AVANT-PROPOS VII
lui laissent-elles une assez large place? ne considèrentelles pas chaque homme comme un élément dépendant d'un être collectif doué d'une vie propre, soumise à certaines conditions d'hygiène? n'assimilent- elles pas le droit et la physiologie ? pour elles, la société n'estelle pas un organisme subissant dans ses développements et ses évolutions la loi fatale d'un progrès sans déviation, sans recul?
C'est surtout vis-à-vis de ces écoles qui se divisent en beaucoup de sectes que la confusion de la morale et du droit aurait les plus sérieux dangers, les pires conséquences.
La morale n'étant, d'après quelques représentants de ces écoles, que la règle qui profite le plus à l'espèce dans un temps et des conditions déterminées, que la domination de l'intérêt particulier par l'intérêt commun, que le sacrifice de l'avantage privé à l'avantage collectif, que la subordination absolue de l'individu à la famille, de la famille au groupe, du groupe à l'humanité ; le droit extrait de cette règle opprime la personne humaine, supprime sa liberté, immole l'homme sociable à la société qui n'est pas instituée pour lui, mais à laquelle il est dévoué comme un instrument, ou plutôt comme une victime ; la société n'est plus le moyen, elle est le but ; les sociétés ellesmêmes ne sont que des rouages dans un organisme qui s'étend à travers l'espace et le temps.
Comme principe de la morale, celte obligation de l'individu de se subordonner à l'abstraction qu'on appelle l'être social, qui doit se subordonner lui-même à une abstraction plus compréhensive, à la suite des hommes considérée comme un même homme, n'a pas de bien redoutables périls. Un tel principe, en tant qu'il n'a pas pour sanction la force et la contrainte, (et il ne pourrait réclamer leur appui qu'en revêtant le caractère de droit), est un appel au dévoûment, à rhéroïsme et même au martyre.
VIII AVANt-PROPOS
Mais s'il n'est pas réduit au rôle de simple conseil, s'il s'impose comme une loi, avec l'arme de la coercition et la garantie des pénalités, il devient une odieuse et implacable tyrannie. Je redoute politiquement toutes les philosophies qui ont des tendances socialistes. Ces philosophies sont, à mes yeux, grosses de périls; la liberté humaine trouve plus de garanties dans la théorie des droits de l'homme que dans la théorie de l'altruisme appliquée à la législation. Le développement de l'autonomie des hommes, dans l'exercice de leur activité et le jeu de leurs relations mutuelles, voilà l'œuvre de la civilisation. La démonstration historique de cette vérité n'est plus à faire ; elle a été faite avec éclat dans un livre dont nous devons la traduction à M. Courcelle Seneuil : VAncien droit considéré dans ses rapports avec l'histoire de la société primitivelet avec les idées modernes^ par Henry Sumner Maine, professeur de droit à l'université d'Oxford. Mes éludes critiques sur la philosophie sociale me semblent conduire à la môme conclusion K
1. Pour mes citations des écrivains anglais, j'ai emprunté les traductions de Gazelles, de Guillaume Guizot, d'Âmédée Pichot, d'Emile de Montégut et de Gaultiiac; pour Strauss la traduction de Louis Narval.