THÉORIE GÉNÉRALE DES CONNAISSANCES SENSIBLES
Ce que c'est que la sensation en général. De la nature de la connaissance sensible; ses degrés; ses conditions; ses rapports avec les objets extérieurs. Légitimité, certitude et importance de la connaissance sensible.
Sentir, en général , est une manière d'être mû et de pâtir (1). C'est un mouvement dont la cause est hors de nous (2) et qui arrive jusqu'à l'âme par le moyen du corps (3). Cette modification , commune à l'âme et au corps , est une sorte d'altération (4), mais une altération qui consiste uniquement à faire passer la faculté de sentir de la puissance à l'acte (5).
En effet , la sensibilité est tantôt en acte et tantôt en puissance (6) , et dans ce dernier cas , si elle n'existe point comme mouvement et comme acte, elle existe du moins comme faculté (7). A en croire les philosophes de Mégare , il n'y aurait point de puissance là où il n'y aurait point d'acte, et aucun être ne posséderait la faculté de sentir, s'il ne sentait réelment, s'il n'avait une sensation en acte. Mais dans
(1) De l'àme, II, 5, § 1 ; II, 11, § 11 ; Probl., XXXI, 13. Cf. Métaph., V, 15 lin. — (2) De l'âme, I, 4, § 12; II, 5, § 5. —(3) De la sensat., I, §6; Phys., VII, 2, p. 244, b.— (4) De l'âme, II, 4, §6; ch. 5, § 1 ; Mouv. des anim., VII, §9 ; Phys., VII, 2, 3, pass. (5) De la sensat., IV, § 10. — (6) De l'âme, II, 5, § 2; III, 2, § 8; ch. 3, § 7 ; ch. 8, § 2, etc. — (7)Topii., IV, 5, §1.
cette hypothèse, le même être serait sourd, aveugle et même insensible plusieurs fois par jour. Bien plus, si cet être n'avait point la puissance de sentir dans le temps même qu'il ne sent point , il demeurerait à jamais incapable de sentiment; car tout ce dont il n'y a pas puissance est impossible (1 ) . Donc , même sans passer à l'acte , la sensibilité ne laisse pas d'être d'une certaine manière (%). On peut avoir la sensation et ne s'en point servir (3); on peut, tout en ayant Poule, ne pas entendre (4) , et la sensation ne fait point défaut pour n'être qu'en puissance (5). Aussi disonsnuous de tout être qui a la puissance d'entendre et de voir, qu'il voit et qu'il entend , encore qu'il soit endormi , tout comme nous le disons de celui qui entend et qui voit en effet (6). Au reste , quand nous disons que la sensibilité est en puissance , cela peut signifier deux choses différentes. En premier lieu , l'animal qui vient d'être engendré et qui ne vit d'abord que de la vie végétative , doit être considéré comme ayant déjà en puissance la sensibilité , puisqu'il est fait pour la posséder plus tard (7); et en effet, avec le temps, la partie sensitive vient s'ajouter à la partie nutritive (8). En second lieu , lorsqu'un être a en lui la sensation comme faculté et comme disposition, on peut dire encore qu'elle n'est qu'en puissance, tant qu'elle n'est point passée à l'acte sous l'influence de l'objet senti (9).
(1) Métaph., IX, 3.— (2) Delà sensat., VI, § 10.— (3) Topiq., V, 2, § 5. — (û) De l'âme, III, 2, §§ 4 et suiv. — (5) Ibid., III, 3, § 7. — (G) Ibid., II, 5, § 2. — (7) Ibid., II, 5, §§ 5, G, 7. — (8) Générât, des anim., II, 3, p. 73G, b. — (9) De l'âme, II, 5, §§ 3, 4, 6.
Comme dans les individus la puissance est chronologiquement antérieure à l'acte (1), la connaissance et la sensation en puissance et comme faculté précède la sensation et la connaissance en acte (2). Pour tout ce qui est en nous l'effet de la nature , nous apportons d'abord les facultés et nous produisons ensuite les actes. On le voit clairement par les sens : ce n'est pas à force de voir et d'entendre que nous avons acquis les sens de la vue et de l'ouïe ; nous ne les avons pas parce que nous en avons fait usage , mais au contraire nous en avons fait usage parce que nous les avions (3). D'un autre côté, la puissance n'est telle que parce qu'elle peut agir; un être n'est doué de la vue, par exemple, qu'autant qu'il peut voir en effet. L'acte est donc antérieur à la puissance au point de vue rationnel ; il l'a précédée génériquement , si ce n'est en nombre (4) ; il lui est d'ailleurs préférable : l'acte de voir vaut mieux que la puissance de voir ; aussi en est-il la fin et le but (5). La sensibilité, qui est d'abord en puissance dans l'homme , tend vers ce but (6), qui n'est autre que l'exercice de sa propre puissance (7). Mais pour qu'elle puisse passer à l'acte , il lui faut le concours de quelque objet dont l'impression l'excite et la détermine (8).
Cet objet que la sensation suppose et auquel elle se rapporte (9) , lui est antérieur, ou du moins cor-
(l) Métaph., V, 11, p. 1019, a; IX, 8, pass.-(2)De l'âme, III, 7,§ 1.— (3) Mor. à Nie, 11,1, p. 1103, a.-(4) Métaph., IX, 8, p. 1049, b.— (5) Ibid.; Gr. Mor., I, 3.— (6) El; toùto &yei. De la sensat., IV, § 10.— (7) Métaph., IX, 8, p. 1050, a. Cf. Mor. à Nie, X, 4. — (8) De l'âme, II, 5, § 2, § 5 j De la sensat., IV, § 10. — (9) Topiq., IV, 4, § Il ; Métaph., V, 15.
relatif et simultané ; il doit être en acte et mouvoir le milieu , l'air par exemple , lequel à son tour meut l'organe du sens et lui fait percevoir la qualité par laquelle il a été modifié lui-même (1). Mais la modification du sens est autre que celle du milieu qui lui transmet passivement les qualités des corps (2).
La sensation résulte d'une impression de l'objet sensible , qui met en acte la faculté de sentir (3). Mais à vrai dire , cette faculté demeure jusqu'à un certain point impassible et sans altération (4) , ou du moins si c'est là un mouvement, ce n'est pas celui que nous avons défini l'acte de l'imparfait : c'est au contraire l'acte de ce qui est déjà parfait (5) . C'est donc à défaut d'un terme spécial que nous appliquons ici le mot d'altération (6). Il y a d'ailleurs une différence essentielle entre l'altération qui se produit dans un être inanimé et celle que subit l'être doué de sentiment : le premier est modifié sans le savoir, le second ne saurait ignorer qu'il pâtit (7).
Disons maintenant ce qu'est la connaissance sensible, et partons de ce principe désormais bien évident , que pour la sensation , pâtir, être mû et être en acte sont la même chose (8) .
