‹ De la physchologie d'AristoteChapitre 24 sur 41 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

DU PLAISIR ET DE LA PEINE EN GENERAL; PLAISIRS ET PEINES SENSIBLES EN PARTICULIER,

Le plaisir est un fait saillant et même caractéristique de la nature humaine (1 ) , mais il est commun en une certaine mesure à tous les êtres animés (2) , et partout où il y a sensation , on est assuré de rencontrer aussi le plaisir et la peine (3).

Il est impossible d'éprouver à la fois du plaisir et de la peine : ce sont deux affections contraires qui s'excluent (4). L'une en effet trouble et corrompt l'exercice de nos facultés naturelles (5) , l'autre ne fait rien de pareil , mais se rencontre en toute action conforme à notre nature (6), On peut d'une manière générale définir le plaisir un certain mouvement de l'âme qui , par un changement soudain et sensible , nous met en l'état que comporte notre nature. La douleur est tout le contraire (7) .

Toute action, toute passion est pour nous accompagnée de plaisir ou de peine (8).

(1) Mor. à Nic.,X, l,p. 1172, a. — (2) Ibid., II, 2, p. 1104, b,l. 34. — (3) De l'âme, II, 2, § 8 ; H, 3, § 2 ; Du somm., I, § 1 1 . — (4) Mor. à Nie,, IX, 4, p. 1 166, b.— (5) Ibid., III, 12.— (6) Polit., V, 7, § 7 ; Hist. des anim., VIII, I fin ; Mor. à Nie., X, 7. — (7) Rhét., I, 11, p. 1369, b. — (8) Mor. à Nie., II, 2, p. 1104, b.

Ce qui nous plaît par-dessus tout, c'est l'action. En effet, un objet ne nous peut donner du plaisir qu'en l'une de ces trois façons : ou quand il nous est connu actuellement et que nous en jouissons en réalité; ou quand il nous souvient qu'autrefois nous en avons joui ; ou enfin quand nous avons l'espoir d'en jouir quelque jour(l). Or c'est parce qu'elles sont des actions, que la veille, la sensation, la pensée sont nos plus grandes jouissances; l'espoir et le souvenir ne sont des jouissances que par leur rapport avec celles-là (2). Si le produit de notre travail nous est toujours agréable , si nous nous complaisons dans le spectacle de nos œuvres (3), si surtout nous nous attachons à celles qui nous ont coûté le plus de peine (4), c'est qu'elles témoignent d'un exercice de nos facultés, c'est que rien ne nous est plus délicieux que ce sentiment de notre activité , c'est que sentir que l'on vit et que l'on agit est en soi-même une chose agréable (5). Ce qu'on aime avant toute autre chose, c'est l'existence; or nous existons surtout par l'action (6). De là le plaisir que nous goûtons dans l'exercice actuel de notre activité : on en trouve jusque dans l'espoir de l'exercer un jour , et le souvenir des actions passées a quelque chose de doux ; mais ce qui charme le plus , ce qu'il y a de plus aimable , c'est l'acte lui-même (7). Le repos, il est vrai, le sommeil ont leurs charmes (8) ; ils nous offrent du moins un remède à la peine qui résulte de nos fati-

(l)Rhét.I, 11, p. 1370, a; Phys. VII, 3 ; Mor. à Nie, IX, 7, p. 11 68, a.— (2) Métaph. , XII, 7. — (3) Mor. à Nie, IV, 1 med. ; IX, 7, pass.; Rhét.,I, 1 1 , p. 1 37 1 , b.— (4) Mor. à Nie, IX, 7 fin. - (5) Ibid. , IX, 9, pass.— (h) Ibid., IX, 7, p. 1168, a; IX, 12. —(7) Ibid. — (8) Mor. à Eud., I, 5.

gués (1 ) , et un grand nombre de plaisirs n'ont d'autre mérite que de nous distraire du travail et des soucis qui les ont précédés (2). Mais le délassement a pour but de nous préparer à l'action (3), et jusque dans ces intervalles de repos , nous cherchons à occuper notre loisir : nos amusements eux-mêmes sont une preuve de notre besoin d'activité (4) ; en sorte qu'on peut dire qu'il n'y a point de plaisir qui ne suppose l'action (5).

