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DE L'ENTENDEMENT OU PUISSANCE RAISONNABLE EN GÉNÉRAL

( AiavoY|Tixo'v , Ôidvota).

Nous devons étudier maintenant la puissance de penser ou de raisonner, la plus importante de celles qui entrent dans la définition de l'âme (1).

Il y a en effet dans l'âme humaine une puissance de penser et de connaître , bien distincte de la sensibilité , et qui seule possède la raison , Xôyov (2) . En effet , si la sensibilité est parfois susceptible de règle et de mesure , c'est parce qu'elle se soumet à une partie supérieure de l'âme , et non parce qu'elle comprend ou possède par elle-même la raison (3) ; car il y a entre l'intelligence et les sens la même différence qu'entre l'intelligible et le sensible (4) , et la raison n'est proprement que dans la partie pensante de notre âme (5).

C'est donc à juste titre que Platon , d'une manière , il est vrai , un peu exotérique (6) , a divisé l'âme en deux parties , l'une raisonnable , l'autre privée de

(1) De l'âme, II, 2, § 6; II, 3, § 1. —(2) Ibid., III, 10, § 5; Des songes, I,§1,§3; Métaph., IX, 2, init, ; Gr. Mor., I, l,p. 1182, a.— (3) Mor. à Nie, I, 13, p. 1102, b, 1103, a; V, 11, fin; Mor. à Eudème, 11,1, p. 1219, b, 1.28. Cf. De l'âme, III, 9, § 2. — (4) Gr. Mor.,I, 35, p. 1196, b. — (5) Ibid., I, 1, p. 1182, a, 1. 18 ; Mor. à Nie. , 1. c.— (6) Mor. à Nie., I, 13, p. 1 102, a; 1. 26 suiv. ; De l'âme, III, 9, § 2 suiv.

raison, et qu'il a attribué à chacune d'elles les vertus qui lui conviennent (i).

Mais, de même que Ton distingue les sens de l'intelligence en partant de la différence du sensible et de F intelligible (2) , de même on doit admettre dans la partie raisonnable de l'âme deux puissances , l'une s'appliquant à ce qui ne peut pas ne pas être , l'autre portant sur les choses contingentes et qui tombent sous l'action ; nous appellerons scientifique la première de ces deux puissances , et délibérative ou logistique la seconde : car délibérer et calculer sont la même chose (3).

Dans la partie scientifique de l'âme , il faut placer d'abord l'intellect , ou entendement pur , vovç , faculté supérieure à toute autre et qui est comme une substance à part dans notre âme (&). Il y a , du reste, un intellect patient et un intellect actif (5). La pensée pure, spéculative ou pratique (6) , est toujours vraie, quand elle porte sur des objets simples et indivisibles (7) ; l'erreur ne se rencontre que dans une combinaison de concepts et de pensées (8). Or cette pensée discursive qui admet l'erreur (9) et qui ressemble fort à un mouvement (1 0), suppose l'entendement , mais n'en est pas l'acte propre (11). En soimême , l'intellect est éternellement vrai (1 2). Il en est

(I) Gr. Mor., I, 1, 1. c. ; Polit., I, 5, § 5. — (2) Gr. Mor., 1,35, p. 1196, b, 1.25 suiv.— (:j).Mar. à Nie, VI, 2, p. 1139, a, 1. 6-15; Gr. Mor., I, 35, p. 1 196, b, 1. 16 et 1. 27 suiv.; Dern. Anal, , II , 19, § 8. Cf. Mor. à Nic.,VI,5,pass ; De l'âme, III, 9, §7; cli. 10, § 5.— (4) De l'âme, I, 4, § 13.

— (5) Ibid., III, 5, § 1. — (6) Ibid., 11!, 7, § 1 ; ch. 9, § 7 ; ch. 10, §§ 1, 2.

— (7)Ibid., ch. 6, § 1, — (8) Ibid., III, 6, §§1, 2, 7.— (9) Ibid., III, 3, §3.

— (10) Ibid., 1,4, §§10, II.— (11) Ibid., I, 4, § 14. - (12) ibid., 111,3, § 8; Dern. Anal., II, 19, §8.

de même de la science , puisqu'elle est la forme et Tessence delà partie scientifique de l'âme (1). La science, comme l'entendement pur, porte sur un objet éternel et qui ne saurait être autrement qu'il n'est {%) ; mais elle ne connaît qu'au moyen delà démonstration, tandis que l'intellect contemple les principes qui sont indémontrables (3). Au reste, la démonstration ne doit être confondue ni avec l'induction et la définition , qu'elle suppose (4) , ni surtout avec la division dialectique (5) .

Dans l'autre partie de l'entendement , qui porte sur le contingent , on remarque avant tout l'opinion qui a en effet un autre objet que la science et que l'intellect (6). L'opinion est proprement la conception vraie ou fausse (7) d'une proposition contingente et non démontrée (8). Il y a du reste des opinions qui résultent de syllogismes (9) . La prudence se rapporte à l'opinion et s'applique aux actions dont le principe est dans la volonté et dans un choix raisonné(10). La volonté est l'appétit transporté dans la partie logistique ou délibérative de l'âme (11), et le choix est un effet de la pensée et de la volonté (1 2).

La réminiscence suppose toujours la faculté délibérative , et n'existe que par elle et avec elle (1 3) , c'est-à-dire chez l'homme seulement (14).