Tout ce qui est mû suppose un moteur en acte (9), et les choses se passent dans le mouvement d'altération comme dans tout autre mouvement , si ce n'est que le sujet reste toujours un seul et même sujet (1 0)
(1) De l'âme, II, 5, § 3 et pass.;ch. 7, pass.;ch. 11, § 8, etc.— (2) Ibid., II, 12, §6. -(:i) Ibid., II, 5, § 1 ; II, 11, §11; III, 4, § 2; III, 7,§ 1.- (4) Ibid., III, 4, § 5; III, 7, § 1. - (5) Ibid., III, 7, § 1. - (6) Ibid., II,
5» § T. — C?) Phys-> VII, 2i P- 244> b> !■ 15- — (8) De l,âme » ll> 5» § 3. — (9) Phys., III, 2, p. 20l,b,; De l'âme, l. c. — (10) Gén. etcorr., I, 1.
i3t ne change point de lieu. Ainsi la cire, sans changer de lieu ni de nature , est modifiée dans toute la profondeur où pénètre le cachet ; une pierre en pareil cas ne subirait point de changement; au contraire l'altération de l'eau pourrait aller fort loin; enfin l'air, le plus mobile de tous les corps , agit et pâtit en toute son étendue, là où il offre une surface une et continue : d'un côté il est affecté par les figures et les couleurs , les sons et les odeurs , et de l'autre il meut à son tour la vue , l'ouïe et l'odorat , l'empreinte marquée sur sa surface extérieure étant pour ainsi dire transmise jusqu'à l'extrémité opposée (1). Ainsi l'intermédiaire est affecté et mis en mouvement par l'objet sensible , et il meut à son tour l'être doué de sensibilité (2) , et en général il y a simultanéité et continuité entre l'acte de ce qui est altéré et l'acte de ce qui l'altère immédiatement (3). La sensation en acte suppose donc un objet qui soit en acte lui-même. C'est par l'acte seulement qu'une chose se fait connaître (4); les propriétés des figures géométriques , par exemple , ne nous deviennent évidentes que lorsque nous avons réduit à l'acte ces figures par notre conception même (5). C'est donc en même temps que l'objet se fait sentir et que le sens le perçoit (6). Il y a plus : c'est dans la chose mue que sont à la fois l'action , le mouvement et la passion , car l'acte de ce qui meut se produit en ce qui est mu ; l'acte de l'objet sensible et celui de la sensibilité se pas-
Ci.) De rame, m, 13, §9; II, 12, §6.— (2)Ibid., III, 12, § 8.— (3)Phys., VII, 2, p. 244 , b. — 0) Métaph., IV. 5,pass. ; IX, 9, p. 1051; a.— (6) Ibid., IX, &.— (6) Phys., VII, 2, p. 244, b ; p. 245, a ; De la sensat., II , § 12, etc,
sent donc tous les deux en l'être qui sent (1), Les anciens philosophes vont encore plus loin : ils supposent tous , et Platon pense avec eux (2) que c'est le semblable qui connaît son semblable (3). C'est ce qu'a voulu exprimer Empédocle dans ces vers célèbres : « Par la terre , dit-il , nous voyons la terre , l'eau par l'eau ; par l'air, l'air divin; par le feu , le feu qui consume ; par l'amour, l'amour, et la discorde par la discorde funeste (4). » Mais dans cette hypothèse , il faudrait que l'âme fût en quelque sorte les choses elles-mêmes , et qu'elle contînt non-seulement les principes et les éléments , comme l'admettaient ces philosophes , mais encore la multitude infinie de composés que forment ces principes , et même les divers rapports qui président à leurs combinaisons. Est-il besoin de dire que cela est de toute impossibilité (5) ? D'après la même théorie , tout ce qui paraît sera nécessairement vrai , ou bien si l'erreur peut se produire, il n'y en aura qu'une explication possible , à savoir le contact du dissemblable au lieu du semblable ; or, cette explication ne supporte point l'examen , car de même que les contraires sont l'objet d'une même connaissance , ils doivent être aussi l'objet d'une même erreur (6). D'ailleurs, si c'est le semblable qui perçoit son semblable , il en résulte inévitablement que le semblable est affecté et mis en mouvement par son semblable, ce qui est contraire à la vérité et ce que ces philosophes
(1) De l'âme, III, 2, §6.— (2) Tbid. , I, 2, § 7.— (3) Ibid., III, 3, § 2. — (4)Ibid.,I, 2,§6; Mélaph.,111, 4, p. 1000, b, 1. 6. — (5) De l'âme, I, 5, §§ 5, 6 et suiv. — (6) Ibid. , III, 3, § 2.
eux-mêmes se refusent à admettre (1). En effets tous les objets ne peuvent pas agir les uns sur les autres , mais seulement les objets qui sont contraires ou opposés entre eux : ce qui agit et ce qui pâtit sont de même genre , mais différents et contraires en espèce (2).
Il y a pourtant du vrai dans cette théorie. En effet, pâtir n'est pas un terme simple; tantôt il signifie la destruction d'une chose par son contraire, et tantôt il exprime la conservation , la confirmation de ce qui est en puissance par le moyen de quelque chose qui est en acte, mais qui lui est semblable, sauf l'unique différence qui existe entre la puissance et l'acte. Ainsi passer de la science que l'on possède à l'acte de la contemplation scientifique , ce n'est pas une altération , mais un développement dans le sens de la nature ; et si absolument on y veut voir une altération , on ne la doit confondre avec aucune autre (3). Or la sensation en acte a lieu de la même manière que la contemplation scientifique (4). Donc en un sens on peut dire que le semblable agit sur son semblable , tandis qu'en un autre sens c'est le dissemblable. Ce qui pâtit est différent de ee qui agit : au contraire ce qui a pâti lui ressemble. Au commencement de l'action , ce qui agit et ce qui pâtit sont dissemblables ; mais l'action accomplie, ils sont rendus semblables (5). Dans toutes nos sensations , ou du moins dans la plupart, on ne remarque aucune autre modification , au-
(1) De l'âme, I, 5, § 8.— (2) Gén. et corrupt., I, 7, p. 323, b; De l'âme, II, 4, § 10. — (3) De l'âme, II, 5, § 5. — (4) Ibid., § 6 ; De la sensat., IV. §10. — (5) De l'âme, 11,5, §3.
cnn autre mouvement que ce simple changement d'état (1). Ce qui sent est en puissance à peu près ce que l'objet sensible est déjà en acte; il ne lui est pas encore semblable quand il en subit l'action, mais cette action une fois subie, il lui est fait semblable et il est ce qu'est son objet (2). Celui-ci fait donc passer le sens à l'acte, à un acte tel qu'il est lui-même, et cela parce que le sens est en possession d'y passer (3). Ce n'est point là pâtir ni être altéré : c'est l'acte, non de ce qui est imparfait, mais de ce qui est déjà parfait (4). Le même être peut d'ailleurs voir et avoir vu : la continuité de cet acte en montre assez la perfection (5).
La sensation est donc en puissance la chose même qui est sentie (6); mais il faut bien déterminer de quelle manière. En effet , il peut être ici question ou des objets eux-mêmes , ou seulement de leurs formes. De dire que le sens devient l'objet lui-même, il n'y a point d'apparence; car ce n'est pas la pierre qui est dans l'àme , c'est seulement son idée ou sa forme (7). Les sens ne perçoivent pas non plus les objets extérieurs dans toute leur grandeur. Le soleil, par exemple , est perceptible pour la vue , mais non dans sa grandeur réelle (8). Les sens ne reçoivent donc pas matériellement les choses sensibles , et l'on peut sous ce rapport les comparer avec la cire qui reçoit l'empreinte d'un anneau sans la matière dont il est composé; elle prend bien la figure de l'or ou de l'airain, mais non pas en tant que c'est de l'or ou de l'airain.
(!) Catég., XIV, § 4. — (5) De l'àme, H, 5, §7. — (3) Ibid., II, 11, § 11. — (4) Ibid., III, 7, § 1. — (6) Métaph., IX, 6, p. 1048, b. — (fr) De l'âme, III, 8,§§ l, 2. — (7) Ibid. ,§2. — (8) De la sens ..VII, $6.
