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CHAPITRE XL

DE LA VUE (tyiç).

Tous les corps ont une couleur (1 ) , qui nous sert à les distinguer et à les comparer par la vue (2). La couleur est en effet l'objet propre de ce sens (3) , et nous lui réservons en général le nom de visible (4) , quoique le visible ne se réduise pas à la couleur (5) , comme on va bientôt le voir.

La couleur n'est visible que dans la lumière et elle y est bien seule visible ; mais il est des choses qu'on ne voit pas à la lumière et qui dans les ténèbres produisent une sensation visuelle : tels sont certains corps qui semblent ignés et brillants , comme le champignon, la corne , les têtes des poissons , leurs écailles et leurs yeux. Il est vrai qu'on ne voit dans les ténèbres la couleur propre d'aucun de ces corps. La couleur en effet est par essence ce qui meut le diaphane en acte, et par conséquent elle ne saurait être vue sans lumière (6).

La lumière paraît être le contraire des ténèbres ; elle n'est ni le feu , ni un corps , ni une émanation ; elle est pour ainsi dire la couleur du diaphane , car

(1) De la sensat., I, § 10. — (2)Topiq., I, 15, § 18. — (3) De l'âme, 11,6, §3; De la sensat., 111, § 3; Des songes, I,§ 2. — (4) De l'âme, II, 7, §1 ; ch. 10, § 2; III, 2, § 2 ; Métaph., V, 15. — (5) De l'âme, II , 7, pass. ; Métaph., XI, 9. — (6) De l'âme, ibid. , §§ l, 2, 4, 5.

elle résulte de la présence du feu ou de quelque chose de pareil , dont la privation constitue les ténèbres (1). Elle n'est pas non plus un mouvement , mais une essence, à savoir l'essence du diaphane en tant que diaphane (2). Au reste, la lumière, non plus que les ténèbres , ne change rien à la nature même des corps (3).

Le feu étant visible tout à la fois dans les ténèbres et dans la lumière (4) , la vue doit donc être rapportée au feu , dont la lumière n'est qu'une manifestation (5).

Chaque sens a dans ses objets une opposition principale : les qualités contraires pour la vue sont le blanc et le noir (6). Mais il y a entre les couleurs , aussi bien qu'entre les sons , plusieurs différences secondaires , et comme il y a sept espèces de saveurs , on remarque également sept espèces de couleurs (7). Le blanc paraît être par excellence l'objet de la vue (8) ; il recueille en quelque sorte la vision , tandis que le noir la disperse (9) et semble n'être autre chose que l'absence même du visible (10).

La vue s'applique d'ailleurs , non-seulement au visible, qui est en acte ou en puissance (11), mais encore à l'invisible et aux ténèbres, bien qu'elle en juge d'une autre manière (12).

(1) De l'âme, II, 7, § 2, §3. Cf. II, 10, §l,§2. — (2) De la sensat., VI, pass. ; De l'âme, ibid. — (3) De l'âme, II, 12, § 5. — (4) Ibid. , ch: 7, § 7. — (6) Ibid., § 2, §3; Probl., XXXI, 30.- (6) De l'âme, II, 11, §2; ch. 10, §5; III, 2, §10; De la sensat., IV, §13; VI, § 5. — (7) De la sensat, IV, § 13 ; Métaph., I, 7. — (à) Topiq., III, 5, § 11. — (9) Ibid., VII, 3, §6.— (10) Météorol.,lII,4,p. 374, b; Des couleurs, ch. I.— (Il) De l'âme, II, 7, §4;Métaph., IX, 6; XIII, 3.— (12) De l'âme, 11,9, § 4 ; ch. 10, §3; ch. 11, §12; M, 2, § 3.

Outre son objet propre , et sans parler des choses qu'elle connaît par accident (1 ) , la vue perçoit les objets communs , tels que le mouvement et le repos , le nombre, la figure, les lignes et l'étendue (2). Cependant la fonction de ce sens est unique : il ne peut que voir, comme l'ouïe ne peut qu'entendre (3).