Il faut du reste distinguer avec soin le plaisir de l'action même avec laquelle il est si intimement uni : il serait absurde de confondre par exemple le plaisir avec une pensée ou avec une sensation (6).

L'agréable, ou ce qui paraît tel, est ce qui produit le plaisir (7) , et en général ce qui est propre à la nature de chaque être est aussi ce qu'il y a de plus agréable pour lui et de plus précieux (8).

Ce qui est agréable en soi et non par accident tantôt apporte du plaisir à tous les êtres doués de sentiment, et tantôt n'a de prix que pour l'homme ou certaines races d'hommes ou pour certaines espèces d'animaux (9) . Il y a en effet des plaisirs qui par leur nature et par leur degré sont propres à la nature humaine ; il y en a d'autres qui appartiennent à la nature animale , et qui ne se font sentir à l'homme que par suite de quelque désordre dans l'organisation ou à cause d'un état maladif (1 0). Ces plaisirs, qui ne sont

(1) Polit., V, 5,§1.— (2)Ibid., § 3. — (3) Mor. à Nie, X, 6 , p. 1176, b. — (4) Mor. à Nie, IV, 14 ; Polit., V, 2, § h. — (5) Mor. à Nie, X, 5, init. — (6) Ibid. , X, 5, p. 1175, b. — (7) Topiq., IV, 4, § 2 ; VI, 8, § 5. — (8) Mor. à Nie, X, 7 fin, — (9) Ibid., VII, 0, p. 1148, b. — (10) Ibid., VII, 6; 7, p. 1149, b.

tels que par accident , sont toujours l'effet ou d'une lésion des organes , ou de l'habitude , ou d'une dépravation de nos goûts naturels (1 ). Il y a donc une différence spécifique de plaisirs entre les animaux qui appartiennent à des espèces différentes , et l'on a lieu de croire que pour une même espèce les plaisirs sont aussi les mêmes (2).

Entre les plaisirs qui sont propres à notre espèce , il en est qui sont nécessaires , c'est-à-dire qui résultent de quelque besoin et de quelque nécessité de notre nature : ce sont les plaisirs du corps , tels que ceux qui résultent de la nourriture , du commerce entre les sexes et d'autres circonstances de ce genre. Mais il y a d'autres plaisirs , préférables en eux-mêmes , et qui néanmoins ne sont pas nécessaires , par exemple la victoire , l'honneur , l'estime ou la considération publique, la richesse, etc. (3).

Les plaisirs du corps , parce qu'on s'y attache le plus souvent et parce qu'ils sont le partage de tout ce qui est animé , ont pour ainsi dire usurpé l'héritage du nom , et l'on croit que ce sont les seuls , parce que ce sont les seuls que l'on considère (4). Mais nous ne sommes pas réduits à ces jouissances méprisables (5) , et nous éprouvons certaines émotions qui n'affectent point les sens (6). En effet, tout ce à quoi nous porte l'appétit est agréable (7) , et l'appétit n'est pas contenu tout entier dans la sensibilité (8). Par cela

(1) Mor. à Nie, VU, 6 init. — (2) Ibid., X, 5, p. 1 175, b.-(3)Ibid., VII, G ; 8, p. 1150, a; Rhét., 1,11, pass. — (û) Mor. à Nie, VU, 14. - (5) Mor. à Eud.,I, 5, p. 1215, b; p. 1216, a.— (6) Mor. à Nic.,I, 10, pass.— (7) Rhét., I, 1 1 , p. 1 370, a, — (8) Ibid. , I. 25,

DU PLAISIR ET DE Lk PEINE. 147

même que nous agissons de diverses manières , les plaisirs ne sauraient être tous de même espèce ; mais ils diffèrent comme les actes auxquels ils sont unis (1 ). Indépendamment des sens , l'imagination , l'attente et l'espérance , la mémoire (2) , surtout le souvenir de nos bonnes actions (3) , l'habitude (4), l'opinion (5) , la pensée pure (6), l'amitié (7), la vertu (8) , l'art (9), la science (10) et la sagesse (11) sont autant de sources de jouissances de plus en plus élevées , nobles et pures.