Chaque sens particulier se comporte de la même manière à l'égard de ce qui a couleur, son ou saveur ; il reçoit chaque objet non en tant qu'il est tel objet individuel , mais en tant qu'il a telle qualité et telle forme ; et en général il faut admettre que le sens est ce qui peut recevoir les formes sensibles sans leur matière (I ). Voilà pourquoi la sensibilité ne saurait se trouver dans des êtres dont le corps serait simple, puisqu'ils ne pourraient s'assimiler les qualités des objets sans leur matière (2). La sensibilité ne reçoit donc ni les choses elles-mêmes , ni leur matière , ni même de petites images des choses sensibles , suivant la singulière hypothèse de Démocrite (3), mais uniquement leur forme , et c'est en ce sens qu'elle est en puissance et devient en acte les objets sensibles : elle les reçoit comme la main , notre instrument par excellence , reçoit et s'approprie tous les instruments ; et de même que la main est l'organe des organes , de même la sensibilité est Informe des choses sensibles (4). L'acte de l'être qui sent et celui de l'objet senti étant un seul et même acte (5) , il est facile de comprendre comment nous pouvons connaître tout ensemble la qualité sensible et l'acte même du sens qui s'y applique. En effet , non-seulement nous voyons et nous entendons, mais encore nous sentons que nous voyons et que nous entendons (6). Tout homme qui voit, qui entend ou qui marche, sent qu'il voit, qu'il entend ou qu'il marche, et il en est ainsi de toutes nos
(l) De Fàrae, II, 12, § I. Cf. III, 2, § 3, § G init. — (2) Ibid., III, 12 , § 2;ch. 13, § 1. Cf. II, 12, §4. — (3) Divinat., II, §5. —0) De l'àme III, 8, §2. — (5) Ibid., III, 2, §6. — (6) Ibid., §1.
autres actions. Il y a donc quelque chose en nous qui sent que nous agissons (1). Quel est le principe qui sent que nous sentons, qui voit que nous voyons? La connaissance de notre propre vision nous est donnée ou par la vue ou par quelque autre sens ; mais quel que soit ce sens , il est évident qu'il connaîtra et la vue et la couleur qui en est l'objet. Si l'on n'accorde pas que la vue se connaît elle-même , il faudra donc admettre qu'il y a deux sens pour un même objet, ce qui est impossible. De plus , si l'on suppose pour connaître la vue un autre sens que la vue elle-même, il faudra aller ainsi à l'infini, ou bien on rencontrera quelque sens qui s'apercevra lui-même, et alors autant valait accorder tout de suite cette connaissance au premier sens? Ici pourtant s'élève une difficulté. L'objet de la vue étant la couleur ou bien ce qui a de la couleur r si la vue s'aperçoit elle-même, n'est-ce pas qu'elle est une couleur ou quelque chose qui en a ? A cela nous répondrons que connaître par la vue se dit en plus d'une manière ; ainsi c'est bien par la vue que nous jugeons des ténèbres, cependant ce n'est pas par une perception actuelle. D'ailleurs ce qui voit en acte devient en quelque sorte la couleur qu'il voit, puisque le sens reçoit l'objet sensible sans sa matière , et que l'acte de l'objet et celui de la sensation ne font qu'un seul et même acte ; leur être , il est vrai , n'est pas identique, mais tous les deux se produisent dans l'être qui sent (2). Le même sens nous fait donc connaître et son objet et son acte propre. C'est ainsi que nous pouvons sentir que nous sentons ; et, pour l'être
(l) Mor. à Nie. IX, 9, p. 1170, a. — (2) De l'âme, III, 2, §§ 1-6.
doué de sensibilité, sentir qu'il sent, c'est être (1). Il est évident par la nature de la connaissance sensible que chaque sens ne peut connaître qu'un seul objet à la fois. En puissance , la sensation est indéterminée , mais en acte elle porte sur un objet particulier ; unique et déterminé {%). Il n'est donc pas possible que l'âme, par un seul sens, perçoive à la fois deux choses, à moins qu'elles ne soient mélangées : car le mélange même est comme un seul objet , et peut être perçu en une seule sensation (3). Mais en général, de deux mouvements qui se produisent ensemble , le plus grand étouffe le plus petit : ainsi l'on n'aperçoit pas les objets que l'on a sous les yeux , lorsqu'on médite profondément, ou qu'on est effrayé, ou qu'on entend un grand bruit: le mouvement le plus fort lui-même, quoiqu'il absorbe le plus faible , s'aperçoit moins bien que s'il se fût produit seul. Deux mouvements égaux, s'ils ne se confondent point en un seul par le mélange, se détruisent, et on ne les sent ni l'un ni l'autre. Les objets simples d'ailleurs s'aperçoivent mieux que les composés (4). Un seul sens ne peut même pas recevoir à la fois les deux formes opposées de son objet propre , par exemple la forme du blanc et celle du noir (5). Cependant la vue connaît l'un par l'autre , et même quand nous ne voyons pas, nous jugeons encore par la vue des ténèbres et de la lumière, quoique ce soit d'une autre manière que quand nous voyons (6). Il nous suffit d'un seul des termes d'une
(1) Mor.à Nic.,1. c. — (2)Métaph. XIII, 10; Delà sensat., VII, § 3. — (3) De la sensat., VII, § 3 et pass. — (4) Ibid. — (5) De l'âme, III, 2, § 14. — (G) Ibid. § 3.
opposition pour connaître et ce terme et. son contraire : ainsi , par le moyen de ce qui est droit nou& jugeons et du droit et du courbe (1) , et en général tout contraire a cette propriété de donner la connaissance de son contraire , en même temps qu'il se fait connaître (2). Un même sens porte donc sur les contraires, et il les atteint tous les deux par un seul acte (3). Le sens tient pour ainsi dire le milieu entre les qualités opposées de son objet propre, et c'est parce qu'il est en quelque sorte un terme moyen qu'il peut juger des extrêmes. Mais par la même raison , ce qu'il y a d'excessif dans les qualités sensibles échappe à sa nature moyenne et tempérée; si même l'organe reçoit un trop grand choc , aussitôt se rompt cette proportion qui était le sens lui-même , de même que l'harmonie et l'accord sont détruits lorsqu'on frappe trop rudement les cordes d'une lyre (4).
Indépendamment de la contrariété première qui se rencontre en chaque genre d'objets sensibles (5) , chaque sens perçoit des différences secondaires et des nuances diverses en grand nombre (6) , et le plus parfait de tous est celui qui perçoit le plus distinctement les plus petits détails de son objet propre (7). Mais l'acte le plus excellent de la sensibilité est celui du meilleur de nos sens s'appliquant au plus beau des objets auxquels il se rapporte (8).
Nous l'avons déjà dit, chacun de nos sens s'applique
(1) De l'âme, I, 5, § 16.— (2) Rhét., I, 9, p. 1368, a,— (3) De l'âme, III, 3T §2;Topiq. I, 10, § 4 ; I, 14, § 2; VIII, 1, § 15. - (4) De l'âme, II, 12, §§3, 4; 1IIT2, § 9; ch. 4, §5; De la sensat., VI, § 8, etc. — (5) De la sensat., VI, § 6.— (6) De l'âme, II, 11 , § 2. — (7) De la sensat., IV, § 16. — (8) tfoiy
à Nie, Xr4„
à un seul genre d'objets propres à agir sur lui (1), et réciproquement un objet sensible ne saurait être connu que par un seul sens et non par deux (2). Ainsi aucun être privé du sens de l'odorat ne peut être affecté par l'odeur, et en général rien ne peut être affecté par un objet , s'il n'a le sens propre à percevoir cet objet ; bien plus, ce qui peut sentir ne sent jamais que delà façon dont il est sensible (3). La vue ne peut que voir et l'ouïe qu'entendre (4). Nous ne jugeons donc pas par le même sens du clair dans la voix et du clair dans la couleur ; mais nous jugeons de l'un par l'ouïe et de l'autre par la vue (5). Gomment donc se fait-il que parfois un sens perçoive, même par accident, les objets propres d'un autre sens, comme quand nous jugeons des choses douces ou amères par la vue (6) ? L'âme peut connaître un objet dans ses différentes qualités par plusieurs sens à la fois. Supposons donc que deux sens, le goût et la vue, s'exerçant à la fois sur un même objet , y constatent en un même instant l'un une certaine couleur , l'autre une saveur particulière. Si les perceptions de ces deux sens coïncident , et que nous sentions ainsi un même objet à la fois comme ayant une couleur jaune et une saveur amère, il suffira que l'un des deux sens vienne à s'exercer de nouveau sur cet objet, pour qu'à ses données propres nous ajoutions celles de l'autre sens. C'est ainsi qu'à voir simplement un corps jaunâtre , nous le supposons amer et nous croyons voir de la
(1) De l'âme, II, 6 pass.; De la sensat., VII, § 7 ; Mor. à Nie. X, 4.—- (2) De l'âme, III, 2, § 1 , — (3) lbid. , II, 12, § 5. — (4) Gr. Mor., I, 19. — (6)Topiq., I, 15, §4 ; Ph\s„ III, 6. - ((;) De l'âme, 111, l,§ 5.
bile (1). Ce n'est que par accident qu'un sens nous donne la connaissance de qualités sensibles qui lui sont étrangères ; et comme il ne les connaît point directement, il n'en est pas non plus affecté (2).
