‹ De la physchologie d'AristoteChapitre 26 sur 41 · CHAPITRE XVIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIL

îfE LA LOCOMOTION ( *cô xtvrjxixbv , i\ xivrçaiç xarà t6v to'-jtoV' V

La philosophie première nous enseigne que le mouvement en général est l'acte du possible en tant que possible (1 ). C'est , e:i d'autres termes , l'acte de tout ce qui, étant imparfait, tend à devenir plus parfait (2). Mais, tandis que les êtres inanimés sont mus par autrui (3), les êtres naturels, les êtres animés ont en eux-mêmes le principe de leur mouvement (4). Or quelle est la cause qui les meut? Est-ce le corps, est-ce l'âme ? Évidemment , ce n'est pas le corps qui met l'âme en mouvement, c'est bien plutôt l'âme qui meut le corps (5) , et si l'on admet que ce qui distingue surtout les êtres animés ce sont ces deux choses, la sensation et le mouvement (6), il faut bien admettre par conséquent que c'est l'âme qui meut l'animal , et qu'elle a en elle-même le principe du mouvement qu'elle lui communique (7). Mais est-ce l'âme tout entière ou l'une de ses parties qui est la cause du mouvement (8), et par conséquent du repos (9) ? C'est ce qu'il s'agit d'examiner.

(i)Métaph., XI, 9, p. 1065, b; Phys., III, 1. — (2) De l'âme, III, 7, § 1. — (3) Mouv. des anim. , IV, § 9; VI , § 2, § 3. — (4) Phys., II, 1 init. ; VII, 2; VIII, 8, 14; Du ciel, III, 5 fin.- (5) De l'âme, I, 3, §20.— (6) Ibid., 1 , 2 , § 2. Cf. III , 9, § 1 .— (7) Métaph., IX, 2 ; De l'âme , I, 4, § 3 ; II, è, § 3. — (8) De l'âme , III , 9, § I ; Mouv. des anim., VI, § 3. — (9) De l'âme, 1,3, §10; Phys., VIII, 4.

Il y a quatre sortes de mouvement , suivant le lieu, la qualité, la quantité et la forme (1) : suivant la forme , c'est la génération et la destruction de l'être lui-même (2); suivant la quantité, c'est l'accroissement et le dépérissement , dont la cause doit être rapportée à la puissance nutritive (3); suivant la qualité , c'est l'altération , qui a lieu dans la respiration , dans le sommeil et dans la sensation , et qui par conséquent appartient à la sensibilité (4); reste le mouvement dans l'espace , qui est le premier de tous par l'importance et la dignité des êtres chez lesquels il se rencontre ; car il est le mouvement propre d'êtres déjà parfaits (5) : les plantes et même plusieurs animaux doués de sensibilité en sont totalement privés (6). L'âme est la cause de ce mouvement aussi bien que des mouvements d'altération et de nutrition (7) ; mais il s'agit pour nous de savoir par quelle puissance elle le produit, et si cette puissance est distincte de toutes les autres facultés essentielles de l'âme (8),

Tout ce qui meut meut par quelque moyen (9), et de plus il meut quelque chose dans un certain temps, à partir d'un certain point et vers un certain but (1 0). Tout mouvement suppose donc trois choses sans lesquelles il ne saurait se produire : premièrement un moteur immobile, premier principe du mouvement ; secondement un moteur mobile , c'est-à-dire qui meut

(l) Métaph., XII, 2, p. 1069, b., 1. 9; Phys., III, 1; Catég., XIV, § 1 ; De l'âme, I, 3, § 3. - (2) Métaph. , ibid. ; Phys., III, t. — (3) De l'âme, III, 9, §4.— (4) Ibid.; Phys., VII, 1. — (5) Phys., VII, 2; VIII, 10, 11. - (6) De l'âme, 1,5, §13; 11,2, §4j III, 9 ,§5, §6; Phys., VIII, 10. — (?) De l'âme, 1 , 5, § 13, §23.— (8) Ibid., 111, 9, §§1,4, 5. -(9) Phys., VIII, 5.- (10) Métaph., XI, 11.

après avoir été mû lui-même ; enfin un objet mû qui n'en meut aucun autre (1). Le moteur mobile est l'intermédiaire nécessaire entre le moteur immobile et l'objet mû ; mais il peut y avoir plusieurs de ces intermédiaires. Ainsi une pierre est mise en mouvement par un bâton , le bâton par la main , la main par l'homme , et celui-ci seul meut sans être mû par autre chose. Tous ces moteurs sont dits mouvoir, mais surtout le premier moteur, puisqu'il meut tous les autres sans en dépendre lui-même. Sans lui en effet , ils ne sauraient mouvoir ; mais lui le peut sans leur secours : le bâton, par exemple, ne mouvra pas si l'homme ne lui donne le mouvement , tandis que l'homme peut mouvoir autrement qu'à l'aide de ce bâton (2).