Il faut donc distinguer deux sortes de plaisirs : ceux du corps et ceux de l'âme , tels que les honneurs et l'instruction; pour ceux-ci en effet , ce n'est pas le corps , ce semble , mais c'est bien plutôt l'intelligence qui en reçoit les impressions (1 2) ; et en général en toute affection , c'est à l'âme qu'appartient et que doit toujours être rapporté le sentiment du plaisir ou de la peine (1 3). C'est donner par conséquent une mauvaise définition de la douleur que de dire, comme font quelquesuns , que c'est une séparation violente des parties connexes (14). Ce phénomène tout corporel n'est pas la douleur, mais tout au plus ce qui fait la douleur (1 5).

Cependant n'oublions pas que le corps a toujours sa part dans les passions de l'âme , et qu'il jouit et souffre pour ainsi dire avec elle (16). Que ce soit la

(1) Mor. à Nie, X, 5. — (2) De l'âme, III, 3, §4; Rhét., 1. c., ; II, 2, p. 1378, b. — (3) Mor. à Nie, IX, 4, p. 11G6, a.— (4) Rhét.,1, 10, 11, pass. — (5) Mor. à Nie., X, 4, 5. — (6) De l'âme, III, 3, § 4. — (7) Rhét., ï, 11, p. 1371, a ; Mor. à Nie., 1. VIII, IX, pass. — (8) Rhét. I, 7 ; Mor. à Nie., I, 8, pass. — (9) Rhét., 1, 11 ; Poët., IV, § 1. — (10) Part, des anim., I, 5 med.; Métaph., XII, 7, p. 1072, b. — (il) Mor. à Nie., X, 7, p. 1177, a. —(12) Ibid. , III, 10.— (l3)Ibid.,l,8.-(i4)Topiq.,VI,6,^26.-(t5)Ibid.î § 27. - (16) Physiognom., I, p. 805, a.

sensation , le souvenir ou la pensée qui nous apporte du plaisir ou de la peine , ces impressions sont toujours accompagnées de chaud et de froid (1) ; et c'est ainsi que s'expliquent ces changements de figure et de couleur (2), la rougeur et la pâleur, les frissons et les tressaillements qui accompagnent certaines passions (3). Par là le plaisir et la peine semblent être des affections communes à l'âme et au corps , appartenant à la sensibilité , comme modes ou habitudes de la sensation (4) , et résultant de cette puissance de l'âme que Platon appelait concupiscible (5),

Au reste , le plaisir et la peine sont choses fatales, comme la sensation. Il ne dépend pas de nous d'éprouver ou de ne pas éprouver les sensations du chaud , du froid ou de la faim , ou quelque autre impression de ce genre (6).

Tous les hommes ne recherchent pas la même volupté (7). Les uns ont naturellement plus de penchant pour une chose , les autres pour une autre , et c'est ce qui se reconnaît précisément par le plaisir ou par la peine qu'on ressent (8).

Certains objets qui nous plaisaient dans leur nouveauté ont ensuite cessé de nous plaire (9) ; nous trouvons même du plaisir à ne pas toujours faire la même chose et à changer parfois. En effet, tout changement semble conforme à la nature , tandis que faire toujours la même chose engendre un certain dégoût et témoigne je ne sais quel excès dans l'habitude con-

(1) Mouv. des anim., VIII, §§1,2; VII, § 11. — (2) Polit., V, 5,§ 7. — (3) Mouv. des an., VII, §9, § H.— (4) De la sens., I, § 2, §6.— (5) Ém6ui«ixixdv. Topiq,, IV, 5,§ 4 ; De l'âme, III , 1 1, § 1. — (6) Mor. à Nie, III, 7, p. 1113,b. — (7) Ib., VII, 14 ; X, 5.— (8) 1b., II, 9.- (9) lb., X, 4, p. 1 175, a.

tractée; ce qui a fait dire à un poëte qu'en toute chose le changement nous est agréable (1) : le nouveau, l'étrange sont en effet pleins de charmes pour nous (2). Or cet amour de la nouveauté et du changement tient à une double imperfection de notre nature. En effet, si nul plaisir n'est durable , cela résulte d'abord de ce que l'activité de l'homme ne saurait s'appliquer continuellement avec une égale énergie (3) , et cela vient aussi de ce que notre nature n'étant pas simple, ne peut toujours se complaire en une même chose , tandis que pour un être dont la nature serait entièrement simple, la même activité, purement contemplative , serait toujours la source des plus vives jouissances (4).

