fecit arte inechanica horologium et organa ydraulica, ubi, mirum in modum, per aquœ caleïaetœ violentiam implet ventus emergens oonca vi la tem barba ti, et per multiforatiles tiactus œreœfistulaemodulatosclainoresemittunt. » Vincent. Bellov. Spec. Hist., lib. XXIV, c. xcvni.

révélé tant de secrets à ce pauvre moine d'Aurillac ? Par quels mystérieux chemins a-t-il été conduit de l'humble case de ses pères sur le siège trois fois saint de Pierre et de Grégoire ? X ces questions on répondit qu'ayant fait un long séjour en Espagne, pays des nécromans, Gerbert y avait aimé la fille d'un de ces docteurs maudits, et lui avait ensuite dérobé ses livres 5 que le nécroman, averti par les constellations célestes, s'était mis à la poursuite du voleur 5 mais que celui-ci, profitant des avis que lui communiquaient les mêmes astres, avait pu se soustraire à toute recherche en se cachant, durant une nuit, sous la voûte d'un pont battu par les vagues mugissantes ; puis, que le démon l'était venu trouver dans ce lieu et l'avait transporté sur ses aîles au-dessus de la mer, afin d'établir un jour par une horrible fraude un de ses suppôts abhorrés dans la chaire du prince des apôtres. Telle est la légende qui nous est racontée par Vincent de Beauvais '. La vérité est que Gerbert avait fait un voyage en Espagne, et qu'il avait reçu des Maures de ce pays des connaissances fort étendues en arithmétique, en algèbre, en mécanique et en philosophie.

Nous ne nous occupons ici que de son traité de Rationali et Ratione uti, publié par Bernard Pez, dans le tome I de son Thésaurus Novissimus Anecdotorum 2. Les auteurs de l'Histoire Littéraire ont considéré cet opuscule de Gerbert comme étant d'une importance médiocre 3 : cette opinion a été partagée par M. Cousin 4. 11 nous semble mériter quelque attention. Voici ce dont il s'agit. Au début de ses Catégories, Àristote établit que la substance première est lindividu, et que l'espèce et le genre sont des substances secondes, qui ont

1 Vinc. Bell., Spec. Hist.,\\b. xxiv, c. xcvm, p. 344. — 2 Tome I , pars. 11 , p. 149. — C'est sans doute par inadvertance que M. Rousselot regarde comme deux ouvrages différents la lettre de Gerbert à l'empereur Othon et le traité publié par B. Pez. - * Hist litt., t. VI, p. 584. - 4 Introd. aux ouvY. inéd. d'Abèl., p. 80.

leur fondement dans ce qu'est l'individu. Mais on lit,, d'autre part, dans Vlsagoge de Porphyre, que toute différence ayant son prédicat dans la différence la plus prochaine, faire usage de la raison a pour fondement la différence rationnelle, $Mfopàç

te ouo-yjç t$ ïoyiY.%, xarriyopsiTctt wç $iot.yop<xç to "Xôycô ^p^aBai : Ce qui

semble contraire à l'opinion d'Aristote, la différence rationnelle paraissant être plus générale, et, partant, moins voisine de la substance première, que faire usage de la raison. Cette difficulté, qui avait, au rapport de Gerbert, fort embarrassé les docteurs admis dans la familiarité de l'empereur Othon III, doit être, en effet, regardée comme puérile et vaine. Pour mettre d'accord le principe posé dans les Catégories et la formule énoncée par l'auteur de Vlsagoge, il suffit de rappeler que Porphyre, au chapitre de la Différence, l'a définie ce qui constitue l'espèce eè<To7roibç, l'espèce essentiellement inhérente à toute substance, et que ces termes Xtyô xpïxjQou, ratione uti, ne peuvent s'employer que pour désigner une différence accidentelle. Or, l'accident, suivant la doctrine d'Aristote et de Porphyre, est adhérent au sujet, se dit du sujet, mais n'est jamais pris comme sujet. C'est donc à bon droit que Porphyre se sert de ces termes : k La qualité de « raisonnable étant la différence, se servir de la raison est « son attribut en tant que différence l. » Ainsi, nous l'accordons volontiers à M. Cousin, la question ici posée est bien simple. Ce qui l'est moins, c'est le traité spécial que Gerbert a composé pour la résoudre. Ajoutons que Bernard Pez, ayant sans doute fort mal compris les distinctions subtiles de l'auteur, nous les a rendues presque inintelligibles en publiant un texte plein d'incorrections. Essayons, toutefois, d'analyser ce petit livre vraiment philosophique.