Nous avons donc à rechercher quels sont, pour la locomotion en particulier , ces trois éléments de tout mouvement : savoir ce qui meut , ce par quoi il meut et ce qui est mû.

La locomotion résulte de plusieurs causes, et présente des circonstances diverses. D'abord tout animal se meut en vue de quelque bien, qui est le but et le terme de son action (3). Le premier moteur paraît donc être le beau éternel et le vrai bien , qui meut sansêtremû (4), comme objet du désir et de l'amour (5). La pensée et l'imagination apportent les idées et les formes des choses désirables qui invitent à agir ; il faut donc aussi leur attribuer la production des pas-

Ci) De l'âme, III, «0, § 7; Phys., VIII, 5, pass.; Mouv. des anim.,VI, § 7. — (2) PhysM VIII , 5; De l'âme, III , 12 , § 9. — (3) Mouv. des anim, , VI, § 3; Métaph., XI, 1, p. 1059, a fin.— (4) Mouv. des anim., VI, §7— (5) Métaph.,XII, 7, pass.

sions qui préparent le mouvement (1). La sensation nous fait aussi connaître les biens particuliers (2), et tout animal se meut à la suite d'une sensation reçue directement ou indirectement par le premier organe des sens ; les mouvements même que l'on fait quelquefois en dormant n'ont point lieu sans quelque représentation ou quelque impression sensible (3) . L'appétit est , sans difficulté , le terme moyen qui meut étant mû (4) ; car l'animal se meut par appétit ou par préférence, après qu'une altération est survenue dans sa sensibilité ou dans son imagination (5) : or le choix ou préférence, qui dans l'homme est la principale cause de mouvement , est un appétit accompagné de pensée ou de réflexion (6).

Les choses qui meuvent l'animal sont donc la pensée, la sensation , la fantaisie , la préférence , la volonté, la passion et le désir : or, si l'on veut considérer la sensation et la fantaisie comme des manières de penser, toutes ces choses peuvent être ramenées à deux, l'appétit et la pensée (7) : je veux dire la pensée pratique (8) , car l'entendement contemplatif demeure étranger à Faction et au mouvement (9). L'appétit étant ce qui meut après avoir été mû , la pensée sera le premier moteur immobile en tant qu'elle représente l'objet même de l'appétit ; car c'est la notion de cet objet qui meut l'appétit (10) Quant à ce qui est mû sans rien mouvoir, c'est évidemment le corps ; mais,

(1) Mouv. des anim., XI, § 4.— (2) Ibid., VI, VII, pass.- (3) Des songes, III, § 12, etc. Cf. Phys,, VIII, 2 fin. — (4) Mouv. des anim., VI, § 8; X , § 1. — (5) Ibid., VI , § 5. — (G) Mor. à Nie., VI, 2 ; De l'âme, I, 3, § 10. — (7) Mouv. des anim., VI, §4. — (8) De l'âme, III, 10, § 2. — (9) Ibid.r III, 9, §7. — (10) Ibid., III, 10, §§2, 3,7.

par accident, l'âme elle-même qui habite le corps participera de ce mouvement , comme un pilote est transporté par le navire qu'il dirige (1). L'âme ne saurait être mue en aucune autre façon , car elle n'est point par elle-même sujette au mouvement , surtout au mouvement local (2) ; elle ne se meut pas non plus elle-même , si ce n'est par accident , comme nous venons de le dire (3) , et parmi tant d'hypothèses dont l'âme a été l'objet , la plus déraisonnable de beaucoup est de prétendre que l'âme est un nombre qui se meut lui-même (4). Suivant certains philosophes, l'âme étant ce qui meut le corps, il faut bien qu'elle se meuve d'abord d'elle-même (5). Mais il n'est point du tout nécessaire que le moteur soit en mouvement (6). D'ailleurs, veut-on soutenir que l'âme ne peut communiquer au corps que les mouvements qu'elle a en elle-même? Il faudra donc lui attribuer la locomotion : si elle peut changer de lieu , qui l'empêcherait de quitter le corps et d'y rentrer après en être sortie ? Il suit de là que les êtres morts pourraient fort bien ressusciter (7). De plus , il faut considérer que si l'âme se meut par sa nature, elle pourra aussi être mue par contrainte : quels seront donc ses mouvements et ses repos forcés ? C'est ce qu'il n'est pas facile de dire, même en se bornant à des à peu près (8). Enfin , si l'âme meut le corps parce qu'elle se meut elle-même et de la même manière qu'elle se meut , je

