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CHAPITRE XIX

l'intellect ou entendement pur (Noûç).

Les actes de nos diverses facultés sont antérieurs en raison à ces mêmes facultés (1). Donc, pour expliquer la nature de l'intellect ou entendement pur, il nous faut dire préalablement ce que c'est que penser (2). D'un autre côté, la pensée est relative à l'intelligible comme la sensation à l'objet sensible (3) ; par conséquent , pour comprendre ce que c'est que penser, il faut avoir déterminé ce qu'est l'intelligible, c'est-à-dire l'objet auquel se rapporte la pensée (4) .

Des objets de l'intellect (xà vo^tâ)'.

I/intelïect, faculté immatérielle de l'intelligible (5)r fournit seul la connaissance des principes indémontrables de la science (6). Les principes et les causes (7) 7 car toutes les causes sont des principes , tels sont donc les objets propres de l'intellect (8)..

(1) De l'âme, I, I, §6; Métaph., IX,8.-(2) Ibid., II, 4, § 1. Cf. 1, 1,§6~ —(3) Ibid.,111, 8, §2; Part, des anim.,I, 1, p. 641, a, 1. 36; Métaph., V, 15; TopiqMVI, 9, §2. — (/») De l'âme, II, û, § 1. Cf. I, l, § 7. -(5) Ibid., III, 4, § 12. — (6) Mor. à Nie, VI, 6 pas?.; Gr. Mor., I, 35, p. 1197, 1. m suiv. — (7) Métaph., V, I.— (8) Mor. à Nie, VI„6.

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Les principes , tant des choses intelligibles que des êtres réels (1 ) , sont de deux sortes : il y a les principes propres et les principes communs (2). Les premiers sont les définitions immédiates et indémontrables qui se rapportent exclusivement à l'objet de chaque science (3) , et comme il n'y a qu'une seule science qui traite d'un genre unique (4) , il n'y a aussi dans chaque genre qu'une seule proposition première et indémontrable (5) ; cette proposition ou thèse est le point de départ d'une science indépendante (6) .

Les principes communs au contraire s'appliquent à divers objets , et sont employés dans des sciences différentes. Telles sont les propositions suivantes : si de deux choses égales on retranche une même quantité , les restes sont égaux ; deux choses égales à une troisième sont égales entre elles, etc. (7). De tels principes sont véritablement universels : ce sont les axiomes de l'être en tant qu'être (8). Ils n'appartiennent à aucun genre en propre ; ils sont supérieurs à toutes les sciences , quoique chacune en fasse un usage approprié à son objet. Ils ne sont point les éléments de la démonstration : ils en sont la règle et la loi (9).

Le premier de tous les axiomes , l'axiome par excellence est le principe de contradiction , qui se formule ainsi : la même chose ne peut pas à la fois , dans le même temps et dans le même sens, être et n'être

(1) Gr. Mor., I. 35. — (2) Dern. Anal., I, 9, S l ; eh. 10, § 3.— (3) Ibid., 1, 32, §10; I, 33, § 1 ; II, 3, § 10. — (4) Ibid., II, 3, §9. — (5) Ibid., I, 32, §11. — (6) Ibid., I, 10, §6, §7. — (7; Ibid., I, 9, pass.; ch. 10, § 3 ; cM. 11, § 2; Mélaph., IV, 3, p. 1005, a, b, ; XI , 5 pass.— (8) Ibid., IV, 3, 1» c. ; III, 2, p. 990, b. — (9) Ibid. ; Dern. Anal., I, 9, § 1 suiv.

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pas (I ) . Cette proposition, dont dépendent tous les autres axiomes , ne saurait être ni réfutée ni démontrée ; elle est antérieure et supérieure à toute démonstration (2). Il y a plus : c'est une conception nécessaire que tout être pensant possède, qu'aucun ne peut ignorer; principe infaillible et condition indispensable de toute pensée , je veux dire de toute affirmation et de toute négation de l'être qui pense (3). En vertu de ce principe , toute affirmation , toute négation est nécessairement vraie ou fausse (4) , et l'esprit ne saurait admettre de milieu entre l'affirmation et la négation contraires (5).

Toute affirmation, toute négation, en un mot toute proposition, immédiate ou non, principe ou non, peut être décomposée en termes indivisibles, que l'esprit unit ou sépare de manière à former des propositions où se rencontre tantôt la vérité et tantôt l'erreur (6). On ne pourrait rien savoir, toute connaissance serait impossible , si l'esprit ne rencontrait quelque chose de simple et d'indivisible qui sert de point d'arrêt à sa pensée (7) : et en tout il faut s'arrêter, dvdyy.m GTYjwi (8). Il faut donc expliquer la nature de ces indivisibles, objets propres et premiers de la pensée pure (9).

L'indivisible se prend en deux sens : il peut être tel en acte ou seulement en puissance. Si, par exemple, nous pensons une étendue sans y concevoir aucune

(t) Métaph., IV, 3; XI , 5.— (2) Ibid., IV, 4 init. ; Part, des anim., 1, 1, p. 639 suiv.— (3) Métaph., IV, 3 ; Dern. Anal., I, 10, § 7.— (4) Catég. , IV, §3. — (5) Phys., V, 5. — (6) Métaph., VI, 3, pass.; De l'âme, III, 6, § 1.— (7) Métaph., H, 2. — (8) Ibid., XII , 3 ; Prem. Anal., I, 27, §§ 3, 4. — (9) De l'âme, III, 6, §7.

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division , c'est réellement un indivisible que nous pensons, et cela dans un temps indivisible; si, au contraire, nous concevons cette étendue comme divisée en deux parties égales, le temps pendant lequel nous la penserons pourra aussi être distingué en deux moitiés (1 ) . Les qualités des corps, même considérées en des parties supposées indivisibles , ne sont point intelligibles en soi , et l'intellect ne conçoit pas les objets extérieurs sans le secours de la sensation, mais bien avec elle (2). C'est donc un accident pour les choses sensibles d'être pensées (3). Au reste, il ne faut pas s'y tromper : ce n'est pas proprement l'indivisible en quantité qui est conçu en un temps indivisible ; c'est l'indivisible en idée ou en espèce. L'espèce et le genre, voilà ce qui fait l'unité des objets de la pensée , et du temps où on les pense (4). Ces termes simples dont l'existence et la conception sont antérieures à toute combinaison (5) , mais dont l'esprit forme des propositions (6), rentrent tous dans dix genres irréductibles (7) comprenant tous les attributs que l'entendement peut affirmer d'un sujet ; ces genres suprêmes ou catégories (8) de l'être sont : l'être proprement dit ou la substance, la quantité, la qualité, la relation, le lieu, le temps , la situation , la possession , l'action, la passion (9) . En dehors de la substance et des autres

(l>De l'âme, III, 6, §3.— (2) Delà sensat., VI, § 3.— (3)Phys.,V, 1 med. — (4) De l'âme, III, 6, § i ; Mor. à Nie, V, 7 fin; Métaph , X, 1, p. 1052. — (6) Catég, , IV, § 3 : Kazà [jnri8ep.(av aup/rc'XoxYiv ^eyo'^va^ Métaph., VI, 4, p. 1027, a. — (6) De l'âme, III, 6, § 1. — (7) Métaph., V, 7, 28. — (8) De l'âme, I, 1, § 3; Catég., VIII, § 14; Dern. Anal., I, 22v §1, §4; Métaph., V, 7, p. 1017, a;X, 12; XI, p. 218 (Brandis); XIV» p. 296 (ibid.)- — (9) Catég., IV, § i; Topiq., I, 9, § 2 ; Dern. Anal., I, 22, §6.

catégories , il n'y a rien qui soit commun à tous les êtres (1 ). Ce sont là toutes les acceptions de l'être (2) , genres suprêmes dont on ne peut rien affirmer ni nier, mais qui se peuvent affirmer ou nier de toutes choses (3) , points de vue essentiels en dehors desquels rien n'est intelligible (4). De ces dix catégories, il y en a neuf qui n'ont d'existence réelle que dans un sujet différent d'elles-mêmes. Une seule existe par elle-même, celle que nous avons nommée la première, et c'est celle-là qui sert de sujet à toutes les autres. La catégorie de l'être renferme donc toutes les substances, dont toutes les qualités, quantités, relations, etc., ne sont que les accidents (5). On le voit donc : l'esprit ne peut remonter sans fin de genre en genre ; il rencontre toujours une limite où il doit s'arrêter (6).