Voici comment argumentent, suivant Gerbert, les philo-

1 Page 24 de la trad. de M. Barth. Saint-Hilaire.

sophes auxquels il ne convient pas que faire usage de la raison soit pris comme attribut de la qualité de raisonnable .- « Ces termes ratione uti signifient le concours de l'acte et de « la puissance, et celui-ci rationale représente seulement la « puissance. Donc, bien que la puissance soit antérieure à « l'acte, on ne peut dire que faire usage de la raison ait « pour prédicat, en puissance et en acte, la différence raie tionnelle. » En d'autres termes, si nous comprenons bien cet obscur syllogisme, la raison, comme puissance, précède l'acte qui consiste à se servir de la raison, mais elle ne le contient pas \ elle n'est donc pas le prédicat de ce qui est l'acte uni à la puissance l . Mais Gerbert va répondre aux contradicteurs de Porphyre. 11 faut, leur dit-il, avec Aristote, distinguer ce qui est nécessaire de ce qui est simplement possible. Ce qui est nécessaire est toujours en acte -, ce qui est possible ne se manifeste en acte qu'après avoir été en puissance. Les actes non nécessaires sont eux-mêmes de deux sortes. Il y en a qui procèdent occasionnellement de la puissance : quand Cicéron s'asseoit, il exerce un acte, et cet acte vient de la puissance que Cicéron a de s'asseoir. Il y a d'autres actes qui ne sont pas accidentellement, mais essentiellement dans le sujet : l'acte de brûler, par exemple, est inséparable de la substance qui est le feu : « C'est là ce que cette subs- « tance a de commun avec les substances d'en haut, les « substances célestes. » Elle s'en distingue, toutefois, en ce que celles-ci sont éternellement nécessaires, inaltérables, tandis que si l'acte de brûler est uni nécessairement à cette flamme qui m'éclaire, cette flamme peut et doit bientôt ces-

1 Voici le texte : « Quod si ratione uti actus cum potestate est, rationale autem sola potestas, sublata sola potestate, qu« nature prior est, actus cum potestate esse non potest. Non igitur quod natura posterais est de eo prœdicabitur quod natura prius est. Est autem natura prins potestas, posterius actus : non igitur secundum potestatem et actum prâdicabitur ratione uti de rationali. »

ser d'être *. Arrivant enfin, après de longs circuits, à la question proposée, Gerbert énonce sa conclusion : « La différence « rationnelle est, dit-il, au nombre de ces éternels, de ces « nécessaires, qui ne perdent jamais leur substance. Les dif- « férences substantielles elles-mêmes, ainsi que les espèces « et les genres, sont douées d'une essence permanente. De « ces éternels, les uns sont les formes des choses, ou pour « ainsi parler, les formes des formes; les autres sont les « actes; les autres sont certaines puissances... Quanta ce « qui regarde la raison, on peut la considérer soit dans l'idée « éternelle de l'homme, c'est-à-dire dans les intellectibles ou « intelligibles, soit dans l'homme terrestre. Là-haut, les « formes, les actes sont éternels; ici, l'acte ne se produit « que par une détermination éventuelle de la puissance. « Cicéron étant un homme et l'homme étant raisonnable, on « dit que Cicéron est raisonnable parce qu'il peut faire et ne « pas faire usage de sa raison. Donc la différence rationnelle « étant inhérente à la substance chez Cicéron, ou chez « l'homme, mais faire usage de la raison étant accidentel, « ratione uti est l'attribut de rationale, comme l'accident est « l'attribut de son sujet '. »

1 € Ut quando ignis calet, antequam ipse ignis esset nulla calendi nécessitas prœcessit; sed quod cjus substantia fuit calere non destitit, id estactum calendi non deseruit, quod sibi cum supernis et cœlestibus substantiis commune est. Distat vero quod illa superna in necessaria specie sunt, eorumque substantia ; um sit incorruptibilis, non solum actum nunquam deseruerunt, sed etiam ipsa non perimuniur. Ignis vero, cum sit in specie non necessaria, actum quidem, quousque subsistit, non deserit..., sed actum simul cum substantia perdit. »

2 « Video rationalem differentiam in sempiternis et necessariis esse, et quorum substantia numquam desinat. Substantiales quoque differenliae, itemque species et gênera, sempcr sunt Alia sunt, quidem, rerum formae, vel, ut ita dixerim, formae formarum ; alia sunt actus; alia sunt quaedam potestates... Rationale ergo aliter in sempiterna specie hominis consideratur, sive in iutellectibilibus, sive intelligibilibus, aliter in naturalibus. Ibi formae, vel actus, sempiterni sunt; hic potestas, quae ad actum provenire possit, ut quoniam Cicero homo est, hoino vero rat ioiialis, dicitur Cicero ralionalis, quod ratione uti et non uti potest. Ergo quia rationalis differentia substantialiter inest