(l) De l'âme, I, 3, § 2; I, 4, § 9. — (?) lbid. , I, 3, §§12 suiv. Cf. ibid., §7;I,4,§§10suiv. — (3) Ibid., I, 3, § 3; I, 4 ,§ 9; Topiq., IV, t, § 3.- (4) De l'âme, 1 , 4 , § 10. — (5) Ibid., 1, 2, § 2, §4; 111, 2, § 5 — (fi) Ibid., I, 3,§?.~ (7) Ibid., I, 3, § G. -(8) Ibid., 1, 3, §4. Cf. Du ciel, III, ?, p. 300, ci, 1. ??.

défie qu'on explique comment elle fait succéder le repos au mouvement (1). Ce n'est donc pas ainsi qu'elle meut le corps , mais c'est par la pensée et par un certain choix (2). La pensée fait connaître quelque bien réel ou apparent , et c'est là ce qui meut l'appétit, lequel à son tour meut l'animal (3).

De même que dans les causes du mouvement local il faut distinguer le moteur immobile qui est le bien pensé , imaginé ou senti , et le moteur mobile qui est l'appétit , de même l'organe du mouvement dans l'animal, l'instrument par lequel l'appétit imprime au corps le mouvement, est composé de deux parties, l'une immobile, l'autre mobile, la première servant de point d'appui à la seconde , comme clans un gond l'une des deux parties demeure en place , et c'est de là que part le mouvement (4).

Toutes ces causes sont liées de manière à agir simultanément. C'est tout à la fois pour ainsi dire que nous pensons à marcher et que nous marchons. Les organes du mouvement sont préparés par les passions , les passions par l'appétit et l'appétit par l'imagination, laquelle résulte de la sensation ou de la pensée. Tout cela est simultané, tant l'action et la passion se succèdent rapidement , à cause de la relation directe de l'agent et du patient (5). En effet, c'est dans la chose mue que sont à la fois le mouvement, l'action et la passion ; l'acte de ce qui agit et de ce qui meut se produit en ce qui le reçoit ; et voilà

(l) De l'âme, I, 3, § 9, § 10.— (2) Ibid., § 10.— (3) Ibid.,111, 10, §§2suiv.

— (4) Ibid., III, 10, § 8 ; Pbys.i" VIII , 6 ; Mouv. des anim., IV, § 8 ; IX, § 4.

— (5) Mouv. des anim., VIII , § 3. Cf. Phys., VIII, 2, pass.

pourquoi il n'est pas nécessaire que le moteur soit mû lui-même (1).

Nous avons parlé jusqu'ici des mouvements volontaires ( Ixovatbuç) . Or quelques-unes des parties du corps accomplissent aussi des mouvements forcés ( «xouGiouç ) , et la plupart même de leurs mouvements sont involontaires (où^ Izouatbuç). J'appelle forcés les mouvements du cœur et des parties génitales ; j'appelle involontaires le sommeil et la veille , la respiration et tous les mouvements de ce genre ; car la fantaisie et l'appétit n'en sont pas absolument maîtres (2).

Maintenant, quelle est la faculté ou la partie de l'âme qui meut l'animal d'un lieu à un autre? D'abord, ce n'est ni la puissance nutritive ni la sensibilité; car si c'était la puissance nutritive, les plantes devraient avoir aussi la locomotion et les organes de la locomotion (3) ; et si c'était la sensibilité en général , on ne saurait dire pourquoi certains animaux qui ont la sensation et qui ne sont ni avortés ni incomplets sont absolument privés du mouvement local (4). Ce n'est pas davantage la partie raisonnable qui est la cause de la locomotion; car les animaux qui en sont doués n'ont pas tous la raison (5); l'intellect spéculatif est d'ailleurs étranger au mouvement (6), et l'entendement pratique lui-même ne le produit jamais sans le concours de l'appétit , tandis que celui-ci meut souvent sans être dirigé par la raison (7). Reste l'appétit ,

(1) De l'âme, 111, 2, § 5. — (2) Mouv. des anim., XI, § 2. — (3) De l'âme, 111, 9, §5.— (4) Ibid., I, 5, §13; 11, 2, § 4 ; II, 3, § 7 ; 111,9, § 6; Phys., VIII, 10. — (6) De l'âme, 11 , 3, § 4. — (6) Ibid., III, 9, § 7; ch. 10, § 3; ch. 11, § 4. — (7) Ibid., 111 , 10, §3.

qui paraît seul nécessaire à la production du mouvement dans l'animal , et il semble bien que ce soit la faculté motrice par excellence , puisqu'il meut et que tout mouvement le suppose. Cependant, quoique l'animal ne se meuve lui-même qu'autant qu'il possède la puissance appétitive (1 ) , on admet généralement une puissance spéciale de locomotion; on la considère comme une des formes essentielles de la vie animale, et l'une des facultés qui doivent entrer dans la définition de l'âme (2).