Le plaisir varie non -seulement dans ses objets, mais aussi en lui-même et dans sa propre intensité : il est en effet susceptible de plus et de moins (5) ; il y a de petites joies et de petites douleurs , et il y en a aussi de grandes qui étouffent les premières (6). Prodicus prenait même ces nuances d'un même fait pour des faits d'espèces différentes , et il divisait fort mal les plaisirs en joie, amusement et contentement (7).

Il semble donc que le plaisir soit quelque chose d'imparfait, comme une génération ou un mouvement (8) , et qu'il soit toujours inférieur à l'acte qui nous le procure (9). Mais à vrai dire, il n'en est rien. Qu'y a-t-il en effet de commun entre le plaisir et un

(1) Mor. à Nie, VII, H fin; Rhét.,.I, 11. — (2) Rhét., III, 2, p. 1404, b; Poët., XXIII, § 6. — (3) Mor. à Nie, X, 4, pass. — (4) Ibid., VII, 15, p. 1154, b. - (5) Mor. à Nie, X, 3; Polit., V, 7, §§ 5, G; Catég., IX, § 3. — (C) Des songes, 111, §2; Mor. àNic.,X, 5. — (7) Tophj., II, 6, § 4. — (8)Dern. Anal.,1, 29, §2 ;Topiq., IV, 1,§ 8} Mor. à Nie, VII, lV; X, 3,— (9)Prem Anal., II, 22, § 9.

mouvement ? Où est leur commune mesure de vitesse ou de lenteur ? Ces attributs essentiels du mouvement sont incompatibles avec la nature du plaisir (1 ) . Il y a plus : loin d'être une génération ou d'être toujours accompagné de génération , le plaisir est bien plutôt action et fin ; car la fin n'est pas toujours autre chose que l'action. On a donc tort de dire que le plaisir est une génération sensible ; il eût mieux valu le définir l'énergie ou l'acte d'une habitude conforme à la nature (2)* Le plaisir est en soi quelque chose d'achevé et de complet (3) ; il achève et rend parfait l'acte auquel il succède , que ce soit un acte de l'intelligence ou un acte des sens (4). C'est le but et l'objet de nos désirs (5) , le mobile de la plupart de nos actions (6) . S'il n'est pas le bien (7) , il en est du moins le signe, comme la douleur est le signe du mal (8) , et il est une des conditions , un des éléments essentiels du bonheur suprême (9). La peine rendrait insupportable le bien lui-même; le plaisir au contraire, en s'ajoutant au bien, lui donne plus d'attrait (10).

C'est grâce à la sensibilité que les animaux s'élèvent au-dessus des plantes , même dans les fonctions qui leur sont communes avec elles ; leur vie est en effet tout autre par suite du plaisir qui accompagne chez eux l'union des sexes (11). C'est parce qu'ils ont la

(1) Mor. à Nie, X* 3, 4. Cf. Ibid., VII, 14.— (2) Ibid., VII, 13.— (3) Ibid., VII, 6; X, 4, pass. — (4) Ibid., X, 4, 5. — (5) Ibid., VII, 14 ; X, 2 ; Rhét., I, 6 ; Topiq., VI, 8, § 2.— (6) Rhét., I, 1 i pass.— (7) Mor. à Nie, III , 6 ; VII, 13; X, 3; Rhét., I, 6; Topiq., IV, 4, § 6; De l'âme, III, 10, §6; Mouv. des anim., VI, §5.*-(8) Topiq., II, 9, § 2 ; De l'âme, III, 7, g 2.— (9) Mor. à Nie, VII, 14 ; Polit., V, 5, § I. — (10) Mor. à Nie., IX, 9, p. 1170, a; X, 2. — (11) Hist. des anim., VIII, 1.

sensibilité que tout ce qui est suivant la nature leur est agréable et que tous ils recherchent le plaisir dont ils sont capables (1). Les plaisirs et les peines du corps sont en effet des altérations de la sensibilité (2), et les actes propres de cette partie de l'âme en présence du bien et du mal (3).