De même que l'être en tant qu'être a ses genres premiers et irréductibles , il a aussi ses causes premières et universelles (7) qui sont au nombre de quatre : d'abord la matière et la forme , éléments nécessaires , principes internes de toute substance sensible; puis les deux principes externes qui expliquent le mouvement dans tout être qui se meut , à savoir le principe même du mouvement et la cause finale, c'està-dire le but où il tend et où il doit s'arrêter (8). Ces

(1) Métaph., XII, 4. — (2) ïbid., IV, 7. — (3) Prem. Anal. , I, 27, §2; Catég., II, § 2.- (4) Métaph., IV, 6; XI, 12; Phys., V.— (5) Catég., V, § 5 ; Métaph., VII, p. 128 (Brandis). Voyez M. Ravaisson , Essai sur la Métaph. d'Aristote, t. I , p. 357, 358. - (6) Prem. Anal., I, 27, §§ 3, 4.— (7) Métaph, V, 2, p. 1013, a. — (8) Ibid., 1,3, pass. ; V, 2; VIII, 4; Phys., 11,3, p. 194, b; Dern. Anal., II, 11, § 1; Métaph,, V, 2, p. 1013, a, b; XII, 5, p. 1071, a.

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premiers principes sont à la fois le terme de la connaissance et des choses (I). Mais entre les causes, la première sans contredit est la cause finale (2).

L'être ne se réduit pas à ce qui est sensible (3) . S'il n'y avait que des objets sensibles, il n'y aurait plus ni principe, ni ordre , ni harmonie (4) , en un mot il n'y aurait plus rien d'intelligible: la sensation serait toute la science , ou plutôt il n'y aurait plus ni science ni pensée (5) ; car ce qui se trouve dans les choses sensibles, c'est l'indéterminé (6), et la pensée serait impossible sans un objet un et déterminé (7). Mais il est des êtres incorporels et non sensibles (8) , au-dessus desquels nous concevons une substance immobile et impérissable (9).

Il y a donc des principes éternels et nécessaires et par conséquent sans contingence (1 0), sans mal, sans péché ni destruction (41).

Ces principes étant causes de la vérité de toutes les autres choses, et n'ayant rien au-dessus d'eux à quoi ils empruntent leur vérité , sont nécessairement euxmêmes l'éternelle vérité (12). Aussi est-ce par eux que nous connaissons tout le reste (13). Ghaque principe est évident de soi-même , et tous les arts emploient les principes comme bien connus (1 4).

Dans l'ordre de l'intelligible , l'essence tient le pre-

(1) Métaph., V, 17.— (2) Dern.Anal., I, 24, § 8, Part, des anim., I, 1. — (3) Métaph., 1,8, p. 989, a; IV, 3, p. 1004, a.— (4) Ibid., XII, 10. —(5) Ibid , III, 4. — (6) Ibid., IV, 5, p. 1010, a.— (7) Ibid., IV, 4, p. 1006, b; p. 1008, b; p. 1009, a — (8) Ibid-, 1 , 1, pass. ; III, 1 p. 995, b; III, 2, p.997,b.— (9) Ibid., IV, 5, p. 1009, a, fin. - (10) Ibid., IX, 8, p. 1050, b.— (11) Ibid., IX, 9. — (12) Ibid., II, 1, p. 993, b. — (13) Ibid., I, 2, p. 982, b. — (lu) Ibid., III, 2, p. 997, a.

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mier rang , et entre les essences la première est l'essence simple et actuelle (1 ). Le principe par excellence est le premier moteur irnmobile, acte pur et indépendant, séparé, éternel (2), bien suprême de tout ce qui est , but de nos actions , de nos vœux , de nos recherches (3) , premier désirable et premier intelligible (4) : car c'est le propre de la Divinité d'être intelligible (5).

Enfin la pensée en acte , lorsqu'elle est devenue identique à son objet, est elle-même un objet d'intellection pure (6). Que l'intellect soit intelligible de soi-même comme tout autre intelligible , ou qu'il le soit par la vertu de quelque autre chose (7) , il est certain qu'il se pense lui-même (8) , et il serait impossible de dire pourquoi l'âme ne pourrait pas se connaître elle-même (9).

Les principes et les causes sont en puissance ou en acte (10).

En acte, les principes sont séparés et existent en soi éternellement (1 1). L'intelligible proprement dit est donc sans aucune matière (1 2). Mais en puissance, les principes sont dans les faits mêmes (1 3) , et les intelligibles sont dans les choses matérielles (1 4). Les grandeurs sensibles ne deviennent des objets d'intellection que par le moyen de quelque chose qui est en eux et

(1) Métaph., XII, 7. - (2) Ibid., IV, 5, p. 1010, a; 8, lin; VII, 17;

XI, 2, 7 ; XII , 1, 6 suiv. — (3) Mor. à Nie. ,1,1, pass. — (4) Métaph..

XII, 7. — (.s) Topiq., V, 6, § 12. - (G) De l'âme, III , h, § G. - (7) Ibid., III, 4, §10.— (8) Ibid., §6.— (9) Topiq., IV, 4, § 14. —(10) Métaph., V, 2. Cf. 111,6, p. 1003, a.— (il) Métaph., VI, I, p. 1026, a; XI, 2, p. 1060, a. — (12) De l'âme, III, 6, §7 fin.- (13) Mor. à Nie., I, 2, p. 1095, a, b. - (14) De l'âme, III, 4,§ 12.

qui leur donne de l'unité (I). Comme d'ailleurs , à ce qu'il semble, il n'y a rien en dehors des grandeurs sensibles qui en soit absolument séparé ; c'est donc dans les formes matérielles que résident premièrement les intelligibles, les choses dites abstraites, et tout ce qui appartient aux objets sensibles comme habitude ou comme modification^). En effet, s'il est vrai que la pensée n'atteigne son objet propre, c'est-à-dire les principes et les causes , que par le moyen de l'universel, comme l'universel n'exprime que les modes ou les attributs des individus et n'a point en dehors des individus une existence séparée (3) , il faut bien reconnaître que les intelligibles sont en puissance dans les choses matérielles.

Voyons donc comment des impressions et des images qui demeurent dans l'âme après la sensation , l'esprit passe à la conception actuelle des principes. En d'autres termes , après avoir dit ce qu'est l'intelligible, disons ce qu'est la pensée.

De la pensée ou intellection (vo'ticiç).

La science, comme la sensation, se divise d'après ses objets : la science en puissance se rapporte aux objets qui ne sont qu'en puissance ; à ceux qui sont en acte correspond une science actuelle (4). La pensée est donc, comme l'intelligible auquel elle se rapporte,

(1) De lame, III, 6, §4. — (2) Ibid., 111,8, § 2.— (3) Metaph.,1, 7; VII, 10, 13, 16 init. ; IX, 7 ; XI, 1, 2; XIII, pass. ; Réfut. des soph., XXII, §17. — (4) De l'àme, III, 8, §2.

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tantôt en puissance et tantôt en acte. Aussi ce mot de pensée est-il employé pour désigner deux actes bien différents : l'un, l'imagination, portant sur les images qui demeurent dans l'âme après la perception des objets sensibles (1); l'autre, la conception, comprenant la science, l'opinion vraie, la prudence et leurs contraires (2) . C'est sans doute à cause des rapports qui les unissent , que la fantaisie et la pensée proprement dite sont ainsi assimilées. Nous avons déjà fait voir combien ces deux actes diffèrent entre eux (3) : nous n'avons pas à y revenir; mais sans l'imagination il n'y aurait point de conception (4) , et c'est ce que nous allons montrer. L'imagination, d'ailleurs, résulte tantôt de la sensation et tantôt de la pensée (5) .