Ne juge-t-on pas maintenant, comme nous, que le bref traité de Gerbert, publié par B. Pez, était digne d'être connu. L'auteur de ce traité cite plusieurs fois les Catégories d'Aristote, dont il avait sous les yeux, soit une traduction, soit le texte grec *, et il se donne pour disciple soumis de ce philosophe ; cependant, si son argumentation est diffuse, s'il développe longuement, surabondamment, ce qu'il pouvait dire en quelques mots, c'est pour essayer de mettre d'accord les Catégories et le Timée, quand il ne veut paraître jaloux que de concilier Âristoteet Porphyre. Cet essai d'éclectisme nous semble curieux. Nous n'avons pu sans doute exposer avec toute la clarté désirable ce qui est fort obscur dans le traité de Gerbert, et ce qui ne l'était pas moins, vraisemblablement, dans son esprit; nous croyons toutefois que cette rapide analyse d'un opuscule, auquel les historiens de la philosophie n'ont jamais accordé qu'une mention dédaigneuse, ne sera pas jugée dépourvue d'intérêt. 11 fallait bien que quelqu'un vînt alors manifester cette tendance éclectique, puisque Topposition du platonisme et du péripatetisme avait été signalée, et puisque Tune et l'autre doctrine avait déjà rencontré des sectateurs plus ou moins éclairés. Ce fut Gerbert qui prétendit, au dixième siècle, opérer ce rapprochement entre les deux écoles à jamais rivales. Quel fut le résultat de cette pacifique intervention ? L'histoire ne nous apprend rien à ce sujet, et l'on ne verra recommencer cette tentative que vers le milieu du douzième siècle. Faisons, d'ailleurs, remarquer que Gerbert ayant une connaissance non moins imparfaite de

Ciceroni, vel homini, ratione autem uti accidentaliter, nicrito ratione uti prœdicatur de rationali, tanquam accidens de subjecto. »

1 Gerbert avait gouverne* l'abbaye de Bobbio, sur la Trebbia, dans les Etats sardes, et dans le catalogue des manuscrits de ce monastère, publié par Muratori {Antiq. ItaL, t. III, fol. 8 18), on en trouve un du dixième siècle qui contient le texte grec des Catégories. M. Jourdain, Recherches critiques, p, 315.

Platon que d'Aristote, ne pouvait être vraiment éclectique : alors qu'il croyait prendre une voie moyenne entre l'un et l'autre maître, il ne faisait que suivre les vestiges des platoniciens les plus enthousiastes. En effet, on trouve résolument énoncée, dans les phrases de son écrit que nous avons reprodu'tes, l'hypothèse des universaux ante rem séparés de l'intelligence divine ; il croit aux intelligibles éternellement substantiels, aux formes des formes, actes permanents, ayant pour lieu l'espace que traverse la raison de l'homme lorsqu'elle prétend s'élever vers Dieu. Nous devons donc, en définitive, compter cet étrange interprète des Catégories au nombre des réalistes déclarés.

Mais le débat scolastique va se porter sur d'autres questions qui n'ont pas encore été prudemment réservées. On connaît ce mot de Tertullien : « Les philosophes sont les pa- « triarches des hérétiques. » Quand finira le onzième siècle, ce mot sera dans toutes les bouches ; de l'une à l'autre frontière de la Gaule chrétienne retentira ce cri de désespoir : les hérétiques sont venus, et ils ont profané le sanctuaire. Ils sont venus, ils ont combattu, et ils ont ébranlé la foi des simples avec les subtilités d'une science impie ! Que les ouvriers du Christ se hâtent de plonger la hache dans les flancs de l'arbre qui a produit ces fruits amers ! Quelle aura été l'origine de ce tumulte? Qui aura causé de telles alarmes? Un événement grave que nous allons raconter.

Il s'agit de l'hérésie du scolastique Bérenger. Nous devons demeurer dans les limites du programme qui nous a été tracé par l'Académie ; nous n'exprimerons donc pas ici notre sentiment personnel sur le problème théologique résolu contre Bérenger par l'église du onzième siècle. Ce qui seulement nous importe beaucoup, c'est d'établir que l'opinion condamnée sous le nom de ce fameux sectaire n'est pas simplement une assertion paradoxale énoncée par un théologien, mais

une conclusion philosophique rigoureusement déduite des prémisses nominalistes.