(l)Dern.Anal.,ib,; De l'âme, II, 2,§ 12.— (2)Mor. à Nie, VI, 3, p. 1139, b, 1. 20suiv.- (3) Gr. Mor., 1, 35, p. 1196, b,1.38;p. 1 197, a, 1. 21 suiv,; Dern. Anal., II, 19, § 8. — (4) Dern. Anal., II, ?, pass.; H, 19, §7. — (5)Ibid., II, 5, §§ 1, 6. — (6) Ibid., I, 33, §§ 1 suiv.— (7) De l'âme, III, 3, §§4,6, 8 ; Mor. à Nie, VI, 3 init. — (8) Dern. Anal., I, 33 , § 1 fin. — (9) De l'âme, III, 1 1, § 2. — (10) Mor. à Nie, VI , 5, 13 pass, — (il) De l'âme, III, 9, §3; III, 10, §3; Topiq., IV, 5, §4. —(12) Mor. à Nie, III, 2 init. ; VI , 2 ; Mouv. des anim., VI, § 5; Phys. , II , 5.— (13) De la mém., II , § 16. - (1A) Hist. des anim., I, 1 fin.

La parole étant faite pour transmettre la science et pour exprimer le bien et le mal , le juste et l'injuste , a été accordée à l'homme exclusivement (I).

L'action doit être distinguée de la production (2) , qui dorme naissance à Fart , tandis que l'action donne naissance aux vertus (3) , c'est-à-dire à celles de nos habitudes qui méritent des louanges (4). Il y a des vertus propres à chacune des deux facultés de l'âme qui participent de la raison ; mais les passions et les mœurs pouvant aussi être réglées par la raison , il faut reconnaître encore tout cet ordre de vertus qui dérivent des moeurs , et que pour ce motif on appelle morales (5).

C'est par l'âme que nous vivons ; c'est par la vertu que nous vivons bien (6). Le bonheur réside dans l'action la plus parfaite (7) , et ne se rencontre que chez les êtres doués de raison et capables de vertu (8).

Telles sont les principales fonctions et les principaux actes de la faculté de penser. Cette faculté connaît et juge comme la sensation (9) , mais avec cette différence que la pensée porte sur l'universel , et la sensation sur le particulier (10). Tout jugement, toute vérité dépend pour nous de la sensation ou de la pensée (11).

(1) Polit., I, 1, 10; Probl., 11, 1, 55 ; Delà sensat., I, § 10.— (2) Mor. à Nie, VI, 4 init. , 5 ; Gr. Mor., I, 35 ; Polit., I, 2, § 6. — (3) Gr. Mor., I, 35, p. 1197, a, 1. 3; Dern. Anal., II, 19, §5. — (4) Mor. àNic.^I, 13 fin; Mor. à Eud., 11,6. — (5) Mor. à Nie ,11, 1 , etc. ; Mor. à Eud., II, 4. — (6) Gr. Mor.,. I, 4 init. ; Part, des anim., II, 10. — (7) Mor. à Nie., I, 7, 9, 13. — (8) Ibid., I, 9 fin. - (9) De l'âme, III, 3, §§ 1 , 6 ; III, 9, § 1 . — (10) Phys., I, G; Métaph., V, il. — (11) Mor. à Nie,, VI, 2, p. 1139, a; De l'âme, III, 9, §1; Des songes, I, § 1.

Des deux parties de l'âme que nous avons distinguées, l'une, îa partie raisonnable, est faite naturellement pour commander à l'autre (1); elle en est même le but et la fin , comme l'âme est le bien et la cause finale du corps (2). Nous aurons à examiner si îa partie de l'âme qui est douée de raison est séparable de la partie irraisonnable , ou si elles sont inséparables comme la partie concave et la partie convexe d'une même circonférence (3). Il est certain que le raisonnement, la pensée, la science et la prudence ne se rencontrent que chez un petit nombre d'animaux (4) et qu'ils sont même le propre de l'homme (5), si bien qu'un homme privé de raison serait semblable à une plante (6); mais il est également certain que le raisonnement ne se trouve chez aucun être mortel qui n'ait en même temps toutes les autres parties de l'âme (7). L'âme pensante n'est pas impunément unie au corps; elle se ressent de ses mouvements (8). L'esprit ne se développe qu'après le corps et la raison après les habitudes (9). L'esprit, comme le corps, a ses moments de fatigue (1 0) ; il a même aussi sa vieillesse (14). Mais il conserve sa vigueur assez tard (1 2) , et de tous les actes de l'âme , le plus indépendant des organes, c'est la pensée (13). Si l'âme

(1) Polit., T, 2, §10 ; 1,5, § 5 ; IV, 12,§7.— (2) Gr. Mor., II, 10.— (3) Mor. àNic, I, I3med.; De l'àme, IJI, 4, § i.— (4)De l'âme, I, 5, § 13; II, 3, § 7 ; III, 3, §3; Dern. Anal., II, 19, § 5. Cf. De l'àme, I, 2, § 5. — (5) Mor. à Nie., 1,7; Polit., IV, 12, § 7; De l'àme, III, 3, §§ 3, 8, 15; Part, des anim., 1,1, p. 641, h; Topiq., I, 7, § 7 ; V, 1, § 4; V, 3, 4, 5, pass.— (6) Métaph.,lV, 4, p. I006,a;p. 1008, b.— (7) De l'âme, II, 3, § 7 ; III, 12, §4.— (8) Physiogn., I.— (9) Polit., V, 3, §2.— (I0)lbid ,V, 4, §2.— (Il) Ibid.,II, 6,§ 17.— (12) Rhét., Il , 14, p. 1390, b-; Polit., IV, 13, § 23; ch. 14, §11.— (1.3) De l'âme, 1, 1, § 9.

tout entière ne survit pas au corps, on ne peut douter du moins de l'immortalité de l'entendement pur actif et impassible (1).

(1) Métaph., XII, 3 fin; De l'âme, II, 2, § 9; III, 4, §§ 3, 5; III, 5, §§1,2.

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