C'est avec raison qu'on a dit de l'âme qu'elle était le lieu des idées et des formes : mais cela n'est parfaitement vrai que de l'âme pensante , et encore fautil bien comprendre qu'elle n'est les idées qu'en puissance , tant qu'elle ne les pense pas en effet (6). Pour les penser, c'est-à-dire pour passer de la puissance à l'acte , il faut qu'elle subisse quelque impression de l'objet conçu. La pensée consiste, comme la sensation , à pâtir en quelque façon et à recevoir l'idée ou la forme de la chose à laquelle elle se rapporte : elle est du moins quelque chose de tel (7). Et voilà sans

(l) Le nombre des passages où vô-r\au, est pris dans le sens de cpavxaaÉa est incalculable. En voici quelques-uns qui sont décisifs : De l'âme, III, 3, § 5; Phys., III , 7 (vcnr/cov appliqué à un corps) ; Phys., III, 13 ; Du ciel, I, 7. — (2) De Pâme, III, 3, pass., surtout § 5. —(3) Voyez plus haut, p. 98. — (û) De l'âme, III , 3, § 4. — (5) Mouv. commun des anim., VIII, § 4. — (6) De l'âme, III, û, § 4.— (7) Ibid., III, 2, § 14 ; III, 4, §§ 2, 3, 9- Cf. I, 5, §8.

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doute pourquoi les anciens ont pu croire et affirmer que penser et sentir sont la même chose :* car dans l'un et l'autre de ces actes l'âme discerne et connaît quelque chose (1). Mais ils supposent à tort que la pensée est un acte corporel comme la sensation (2).

Chaque intelligible, avons-nous dit, est en puissance dans les choses matérielles. Or la chose matérielle n'est point elle-même dans l'âme , mais seulement son image ou son idée (3) , qui du reste se comporte dans l'âme comme la réalité elle-même (4). L'intelligible est donc en puissance dans l'idée sensible, dans l'image ou représentation que produit la fantaisie et que relient la mémoire. La pensée à son tour est en puissance dans l'acte de l'imagination. En effet , il est certain que nous ne pensons les idées ou formes des choses que dans leurs images. Les images sont pour la pensée comme des objets de perception , et jouent le même rôle dans la connaissance rationnelle que les objets extérieurs dans la connaissance sensible (5) : elles n'en diffèrent qu'en ce qu'elles n'ont point de matière (6).

Disons d'abord comment l'esprit conçoit l'universel ; car l'universel est le point de départ de la science : c'est lui qui fait connaître les principes, et au point de vue de la connaissance sensible , il est plus notoire que les principes (7). De même que la sensation part de l'individuel , la pensée a l'universel pour premier objet (8) . J'entends par universel ce qui par sa

(1) De l'âme , III, 3, § 1.— (2) Ibid., III , 3, § 2.— (3) lbid., 1, 5, § 6 ; III, 8, § 2. — (4) Mouv. commun des anim., VII , § 9 — (5) De l'âme, III, 7, §3; ch. 8,§ 3.— (6) Ibid., III, 8, § 3. - (7) Dern. Anal., I, 31, $6; II, 19,pass. ;Phys , I, 1. — (s) Mctaph., V, il, p. 1018, b.

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nature peut être attribué à plusieurs , et par individuel ce qui ne le peut pas (1). Or l'universel n'est que la matière des principes conçus par l'entendement. En effet, le genre est ce par quoi sont identiques deux choses qui diffèrent quant à l'essence (2). Les genres sont, si l'on veut , les principes des espèces et des définitions (3) , mais seulement comme matière (4) : car l'universel est essentiellement indéterminé (5) ; il ne désigne que la manière d'être des objets , et non point ce qu'ils sont (6). L'essence dit seule ce qu'est proprement un être (7) , et la différence a l'antériorité d'être par rapport au genre (8). L'essence étant retranchée, il ne reste plus que le genre et la matière indéterminée (9).

On comprend maintenant de quelle manière et dans quel sens l'individuel est d'évidence sensible et l'universel d'évidence rationnelle (10). La sensation, il est vrai , a pour objet propre l'individuel , et non l'universel (11). Mais en même temps qu'elle perçoit le particulier et l'individuel , elle porte aussi par accident sur le général et l'universel (1 2) , puisque le genre n'existe point véritablement hors des individus (1 3) , et que par conséquent cette couleur particulière que j'aperçois est en même temps une couleur en général (14). La question est donc uniquement

(1) Hermén. , VII , § ï ; Prem. Anal., I, 27, §§2, 3. —(2) Métaph., X, 3. - (3) Ibid., III, 3 init. — (4) Ibid., VIII, 3, p. 1043, b. — (5) Ibid., XIII, 10. — (6) Ibid., III, 0, p. 1003, a. — (7) Ibid., III, 6; IV, 4; VII, 4, pass.;ch. 6, 14. — (8) Ibid., VII, 15.— (9) Ibid., VIII, 3. — (10)Phys., I, 6.— (ll)Dern. Anal., 1,18, § 1 ; ch. 31, § l suiv. ; Métaph., VII, § 10; p. 1036, a. — (12) Dern. Anal., II, 19, § 7. — (13) Métaph., VU, 10, 16; Réfut. des soph., XXII, § 17. — (lu) Métaph., XIH, 10.

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de savoir comment nous pouvons penser comme séparé de toute matière ce qui en réalité n'en est point séparé , tandis que nous le pensons (1 ) -

Tous les animaux sans exception ont en commun la sensibilité , puissance innée de connaître , au/xcpvrov xptrr/^v(2).Maisles uns sont réduits à la sensation , tandis que chez d'autres la persistance de l'impression sensible rend possible une connaissance d'un degré plus élevé (3). En effet , dès qu'on est capable de conserver dans l'âme quelque chose de la sensation, à savoir l'impression sensible (4) , qui devient une image ou une représentation de la fantaisie (5) et par suite un objet de mémoire (6), quand il s'est produit ainsi un certain nombre de sensations, d'impressions sensibles et de souvenirs , il arrive que nous en discernons l'élément différentiel : or c'est la notion de ces différences qui donne naissance à la raison, Xoyoç (7) , quand plusieurs souvenirs se sont fondus en une seule expérience (8) par Taperception du tout qui embrasse dans son unité et la multitude des individus et leurs différences (9). Ce tout, cet ensemble (1 0) , qui n'est pas un en nombre , mais qui étant le même chez tous les individus et par conséquent sans différence (1 1 ;, a l'unité de la notion (1 2), ce tout, dis-je , n'est autre chose que l'universel (4 3).

(I) De l'âme, III, T, § 7. — (2) Dern. Anal., II, 19, § 5. — (3) Ibid. — (4) Métaph., I, 7 ; VII, 10, 15. — (5) Des songes, II, pass. — (6) De la mém., I, § 5. — (7) Dern. Anal., II, 19, § 5. Cf. De la sensat., I, § 9 : « Les sens extérieurs donnent de nombreuses différences, dont se forme la <ppo'vïi<jiç. » Voyez aussi Métaph., I, 1 , sur le rôle de la vue. — (8) Métaph., 1 , 1, p. 981, a. — (9) Ibid., X, 3. — (10) Ibid., V, 26.— (H) Dern. Anal., 11,19, §7.— (12) De l'âme, III, 6, § 4; Métaph., V, 26; X, 1. — (13)Dern< Anal., II, 19, §7.