Que l'on interroge les Pères avec bonne foi ; on apprendra d'eux qu'ils ont différé d'avis sur la valeur des espèces eucharistiques. Les controversistes protestants ont fait de grands efforts pour anéantir les témoignages fournis en faveur de la présence réelle par les docteurs des premiers siècles -, mais tout le savoir d'Aubertin, tout l'esprit de Claude, ont échoué dans cette entreprise. Les catholiques qu'ils ont eus pour interlocuteurs ont été, d'autre part, fort empêchés de prouver que la doctrine du Concile de Trente sur la transformation des espèces avait été de tout temps reçue et confessée par les illustres interprètes de la lettre sacrée. Combien ce fait est remarquable ! Le premier de tous les Pères qui s'exprime sur la présence réelle en des termes non suspects d'hétérodoxie, saint Justin, est aussi le premier des philosophes qui ait adopté la croyance chrétienne. Et dans quelle école a-t-il pris ses grades ? Tous les historiens ecclésiastiques nous disent qu'il sortait de l'école de Platon. Or, Platon avait dit : tout ce qui est conçu par l'intelligence existe réellement hors d'elle-même, et si les sens ne l'attestent pas, c'est que les sens sont imparfaits. Retenant cette maxime de son commerce avec les platoniciens, saint Justin vient enseigner à l'église que toute formule sacramentelle contient une vérité dogmatique, et que toute vérité dogmatique correspond nécessairement à une réalité présente, quel que soit le témoignage des sens 1 . Qui se récrie le premier contre ce réalisme intempérant ? C'est un disciple d'Ammonius Saecas, un éclectique, saint Clément d'Alexandrie. Platon, dit-il, a distingué le monde intelligible du monde sensible ; prenons garde de les confondre : c'est aux lieux hauts que s'accom-

1 Saint Justin, Seconde Apologie.

plit la mystérieuse alliance de l'idéal et du réel ; nous ne possédons ici-bas que des images, que des symboles de la vérité '. Mais c'est surtout ïertullien qu'il faut entendre protester avec énergie sur la doctrine de la présence réelle 1. Quel est donc son avis sur l'origine des idées humaines ? Il pense, avec Aristote, que, de toutes les méthodes de connaître, la plus sûre est l'expérience, et que les sens sont des témoins qu'il ne faut jamais mépriser d ; il ajoute que l'école d'Alexandrie, infatuée de ses rêveries transcendantes , est l'école du mensonge, et Platon le plus grand des fourbes aux discours duquel la sottise humaine ait jamais applaudi.

Il est donc vrai que l'on peut, sans abuser de la liberté d'interprétation, retrouver, même dans les écrits des Pères, la raison philosophique des opinions diverses qu'ils ont professées sur le problème des espèces eucharistiques. Mais laissons de côté les Pères, pour apprécier si Tennemann n'a pas commis quelque erreur en inscrivant Bérenger au nombre des philosophes du onzième siècle.

Bérenger avait fait ses premières études à Tours, sa ville natale, au cloître de Saint-Martin, où Gauthier, son oncle, remplissait les fonctions de chantre. Après y avoir passé ses premières années, « renatis dentibus et plenus sanguine, « prout jure postulat utraque philosophia 4, » il quitta cette école pour aller étudier à Chartres, sous la discipline de Fulbert. Il fut un de ses plus indociles écoliers. Dédaignant les autres arts libéraux, il ne voulait apprendre que la dialectique 5. Fulbert blâma plus d'une fois ce zèle indiscret pour une étude profane. Mais déjà le libre penseur avait appris de quel usage pouvait être la logique dans l'interprétation des

1 Pédagogue, liv. I, p. 104 de l'édit. de 1629 et dans le livre II, passim. - 2 Adversus Marcionem, lib. IV, c. xl. — 3 De anima^ c. xvn. — Fianciseus de Roye, Vita, Hœr. et Pœnit Berengarii; 1656, in-4°. — Guitmuudus, de Euch. Verit. (In Max. Biblioth. Patrum, t. xvm.) 1. 11

mystères; déjà il s'exerçait à recueillir dans les écrits des philosophes des arguments contre la foi des simples. C'est ce qui lui fut rappelé plus tard par un de ses condisciples, devenu l'un de ses plus véhéments adversaires : a Quando a in scholis militavimus, » lui dit un jour Lanfranc, « sem- « per contra fidem catholicam auctoritates collegisti l. » On raconte qu'à son lit de mort, Fulbert déclara que le neveu du chantre Gauthier était un démon envoyé des sombres abîmes pour séduire et corrompre les peuples.

Chargé de cette malédiction, Bérenger revint à Tours 2. L'église de Saint-Martin l'ayant choisi pour écolâtre, il y professa la philosophie avec le plus grand éclat :

Tota latinorum facundia marcida lloret, Dum Berangario Turoni viguere magistro 3 :

Bientôt on vit toute la jeunesse accourir à ses leçons. On l'écoutait, on l'admirait. Son austère sagesse plaisait à la foule. Jamais, dit-on, ses yeux ne rencontrèrent ceux d'une femme 4. Guitmond nous le représente au milieu de son école, la tête enfouie sous un capuchon, feignant une méditation profonde, et laissant avec art attendre sa parole grave, cadencée, pleine de larmes 5. Nous ne saurions dire si ce portrait est fidèle. Guitmond ajoute que Bérenger, interprétant les saintes Ecritures, attribuait aux mots des sens nouveaux 6 : cette accusation doit être fondée. Cependant il ne

1 Apud Henricum de Knygton, de Event. Jngliœ, lib. II, c. v. — 2 Du Boulay, dont le témoignage ne mérite pas toujours une entière confiance, prétend que Bérenger vint professer à Paris après la mort de Fulbert. Hist. univ. paris., 1. 1, p. 404. — ,3 Baldricus Burg., apud Alex. Natalem, Dissert. L in Hist. sceculiXI. — 4 Alberici Chronicon; ad ann. 1050. — 5 Guitmundus' libro citato, lib. I.