Les sens particuliers connaissent aussi , mais d'une autre manière, les qualités sensibles communes. Ces qualités n'étant l'objet propre d'aucun sens particulier, chaque sens les perçoit à son point de vue, c'està-dire en tant qu'elles se rencontrent en son objet propre. C'est pourquoi il est bon que ces qualités nous soient connues par plusieurs sens. En effet si la vue, par exemple, à laquelle on serait tenté d'attribuer spécialement ces perceptions (3), si la vue, dis-je, était seule à connaître l'étendue , nous serions exposés à nous tromper gravement et à croire que l'étendue et la couleur sont une même chose , parce que nous les percevrions toujours ensemble ; mais comme l'étendue accompagne aussi d'autres objets sensibles, nous connaissons par là que la couleur et l'étendue sont choses différentes (4). Si donc cette classe d'objets appartenait en propre à un seul de nos cinq sens, nous ne les sentirions que par accident, à peu près comme nous percevons la saveur d'une chose par la vue (5). Mais telle n'est pas notre connaissance des qualités sensibles communes , puisqu'elles sont sensibles par elles-mêmes (6). Ces qualités sont le mouvement et le repos , l'étendue , la figure , l'unité , le nombre et le temps (7). Or tout cela nous est counu
(I) De l'âme, III, 1, § 7.- (2) Ibid., II, 6, § 4; III, 1, § 6.— (3) De la sensat., ï,§ 10; IV, §15; Métaph., X11I, 3. — (4) De l'âme, III, 1,§ 8. — (5) Ibid., § 5. — (6) Ibid., 11, 6, §§ 1, 4. - (7) Ibid., II, 6, § 3; De la sensat., I, §10; IV, § 15.
par le moyen du mouvement : ainsi c'est le mouvement qui nous fait connaître l'étendue et par suite la figure qui en est une espèce. Nous percevons le repos par l'absence du mouvement , le nombre par la solution de la continuité , et aussi par l'unité des objets propres, attendu que chaque sens perçoit quelque chose d'un (1). Quant au temps, c'est ou le mouvement lui-même, ou un mode du mouvement (2). Ces choses communes n'étant propres à aucun sens particulier, il en faut rapporter la perception au sens commun (3) , auquel appartient en propre la notion du temps (4) , quoique chacun de nos sens s'exerce également en une certaine partie de la durée (5).
C'est encore le sens commun , comme nous l'avons déjà dit, qui connaît la ressemblance et la différence des objets propres de tous nos sens. Mais il y a là une difficulté qu'il importe de résoudre. Comment un même sujet peut-il recevoir tout ensemble les mouvements contraires, en demeurant lui-même indivisible et sans succession de temps ? L'impression d'une saveur douce agit d'une certaine façon sur la sensibilité; une saveur amère produit sur elle l'effet contraire, et un objet blanc la meut encore d'une autre manière. Ce qui juge de ces diverses impressions est-il donc à la fois divisible et indivisible, indivisible en être et en durée , divisible par ses manières d'être ? S'il en était ainsi, le même principe percevrait des ob-
(1) De l'âme, III, 1, §5.— (2)Métaph.XI, 10,p.l067, a; XII, 6, p.l071,b, - (3) De l'âme, III, 1, § 7. — (4) De la mcm.,J, § il. — (5) Mor. à Nie, X, 3, p. 1174, a.
12ft DE LA CONNAISSANCE SENSIBLE.
jets séparés. Or il se peut bien qu'un même sujet soit multiple et divers dans ses manières d'être ; et n'en soit pas moins un et indivisible en être , en espace et en durée (1). Mais peut-être n' accordera- t-on pas qu'il en soit ainsi pour le sens commun. On admettra sans doute qu'en puissance il peut être considéré comme indivisible à la fois et comme divisible , puisqu'il peut devenir les contraires ; mais on dira peutêtre qu'en essence il en est autrement , et que dans le moment qu'il passe à l'acte , il devient réellement divisible, ne pouvant être à la fois blanc et noir : il ne saurait dans cette hypothèse recevoir les formes du noir et du blanc, et comme c'est en cela que consiste la sensation , il ne saurait percevoir ces deux choses (2).
Pour résoudre cette objection, il nous suffira de comparer le sens commun au point qui unit deux lignes. Considéré en lui-même ce point est un et indivisible ; mais en tant qu'on peut l'employer deux fois en deux manières différentes , comme appartenant à l'une et à l'autre de ces deux lignes, il est double et partant divisible. Il en est absolument de même de cette faculté qui juge des données diverses des sens. En elle-même elle est indivisible et par conséquent une et identique ; mais à un autre point cle vue elle est en quelque façon divisible et multiple. En effet, en tant qu'elle se sert de deux sens, elle peut bien percevoir deux choses sensibles à la limite où elles se rencontrent , et elles sont séparées pour lui comme appartenant à des sens séparés. Mais en tant qu'elle est une
(1) De l'âme, 111, 2, § 13. — (2) Ibid., § 14.
faculté unique elle ne se sert que d'un sens et juge d'un seul coup (1). C'est ainsi que le sens commun est tout à la fois une puissanee simple et indivisible en soi, et la commune limite des sens particuliers qui y aboutissent et dont il réunit les sensations diverses en une seule connaissance (2).
Le sens commun est en effet le principe par lequel chaque sens voit , entend ou perçoit à sa manière (3) ; il est modifié par toutes nos sensations (4), et c'est à lui que l'opinion emprunte ses jugements sur tout ce qui vient de chaque sens (5). Ainsi l'âme voyant un flambeau juge par le sens commun que c'est du feu , et voyant quelqu'un qui s'avance , elle juge par le sens commun que c'est un ennemi (6).
Quand nous avons cessé de voir en acte des objets particuliers, ils sont pour nous comme s'ils n'étaient plus; cependant nous conservons une notion de ces objets, non point de leur matière, puisque nous ne percevons point la matière, mais de leur forme, parce que les sens reçoivent la forme des choses sans leur matière (7). Voilà comment l'imagination venant à la suite de la sensation en acte (8) , nous peut fournir les représentations des objets absents, soit à l'état de veille, soit pendant le sommeil (9). La sensation se rapporte toujours au présent, et c'est même le seul objet de la connaissance (10). L'imagination est donc
(i) De l'âme, 111,2, § 15.— (2) Ibid., III, 7, §4; Delà sensat., VII, §§ 7, 8, 9; Du somm.,11, §3suiv. — (3) Du somm , II, § 3. — (4) Des songes, III, pass. — (5) Ibid., I, § 3. — (6) De l'âme, 111, 7, § 5. — (7) Métaph., VII, 10 ; De l'âme, III, 2, § 3 ; Des songesr II, pass.— (8) De l'âme , III, 3, § 13. — (9) Ibid., III, 2, § 3 ; Des songes, 1, pass. — (10) De la mém., I, pass,
distincte de la sensation , mais elle ne se produit jamais sans la sensation (1).
Il en est de même de la mémoire : elle succède à la sensation et en résulte (2). Or c'est de la mémoire que naît l'expérience, laquelle à son tour fonde chaque science , en lui fournissant ses principes spéciaux (3).