L'œil est l'organe de la vue , organe double comme ceux de l'ouïe et de l'odorat (4) ; mais dans l'œil , c'est surtout la pupille qui sert à la vision (5) : la peau qui la recouvre est-elle malade , aussitôt l'on perd la vue (6). L'œil n'est point la vue (7) , mais il en est la matière, et de même que l'union de l'âme et du corps fait l'animal , l'œil est constitué tout ensemble par la pupille et par la vision qui en est l'âme et l'essence (8).

Tandis que par son objet la vue se rapporte au feu , par ses organes elle se rapporte à l'eau : car d'un côté son organe immédiat, la pupille, est composé d'eau essentiellement (9) , et d'un autre côté le cerveau , organe supérieur dont l'œil lui-même procède , est la partie du corps la plus froide et la plus humide (10).

L'organe de la vue est plus parfait chez l'homme que chez d'autres animaux. En effet, tandis que les

(1) De l'âme , II, 6, § 4 ; III, 1 , § 5 suiv. - (2) Ibid., Il , 6, § 3 ; III , 1 , § 8 ; De la sensat , I, § 10; IV, § 15. — (3) De l'âme, III, 2, § 2; Gr. Mor., 1,19; Topiq., V, 6, § 6 ; Des songes, I, § 2. — (4) De l'âme, II , 9, § 7 ; Part, des anim. , II, 10. — (5) Part, des anim., II , 8 med. ; De l'âme, II, 1,§ 11 ;ch. 8, §6; 111,1, §3.— (6) De l'âme, 11,8, §6.- (7) Catég., X,§13; De l'âme, I, 4, §13.— (8) De l'âme, Iï, 1, §§ 9, 11 ; Topiq., I, 17, § 2. — (9) Part, des anim., II, 10; De la sensat., II, pass.; De l'âmp, II, 8, § 6 ; III , 1, §§ 2 , 3.— (10) Part, des anim., 1. c. ; De la sensat., II, § 12; Génér. des anim., V, 1 fin.

yeux de l'homme ont une sorte de rempart et de fourreau (je veux parler des paupières qui l'empêchent de voir s'il ne les meut et ne les ouvre point), il est des animaux qui n'ont rien de pareil et qui reçoivent sans pouvoir s'en empêcher l'impression des objets placés dans le diaphane (1).

La couleur, pour être perçue, n'a pas besoin comme la saveur de se combiner avec le milieu qu'elle traverse ; elle n'arrive pas non plus aux organes de la vue par voie d'émanation (2) ; mais un milieu lui est nécessaire , car si l'on venait à poser l'objet visible sur la surface même de l'œil , il n'y auraii point de perception (3). La vue perçoit donc , comme l'odorat et l'ouïe , à l'aide d'un milieu , qui est le plus souvent l'air ou l'eau (4) , non pas en tant qu'ils sont l'air et l'eau , mais en tant qu'ils sont diaphanes ; car c'est le diaphane que la couleur met en mouvement , et le diaphane est quelque chose de commun à l'air, à l'eau , et même à beaucoup de corps solides (5). A l'aide de ce milieu , qui est comme son premier organe (6) , la vue perçoit à distance ^(7) , mais seulement en ligne directe (8). Gependant les rayons visuels et les rayons lumineux peuvent être brisés et réfractés par l'air et par l'eau , surtout par l'eau qui commence à se former (9). Sans cette réfraction , il

(1) De l'âme, II, 9, §7. - (2) Ibid. , II, 10, §§ 1, 2. — (}i) Ibid., eh. il, §9. — (4) De la sensat., I, §9 ; II, §9, §10; VI, §9; Phys., VII, 2 med. ; De l'âme , II, il, pass.; III, l,§2;ch. 12, §6, §9; ch. 13, § 3.