6 « Iscum juvenis adhuc in scholis ageret annos, ut aiuntiiui tune noverant, elatus ingenii levitate, ipsius magistri sensum non adeo curabat, libros insuper artium coutemiicbat, sed cnm per se utlingcrc philosopha) allions sécréta non posset, neque enim homo ita acutus eiat, sed ut tum temporis libérales artes intra Galbas pêne aboleveiant, novis sallcm verbonun interpretationibus, quibus etiam nunc uiinium gaudet, siogularic seientia' sibi laudein

paraît pas que l'école de Tours l'ait entendu proposer ses doutes sur la nature des espèces eucharistiques. Appelé par Eusèbe Bruno à remplir les fonctions d'archidiacre dans Téglise de Saint-Maurice d'Angers, c'est là , dit-on , qu'il s'exprima, pour la première fois, en des termes mal sonnants sur le mystère de l'Eucharistie.

Quels sont ces termes? Cherchons-les d'abord dans les écrits de ses adversaires. Nous lisons dans une lettre de Pierre-le-Vénérable : « Voici ce que j'ai entendu dire à « Bérenger, dissertant avec quelques personnes sur le sacrece ment de l'autel : « Quand, leur dit-il, le corps du Christ « aurait été aussi grand que cette tour, dont nous contem- » pions la masse immense, tant de peuples en ont déjà mangé « que, depuis bien des années, il n'en resterait plus rien. » Nous comprenons parfaitement ce que Bérenger voulait faire entendre à ses interlocuteurs par cette comparaison grossière. Avec les péripatéticiens de l'école, il disait : Il n'y a de réel que ce qui est substance, et la substance n'appartient, icibas du moins, qu'à ce qui peut être perçu par les sens. Et que perçoivent les sens, dans la coupe consacrée? Rien autre chose que le pain et le vin ; donc le pain et le vin sont les seules réalités que contient cette coupe. Mais qu'est-ce alors que le sacrement de l'autel? C'est, répond Bérenger, un sacrement, c'est-à-dire un divin emblème, et, comme l'a fort bien établi saint Augustin dans son épître à saint Boniface, u Si sacramenta rerum quarum sacramenta sunt similitudinem non haberent, omnino sacramenta non essent 1. » Donc,

arrogare et cujusdam excellentiae gloriam venari, qualitercumque poterat, affectabat. » Guitmundus, libro cit., lib. 1. Du Boulay reproduit ce passage de Guitmond {HisL Univ. Paris., lib. I, p. 405). On remarquera cettephrase, relative au discrédit dans lequel était tombée l'étude des arts libéraux : « Ut tune temporis, libérales artes intra Gallias pêne aboleverant »

Il dit de même daDS son épitre contre Eunomius : « Sacramenta ex similitudine ipsarum rerum quarum sacramenta sunt eorum nomina plerumque accepere. » Nous lisons encore dans son traité contre Maximin, lib. III,

aux yeux de la foi, la chair et le sang du Christ sont présents sous les espèces eucharistiques, et c'est en cela que consiste le mystère; mais cette présence n'est pas substantielle, comme l'affirme un aveugle réalisme : elle n1est qu'idéale, conceptuelle. C'est précisément en ces termes que l'assertion nominaliste de Berenger est reproduite et censurée par Hugues de Breteuil, évêque de Langres . « Dicis extense lo- « quens, in hujusmodi sacramento corpus Christi sic esse, ut « panis et vini natura et essentia non mutetur , corpusque, « quoddixeras cr uQiftxum^intellecluale constituas1. »Le corps du Christ se dit du pain et du vin après la consécration ; c'est, en quelque façon , un prédicat mystique l. Mais, l'entend-on bien ? Ce qu'il y a de réel, de concret, sous les apparences, sous les espèces, ce n'est pas ce qu'y voient les yeux de la foi, c'est ce qu'y voient les yeux du corps, c'est-à-dire le pain et le vin.

