‹ De la physchologie d'AristoteChapitre 17 sur 41 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

DU SENS COMMUN OU PREMIER SENSIT1F ( xoivrç afa6iri<7iç , Ttpwxov aiaÔTiTixdv ).

Chacun des cinq sens que nous avons étudiés, résir dant en un organe particulier capable de le recevoir, s'applique à un certain genre d'objets sensibles et en perçoit les qualités distinctives ; c'est ainsi que la vue connaît le blanc et le noir, le goût connaît le doux et l'amer, et de même pour les autres sens(1). Il y a plus : non-seulement nous voyons et nous entendons, mais encore nous sentons que nous voyons et que nous entendons ; une même sensation nous fait connaître l'acte de la vue et la couleur qui en est l'objet (2) .

Mais s'il s'agit de deux objets de différentes natures , comment jugeons-nous que le blanc n'est pas le doux, que le noir n'est pas l'amer (3) ? C'est assurément par quelque sens , car ce sont là des choses sensibles ; mais ce n'est ni par la vue seule ni par le seul sens du goût , ni même par tous les deux ensemble, puisqu'il s'agit d'une perception unique donnée par un sens unique. En effet comment des sens séparés pourraient-ils juger que le doux est autre que le blanc? Pour faire

(1) De l'âme, III, 2, § 10. — (2) Ibid., § 1 suiv. Cf. Phys. VII, 2 med. • (3) De l'àme-, ibid.; Physique, VII , &.

ce jugement , il est nécessaire qu'un seul et même sens perçoive ces deux qualités. Si je connais une chose et toi une autre, il est clair que ces deux choses seront différentes ; mais il faut que ce soit un seul sujet qui connaisse cette différence, à savoir que le doux est autre que le blanc; il faut, dis-je, que ce soit un même être qui porte ce jugement , pour qu'il puisse le penser et le sentir , en même temps qu'il le dit (1). 11 est donc impossible à des sens séparés d'embrasser en une seule et même notion des choses séparées. Cette connaissance ne pourra pas davantage avoir lieu en des moments différents; mais comme c'est le même être qui dit que le bien et le mal sont différents , c'est aussi dans un même temps qu'il porte ce jugement , que le bien est une chose et que le mal en est une autre. Et ce n'est point par accident qu'il associe ces deux choses dans un même temps , comme lorsque maintenant je dis que ces deux choses diffèrent , sans qu'elles diffèrent maintenant même en réalité. Mais il affirme maintenant, parce qu'elles diffèrent maintenant. Le jugement est donc contemporain des choses mêmes : il est donc un et indivisible en lui-même et dans le temps (21).

A quel sens rapporter une telle connaissance, puisqu'elle n'est fournie par aucun des sens particuliers ? Évidemment il faut admettre que les objets des divers sens sont comparés par quelque puissance qui leur est commune à tous , qui les accompagne tous et eiï vertu de laquelle chacun d'eux perçoit ses objets

(l)De l'àme, 111, 2, § 10, § 11. - (2) Ibid., % 12.

propres. Cette puissance n'est autre que la sensibilité elle-même considérée comme premier sensitif , en son organe centrai (1). En effet, outre les organes particuliers des sens , il y a un organe ou sensorium con> mun où se rendent et concourent les données de tous les sens en acte (2) . C'est le cœur, chez tous les animaux sanguins, qui est l'organe commun de tous les organes et qui contient le principe de tous les sens (3) : car dans tout animal, ce qui est premièrement sensitif, c'est ce qui est premièrement sanguin > c'està-dire le cœur (4), puisqu'il est le principe de tout le sang (5). Placé au milieu du corps, il sert d'intermédiaire entre les parties antérieures où se produit la sensation , et les parties postérieures de l'animal qui sont opposées à celles-là (6) .

Telle est la faculté qui compare entre elles les perceptions de nos sens. C'est parce que tous les sens y aboutissent et s'y rencontrent qu'elle peut, en leur servant de commune limite , réunir leurs impressions et juger de leurs divers objets , tout en restant ellemême indivisible (7). Ce principe juge de tout ce qui vient de chaque sens, et ses jugements donnent lieu à l'entendement de concevoir des opinions (8).

Nous devons à ce même sens général la notion de temps (9) , et nous lui attribuons la connaissance des qualités communes des corps, telles que le mouve-

(1) Du somm., II, § 3; Mouv. comm. des anim., IX, § 3, suiv. Cf. Part, des anim., III, 5. — (2) De la jeun., etc., I , § 4. — (3) lbid., III , §6, et pass.; Mouv. commun des anim., XI, §6.— (4) Part, des anim., III, 4, p. 666, a. — (5) Du somm., III, § 17. — (6) De la jeun., I, § 5. — (7) De l'àme, III, 2 , § 13 suiv.; cb. 7, § 4. — (8) Des songes, II, § 13. — (9) De la mém., I, § 11. Cf. De la sensat., VII, § 5, §6.

ment et le repos, l'étendue, la figure, le nombre et l'unité. En effet ces qualités n'étant l'objet propre d'aucun des cinq sens et étant perçues par chacun d'eux , il est évident que nous les percevons par un sens commun (1), puissance unique par laquelle l'âme sent toutes choses , mais qui , pour les objets particuliers, se sert de sens particuliers (2).

Chaque sens participe de cette puissance commune qui s'ajoute à sa fonction particulière pour lui faire percevoir et les objets communs et même ses objets propres (3). Aussi les impressions des sens particuliers sont-elles transmises au siège du sens commun , aussi bien pendant le sommeil que pendant la veille (4). Il y a deux sens , le goût et le toucher , qui tendent évidemment au cœur: et il en est de même des autres, car c'est là seulement qu'est le principe de leurs mouvements (5). Tous les organes en effet dépendent de celui-là, quoiqu'il soit surtout en rapport avec l'organe du toucher; de là vient qu'aussitôt qu'il est modifié, tout le reste l'est avec lui , tandis que la fatigue ou l'impuissance d'un des sens particuliers ne l'atteint pas lui-même (6). Voilà pourquoi nous rapportons le sommeil au sens commun, et non aux sens particuliers.