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Or c'est de là que nous faisons sortir le principe de l'art et de la science (1). Une comparaison fera comprendre tout ce travail. A la guerre, quand une armée est en déroute , les fuyards courent sans ordre et sans relâche , jusqu'à ce que l'un d'entre eux venant à s'arrêter, un autre s'arrête à son tour, puis un autre encore, et enfin l'ordre s'établit dans cette foule confuse. C'est ainsi que procède l'âme : le point de départ, c'est la sensation (2) , multiple , diverse , fugitive (3) , et le mouvement de l'âme continue tant qu'elle n'est pas arrivée à la connaissance d'un principe (4). Mais expliquons plus en détail la manière dont se produit cette connaissance. La sensation , par cela même qu'elle porte sur le particulier, atteint l'universel en tant qu'il y est contenu; dans Callias, par exemple, elle aperçoit l'homme en général, et non pas seulement cet homme qu'on appelle Callias. Quand donc une de ces idées sans différence dont nous parlions tout à l'heure , vient à s'arrêter dans l'âme , il se produit naturellement un premier universel , puis plusieurs autres ; et l'esprit s'y attache jusqu'à ce qu'il les conçoive en quelque universel indivisible. Ainsi nous débutons par penser une espèce d'animal ; puis, les différences s'effaçant, nous arrivons à concevoir cet animal (l'homme , par exemple) , non plus entant qu'homme, mais en tant qu'animal (5). C'est ainsi que par degrés nous nous élevons de l'infinité des notions individuelles à la détermination de l'uni-

(l)Dern. Anal., II, 19, § 5. Cf. 1, 3!, § 6. — (2) Ibid.,II, 19, § 5. — (3) Métaph., IV, 5, pass. ; X , 3, init., etc. — (4) Dern. Anal., II, 19, § 6, §7. -(5) Ibid.,§ 7.

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versel (1) , et de la pluralité perçue par les sens à l'unité conçue par la raison (2) . Alors seulement nous avons la véritable connaissance : car connaître un objet , c'est pour nous connaître son unité , son identité, son caractère général (3). Alors aussi nous avons le principe et la cause à qui cet objet emprunte sa vérité (4). Nous ignorons la vérité tant que nous ignorons la cause (5) , et bien loin que les principes et les causes empruntent leur évidence à autre chose , c'est par eux seuls que nous pouvons connaître tout le reste (6). Enfin, nous ne croyons connaître une chose que lorsque nous en connaissons les premières causes et les premiers principes (7).

Voilà comment nous passons de la sensation à la pensée. Qui n'aurait point la sensation ne pourrait ni apprendre ni comprendre quoi que ce soit. Certes nos concepts sont tout autre chose que les images, mais ils les supposent , et sans elles ils ne seraient pas (8).

L'acte de l'esprit par lequel nous saisissons l'universel dans les représentations particulières de la fantaisie , l'intelligible dans les formes sensibles et l'unité dans la pluralité , le procédé , en un mot , qui opère le passage du particulier au général , c'est l'induction (9) . C'est par l'induction que nous nous élevons à la connaissance des primitifs dans chaque genre (1 0),

(1) Métaph., IV, 4, p. 1007, a, b; Rhét., I, 2— (2)Métaph., I, 5, p. 986, b,l. aisuiv.; ; I, 9, p. 991, b; X, 3. — (3) Ibid. , III, 4. Cf. IV, 4. - (4) Ibid., II, 1, p. 993, b.— (5) Ibid., 1. 23.— (6) Ibid., 1, 2, p. 982, b. — (7) Phys.,1, 1 init. ;I,5. — (8) De l'âme, III, 8, § 3; Delamém., I,§4.— (9) Prem. Anal. ,11, 23, pass.;Topiq., I, 12, §4; VIII, 1 , § 3. — (10) Dern. Anal., II, 19, § 7 fin.

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notion bien supérieure à celle qui nous donne simplement l'universel, puisque l'universel n'est que la matière dont nous faisons sortir les principes (4).

L'induction est donc le mouvement par lequel l'esprit va du particulier au général (2). Elle procède, comme nous l'avons vu , par la comparaison des objets particuliers, à la fois semblables et différents. Elle se fonde sur leurs similitudes pour élever au général ce qui est commun à tous les individus semblables, et c'est là sa fonction propre (3) ; mais pour concevoir ce qui est le même chez tous, et par conséquent sans différence , il faut avoir écarté les différences par le moyen de l'abstraction (4).

L'induction trouve encore dans la coutume , dans l'habitude et diverses dispositions de l'âme , d'utiles auxiliaires pour découvrir les principes ou primitifs (5).

Quant aux axiomes , ils ne sont pas plus que les

(1) Dern. Anal., I, 31, §6. — (2) Topiq., I, 12, § 4. — (3) Dern.Anal.,

I, 18, § 1. — (4) Ibid., II, 19, § 5 ; Topiq., I, 18, § 9, § 10. — (5) Mor. à Nie, F, 7. Pour une théorie plus détaillée de l'induction, considérée surtout au point de vue logique, voici une liste de quelques passages où il est question de ce procédé :

Prem. Anal. , liv. I, 55, § 5; liv. II , 16, § 2; ch. 21 ,§ 7 ; ch. 23 tout entier ; ch. 24 , § 4. — Dern. Anal. , liv. I, 1 , §§ 1 , 2, 3 ; ch. 3, §§ 4,5; ch 11, § 1; ch. 13, § 2; ch. 18, § 1; ch. 22, §29; ch. 23, §§3, 9; ch. 31, §§ 1, 2, 5, 6, 8; ch. 32, §§ 7, 10, 11; ch. 33, § 1 ; liv. II, ch. 2, §4;ch. 3, §§6, 9, 10, 12;ch. 5, §§1, 5; ch. 7, § 1 ; ch. 8, § 5 ; ch. 19, §§1,2, 5, et pass. —Topiq., I, 12, §§2, 4,5; ch. 14, §6; ch. 18, § 9;

II , 5, § 1 ; ch. 8, § 1 ; ch. 10, § 2 ; VI, 4 , § 3 ; VIII , 1, §§ 5, 7, 15, 25 ; ch. 2, §§1,2, 3 ; ch. 14, §§ 13, 14. — Réfut. des soph., IV, § 2. — Phys., I, 2 ; IV, 5 ; V, 1, 7. — Du ciel, I, 7 fin.— Part, des anim., II, 1, pass. — Métaph., 1 , 1,7; V, 29 fin ; VI , 1 , pass. ; X, 3, 4 init. ; 8, pass. ; XI, 11 ; XIII, 4. — Mor. à Nie, VI, 3. — Gr. Mor., I, 1 med. — Rhét., I, 2; FF, 19, pass. ; ch. 20, pass.; ch. 23; ch. 25.

de l'entendement PUR. 199

autres principes des résultats de la démonstration ; ils y président et n'en résultent pas (1). Mais ce n'est pas davantage par induction que nous connaissons des principes tels que celui-ci : Ce qui est ne saurait être autrement qu'il n'est, ou bien : Il est impossible que la même chose soit et ne soit pas en même temps et de la même manière. Un tel principe est antérieur à toute pensée ; sans lui aucune pensée ne serait possible. Qui ne l'aurait pas serait dépourvu de raison, et ressemblerait à une plante (2). Qu'on essaye un instant de le nier, de le supprimer, on tombe dans des contradictions absurdes. Pourquoi, par exemple, se mettre en route pour Mégare , au lieu de rester en place , dans la conviction que l'on marche ? Si l'on rencontre un puits ou un précipice , pourquoi prendre des précautions , comme s'il n'était pas également bon ou mauvais d'y tomber? Il est donc évident que l'on regarde telle chose comme bonne et telle chose comme mauvaise; et par conséquent on doit aussi concevoir que tel objet est un homme , que tel autre n'est pas un homme , que ceci est doux , et que cela ne l'est pas. Tous les hommes évitent certaines choses, et recherchent certaines autres choses. Ils ont donc tous l'idée de l'existence réelle, sinon de toutes choses, au moins du meilleur et du pire ; ils les distinguent en vertu du principe de contradiction , et par conséquent nous devons considérer comme une doctrine effrontée cette négation de la pensée , qui consiste à lui refuser tout objet déterminé , en attaquant cette

(1) Dcrn. Anal., I, 9, $ 1 suiv. —(2) Métaph., IV, i, p. 1006, a.

200 de l'entendement pur.

vérité première et éternelle (1). Ce principe préside à toute pensée. Tout ce qui est intelligible ou pensé, l'esprit l'affirme ou le nie d'une manière fatale, et son jugement, affirmatif ou négatif, est vrai ou faux sans intermédiaire (2) . De plus , deux pensées contraires étant une affirmation qui se nie elle-même, il est impossible qu'un même homme admette en même temps les deux pensées contraires (3).