Voilà ce que nous apprennent les adversaires de Berenger sur l'esprit de sa doctrine. Mais nous avons entre les mains un autre document qu'il faut consulter. Un manuscrit de Berenger a été publié, en 1834, à Berlin, par les soins de MM. Vischer, sous ce titre : Berengarii Turonensis de Sacra Cœna adversus Lanfrancum liber Posterior, in-8°. Cet opuscule est curieux à divers titres Nous n'y rechercherons pas, pour notre part, l'opinion de Berenger sur la question dogmatique, dans le dessein de savoir si cette opinion peut être, à bon droit, considérée comme s'écartant moins de celle de Luther que de celle de Calvin ; ce n'est pas là ce qui nous touche : c'est au point de vue tout spécial de la controverse scolastique que nous voulons avoir l'explication de ce mot

ch. xxn : « Ce qu'il faut toujours considérer dans les sacrements, ce n'est ,)as l'acte qui est accompli, mais le sens de cet acte : car les sacrements nous représentent la réalité sous une forme mystérieuse, et autre chose est ce qu'ils sont, autre chose est ce qu'ils signifient. » • Hugo Lingon. De corpore et sang. (Biblioth. Max. Patrum., t. XVIII.)

intellectuale , qui répond si bien au sang spirituel, TFveupoTexov at^a, de saint Clément d'Alexandrie ', et à la nourriture spirituelle de l'anachorète saint Macaire , dont le ministre Aubertin cite cette phrase, très-énergiquement hérétique :

« oï (i£Toàay.ÇâvovTeç èx tov ©ouvopsvov apj* , 7rvevpaTtxc5ç t/jv ffâpxa

« zvKvptx èeSiovet. » Et d'abord, on reproche à Bérenger d'être philosophe. Il répond à ce chef d'accusation, en dénonçant un de ses contradicteurs comme coupable du délit d'offense à regard de Platon, « cette perle de la philosophie mondaine, « mundanse illiusphilosophiœ gemmam ?. » Viennent ensuite les preuves contre la présence réelle. Toutes ces preuves sont nominalistes, et sont développées dans le langage de l'école. A chaque page on retrouve les mots : sujet* prédicat, Socrate, etc., etc. Parmi les arguments qu'il fait valoir contre la doctrine commune, nous citerons celui-ci : « Non parvi « stuporis in eruditione tua (il s'adresse à Lanfranc) esse po- « terit, quod sententiam ferre non dubitasti esse rem aliquam « qua3erat,postquam immutatasitpersubjecti corruptionem, « pro eo quod res alia, quae modo esse primum incœperit per « subjecti generationem,accidentiahabeataccidentibusreiper « subjecti corruptionem assumptœsimilia 3. » Cette phrase ne semble-t-elle pas empruntée à un commentaire de YlsagogeP Bérenger veut démontrer que la consécration ne change pas la nature réelle du pain et du vin : « Eh quoi ! dit-il, on ose prétendre qu'un sujet est remplacé par un autre sujet, et que ce changement s'est accompli sans que les accidents du premier sujet l'aient suivi dans sa retraite ! Quel égarement ! quel étrange mépris pour le sens commun et pour la science! » Voilà comment l'hérésiarque proteste contre les décrets des conciles, au nom d'Aristote et de Porphyre. Et non-seulement il ne se défend pas de substituer, sous les

1 Pédagogue, liv. II, p. 159 de Pédit.de 1029. — 2 Page 61. - 3 Page 81.

espèces consacrées, un corps intellectuel au corps réel du Christ, suivant les termes du réquisitoire dogmatique formulé par Hugues de Breteuil 5 mais, à chaque page de son apologie, il répète ces mots : corpus intelligibile, corpus invisibile, qui ont été notés comme un blasphème et qui ont causé tant de scandale. C'est donc à bon droit que M. de Rémusat a défini la doctrine de Bérenger sur l'Eucharistie « un nominaliste spécial ou restreint à une seule question É , » et que l'auteur d'un article déjà cité a dit à ce sujet : « L'hypothèse du réalisme est que toutes les idées correspondent à des substances, et, à défaut d'un objectif phénoménal, le réalisme crée un objectif supersensible. C'est contre cette création arbitraire, impossible, que s'élève Bérenger, et son argumentation, purement nominaliste, est fondée sur les prémices d'un conceptualisme non développé 2. »

Bérenger ayant été condamné par l'Eglise, dans plusieurs assemblées solennelles, quelle doit être la conséquence la plus prochaine de cette condamnation? Nous l'avons indiqué déjà. Tandis que les pasteurs de la famille chrétienne vont s'écriant qu'il faut s'abstenir de tout commerce avec les philosophes, car « leurs langues sont devenues des torches de guerre, » les maîtres en théologie déterminent le domaine de la foi, en décrivent les frontières, et y placent des bornes pour ensei-