J'entends par plaisirs et peines du corps tous ceux qui se rapportent à la nourriture , au commerce des sexes ; et en général ceux que font naître nos divers sens du toucher et du goût, de l'odorat, de l'ouïe et de la vue (4) .

Chacun de nos sens est capable d'éprouver du plaisir, en s'appliquant à l'objet qui lui est propre ; c'est même le plaisir qui rend l'action parfaite , non pas sans doute de la même manière qu'un objet rend le sens parfait , ni comme une disposition innée , mais comme une fin ou un complément qui survient pour ainsi dire comme la beauté chez ceux qui sont à la fleur de l'âge (5).

Les animaux les moins parfaits , du moment qu'ils ont le sens du toucher, éprouvent du plaisir et de la douleur (6).

Le goût discerne aussi l'agréable et le désagréable dans les objets auxquels se rapportent la faim et la soif , et dont la saveur est pour ainsi dire l'assaisonnement (7) . C'est pendant l'acte de la déglutition (8), comme nous l'avons déjà vu , que les aliments nous

(i) Hist. des anim., VIII, l ; Rhét., I, 6. - (2) Phys., Vil, 4. - (:}) De l'âme, III, 7, §2. — (4) Mor. à Nie, Vil, 4, 7 ; Rhét., I, 11. - (ô)Mor. à Nie., X, 4.— (6) De l'âme , II, 3, §2; III, 11, §1. Sur les plaisirs du sexe* \oycz Génér. des anim., I, 20, pass.— (7) De l'âme, II, 3, § 3 ; III , 1 3, § 3 $ De la sensat., I, § 8. — (8) Part, des anim. , IV, 1 1 .

paraissent doux ou amers (1 ) , agréables ou désagréables (2).

Les plaisirs du toucher et du goût sont ceux qui donnent naissance aux appétits les plus serviles et qui nous rapprochent le plus de la bête (3). C'est à ces plaisirs que se rapportent spécialement la tempérance et l'intempérance (4).

Les odeurs sont , comme les saveurs , agréables ou désagréables (5) ; c'est même là le fait saillant en ce qui concerne notre odorat , et ce qui démontre l'infériorité de l'homme sous ce rapport : en effet , il ne peut percevoir par ce sens aucun objet odorant sans en être affecté d'une manière agréable ou désagréable, ce qui prouve bien que l'organe de ce sens est loin d'être parfait (6). Nous avons déjà remarqué l'union étroite de l'odorat et du goût : les données de l'odorat supposent le plus souvent celles du goût, et c'est pour cela que certaines odeurs que nous associons aux saveurs ont une propriété appétitive et produisent une impression agréable sur ceux qui ont faim ou soif (7) . Ces odeurs , où l'habitude nous fait découvrir un agrément nouveau , ne procurent point de plaisir aux animaux , mais seulement à l'homme (8).

On prend plaisir aux objets de l'ouïe et de la vue, comme les sons et la musique , les couleurs , les figures et les tableaux (9). Cependant nous avons dû remarquer dans nos livres sur l'histoire naturelle que les premières impressions de la vue et de l'ouïe sont

(i) De l'âme, II, 9, § 3.— (2) Ibid., II, 10, §§ 4, 5.— (3) Mor. à Nie, III, 1 3.— (4) Gr. Mor., 1, 22. (5) De I'àme, II, 9, § 3 ; III, 2, § 9.— (6) Ibid., II, 9, § 1 .— (i) De la sensat., V, § 3, § 7.— (8) Ibid. ; Mor. à Nie. , III, 13. (9) Mor. à Nie., III, 13.

chez tous les animaux accompagnées de quelque sensation douloureuse ; mais bientôt l'habitude , comme on dit ? nous empêche de nous en apercevoir (1) , et le plaisir que nous procurent ces sens n'est plus mêlé d'aucune peine (2).

L'habitude en effet, en nous accoutumant à certains objets qui nous étaient d'abord peu agréables , nous y fait trouver du plaisir à la longue (3).