On ne saurait d'ailleurs penser sans un objet déterminé (4) ; toute pensée a des limites et un terme fixe qui est son point d'arrêt (5). En effet, toute pensée est spéculative, pratique ou poétique (6) : spéculative , si elle porte sur ce qui ne peut être autrement qu'il n'est ; pratique , si elle s'applique à un objet de volonté qui peut être autrement qu'il n'est ; poétique enfin , si son objet est du domaine de l'art et non de la science , c'est-à-dire s'il est un principe de production et non pas seulement d'action ou de spéculation (7). Or la pensée poétique et la pensée pratique ont toujours quelque but : elles sont toujours en vue d'autre chose (8) , et leur principe est dans la pensée spéculative (9) . Celle-ci à son tour a les mêmes bornes que les raisonnements : elle est donc limitée ; car tout raisonnement est définition ou démonstration ; or les définitions sont toutes limitées , et les démonstrations

(1) Métaph ,IV,4,p. 1008, b. - (2)lbid.,p. 1008, a; IV, 7, p. 1011, b. — (3) Ibid., IV, 3, p. 1005, b. — (4) Ibid., IV, 4, pass. et fin. — (5) De l'âme, I, 3, §17 ; Dern. Anal., II, 19, §7-, Métaph., II, 2med. — (6) De l'âme, I, 3, § 15;Topiq., VIII, 1, §25; Mor. à Nie, VI, 5, p. 1140, b; Métaph., VI, 1, p. 1025, b, 1.25; XI, 7, p. 1064, a. — (7) Mor. à Nie, VI , 1 , 2, 5 ; Gr. Mor., 1 , 34 ; Métaph., 1 , 1 fin , etc.— (8) De l'âme, I, 3, § 15 ; Mor. à Nie, VI, 2. — (9) Mor. à Nie, VI, l, pass.; ch. 13, p. 1145, a.

de l'entendement PUR. 201

qui partent toujours de quelque principe , ont en quelque sorte une fin dans le syllogisme ou dans la conclusion (1). On ne sait véritablement une chose que lorsqu'elle est limitée , déterminée (2) : alors seulement l'esprit est satisfait et se repose dans sa connaissance ; car à vrai dire , la pensée ressemble bien plus à un repos qu'à un mouvement (3) : le mouvement et l'agitation lui sont antipathiques et la rendent impossible (4).

La pensée pure porte sur les premiers et sur les derniers termes , sur ceux dont il n'y a ni démonstration ni définition (5). Elle est dite en acte, lorsqu'elle porte en effet sur l'intelligible en acte auquel elle est identique (6). Ses objets propres sont les indivisibles dont nous avons expliqué la nature (7) .

Par rapport à ces objets simples et déterminés, l'âme est toujours dans l'un de ces deux états : ou elle les connaît par une pensée vraie , ou elle les ignore ; mais quant à se tromper à leur sujet, cela est impossible (8).

Une des questions les plus difficiles dans la théorie de la connaissance , c'est de savoir comment se produit l'erreur. C'est là qu'ont toujours échoué les philosophes qui n'admettent d'autre connaissance que la sensation , et ceux qui veulent que le semblable ne puisse être connu que par son semblable (9).

On doit d'abord poser en principe que le vrai

(1) De l'âme, I, 3, § 15. —(2) Dern. Anal., I, 24, § 9. — (3) De l'âme, I, 3, § 17. — (4) Probl., XXX, 14. - (5) Mor. à Nie, VI, 9, p. 1142, a? ch. 12, p. 1143, a, 1. 36. — (6) De l'âme, III , 4, § 12; en. 8, § 2; Métaph., IX, 9. — (7) De l'âme, III, 6, § 7 fin. — (8) Métaph. , IX , 10, p. 1051, b. — (9) De l'âme, III , 3, § 2. Cf. 1 , 5, §§5,6 et suiv»

202 de l'entendement pur,

et le faux ne sont point dans les choses , qu^ils n'existent que dans l'esprit, et que c'est une modification de la pensée qui donne naissance à l'être en tant que vrai (1 ). En effet , le vrai et le faux ne se rencontrent que dans l'affirmation ou la négation (2). Les notions simples , la conception des pures essences, ne produisent rien de semblable dans l'âme (3). On peut dire que la pensée des indivisibles est toujours vraie : il n'y a de distinction possible entre le vrai et le faux que là où il y a une combinaison de concepts (4). Il arrive en effet que des choses séparées en réalité sont réunies et combinées par la pensée : par exemple , la notion de l'incommensurable et celle du diamètre (5). Or on comprend que dans cette combinaison de concepts, qui forme, non une succession, mais un tout, un objet un (6) , sous l'influence de l'intellect , principe d'unité en toutes choses (7), on peut avoir attribué à un objet une qualité qui ne lui appartient pas , ou lui en avoir dénié une qui lui appartient. C'est ainsi que se produit l'erreur dans l'esprit , lorsque par exemple on affirme d'un objet blanc qu'il n'est pas blanc , ou bien qu'il ne l'a pas été , ou qu'il ne le sera pas, en tenant compte du temps passé ou à venir, et en introduisant ce nouvel élément dans la combinaison intellectuelle (8). Au reste , ce n'est pas notre jugement , vrai ou faux, qui fait qu'une chose

(1) Métaph., VI, 4, pass. ; XI, 8 fin. Cf. V, 29.— (2) Ibid., VI, 4, p. 1027 , b.— (3) Ibid., 1. 27. - (4) De l'âme, III, 6, § 1 ; III, 8, § 3; Métaph., VI, U ; IX , 10.— (5) De l'âme, III, 6, § 1 fin.— (6) Ibid., § 1 init ; Métaph.,',VJ, 4, p. 1027, b, 1. 24. — (7) De l'âme, III, 6, § 2 tin ; III, 11, §2; Métaph., XIII, 2, p. 1077, a, 1. 22 ; Dern. Anal., I, 23, § 9 fin. — (8) De l'âme, III, 6) §2; Métaph., IX, 10, pass.

DE L* ENTENDEMENT PUR. 20â

est ou n'est pas. C'est au contraire parce que la chose est ou n'est pas que notre jugement est vrai ou faux (1 ).

Il y a donc dans l'âme tantôt des pensées qui ne sont pas susceptibles d'erreur et qui n'admettent pas le vrai et le faux , et tantôt des pensées qui sont nécessairement vraies ou fausses. Le langage reproduit cette différence. Les mots qui ne sont point combinés avec d'autres mots n'expriment ni vérité ni erreur, parce qu'ils représentent des pensées simples, sans combinaison ni division ; tels sont ces termes isolés : homme, blanc, cheval, etc. Ici rien de vrai ni de faux, à moins que l'on n'ajoute que cet animal existe ou n'existe pas de telle ou telle manière, soit d'une manière absolue , soit dans un temps déterminé (2). L'erreur et la vérité ne se trouvent que dans la combinaison ou la division des mots : toute affirmation, toute négation est vraie ou fausse (3) , et il n'y a point d'intermédiaire entre une affirmation et la négation opposée (4). Celle-ci, d'ailleurs, n'est connue que par le moyen de l'affirmation , comme le non-être par le moyen de l'être; l'affirmation précède en effet la négation , comme étant plus notoire (5) .

Quant aux indivisibles , ils sont conçus en un temps indivisible et par une pensée indivisible , alors même qu'en puissance ils auraient des parties distinctes : car du moment qu'une étendue est conçue par l'esprit sans division actuelle , rien n'empêche qu'elle soit pensée en un temps indivisible. En vain objectera-t-on

(l) Catég., XII, § 7. — (2) Herraén., I , § 6. — (3) Catég. , IV, § 3; Hermén-, I, § 5: De l'âme, III, 6, § 7.— (4)Métaph., X, h, 7.— (5) Dern< Anal., I, 25, § 5.

que l'intellect pense une moitié de cette étendue dans chaque moitié de la durée totale. On ne saurait faire une pareille distinction, quand il n'y a pas de division dans la chose pensée : le temps ne comporte pas d'autres divisions que l'étendue, et là où il n'y a pas deux moitiés d'étendue , il n'y a pas non plus deux parties distinctes dans la durée. Si au contraire on conçoit une étendue comme composée de deux parties égales, on la pensera aussi en deux moments, dont chacun coïncidera avec une des deux moitiés de l'objet pensé. Nous l'avons déjà dit : l'indivisible est tel par sa notion et non par sa quantité , et une chose divisible en quantité peut être pensée comme indivisible , si on la pense dans son idée ou espèce. La pensée qui s'y applique et le temps où on la pense sont également indivisibles (1 ).