1 Abélard, 1. 1, p. 358.

2 Encyclopédie nouvelle, art. Scolastique. Du Boulay considère le débat provoqué par l'hérésie de Bérenger comme ayant causé la scission des philosophes et des théologiens et partagé l'école en deux sections ennemies : « Occasione harum disputationum et altercationnm Berengarianarum orta? sunt, in Academia Parisiensi, duae sectœ philosophorum atque eti.im theologorum. Nam cum in tanto monachorum cum Berengario dissidio, non possint de quœstionibus illis controversis omnino silere professores, varii varias explicandae et conciliandœ utriusque opinionis artes viasque quaerere cœperunt, et non nulli quoque, qui amatores novitatis initio Berengario adhaeserant, ut eum sœpe damnatum viderunt semperque contumacem remanere.ne doctrinam omnino ejurarent quam initio arripuerant, varia effugia et suhlites disputandi methodos excogitaverunt. » ffist. Univ. Paris., t. I, ad ann. 1067.

gner aux philosophes où ils doivent s'arrêter. 11 est curieux d'assister à ce travail. « Efforçons-nous de prouver, » dit Adelmann, condisciple de Bérenger à l'école de Tours, qui doit un jour occuper le siège épiscopal de Brescia, « effor- « çons-nous de prouver, avec l'aide de la grâce divine, que « toutes les facultés humaines sont incapables, si loin qu'elles « s'étendent, d'embrasser la sublime grandeur des sacrece ments *. » Hugues de Breteuil n'est pas moins véhément dans ses déclamations contre le rationalisme : « Si tu savais, « dit-il à Bérenger, que la grandeur de la puissance divine « s'étend bien au-delà de la sphère des sens ; que les sens « ne peuvent atteindre celui qui les a faits ce qu'ils sont, ah ! « sans doute tu fermerais cette bouche que tu as eu l'impru- « dence de trop ouvrir 2. » — Mais, répond le téméraire, je veux, du moins, mettre ma raison d'accord avec ma foi ; je cherche la vérité qui se cache derrière les formules énigmatiques du texte sacré. — « Damnable enquête ! » réplique l'avocat des conciles : « que ta philosophie s'en tienne à ce « qui est écrit 3. » Durand, abbé de Troarn, « divini dogma « tis doctor peritissimus 4, » appelle toute l'armée des fidèles au secours de la foi , menacée par le vieil ennemi du genre humain, le cruel homicide, le lion rugissant qui rôde autour

1 Adelmanus, de Veritate corporis et sanguinis Domini. {lu Biblioth. Max. Patrum, t. XVIII.)

2 « Période si perpendens quod amplitudo divinae potentiae sensuum excedit circos, nec possit sensualiter ambiri quod in nos informet sensus, os nimis extensum contraheres. » In lib. cit.

3 Du Boulay (t. I, p. 411) et Tennemann (Geschichte der PhiL, t. VIII, p. 103) ont cité ce passage de Hugues de Breteuil : « Sicut non capis quomodo verbum factum sit, sic non potes capere quomodo panis iste mutetur in carnem, et vinura in sanguinera transformetur, nisi te docuerit omnipotentiœ fides. Alioquin luctaris cura Deo, sed non in brachiis Patriarchae, sed non cum aurora. Immo etiam tota tua hœc luctatio nocturna est, magisque videtur insidiose luctantis quam amabiliter amplexantis. Quse nimirum luctatio, non solum non meretur, sed perdit. Propter quod philosophiœ tuœ suadeo tenere quodscriptura est. »

4 Orderic Vital, Hist. eccl., lib. VII.

du bercail. Ce ne sont pas des arguments qu'il oppose aux imaginations folles, aux fantaisies de l'hérétique, « falsita- « tis fantasias, »mais les textes saints., les Pères, l'Eglise, les miracles. Bérenger dispute sur la lettre ; on lui représente la lettre dans sa simplicité mystérieuse, et on lui défend de la commenter l.

Tous ces détracteurs de la raison sont restés fort obscurs. Mais nous avons nommé, parmi les adversaires de Bérenger, Lanfranc, abbé du Bec, futur archevêque de Cantorbéry. Celui-ci n'est pas un déclamateur vulgaire, c'est un érudit; c'est même, dit-on, un philosophe. Né à Pavie, vers l'année 1005, Lanfranc appartenait à une des familles les plus distinguées de la Lombardie. Elève de l'école de Bologne, déjà florissante, il avait, dès sa jeunesse, manifesté le goût le plus enthousiaste pour la vie aventureuse des apôtres, et avait formé le projet d'aller au loin, sur quelque plage encore barbare, porter les arts et les croyances de la société chrétienne. Voyageant dans les Gaules, il parcourut d'abord la Bourgogne, la France, et s'arrêta quelque temps en Normandie, au milieu des farouches compagnons de Robert Guiscard. C'est là que, renonçant à ses vastes desseins, il vint un jour frapper au seuil de l'abbaye du Bec, pour y prendre l'habit de saint Benoît. On connaissait à peine le nom de cette humble abbaye : Lanfranc la rendit bientôt célèbre dans toutes les Gaules par le succès de ses leçons publiques. Quelque temps après, il alla continuer cet enseignement à l'abbaye de Caen, et la foule l'y suivit. « Fama illius peritiae, » ce sont les termes d'Orderic Vital, a in tota ubertim innotuit Europa. « Unde ad magisterium ejus multi convenerunt de Francia, « de Vasconia, de Britannia, nec non de Flandria... Athenae, « quando incolumes florebant et excellentissimae ad perci-