Telle est la nature , tels sont les divers degrés de la connaissance sensible. Il faut maintenant en rappeler les conditions , expliquer la nature des objets auxquels elle s'applique et le degré de confiance qu'on lui doit accorder.
La faculté sensitive est dans le corps , dépend du corps et n'agit point sans lui (4). Elle a des organes dont elle est inséparable , et sans lesquels elle ne saurait connaître : un organe commun et premier dont elle est l'âme et l'essence (5) , et des organes particuliers où résident les sens particuliers (6). Aussi, sentir se dit-il de l'âme et du corps (7) , et c'est bien en quelque sorte une chose corporelle (8) . Toute sensation s'opère à l'aide d'un milieu qui est tantôt une partie même du corps et tantôt un corps étranger (9), par le moyen duquel nous pouvons percevoir de plusieurs côtés (1 0) et de plus loin (11); mais la distance d'où nous percevons est finie , celle d'où nous ne
(1) De l'âme, III, 3, § 4. — (2) Dern. Anal., 11, 19, § 5; Métaph., I, 1.— (3) Métaph., I, 1, pass.; Prem. Anal., I, 30, § 3 j Dern. Anal., I, 24, § 15. —(4) Catég., VII, §20; De l'âme, III, 4, §§ 4, 5; Delà sensat., I, §2,§6; Du somm. , I, § 6. — (5) De l'âme, I, 4 , § 13; II, 12, § 2 ; Du somm., II, § 5. — (6) Voyez plus haut les ehap. VI , VII et suiv. — (7) Topiq. ,1, 15, §9; Du somm., I, § 1.— (8) Del'àme, III, 3, § 2. — (9)Ibid., II, 7, §8 ; ch.9, §6;ch. 11,§§7, 8, 9; III, 12, §§ 6, S, 9. — (10) Part, des anim., II, 10. — (11) De l'âme, III, 12, §8.
percevons pas est infinie (I). Les sens ne sauraient atteindre les parties trop petites de leurs objets (2) , et l'excès des qualités sensibles leur échappe (3). Enfin la sensation est susceptible de plus et de moins : elle est plus ou moins énergique , plus ou moins claire et distincte (4). Elle ne se connaît pour ainsi dire qu'en passant (5) : son objet diffère d'elle-même et lui vient du dehors (6). Elle ne connaît pas non plus toute seule et par elle-même (7) ; elle est essentiellement relative à un objet (8) et ne passe point à l'acte sans son concours (9) , en sorte que la destruction de la chose sensible entraîne celle de la sensation (1 0). Il y a entre l'objet sensible et la sensation le rapport de ce qui agit à ce qui pâtit , et par conséquent un rapport du plus au moins (1 \ ). Il est vrai que les objets sensibles à leur tour dépendent jusqu'à un certain point de la sensation (4 2y; ils ne sauraient être connus que par elle (1 3), et les premiers physiciens n'avaient pas tout à fait tort de prétendre que les couleurs et les saveurs n'existeraient point sans le goût et sans la vue (1 4). Sans doute on ne peut soutenir que ces qualités n'existent pas en puissance dans les objets avant
(l) Delasensat., VII, § 10; Du ciel, II, 8 ; Météor., III, 4 med.— (2) De lasensat., VI, § 7, §8.— (3) De l'âme, 111,2, §9; III, 4, §5; III, 13, §3.
— (4) Mor. à Nie, X, 4, p. 1174, b; De l'âme, III, 3 , § 7. — (5) Mé laph., IV, 5, p. 1010, b ; XII, 9.-(6) Ibid., XII, 9, p. 1074, b; De l'âme 1,4, § 12; II, 5, § 6 ; Topiq., I , 14, § 2; Probl., XII, 10.- (7) De l'âme, II 5, § 2.— (8) Catég. , VII, § 9; X, § 4 ; Topiq. , IV, 4, § 1 1 ; Mor. à Nie, X 4 ; Métaph., V, 15 pass. — (9) Catég., VII, §§ 18, 19; De l'âme, II, 5, §6
— (10) Catég., VII, §20; Top. I, 13, §2.— (1 1) Métaph., V, 15 fin. Cf. De l'âme, III, 7, § 1. — (12) Métaph., IV, 5, p. 1010, b; Catég., VII, § 9 X, §4. — (13) Métaph., 1, 7 fin; Topiq., V, 3, § 5; De la sensat., VI, § i, §3. Cf. Phys., V, 1 med.— (lu) De l'âme, HT, 2, § 8.
même que d'être senties (1); mais l'acte de l'objet perçu et celui de l'être qui perçoit étant un seul et même acte, l'un ne saurait subsister sans l'autre (2), et les objets sensibles , comme tels , n'existent que par la sensation (3). Aussi une même théorie embrasse-t-elle les sens et les objets sensibles (4).
A chaque genre d'objets sensibles la nature a fait correspondre un sens (5); et à moins qu'il n'y ait d'autres corps possibles que ceux qui nous entourent et d'autres qualités que celles qui appartiennent aux corps d'ici-bas, on peut affirmer qu'aucun sens ne nous manque et que nous connaissons toutes les choses sensibles (6) ; et en effet il n'y a point d'êtres particuliers en dehors de ceux que nous voyons dans l'univers (7). On ne saurait supposer les objets sensibles divisibles à l'infini , sans admettre la divisibilité à l'infini de la sensibilité , à moins qu'un objet sensible ne soit composé de parties non sensibles , ce qui est absurde ; car un corps n'est point composé de notions mathématiques (8). D'un autre côté, si toutes les choses sensibles étaient tangibles , comme le veulent Démocrite et la plupart des physiciens , il faudrait considérer tous les sens comme des espèces du toucher (9).
Parmi les objets des sens , les uns ne sont sensibles que par accident , comme nous l'avons dit ; les autres, propres ou communs , sont sensibles en soi ; mais
(1) De l'âme, III, 2, §§ 7, 8 ; Catég., VII, §§18, 19. — (2) De l'âme, III, 2,§ 4,§ 8.— (3) Ibid., II, 12, § 5 ; Métaph., IV, 5.— (4) Part, des anim., 1, 1, p. 641, b. — (5)Gr. Mor., I, 35. — (6) De l'âme, III, 1, §4. - (7) Métaph., III, 2, p. 997, b.- (8) De la sensat., VI, § 2. - (9) Ibid., IV, § 14.
ceux-là le sont par excellence qui sont propres à chaque sens (1 ).
La sensation en acte ne porte que sur les choses particulières (2) et engagées dans la matière (3) , quoique la matière ne soit pas perceptible en ellemême (4). Les objets sensibles sont choses individuelles et extérieures (5). La sensation n'atteint jamais l'universel (6), si ce n'est par accident, c'est-àdire en tant que l'universel est contenu dans chaque objet particulier : ainsi l'œil perçoit accidentellement l'universel , en ce que telle couleur qu'il voit est une couleur en général , de même que cet À particulier qu'étudie le grammairien est un A en général (7). En soi l'universel est chose intelligible et d'évidence rationelle; le particulier, au contraire, est l'objet propre de la sensation et il est d'évidence sensible (8). Suivant les sens et à notre point de vue individuel, qui est loin d'être absolument vrai (9) , le particulier est antérieur à l'universel (10).