C'est, du reste, une grave et difficile question de savoir pourquoi l'on ne pense que sous la double condition du continu et du temps les choses qui cependant ne sont point dans le temps. La raison en est peut-être que les images, sans lesquelles il n'y a pas de pensée, appartiennent au premier sensitif, c'est-à-dire à la partie qui connaît l'étendue , le mouvement et le temps (2) , ces qualités communes des objets sensibles (3).

Il y a des indivisibles, tels que le point et les autres divisions de ce genre, qui ne sont pensés que comme privation. Or tout ce qui est ainsi pensé n'est pas intelligible de soi-même ; mais on le connaît indirectement et par le moyen de son contraire. x4insi le mal

(t) De l'âme, 111, 6, §§ 3, 4. — (2) De la raém., I , § 4. - (3) De l'âme, Il , 6, § 3.

de l'entendement PUR. 205

est conçu par le moyen du bien , le noir par le moyen du blanc , le courbe par la notion du droit (1), C'est sans doute de cette façon que la matière elle-même peut nous être connue en une certaine mesure (2) . C'est que tout contraire implique la notion de son contraire , et qu'ainsi une même pensée les embrasse tous les deux (3).

Il faut que ce qui connaît soit en puissance la chose connue et y soit contenu (y.où hàvai lv auT&) ; or il peut arriver que quelque cause n'ait point de contraire , comme en effet les principes ne sauraient être contraires entre eux (4), et il n'y a rien de contraire à ce qui est premier (5) , par exemple à la substance (6); alors la pensée qui connaît cette cause se connaît soi-même : elle est vraiment en acte et séparable(7).

De l'intellect (voûç).

Une même science, avons-nous dit, traite de l'intelligible et de l'intellect, parce qu'ils sont dans une relation réciproque (8). Nous avons vu ce qu'est l'intelligible et comment se produit la pensée : il nous reste à expliquer la nature de la partie de l'âme qui pense et à dire si elle est ou non séparable (9).

La pensée étant un acte analogue à la sensation (1 0),

(1) De l'âme, 1, 5, § 1G; III, 6, § 5. — (2) Métaph., VU, 3 fin. — (3) De l'àme, III, 3, §2; Probl.,XXX, 8, 12- Voyez plus haut, ch. XIV, p. 119, 120 — (4) Métaph., III, 2 ; XI, 1 init,— (5) Ibid. , XII , 1 0 med.— (6) Ibid. , XIV, 1 . — (7) De l'àme, III, 6, § 6. — (8) Part, des anim. , 1 , 1, p. 641, b, 1.1.— (9) De l'àme, 111,4, § 1.— (10) Ibid. ,§ 2,

206 de l'entendement pur.

l'intellect paraît se comporter à l'égard des choses intelligibles de la même manière que la sensibilité à l'égard des choses sensibles (1 ). Impassible comme la sensibilité, il faut que, comme elle aussi, l'intellect soit capable de recevoir la forme, et qu'il soit en puissance semblable à son objet , sans être cet objet lui-même. Il n'est rien en acte avant de penser (2). Il est le lieu des formes, il est les formes elles-mêmes, mais seulement en puissance (3) , et tant qu'il n'a point pensé, il n'est autre chose qu'une puissance, la puissance de l'intelligible (4). Mais cette puissance est sans matière (5), et par conséquent bien différente de la sensibilité.

La sensation est commune à l'âme et au corps (6) , tandis que la pensée est proprement un acte de l'âme (7). L'intellect n'a même point d'organe comme la sensibilité (8) , et par suite il est bien plus véritablement impassible. Tandis que la sensibilité ne saurait percevoir un objet dont l'impression serait trop forte, l'intellect au contraire , quand il a pensé quelque chose d'éminemment intelligible, n'en conçoit que mieux de moindres objets. Cela tient à ce que la sensibilité ne peut s'exercer sans le corps , et que l'intellect en est séparable(9). Si en effet il était mêlé au corps , il aurait en acte quelque qualité , et ne serait pas une pure puissance (1 0) : or s'il est vrai qu'il pense toutes choses , il est nécessaire qu'il soit sans mélange , comme dit Anaxagore , afin qu'il domine toutes

(1) De l'âme, III, 4, §3. - (2) Ibid.- (3) Ibid., § 4.- (4) Ibid., § 3 (5) Ibid. , § 12. — (6) De la sensat., I, § 2. — (7) De l'âme, I, 1, § 9. (8) Ibid. , III, 4 , § 4. — (9) lbid., § 5. — (10) Ibid. , § 4.

de l'entendement PUR. 207

choses, c'est-à-dire afin qu'il les connaisse (1 ). On pourrait demander, il est vrai, comment l'intellect peut penser, étant chose parfaitement simple et impassible , sans mélange avec quoi que ce soit ; car penser, c'est pâtir en quelque façon , ce qui ne peut avoir lieu , ce semble, qu'autant qu'il y a quelque chose de commun entre ce qui agit et ce qui pâtit (2). C'est en vue de cette difficulté que nous avons établi plus haut que l'intellect est d'une certaine façon les intelligibles en puissance, mais qu'il n est aucun d'eux en acte avant de penser. Il en est ici comme d'une tablette à écrire où aucun caractère n'est tracé à l'avance (3). Pour passer de la puissance à l'acte , la sensibilité a besoin d'un objet sensible extérieur. L'intellect qui est d'abord en puissance ne passe à l'acte que sous l'action de quelque chose qui existe en acte. Mais ce n'est pas un mouvement, une altération , c'est un accomplissement de sa nature (4). D'ailleurs ce sont les images de la fantaisie qui jouent ici le rôle des objets de la perception sensible. Or ces images ne sont point au dehors, mais bien dans l'âme elle-même (5). C'est dans ces images , et indépendamment de la sensation, que l'intellect pense les formes des choses (6).

Sauf ces différences , on peut dire que la simple sensation et la pensée d'un indivisible sont deux actes semblables (7).

Là ne s'arrêtent pas les analogies entre l'intellect et la sensibilité. Quand l'objet sensible est agréable ou pénible , c'est pour ainsi dire en donnant ou en refu-

(1) De l'âme, III, 4, §3— (:<) Ibid., § 9 ; 1 , 2, § 22.— (3) Ibid., III, 4, S il.- (4) Ibid., III, 7,§ l.-(5) Ibid., § 3.— (6) Ibid., §5 —(7) Ibid., § 2.

208 de l'entendement pur.

sant son consentement que l'âme le recherche ou l'évite : cette action de rechercher l'objet comme bon, ou de le fuir comme mauvais, implique une sorte d'affirmation ou de négation dans la partie sensitive (1). La partie raisonnable procède d'une manière semblable ; lorsque après avoir affirmé ou nié que la chose est bonne ou mauvaise, elle la recherche ou l'évite par la volonté (2). L'affirmation et la négation sont par rapport à l'intellect ce que la poursuite et la fuite sont par rapport à l'appétit (3).

Lorsque l'intellect connaît et compare deux choses par une même pensée , il agit encore comme le premier sensitif, c'est-à-dire comme centre ou comme limite commune des termes qui sont l'objet de sa comparaison. Il opère en effet sur les images de la fantaisie de la même façon que le premier sensitif opère sur les impressions sensibles (4); et parfois, comme s'il voyait toutes choses dans les images ou les concepts qui sont dans l'âme, il ordonne et dispose l'avenir par rapport au présent (5) .