— (5) De l'âme, II, 7, § 2 et pass. ; III, 1, § 2 ; De la sensat., II. — (6) Part. des anim , II, 8 med.— (7) De la sensat., VI, pass. ; De l'âme, II, il, pass*

— (8) Part, des anim., 11,10, p. G66 , b , 1, 30. — (9) De l'âme, II , 8 , § 4 : Météorol., 111, 2, 4.

n'y aurait que ténèbres pour tout ce qui ne serait pas au soleil (1).

La vision ne résulte pas d'une émission de l'organe vers l'objet , mais bien plutôt d'une action de l'objet ou du milieu sur l'organe (2). Il est certain en effet que la vue dépend de son objet (3) , et que la vision ne se produit qu'avec une modification du sens (4). Cependant dans certains cas, la manière d'être du sens influe sur ses perceptions. Si , par exemple, nous avons longtemps considéré du blanc ou du vert , tout ce que nous regardons ensuite a pour nous cette couleur (5).

On doit remarquer que les perceptions de la vue , comme celles de l'ouïe, sont primitivement accompagnées de quelque sensation douloureuse, mais que bientôt l'habitude , comme on dit , nous empêche de nous en apercevoir (6) .

Gomme en général un corps pâtit par l'effet d'un corps du même genre, mais qui lui est contraire en espèce , il n'y a qu'une couleur qui puisse subir l'action d'une couleur (7). Ce qui voit est donc en quelque façon revêtu de couleur (8). Sans doute ce qui doit percevoir le blanc et le noir ne doit être en acte ni l'un ni l'autre , mais il doit être tous les deux en puissance (9). En effet, de même que le visible est ou ce qui est vu ou ce qui peut être vu , il faut distinguer aussi la vue qui est une puis-

(i) De l'âme, 11,8, §4.— (2)Ibid.,II, 6, §5; II, 11, § 8 ; Top., I, 14, §2; De la sensàt., II; Phys., VII , 2 med. — (3) Métaph., V, 15. — (4) De l'âme, II, 7, §6. — (5) Des songes, II, pass. — (6) Mor. à Nie., VII, 14.— (7) Gén. et coir., I, 7 init. — (8) De l'âme, 111, 2,-§ 3. — (9) Ibid., II, il,

sance , delà vision qui est l'acte et par suite le but et la fin de cette faculté (1). Or la vue en acte suppose un objet vu en acte (2) ; les deux actes sont simultanés et corrélatifs (3) ; aussi ne peut-on sentir à la fois le blanc et le noir (4). Il y a plus : quoique les premiers physiciens aient eu tort de prétendre d'une manière générale et sans restriction que le blanc et le noir n'existent pas en dehors de nos perceptions , il est certain néanmoins qu'il n'y a de couleur en acte que celle qui est vue actuellement (5).

La lumière pour être perçue ne doit pas être par trop éclatante ; car l'excès de lumière est tout aussi invisible que les ténèbres, quoique par une autre cause. Les couleurs trop vives et trop brillantes nuisent à la vue et en peuvent détruire l'organe : perte irréparable , puisqu'on ne saurait recouvrer la vue une fois perdue (6). Nous ne pouvons pas non plus voir au delà d'une certaine distance , à cause de la faiblesse de nos organes. Quand la vue contemple les planètes, elle y atteint, encore maîtresse d'elle-même; mais quand elle cherche à voir les étoiles , elle tremble à cause de l'extrême éloignement; et ce tremblement est même cause que nous attribuons aux étoiles une lumière scintillante : car la sensation est la même, que le mouvement soit dans la vue ou qu'il soit dans l'objet. C'est ainsi qu'en s'efforçant de voir trop loin , la vue se trouble et s'affaiblit (7).