L'être n'est jamais séparé de l'unité ; l'être et l'unité s'accompagnent toujours (1 1). L'être particulier est donc un et indivisible numériquement (1 2). Mais autre est l'indivisibilité rationnelle , autre est l'indivisibilité suivant les sens (1 3) ; et sans soutenir avec Parménide que la pluralité est donnée par les sens et l'unité
(l) Derâme,II,6,pass.— (2) Ibid., II,5,§ 6; Dern.Anal., I, 18,§ 1;I, 31, §3; Métaph., VII, 10, p. 1036, a. — (3) Du ciel , I, 9, p. 278, a, l. 11. — (i) Métaph., VII, 10.— (S) DeTàme, II, 5, § 6. — ((;) Dern. Anal., I, 31, § 1 suiv. — (7) Métaph., XIII, 10, p. 1087, a. Cf. Dern. Anal., I, 31, § l. — (S) Phys., I, 6; Dern. Anal., I, 24, § 15. — (9) Phys., I, 1 init. — (10) Métaph., V, 11; Dern.Anal., I, 2, §11; I, 3, § 5. — (11) Métaph., IV, 2, p. 1003, b; X, 1,2, pass. — (12) Ibid., X, 1, p. 1052, a. Cf. Ibid., III, 4, p. 999, b fin. —(13) Ibid., XIV, l,p. 108K, a, 1. 3.
conçue par la raison (1) , on peut dire que la pluralité tombe plutôt sous les sens que l'unilé , le divisible plutôt que Findivisible ; en sorte que sous le rapport de la connaissance sensible , la pluralité et le divisible sont antérieurs à l'indivisible et à l'unité (2).
Tout ce qui est sensible a une étendue , et il est impossible de sentir ce qui est absolument indivisible (3). On ne saurait non plus percevoir un corps infini; tous les corps sont limités par des plans et tous sont en quelque lieu. Rien d'infini dans les choses sensibles ; le nombre lui-même n'est pas infini , car tout nombre se peut compter (4).
Il y a des substances sensibles éternelles (5) : tels sont les astres et le ciel, qui ne sont sujets qu'à une seule espèce de mouvement ; savoir le changement de lieu (6). Mais d'une manière générale, toutes les substances sensibles particulières , telles que les plantes et les animaux , sont périssables (7). Toutes sont dans un perpétuel mouvement , et l'indétermination est leur caractère commun (8).
Le spectacle de ces diversités et de ces changements a donné naissance, chez quelques philosophes, à des doutes sérieux sur la réalité des choses sensibles. D'abord ils ont cru à l'existence simultanée des contraires dans le même être (9). Puis ils ont pensé que tout ce qui paraît à chacun est vrai (10). Suivant ces philosophes , ce n'est pas au grand nom-
(1) MétapH., I, 5, p. 88fi, b.— (2) Ibid., X, 3 mit.— (3) De la sensat.,VII, § 10. Cf. VI, § ?, suiv.— (4) Du ciel, I, 7 ; Métaph., XL 10.— (5) Métaph., 1, 9, p. 991, a ; Xîl, H— (6) Ibid., 111, 2, p. 997, b ; 998, a; XII, 8; Du ciel, I, 9.— (7) Métaph., VII, 15; XI, 1, p. 1059, a; XII, 1. — (8) Ibid., IV, 5, p. 1010, a. — (s») Ibid., IV, 4, 5, p. 1009, a. - (10) Ibid., p. 1009, b.
bre, ce n'est pas non plus au petit nombre qu'il appartient de juger la vérité. Si nous goûtons de la même chose, elle paraîtra douce aux uns, amère aux autres. Si tout le monde était malade ou avait perdu la raison , et que deux ou trois seulement fussent en bonne santé ou possédassent encore leur bon sens, ces derniers seraient alors les malades et les insensés , et non pas les autres. D'ailleurs les mêmes choses paraissent à la plupart des animaux autres qu'elles ne nous paraissent, et chaque individu , malgré son identité, ne juge pas toujours de la même manière par les sens. Quelles sensations sont donc vraies? quelles sensations sont fausses? C'est ce qu'on ne saurait voir : ceci n'est en rien plus vrai que cela ; tout est également vrai. Tels sont les motifs pour lesquels Démocrite, entre autres, prétend qu'il n'y a rien de vrai , ou du moins que nous ne connaissons aucune vérité. Il faut remarquer d'ailleurs que dans son système la sensation constitue la pensée, et qu'en conséquence ce qui paraît aux sens de chacun est nécessairement selon lui la vérité (1). Les anciens philosophes en général considéraient la sensation comme la mesure des choses dont elle donne la connaissance ; et quand Protagoras disait que l'homme est la mesure de toutes choses (2), il entendait par là sans doute l'homme qui a la science ou plutôt la connaissance sensible (3). La cause des opinions que nous venons de rapporter est donc que ces philosophes , qui plaçaient toute vérité
(i) Métaph., IV, 5, p. 1009, b. — (2) Voyez dans le Théétète de Platon l'exposition et la critique de cette célèbre théorie. — ■ (3) Métaph., X, i, p. 1053, a, b.
dans les êtres , n'admettaient comme êtres que les choses sensibles. Comme ils voyaient la nature sensible soumise à un mouvement perpétuel et indéterminé, ils pensèrent qu'on ne peut rien établir de vrai sur ce qui change sans cesse , et il faut bien convenir qu'en cela l'opinion qu'ils professaient a quelque vraisemblance; mais elle ne saurait être acceptée comme la vérité même (4 ).
D'abord, pourquoi juger de la vérité d'après les objets sensibles que nous voyons changer sans cesse et ne jamais persister dans le même état? Chercher la vérité dans des objets périssables , dont l'existence même ne saurait être affirmée dès qu'ils sont hors de la portée de nos sens (2), n'est-ce pas vouloir atteindre des ombres qui s'envolent? C'est sur les êtres qui restent toujours les mêmes et qui ne sont susceptibles d'aucun changement, qu'il faut établir la science (3). 11 y a un monde céleste auquel on ne saurait appliquer des observations faites sur un petit nombre d'objets sensibles. Les choses terrestres et périssables ne sont qu'une portion nulle pour ainsi dire de l'univers; de sorte qu'il serait plus juste d'absoudre ce bas monde en faveur du monde céleste , que de condamner celuici à cause du premier (4). Il y a d'ailleurs d'autres êtres que des êtres sensibles (5) , et la science est autre chose que la sensation (6).
Ensuite, devons-nous convenir, avec les partisans de ce système, que l'objet qui change leur donne, alors
(1) Métaph., IV, 5, p. 1010, a.— (2) Topiq., V, 3, § 5; Métaph., VII, 15. (3) Métaph., XI, 6, p. 1063, a. - (4) Ibid., IV, 5, p. 1010, a. — (5) Ibid., I,P,p. 988, b; 9, p. 991, a; IV, 5. — (6) Ibid., III, 4.
qu'il change, une juste raison de ne pas croire à son existence ? Certes, l'on pourrait discuter sur ce point ; car ce qui cesse d'être participe encore de ce qu'il a été, et nécessairement participe déjà de ce qu'il devient (1). De plus, si nous-mêmes nous changeons continuellement , si nous ne restons pas un seul instant les mêmes , qu'y a-t-il d'étonnant à ce que nous ne portions pas toujours le même jugement sur les objets sensibles , à ce qu'ils nous paraissent différents quand nous sommes malades ? Les objets sensibles , bien qu'ils ne paraissent pas aux sens les mêmes qu'auparavant, n'ont pas pour cela subi un changement ; ils procurent des sensations différentes aux malades, parce que ceux-ci ne sont ni dans le même état ni dans les mêmes dispositions qu'au temps de la santé. La même chose arrive pour d'autres changements. Si nous ne changions pas, si nous restions toujours les mêmes, les objets persisteraient pour nous (2).
Si l'homme était la mesure de toutes choses , et si toutes choses étaient en réalité ce qu'elles paraissent à chacun , il en résulterait , ce semble , que la même chose serait et ne serait pas tout à la fois (3) ; car les mêmes choses ne paraissent pas à tout le monde ni au même individu toujours les mêmes (4). Ce qui paraît paraît à quelqu'un ; la vérité de ce qui paraît est donc relative à tel individu. Dire que toute la vérité est dans ce qui paraît , c'est dire que tout est relatif ; or il y a certainement des êtres en soi (5). Oui , tout ce
(l)Métaph., IV, 5. — (2) Ibid., XI, 6, p. 1063, a, b. — (3) Ibid. (4) Ibid , IV, 5, pa&s. ; 6, p. 101 1 , a. — (S) lbid. , IV, 6.
qui paraît est vrai , mais pour celui à qui il paraît , quand il paraît, où et comme il paraît : sinon les contraires seraient vrais à la fois (1).