Enfin l'on peut soumettre à une abstraction successive les objets de l'intellect aussi bien que les données de la sensibilité, et ainsi l'on pense, avec ou sans leur matière, les choses dites abstraites. Lorsqu'on pense en acte les êtres mathématiques , on les conçoit comme séparés, quoiqu'ils ne le soient pas au moment même où on les pense (6).

En résumé, l'intellect comme la sensibilité est en

(1) De l'âme, III, 7, § 2. — (2) Ibid., § 3. — (3) Môr. à Nie., VI, 2, p. 1139, a. - (4) De l'âme, III , 7, §§ 4, 5. — (6) Ibid., § 6. — (6) lbid., III, k, §§7,8; Ch. 7, §7.

DR L'ENTENDEMENT PUK. 209

puissance l'objet même qu'il doit penser (1). Mais il y a pour lui deux manières d'être en puissance : il est d'abord en puissance tant qu'il n'a rien pensé effectivement, et il est dit en acte lorsqu'il devient l'objet qu'il pense. Puis, après être ainsi devenu chacune des choses qu'il a pensées, il est de nouveau en puissance , mais d'une autre manière : il possède la science sans en faire usage actuellement. Dans cet état l'intellect a le pouvoir d'agir par lui-même et de passer à l'acte sans autre secours ; dans cet état encore , il peut se penser lui-même (2).

On peut se demander de quelle manière l'intellect est intelligible : l'est-il à sa manière , ou bien l'est-il au même titre que tous les autres intelligibles (3) ? Mais l'intellect ne saurait être intelligible autrement que le reste des choses intelligibles. En effet, pour les choses sans matière , ce qui pense et ce qui est pensé sont identiques ; ainsi la science spéculative se confond avec l'objet su de cette façon (4) ; de même l'être mathématique en acte n'est pas autre chose que la pensée même qui le conçoit (5).

L'intellect en acte est donc les choses tandis qu'il les pense (6) ; la pensée en acte est identique à son objet , et par là encore elle ressemble à la sensation (7).

S'il est vrai que la sensation soit en quelque façon les choses sensibles et si l'intellect est les choses intel-

(0 De l'âme, III, 4, § 11.— (2) Ibid., II, 1, § 2, § 5; III , 4, § 6.— (3) Ibid., III , 4 , § 10. — (4) Ibid., III , 4 , § 12 ; Métaph. , XII , 9 med. — (5) Métaph., IX, 9. —(6) De l'âme, 111,7, § 8.-(7) Ibid., III, 5, §2; ch. 7, § 1 ; ch.S,§l,§2.

210 DE l'entendement pur.

ligibles, il est évident que l'âme, qui connaît et le sensible et l'intelligible (1), est en quelque sorte toutes les choses qui sont (2), et l'on peut la comparer à la main, l'instrument des instruments. De même que la main, en s' emparant de tous les instruments, se les approprie et s'identifie avec eux , ainsi l'âme s'assimile toutes choses par la sensation et par la pensée : par la sensation, elle est la forme des choses sensibles; par la pensée , elle est la forme des formes (3) .

C'est une grave question de savoir pourquoi l'on ne pense pas toujours. La raison en est que la pensée ne peut porter en acte que sur Fintelligible en acte , et que réciproquement l'intelligible ne se rencontre en acte que dans l'intellect, puissance immatérielle de l'intelligible. Or tant qu'il n'y a dans l'âme que la forme sensible , comme l'intelligible n'est qu'en puissance dans les choses matérielles , il est clair qu'il ne saurait y avoir alors de pensée (4) . Si donc nous considérons la pensée en puissance , il faut bien convenir que l'on ne pense pas toujours. Mais il en est autrement de la pensée en acte , qui est continue , sans interruption ni lacune (5). On ne doit pas dire de l'intellect en acte que tantôt il pense et tantôt il ne pense pas : car il pense toujours ; il faut dire seulement que nous ne nous souvenons pas de ses actes , parce qu'étant impassible, il n'est point sujet aux impressions sensibles que conserve la mémoire (6). Nous pouvons

(1) Gr. Mor. , 1 , 35, p. 1 196, b. — (2) De l'âme, III, 8, § 1. — (3) Ibid., § 2. Ailleurs, c'est l'intellect qui est comparé à la main: Probl., XXX, 6. — (Il) De l'âme, III, h, § 12. -(5) Phys., 111,4, p.203,b, 1.24.— (6) De l'âme, III, 5, §2. Cf. !,/»,§ U.

sans doute envelopper dans nos souvenirs des notions scientifiques et des conceptions intellectuelles (1 ) , mais c'est seulement en tant qu'elles sont en rapport avec quelque image (2) : la mémoire n'a pour objets propres que les images , et elle ne porte que par accident sur les pensées qui supposent l'imagination (3).

Il n'est pas non plus parfaitement exact d'attribuer à l'intellect le raisonnement. L'acte de raisonner est une sorte de mouvement (4) , incompatible avec une puissance qui n'en comporte aucun (5). Ce qui raisonne en nous, ce n'est donc pas l'intellect proprement dit, mais seulement le sujet commun qui le possède, en tant qu'il le possède en effet (6). Sans l'intellect point de raisonnement (7) ; mais l'acte de raisonner n'appartient pas plus à l'intellect que le souvenir , l'amour et la haine (8).

Ce n'est pas davantage l'intellect, même pratique, qui meut directement le corps; il ne le gouverne que par l'intermédiaire de l'appétit (9) , auquel il fait apercevoir le désirable (10), et qui , dirigé par la raison , s'appelle volonté (11).

L'intellect est essentiellement théorétique ou contemplatif (1 2) , et comme tel il pense ce qui est en soi immobile, éternel, indépendant (1 3) ; il ne pense aucun objet d'action , et ne prescrit rien sur ce qu'il faut fuir ou rechercher (14).

(1) Delà mém., I, §§ 2, 3. — (2) Ibid., § 4. — (3) Ibid. , § 5. — (4) De l'âme, I, 4, § 10 suiv.— (5) Part, des anim. , I, 1, p. 641, b, 1. 7 ; De l'âme, 111, 11, §4.— (6) De l'âme, 1,4, § 14.— (7) Ibid., I, 5, § 13.— (8) Ibid., I, 4, §14. — (9) Ibid., III, 9, §§ 7,8; III, 10, §§ 1 , 2 , 3. — (10) Mouv. des anim. , XI , § 4 ; De l'âme, III , 10, § 6. — ( 1 1 ) De l'âme, III, 9, § 3. — (12) Ibid., II, 2, § 9; II, 3, §7 ; Mor. à Nie, X, 1, pass.— (13) Métaph., VI, 1, p. 1025, b. — (14) De l'âme, III, 9, § 7.

212 de l'entendement pur.

Les composés , où se glisse Terreur, ne sont pas les objets propres de l'intellect , mais seulement les indivisibles (4), et par-dessus tout la pensée ellemême (2) . En effet , l'intellect est le siège des principes (3). Principe lui-même , principe des principes (4) , se penser soi-même est pour lui le bien suprême et l'acte véritable, et la pensée dans sa perfection absolue, c'est la pensée de la pensée (5). En présence de cet acte sublime , la connaissance sen-^ sible n'est rien (6).

Une telle perfection peut -elle échoir en partage à ce qui serait engagé dans la matière (7) ? Non certes j aussi l'intellect est-il sans matière (8). «Cependant, comme dans toute la nature il faut distinguer , d'une part la matière qui est en puissance tous les individus compris dans chaque genre , et d'autre part la cause dite efficiente , parce qu'elle donne à chaque individu sa forme, de même que l'art façonne la matière ; il faut aussi nécessairement que cette différence se retrouve dans l'âme. Il faut donc distinguer deux intellects : l'un capable de devenir toutes choses, l'autre capable de donner à toutes choses une forme; le premier représentant la matière de la pensée , le second en étant la cause et la forme , habitude essentielle de l'âme et pareille à la lumière , qui agit sur les couleurs qui ne sont qu'en puissance , pour les transformer instantanément en des couleurs réelles.