1 Durandi, abb. Troarn, De corpore et sanguin. Dom. (In Max. Biblioth. Patrum, t. XVIII.)

« piendum sedebant, Lanfranco in omni génère eloquentiae « ac disciplinarum assurgerent, etpraeceptis ab eo commodis u allegationibus instrui cuperent '. » On ne peut rien dire au-delà : il est donc inutile de reproduire , après un tel éloge des mérites de Lanfranc, les phrases de Guillaume de Malmesbury déjà citées par Brucker 2, ou lexorde pompeux que le chanoine de Launoy a mis en tète de sa dissertation sur l'école du Bec 3. Mais il ne nous est pas permis d'apprécier à quels titres Lanfranc a joui d'une si grande renommée. Quelques historiens, pleins de vénération pour sa mémoire, ont été jusqu'à le désigner comme l'inventeur de la méthode scolastique 4 : nous ne savons en quoi ils ont fait consister cette invention. Tennemann , se servant de termes plus précis, lui attribue, du moins, l'honneur d'avoir « perfectionné l'étude et l'usage de la dialectique appliquée à la théologie 5. » Cela même ne nous est pas bien prouvé, car nous le voyons, dans son écrit contre Bérenger, s'élever avec une grande vigueur contre l'impiété de ces dialecticiens qui osent toucher aux choses de la foi. La dialectique est un art : Lanfranc place cet art au-dessous de la science vraiment divine, qu'il faut aller chercher dans les livres saints , et pas ailleurs ; il veut, dit-il, parvenir à la vérité par une voie plus directe que celle où l'on fait la rencontre d'une foule de querelleurs, appelés philosophes, avec lesquels on a toujours de fâcheuses affaires. Bérenger ayant interprété les textes sacrés en prenant le sens commun pour arbitre, Lanfranc repousse bien loin cet arbitrage : « Quonam modo panis « efliciatur caro, vinumque convertatur in sanguinem, utrius- « que essentialiler natura mutata, justus qui ex fide videt,

1 Ord. Vital, ad ann. 1069 — 2 Hist. crit., t. III, p. 663. - 3 De Celébrioribus scholis, c. xlii. — 4 Christ. Heumann, Praefat. ad Tribbechovium de doctor. scolast., p. 13. — 5 Manuel, t. I, p. 343 de la traduction de M. V. Cousin.

« scrutari argumentis et concipere ratione non quaerit. » Ajoutons que, dans le recueil des œuvres de Lanfranc, publié en 1646, par les soins de dom Luc d'Achery, il ne se trouve aucun écrit qui nous le recommande comme philosophe. 11 semble toutefois constant qu'il n'ignorait aucune des sciences, aucun des arts.

Nous ne saurions nous étendre davantage sur les débats provoqués par la thèse hérétique de Bérenger. Ce que nous en avons dit sera jugé suffisant, puisque nous avons fait voir l'Eglise soulevée contre la raison , dont elle a compris enfin les tendances, et déclarant aux dialecticiens une guerre sans trêve. Une sorte de révolution s'est donc opérée dans les esprits depuis l'ouverture des écoles. Dans un libelle théologique, composé contre Gotschalc à la sollicitation dHincmar et des principaux évêques de la Gaule septentrionale. Jean Scot disait, avant d'entrer en matière, que toute question, même dogmatique, doit être résolue suivant les quatre règles de la dialectique : la division, la définition, la démonstration et l'analyse, et l'Eglise accueillait avec enthousiasme, dans ses écoles, les doctes étrangers qui faisaient profession d'enseigner ces quatre règles, dont les noms grecs n'avaient encore pour elle que le charme du mystère. A quelque temps de là, saint Jean de Yendière, ne réussissant pas à comprendre, dans le traité delà Trinité, de saint Augustin, les relations des trois personnes divines, interrogeait sur ce problème, avec la naïveté la plus confiante, Boëce et Porphyre *. Mais comment, aujourd'hui. l'Eglise traite-t-elle les disciples, les interprètes de ces philosophes? On vient de rapprendre. Tel est donc le caractère particulier de cette époque : une réaction contre la raison.

1 Mabillon Acta, t. VII, p. 393.

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