Dans ces limites , on peut soutenir la vérité de ce qui paraît : on peut dire que la sensation ne nous trompe jamais sur son objet propre. On a donc le droit de s'étonner que des philosophes restent dans le doute sur des questions comme celles-ci : «Les grandeurs et les couleurs sont-elles réellement telles qu'elles apparaissent à ceux qui sont éloignés, ou telles que les voient ceux qui en sont près ? Lequel est le plus capable de les bien percevoir, de l'homme bien portant ou du malade ? La pesanteur est- elle ce qui paraît pesant aux hommes de faible complexion , ou ce qui l'est pour les hommes robustes ? La vérité est-elle ce qu'on voit en dormant ou ce qu'on voit pendant la veille ? » Personne évidemment ne croit qu'il y ait sur ces points la plus légère incertitude. Y a-t-il quelqu'un , s'il rêvait qu'il est à Athènes , alors qu'il serait en Afrique , qui s'imaginât , sur la foi de ce rêve , de se rendre à l'Odéon (2!) ? On ne saurait se demander sérieusement si l'on est endormi ou éveillé (3). Personne non plus n'est assez insensé pour prendre le feu et la glace pour une même chose (4). Douter si la neige est blanche ou noire , annonce une lacune dans la sensation (5).
C'est ici surtout qu'il faut rappeler la distinction des objets propres et des objets communs des sens (6).
(i)Métaph., ibid. — (2) Ibid. , IV, 5, p. 1010, b. — (3) Ibid. , IV, G, p. 1011, a. — (4) Générât, et comipt., 1, 8. — (5) Topiq., I, 11, §9. — (6) De la scnsat,, IV, § 15.
Chaque sens juge avec vérité de ses objets propres , et ne s'y trompe jamais (1). Mais nous pouvons être induits en erreur au sujet des qualités communes (2) et de tout ce qu'un sens perçoit par accident, Ce n'est pas quand nous percevons une couleur ou un son qu'il y a erreur, mais lorsque nous jugeons du sujet et du lieu où se produisent le son et la lumière (3). Quand on dit à l'aide de la vue que telle chose est blanche, on ne peut se tromper; mais si l'on ajoute que cette chose blanche est ceci ou cela , le fils de Diarès ou de Cléon , alors on est exposé à tomber dans l'erreur (4). On suppose souvent une consécution réciproque entre deux choses dont l'une seulement implique l'autre , et c'est ainsi que se forment certaines erreurs de la sensation. Ainsi il se peut faire que l'on prenne de la bile pour du miel . parce que la couleur jaunâtre est un conséquent du miel. De même, comme il arrive quand il pleut que la terre devient glissante , si elle est glissante , aussitôt on suppose qu'il a plu ; mais cela n'a rien de nécessaire , et quand les sens jugent ainsi par accident , ils sont très- sujets à l'erreur (5). Le témoignage d'un sens sur un objet qui lui est étranger, n'a donc pas une valeur égale à son témoignage sur son objet propre. C'est la vue qui juge des couleurs, et non le goût; c'est le goût qui juge des saveurs, et non la vue. Jamais aucun de nos sens , quand on l'applique à une même chose , ne nous dit que cette chose a et n'a pas à la fois telle
(l)Delasensat., ]. c; De l'àme, H, 6, §2; 111, 3, §3, § 12.— (2) Delà sensal., ibid. ; De l'àme, III, 3, § 12. — (3) De l'àme, il, 6, $ 2, § 3. — (4) lbid., II! , 1, §G; III, 3,$ 12; 111,6, §7.— (5) Réïut. des soph. , V,§G; De l'àme, 111, 1, § 7.
propriété. Je vais plus loin encore. On ne peut contester le témoignage d'un sens , parce qu'en des temps différents il est en désaccord avec lui-même ; il en faut rejeter la faute sur l'être qui éprouve la sensation. Le même vin , par exemple , soit parce qu'il aura changé lui-même de qualité , soit parce que notre corps aura été modifié , nous paraîtra doux dans un instant et amer dans un autre. Mais ce n'est pas le doux qui cesse d'être ce qu'il est ; jamais il ne perd sa propriété essentielle; il est toujours vrai qu'une saveur douce est douce , et ce qui sera une saveur douce aura toujours pour nous ce caractère essentiel (1). Jamais à vrai dire, une même chose ne paraît douce aux uns, amère aux autres, à moins que pour les uns le sens ou l'organe qui juge des saveurs ne soit vicié ou altéré (2) , soit par la maladie ou par un accident qui empêche l'exercice régulier de la sensibilité , soit par l'influence des passions. En effet , lorsque nous sommes sous l'empire de nos passions, agités par la crainte ou par l'amour, nous nous trompons aisément dans nos perceptions. Un lâche croit toujours voir l'ennemi , et un amant l'objet aimé. Plus la passion est forte , plus on est tenté de prendre pour les choses elles-mêmes une faible ressemblance (3). Les malades sont sujets à une foule d'erreurs par suite d'une altération survenue dans leurs organes sensitifs (4). Même en bonne santé , nous pouvons être induits en erreur, si nos sens ne perçoivent point directement leurs objets propres avec
(1) Mélaph , IV, 5. — (2) Ibid. , XI, 6, p. 1063, a. — (3) Des songes, II, § 12. - (4) Métaph., I. e.; Des songes, I,§6; II,§ 12.
clarté et distinction (1 ). Quand, par exemple, nous passons subitement du soleil à l'obscurité , il arrive que nous ne voyons rien d'abord , à cause de la persistance du mouvement que la lumière avait produit dans les yeux. De même, si nous avons longtemps considéré du blanc ou du vert , les objets que nous regardons ensuite nous paraissent de la même couleur (2) . Un objet peut paraître double à la vue , ainsi qu'au toucher (3). En pressant du doigt la paupière inférieure , on croit voir deux objets là où il n'y en a qu'un (4) . De même lorsque les doigts sont entrelacés , un objet unique paraît double au toucher (5). La cause de ces erreurs et de beaucoup d'autres du même genre , c'est que l'apparence est la même pour un sens , dès qu'il est mû comme son objet le meut d'ordinaire. Il n'importe même pas pour l'apparence que ce soit le sens qui soit mû ou que ce soit l'objet , et c'est pour cela que nous attribuons aux étoiles le tremblement qui se produit dans notre vue , et que ceux qui naviguent croient voir le rivage en mouvement (6). Telles sont les seules erreurs de la sensation , à moins qu'on n'y ajoute celles qui peuvent résulter de ses limites mêmes : ainsi , quoi que nous fassions , nous ne percevrons jamais la grandeur réelle des objets , et le soleil nous paraîtra toujours grand d'un pied (7). Ajoutons à cela que les contraires sont l'objet d'une seule erreur, aussi bien que d'une seule connaissance (8). Nous pouvons corriger les erreurs
( i ) Des songes, I, § 6 ; De l'àme, III , 3, § 7 . — (2) Des songes, II, § 4 et pass. — (3) Pi obi., XXXI, 18. — (4) Métaph., XI, G. — (5) Des songes, H, § 13. — (<>) Ibid.; Du ciel , II, 8. — (7) De la sensat., VII, § G ; Des songes, I, § 0. — (8) De l'àme, III, 3, § 2.