Au reste , le plaisir résulte tantôt des choses mêmes , tantôt de leur image et de leur imitation (4). La musique par exemple, qui est une imitation de nos sentiments moraux , est un délicieux plaisir pour tous les hommes (5) : elle agit sur tous avec plus ou moins de puissance et purifie les âmes par ses divins accords (6). Tous les arts témoignent combien l'imitation a de charme pour nous. Nous voyons avec plaisir dans un tableau des objets qui par eux-mêmes excitent notre dégoût , comme les animaux les plus vils ou des cadavres : et plus la ressemblance est exacte , plus ce spectacle nous captive (7).

La mémoire et l'espérance ont aussi leurs jouissances. Il y a du plaisir à se souvenir parfaitement d'une chose agréable et à concevoir une très-grande espérance de la posséder ; car c'est en jouir alors en quelque sorte et l'avoir présente à ses sens. La mémoire ne nous représente même jamais rien qu'elle ne nous apporte du plaisir, même quand elle retrace les images de choses qui nous causaient autrefois de la

(I) Mor. à Nie, VII, 15, p. 115/1, b.— (2) Ibid., X, 3. — (3) Rhét, 1, m il,pass.— (4) Polit., V, 5, § 6. — (5) Ibid., §§>, 8.— (fi) Ibid., § 8; V, 7, §§5,6. — (7) Poct., IV, § I.

154 DU PLAISIR Et DE LA PEINE.

peine : il y a en effet du plaisir à se sentir hors de tout danger (4).

Quelque différence que Ton observe entre ces dernières impressions dont nous venons de parler et celles qui appartiennent proprement au corps , il faut bien reconnaître que tous les plaisirs et les peines de cette nature ont pour cause les objets sensibles , et sont eux-mêmes des altérations de la sensibilité (2) .

Les plaisirs du corps sont recherchés à cause de leur vivacité , mais le plus souvent ils n'ont d'autre effet que de bannir momentanément le chagrin (3). Ils sont toujours mêlés de soucis et de peines , et sont un signe de besoin , et par conséquent d'imperfection (4). D'ailleurs tout plaisir accompagné de peine n'est pas un véritable plaisir et n'en a que l'apparence (5).

Malgré leur nature basse et vulgaire , les plaisirs des sens jouent un rôle considérable dans la vie humaine; ils sont le signe de nos dispositions intérieures (6) et le point de départ des vertus morales (7) . En effet , les bonnes et les mauvaises mœurs dépendent de la recherche ou de la fuite des plaisirs et des peines (8) , et la vertu résulte du bon usage que nous en savons faire (9) , comme le vice de l'empire que nous leur laissons prendre sur nos âmes (10). Nos jugements mêmes sont livrés à cette influence ; car nous ne pouvons juger avec impartialité des objets

(1) Rhét., I, 11, p. 1370, a, I. 27 ; b, 1. 1.— (2) Phys., VII, 3. — (3) Mon à Nie, VII , 14, 15, pass.— (4) Ibid. , III , 14 fin ; VII, i4 ; X, 3.— (5) Ibid. , VII ,13.— (G) Ibid. , II , 3. - (7) Phys., VII, 3. — (8) Mor. à Eud., II , 4. —

(9) Mor. à Nie. , II, 2, pass. ; Mor. à Eud., II , 2 , 5; Gr. Mor., I, 6, 8. —

(10) Mor. à Nie. ,11, 2, pass.; III, 15; Rhét., I, 12 init.

DU PLAISIR Et DE LA PEINE. 155

qui nous causent du plaisir (1 ). Ce n'est donc pas une chose de peu d'importance que nos sentiments de plaisir ou de peine soient ou non conformes au bien (%). Or les enfants surtout sont agités par des désirs continuels , et rien n'égale le penchant qui les porte vers tout ce qui est agréable (3) . Voilà pourquoi le plaisir et la peine sont les moyens dont on se sert dans l'éducation de la jeunesse , pour la gouverner. Le plus important pour la vertu morale est qu'on aime ce qui doit plaire et qu'on haïsse ce qui est digne d'aversion ; car ces sentiments s'étendent sur l'existence tout entière et ont une grande influence sur la vertu et le bonheur de la vie , puisque d'ordinaire on préfère ce qui donne du plaisir et qu'on fuit ce qui cause de la peine (4).

(l)Mor. à Nie. ,11,9. - (2) Ibid., II, 2.— (3) Ibid., III, 15. — (4) Ibid. X, J.

Page 1