(1) De l'âme, III, 2, § 6 ; ch. 3, § 7 ; Des songes, I , § 2 ; Métaph., IX , 6, 8 ; Catég. , X, § 19 ; Gr. Mor., 1,3. — (2) De l'âme, II, 5, § 6— (3) De lasensat., VI,§9,§ 15.— (4) De l'âme, III, 2, § 14. — (b) Ibid., III , 2, §8. —(6) Ibid., II, 10, §3; III, 2, § 9; ch. 13, § 2; Catég., X, §20» — (7) Du ciel , II , 8 ; Météor. , III, 4 ; De la sensat. , VII , § 10.

Ce sens est pourtant le premier, le plus noble et le plus excellent de tous (1). Ce n'est que par accident que l'ouïe sert davantage à notre instruction, comme nous l'avons déjà dit.

Beaucoup d'animaux sont privés du sens de la vue (2) ; mais on ne doit appeler aveugles que ceux qui en sont privés après l'avoir possédée, ou qui étaient faits pour la posséder (3).

La couleur ne sert pas plus que les sons et les odeurs à nourrir l'animal (4). La vue n'est donc pas aussi indispensable que le toucher ou même que le goût. Mais elle a été donnée aux animaux qui marchent, dans l'intérêt de leur conservation à la fois et pour leur plus grande perfection (5) . Les mouvements d'un animal , de quelque vigueur qu'il soit doué , ne pourraient que l'exposer à des chocs très-funestes , s'il était privé de la vue (6) , et pour user de comparaison , nous dirons que la vue est la lumière du corps, comme l'entendement est la lumière de l'âme (7).

L'homme est doué du sens de la vue (8) et préfère les connaissances qu'il lui doit aux données de tous les autres sens , parce que tous les corps ayant une couleur, la vue nous en découvre les différences en grand nombre et dans la plus grande perfection (9).

(l) De l'âme, III , 3, § 14; Métaph., I, 1 init. ; De la sensat, I, § 10 ; Génér. etcorr., II52fin;Mor. à Nie, X, 5, p. 117 6, a, 1. 1; Rhét. , I, 7. — (2) De l'âme, II, 3, § 7 ; Du sommeil, II, § 2. — (3) Topiq., V, fi, § 6; Réfut. dessoph., XXII, § 3; Catég., X, § 19 ; Métaph., IX, 10 fin. — (4) De l'âme, III, 12, § 7. - (5) Ibid., III, 12, §8 ; III, 13, §3; De lasensat.,I, § 9. — (6) Mor. à Nie, VI, 13, p. 1144 , b. — (7) Ibid., j5 6. — (8) Topiq., V, 8, § 14. — (9) Métaph., I , 1 init.; De la sensat., I. SIC-

Il arrive même que la vue corrige le toucher (1 ) . De plus, c'est à elle surtout, sinon uniquement, que nous devons la connaissance des objets communs, tels que l'étendue , le mouvement et le nombre (2). C'est parce que la vue est le principal de nos sens , que l'imagination a reçu son nom des images que la lumière nous révèle (3). Enfin, quoique la couleur ne puisse devenir que par accident l'objet de la pensée (4) , nous tirons cependant un grand parti des données de la vue, soit pour notre conduite, soit pour notre instruction (5). Nous y trouvons d'ailleurs un plaisir pur, sans mélange et tout à fait indépendant de leur utilité (6) : aussi les images de la vue sont-elles capables d'exprimer à nos yeux , sinon les passions elles-mêmes et les caractères, du moins leurs signes extérieurs et leurs manifestations corporelles (7) .

(i) Des songes, II, § 13. — (2) De la sensat., I, § 10; IV, § 15. —

(3)*ô>ç,cpa(vo), œavTocaÉa. De l'âme, III, 3,§ 14.— (4) Pli ys., V, 1. — (5) De la sensat., I, §9, § 10. — (6) Métaph., I, 1 init. ; Mor. à Nie., X, 3; p. 1173, b. - (7) Polit., V, 5, §7.

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