que nous cause un de nos sens , si une faculté supérieure vient à s'exercer en même temps. Dans l'exemple cité plus haut, si le toucher était seul , nous jugerions qu'il y a deux objets ; mais la vue redressant le toucher, nous affirmons qu'il n'y en a qu'un , parce que la vue est supérieure au toucher (1). Il suffit même , pour éviter de telles erreurs , que nous soyons prévenus et que nous nous tenions sur nos gardes. Par exemple , si l'on presse l'œil du doigt sans y faire attention , non-seulement deux objets paraîtront au lieu d'un , maison en verra deux en effet , tandis que si l'on s'en aperçoit , l'objet aura beau paraître double , on ne le verra plus double. 11 en est de même de l'état de rêve ; car il arrive que tout en dormant on reconnaît que ce que l'on voit est un songe. Si donc on s'aperçoit que l'on dort, on aura beau sentir la modification qui appartient à tel sens , il pourra bien se produire une apparence, une représentation, mais on se dira : « Quoique ce soit là l'image de Goriscus, ce n'est point Coriscus lui-même (2). »
A part ces quelques exceptions, les sensations sont toujours vraies (3), pourvu qu'elles se produisent dans une âme tranquille : car le calme est nécessaire pour la perception comme pour la pensée et la science (4). Quand donc nos sens aperçoivent clairement et distinctement ( Ivapyw; v.al er/piêw; ) leurs objets propres , nous ne disons point que nous nous imaginons voir ou entendre (5) , mais nous voyons et nous enten-
(l) Des songes, II, § 13; Métaph., IV, 6. Cf. Mor. à Nie, X, 5 ; Gén. et coirupt., Il, 2. — (2) Des songes, 111, § 9. — (3) De l'âme, 111, 3, § 7. — (4) Probl., XXX , i4. Cf. Pliys., VII, -i. - (5) De l'âme, 111, 3, § 7.
dons en effet quelque chose qui existe véritablement. La sensation qui porte sur les objets propres de chaque sens est donc toujours vraie , ou si l'on veut , elle contient le moins d'erreur possible (lj. Aussi voyez ceux-là même qui professent le doute sur les sens et sur les objets sensibles : ils ne peuvent s'empêcher d'y croire. Pourquoi, quand leur médecin leur a ordonné certaine nourriture, prennent-ils en effet cette nourriture? Pourquoi cet objet est-il du pain? Pourquoi ne serait-ce pas tout autre chose ? Il est indifférent, ce semble, de manger ou de ne pas manger. Et cependant, ils prennent leur nourriture, dans la conviction que le médecin a dit vrai et que tel aliment est bien celui qui a été ordonné. Ils ne devraient pas le croire pourtant , s'il n'est pas de nature qui reste invariable dans les êtres sensibles , et si tous sont dans un mouvement, dans un flux perpétuel (2). C'est que clans les limites que nous avons tracées, la sensation est bien la mesure des choses sensibles (3] , ou, pour parler plus exactement, elle se mesure sur les choses mêmes dont elle nous donne la connaissance (4).
La sensibilité est avec l'entendement la seule faculté de juger et de connaître (5) ; car il n'y a au monde que deux sortes d'objets , les objets sensibles et les objets intelligibles (6) , et comme ceux-ci appartiennent à l'entendement, ceux-là ne sont connus que par la sensibilité ; la pensée elle-même ne saurait at-
(!) De l'âme, 111, 3, § 12. — (2) Méiaph., XI, f>, p. 1063, a. — (3) lbid., pass. — (4) lbid., X, l,p. 1053, a; X, 0, p. 1067, a.— (5) Mor. à Nie., VI, 2 ; De l'âme, III , 3, § 1 ; eh. 9, § l ; Des songes, I, § 1. — (G) De l'âme, III, 8,§ 1 ; Gr. Mor., I, 35.
teindre les choses extérieures que par le moyen de la sensation (1 ). L'une est jw rapport au sensible ce que l'autre est par rapport à l'intelligible (2). C'est donc bien à tort que la plupart des anciens philosophes ont identifié la connaissance sensible avec la pensée (3). La sensation a pour objet le particulier, ce qui est dans une matière (4). Or c'est bien dans les choses matérielles que sont en puissance les choses intelligibles ; mais c'est dans l'intelligence seulement qu'elles sont en acte (5). La sensibilité ne connaît que le fait et n'atteint point la cause (6). Elle peut bien , par exemple, distinguer le chaud et le froid et tous les éléments qui entrent de quelque manière dans la composition delà chair; mais elle s'arrête là, et c'est à une autre faculté qu'il appartient de déterminer ce qu'est proprement la chair (7). La sensation n'est donc ni la science ni le genre de la science (8). Cette connaissance acquise sans effort et commune à tous les animaux , n'a rien de philosophique (9) ; mais d'un autre côté, un être qui n'aurait point la sensation ne saurait ni apprendre ni comprendre quoi que ce soit (1 0). Dans tout être animé, mobile et engendré , la pensée suppose la sensibilité (11). Les sens nous apportent les données premières d'où se tire la réflexion (1 2) , et la connaissance sensible contient la
(1) De la sensat., VI, § 3. Cf. Phys., V, 1. - (2) De l'âme, III, 4, § 3. — (3) Métaph., IV, 6, pass.; De l'âme, III, 3, §2.— (4) Dern. Anal y t., 1, 18, § 1 ; I, 31 pass. ; Mor. à Nie, III, 3. — (5) De l'âme, III, 4 , § 12.
— (6) Dern. Analyt., I, 31, § 4 et pass.; Métaph., I, 1 ; Du ciel, II, 14.
- (7) De l'âme, III, 4, § 7. — (8) Métaph., III, 4, p. 999, b; Topiq., I, 16, § 2; II, 8, §4; IV, 4, g 13. — (9) Métaph., I, 1, 2; Dern. Anal., II, 19, § 5. — (10) De l'âme, III , 8 , § 3.— (1 1) Ibid., ch. 12 , § 4. — (12) De la sensat., I, § 9.
science en puissance (1). En effet l'expérience qui résulte des perceptions sensibles sert à trouver la conception générale, premier début de l'art; sans l'expérience , l'art et la science pratique ou spéculative seraient impossibles (2). C'est l'expérience qui fournit à chaque science ses principes spéciaux, et ce n'est qu'après avoir longtemps observé les phénomènes qu'on est arrivé aux démonstrations scientifiques (3). Si un sens venait à manquer, quelque science deviendrait par là même impossible (4) ; car l'universel s'obtient à l'aide de la sensation (5) , et pour qui ne connaît point par les sens induire est impossible (6). Il va plus : nous ne pouvons nous former même une opinion sur les- choses sensibles sans la sensation (7). Du reste , nous ne cherchons jamais que ce que nous ne percevons point par les sens , et certaines difficultés n'existeraient point pour nous, si nos sens étaient plus parfaits. En effet, il nous suffirait de voir certaines choses pour que nous n'eussions rien à chercher, non pas que la sensation nous eût donné la science , mais il nous aurait suffi de voir pour passer de cette connaissance sensible à la conception de l'universel (8).
La sensation fournit aussi des motifs d'action, tout comme la pensée (9). Les animaux qui n'ont point la raison en partage agissent le plus souvent d'après l'imagination et les sensations : il en est de même de
(0 Génér. etcorr.,I, 3, p. 318, b, 1.23. — (2) Métaph.,I, î.pass. et fin. — (3) Prem. Anal., I, 30, § 3.— (4) Dern. Anal.,1 , 18, § 1. - (5) Ibid., II, 2, §4; II, 19, §§6, 7. —(6) Ibid., I, 18, § I.— (7) Des songes , I , § 2. — (8) Dern. Anal.,1, 31, § 7; II, 2, § 4. — (9) Mouv. des anim., VI, § 4 ; VII , § 5.
l/j2 DE LA CONNAISSANCE SENSIBLE.
l'homme, quand son intelligence est obscurcie par quelque passion, par la maladie ou par le sommeil (1).
La connaissance sensible est en elle-même la plus facile et la plus accessible (2). Elle est chez tous les animaux : elle est pour eux un privilège , un bien et une fin excellente (3) , et connaître par les sens est le propre de l'animal , comme savoir est le propre de Thomme (4).
(1) De l'âme , III , 3, § 15.— (2) Topiq., VIII , 1, § 7. — (8) Génér. des anim., 1 , 23 , p. 731, b; Du somm., II, §7. - (4) Topiq., V, 8, § 6.