Le sommeil et la veille étant dans une opposition réciproque, doivent être rapportés à une même partie de l'animal (7) . Or nous considérons la veille comme un état de l'être qui sent. Elle n'est autre chose en effet que le libre exercice de la sensibilité (8) : elle en

(l) De l'âme, III, 1, § 7. — (2) De la sensat., VII, § 8. — (3) Du sommeil, II, § 3. — (4) Des songes, III, §§ 2 , 6 , 8. — (5) De la jeun., III, §6.— (e) Du sommeil, II, § 4, §5.— (7) Ibid., 1,§ 4.— (8) Ibid., I,§§5, 8,

est l'acte et l'entéléchie : elle est donc dans l'animal comme un principe de vie et comme une fin ; car sentir est une fin excellente pour qui en a la puissance (1) . Le sommeil au contraire est une impuissance résultant de l'excès de la veille ; il appartient donc comme elle à la faculté de sentir ; et en effet les plantes qui n'ont point cette faculté , sont incapables tout à la fois du sommeil et de la veille (2). Le sommeil, il est vrai , paraît plutôt leur convenir, parce qu'il est comme un intermédiaire entre vivre et ne pas vivre ; l'animal vit surtout par la sensation à l'état de veille; mais dès qu'il est endormi, il ne vit plus que de la vie des plantes. Cependant celles-ci n'ont point de sommeil , car il n'y a pas plus de sommeil sans réveil qu'il n'y a de veille sans fatigue et sans repos; or cet état des plantes qui paraît analogue au sommeil est absolument sans réveil (3).

Le sommeil et la veille ne sont point des actes volontaires (4). Tant que nous veillons, il y a quelque mouvement dans les organes de nos sens (5) ; pendant le sommeil , nos sens sont en repos et ne sauraient rien percevoir en acte (6). Le sommeil a surtout lieu après les repas , à cause des vapeurs qui montent à la tête ; il a lieu aussi après certaines fatigues et dans certaines maladies. Il résulte d'un mouvement qui fait monter au cerveau, par le moyen des veines, le sang le plus chaud et le plus grossier. Comme c'est surtout pendant le travail de la digestion que le sang se

(1) Du somm., II, § 7; De l'âme, II, 1, § 11 ; Probl., XVIII, 1, 7. — (2) Du somm., I, pass. — (3) Générât, des anim., V, 1 ; Du somm., I, § 6. — (4) Mouv. commun des anim. , XI , § 2.— (5) Probl., XVIII, 1 ; XXXIII , Î5. — (6) Des songes , I, § 2, § 7; Probl., XXXIII, 15.

trouble et s'épaissit, le sommeil vient alors, et il dure jusqu'à ce que le sang le plus clair et le plus pur remontant aux parties supérieures , le sang le plus trouble soit refoulé vers les parties inférieures (4). Le cerveau retirant à lui la chaleur du cœur, il se produit une catalepsie du premier sensitif , qui n'est autre chose que le sommeil (2) . Ce phénomène a donc pour cause un certain état du cerveau dans les animaux qui ont cette partie (3) ; mais il consiste proprement en une manière d'être du premier sensitif (4) ; car le sommeil et la veille sont communs à tous les animaux (5).

Nous ne pouvons ni toujours dormir ni veiller toujours, et le sommeil est destiné à réparer nos forces épuisées (6) : aussi y a-t-il un certain plaisir attaché à cet état (7). Au reste , ce sont les enfants surtout qui y sont sujets (8) , et l'homme dort moins à mesure qu'il avance en âge (9j.

Le sommeil et la veille étant des affections du sens commun (10), on ne doit point confondre le sommeil avec l'évanouissement, les défaillances ou le délire, parce que ces états n'affectent que les sens particuliers sans causer dans le premier sensitif ni impuissance ni fatigue, tandis que l'impuissance du sens commun détermine celle de tous les sens particuliers dont il est le principe et auxquels il commande (41).

(l) Du somm., III, pass ; Cf. Probl., XXXIII, 15. — (2) Du somm., III , § 20 . — (3) Part, des anim., Il , 7 ; Du somm., III , §§ 14 , 16. — (4) Du somm., II, § 12, §3. - (5) Ibid., II , § 7 ; De la sensat., I, § 3. — (6) Du somm-, I, pass. ; III , § 20 — (7) Mor. à Eud., I, 5. — (8) Ibid. ; Du somm., III, §7. — (9) Générât, des anim., V,l. — (10) Du somm., I, §11; II, §§ 4, 7. — (11) Ibid., II, §§3,4, 5; III, § 3. Pour compléter cette théorie du sommeil et de la veille, voyez Hist. des anim., IV, 10, et surtout Générât, des anim.,1. V, le eh. I tout entier.

Dans le sommeil la sensibilité a des retours qui se manifestent par les rêves et le somnambulisme (1). Les songes semblent dépendre du même principe que le sommeil (2) , et de fait ils appartiennent à la sensibilité, en tant que celle-ci contient l'imaginative (3). Or l'imagination et la mémoire, comme nous allons le montrer , se rapportent au premier sensitif et à la faculté à laquelle nous devons la notion de la durée (4).

(1) Générât, des anim., V, 1, p. 779, a. — (2) Des songes, I, § 2, suiv. — (3) Ibid,, I, § 10. — (4) De la mém., I, § 11.

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