La force motrice étant intimement liée à la puissance sensitive , et n'étant qu'une suite de l'appétit , devra résider au cœur aussi bien que la sensibilité elle-même (3). En effet, lorsqu'une sensation a produit une altération et un changement dans cette partie principale du corps , les parties avoisinantes sont modifiées du même coup et s'épanouissent ou se contractent ; de sorte qu'il en résulte inévitablement un déplacement pour l'animal (4) , et souvent il suffit d'un faible changement survenu à l'origine pour produire des effets considérables (5). C'est dans l'épine dorsale que commence le mouvement qui de là se communique aux bras et aux jambes (6) : on y remarque , comme on l'a déjà dit , une partie immobile et une partie mobile (7). Au reste, chacun des organes qui servent au mouvement est naturellement approprié à une fonction spéciale , en sorte qu'il est inutile que l'âme intervienne dans chacun ; mais l'âme

(j)Del'àme, III, 10, § 9. — (2) Ibid., II, 2,§2,§ 6; II, 3, § I.— (3) Du somm., II, § 10. - (4) Mouv. des anim., IX, § 3. - (5j Ibid., Vil, § 10. - (6) Ibid. , IX, § 2. - (7) De l'âme , III, 10, § 8,

étant dans une partie principale du corps , le reste vit et agit parce qu'il y est annexé et fait son œuvre propre par l'effet de sa nature (1).

De même que d'après la place des organes des sens on a pu déterminer dans les animaux la partie antérieure et la partie postérieure , de même la locomotion a servi à distinguer la droite de la gauche : car c'est du côté droit que part le mouvement local (2) , et d'ailleurs la cause du mouvement étant au milieu du corps , Je haut et le bas, la gauche et la droite dans l'animal y ont leur principe commun (3). Il y a trois mouvements de translation , savoir en avant ou en arrière, en haut ou en bas , à droite ou à gauche (4) « Mais tous ces mouvements se décomposent en deux mouvements élémentaires, qui consistent à pousser et à tirer : tout mouvement local résulte de ce double effort , et ce sont les deux actes essentiels de la locomotion (5). Quant à la marche , c'est un mouvement des pieds qui est propre à certains animaux , et entre autres à l'homme (6) .

Il ne faut point confondre les organes de la locomotion avec le principe qui les emploie , je veux dire l'âme qui réside dans cette chose étendue , mais qui en est profondément distincte (7) . Toutefois cette association du corps et de l'âme qui fait que l'un est mû et que l'autre meut , est toute spéciale et ne se rencontre pas entre les premiers êtres venus (8). 11 faut

(I) Mouv. des anim., X, § 8. Cf. Phys.,VIII, 2, pass. — (2) Marche des anim.,lV, p. 105, a, b,l. iti. — (3) Ibid., VI, p. 706, b. — (4) De l'âme, III, 11, §3; Rhét. (?). —(5) Marche des anim., II, p. 704, b, 1.22, 23. — (6) De l'âme, I, 3, § 2. - (7) Mouv. des anim., IX, § 5. — (8) De l'âme, II, 2, §10.

^ussî entre l'âme et les organes de la locomotion un corps qui serve d'intermédiaire. C'est le souffle {mti>{jLa) qui est ce moyen terme. En effet , si pousser et tirer sont les deux fonctions de la puissance motrice , c'est là aussi le double rôle du souffle : tous les animaux ont un souffle inné , et y puisent toute leur force (1).

La locomotion est inséparable du corps (2). Cette faculté ne va pas non plus sans la nutrition et la sensibilité (3). Même dans les animaux imparfaits qui n'ont que le sens du toucher, la locomotion est toujours accompagnée d'imagination et de désir (4). 11 est d'ailleurs indispensable que l'animal qui se meut ait la connaissance sensible , pour distinguer ce qu'il lui est bon de rechercher ou de fuir (5). Il est même nécessaire qu'il perçoive à distance , et par conséquent qu'il possède les trois sens qui se servent de milieux, savoir Fodorat, l'ouïe et la vue; ces sens, comme nous l'avons déjà dit, ont été donnés exclusivement aux êtres doués de locomotion (6).

(i) Mouv. des anim. , X,§2. — (2) De l'âme, II, 2, §10. —(3) Ibid., II, 3, § 3. —(4) Ibid., III, il. - (5) Ibid., III , 12,§§ 3, 4, 6,8: III, 13, S 3. — <6) Ibid., AI, 12, S 8.

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