(1) De l'âme, III , 6, § 1, § 7.— (2) Ibid., III, l\, % 10, 12 ;Métaph. , XII, 7,9,pass. - (3) De l'âme, 111,4, §4. — (4)Dern. Anal., II, 19, §8.— (5) Métaph., XII , 9, p. 1074, b, 1. 34 ; De l'âme , 1. c., § 6.— (6) Génér. des anim., I, 23 fin.— (7) De l'âme, III, 4,§ 4 et pass. — (8) Ibid.,§ 12.

Or c'est là l'intellect séparable , pur et sans mélange avec quoi que ce soit, impassible et toujours en acte par son essence (1 ). » Cet intellect, que nous appellerons agent ou actif, est seul immortel et éternel. L'intellect patient ou passif, au contraire , est périssable et il ne pense rien sans le secours de l'intellect actif. Aussi ne faut-il pas croire qu'il lui soit antérieur ou supérieur en quoi que ce soit : autant vaudrait soutenir que ce qui agit est inférieur à ce qui subit l'action , ou que la matière est au-dessus de la cause. Dans l'individu il est vrai , la science en puissance paraît précéder chronologiquement la science en acte; mais d'une manière absolue il n'en saurait être ainsi , et la science actuelle , identique à la chose sue , est de toute façon antérieure à la science qui n'est qu'en puissance (2).

Cette distinction bien posée , disons les caractères essentiels , la nature et , s'il est possible , l'origine de l'intellect.

D'abord il est évident que nous n'attribuerons à l'intellect aucune altération (3) , aucun mouvement (4) , non pas même le mouvement de translation circulaire que Timée assigne grossièrement à l'âme du monde (5) . Pour que la pensée fût un mouvement circulaire , il faudrait que l'intellect lui-même fût un cercle , car il n'a pas d'autre mouvement que la pensée. Il penserait donc éternellement, s'éloignant sans cesse de son point de départ , y revenant sans

(1) De l'âme, III , 5 , § 1. (2) Ibid. , § 2. — (3) Phys. , VII , 3, p. 248, a, 1. 6.— (4) Part, des anim., I, 1, p. 641, b, 1. 8. — (5) Voyez le Timée de Platon, p. 125suiv. de la traduction de M. Cousin.

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cesse , et à chaque révolution nouvelle , pensant de nouveau la même chose : or ces hypothèses sont toutes contraires à la vérité et à l'expérience (1).

L'acte de l'intellect est un et continu comme la pensée , et la pensée ne contient que des concepts : or ceux-ci formant une série , ont l'unité du nombre , mais non pas celle de l'étendu. Donc l'entendement non plus n'a pas cette espèce de continuité ; loin de là , il est sans parties : et en effet , comment pourraitil penser, s'il était divisible en plusieurs parties? Seraitce lui tout entier, ou seulement quelqu'une de ses parties qui penserait ? Ses parties auront elle-mêmes de l'étendue , ou bien elles seront des points indivisibles. Dans cette dernière hypothèse , elles seront en nombre infini , et l'intellect ne pourra jamais les parcourir. Si elles sont étendues et en nombre restreint , mais indéfini , l'intellect , qui est supposé n'agir que par leur moyen , pensera donc souvent ou un nombre indéfini de fois la même chose. Or il n'a pas besoin, ce semble, de l'apercevoir plus d'une fois. Mais comment concevoir un contact unique de l'objet avec une seule des parties de l'entendement , ou avec l'entendement tout entier ? Comment ce qui est divisible pourrait-il penser par le moyen de l'indivisible , ou l'indivisible par le moyen du divisible ? Cette double hypothèse d'un intellect composé de parties et capable de mouvement entraîne , on le voit , des conséquences absurdes (2). La pensée d'ailleurs, nous l'avons déjà dit , ressemble à un état de repos et de calme bien

(1) De l'âme, 1,3, §§11, 12, 14, etc.— (2) Ibid. , §§ 13-20.

plutôt qu'à un mouvement (1) , et elle n'est possible que dans le repos de l'âme (2).

L'intellect est donc un et indivisible , sans parties comme sans étendue , immobile , impassible et sans mélange avec quoi que ce soit (3).

Il est incorporel et immatériel (4) , et par conséquent séparable ; car comme ses objets propres sont sans matière (5) , on ne saurait comprendre qu'il pensât des choses séparées , n'étant point séparé luimême (6) .

Indépendant par sa nature de l'action du corps (7) , il n'est attaché à aucun organe (8) ; il n'est l'entéléchie ni du corps ni d'aucune de ses parties (9) . Il peut bien être obscurci par quelque passion , par les maladies et par le sommeil (1 0) ; il peut être éclipsé par la destruction ou l'affaiblissement des organes , surtout dans la vieillesse; mais il est impassible en lui-même et ne saurait être détruit (11). Il n'est sujet ni à la corruption ni à la mort (1 %) ; il peut donc être isolé du corps et des autres parties de l'âme comme l'éternel se peut séparer du périssable , non-seulement en raison, mais en acte (13). Seul il survit à la dissolution de l'ensemble (1 4) et à la mort de l'animal. Une fois séparé, il pense éternel lement(1 5); il est éternel

(t) De l'âme, 1,3, § 17. — (2) Probl., XXX, 14; Phys., VII, 3 fin. — (3) De l'âme, III, 4, §§ 3, 9; ch. 5, § 1 ; Phys., VIII, 5 fin. — (4) De l'âme, III , h, § 4, § 5. Cf. ch. 3, § 2 ; Gén. des anim., II , 3.— (5) De l'âme, III, 6, § 7 fin. - (6) Ibid. , ch. 7, § 8. — (7) Ibid., 1 , 1, § 14 ; III , 4, ǧ 4, 5.— (8) Ibid. , III , 4, § 4. - (9) Ibid., I, 5, § 25 ; II, 1, § 12. - (10) Ibid. , 111,3, §15.— (11) Ibid. ,1,4, §§ 13, 14. — (12) Ibid., II, 2, §9, etc.— (13) De l'âme, II, 2, §9; III, 4,§§1,5;III, 5, § 1.— (14) Métaph. , XII , 3, fin.— (15) De l'âme, III , 5, § 2 ; Phys. , III , 4, p. 203, b.

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et éternellement vrai (1) et juste (2). Quand donc il est dans l'âme humaine , dont il semble constituer l'essence (3), il faut bien reconnaître qu'il y est comme une substance à part (4) , qui est la lumière de l'âme? comme la vue est la lumière du corps (5). Comparée à toutes les autres parties de l'âme , cette partie précieuse (6) nous apparaît comme un autre genre d'âme (7). Tandis que toutes les autres nous sont innées et se développent dans l'animal où elles se trouvent en germe dès le premier moment de l'existence , celle-là seule nous vient du dehors (Qupaôev) (8) : elle est surnaturelle (9), plus qu'humaine (1 0) ; en un mot elle est divine (1 1 ) : car Dieu est par essence l'intelligence pure (1 2) et l'intelligible proprement dit ( 1 3) . Aussi l'intellect divin ne se rencontre-t-il pas chez tous les animaux , quoi qu'en dise Anaxagore (14), mais seulement chez l'homme (1 5) ; encore n'est-il pas même également réparti entre tous les hommes (1 6). Chez ceux qui le possèdent, il est une fin et un bien(l7), la cause de l'arrangement et del'ordre(18); mais il n'atteint son parfait développement que trèstard et dans un âge avancé (19).

(1) De l'âme , III, 3, § 8; Dern. Anal., I, 33, § 1 ; II, 19, §8.— (2) De l'àme, III, 10, § 4.— (3) Mot. à Nie., IX, 9, p. 1170, a; X, 7, pass.; Topiq., I ^ 1 7 } § 2. — (4) Oùcrta tiç ouaa. De l'àme , I, 4, § 13. — (5; Ibid., III , 5, § 2; Mor. à Nie, VI , 13, p. 1144, b; Topiq., I, 17, §2. - (6) TCjuov. Gr. Mor., I, 2 init. — (7) De l'âme, II , 2 , § 9. — (8) Générât, des anim., II , 3, p. 736, b, 1. 19, 28 ; II, 6, p. 744, b, 1. 21. — (9) Part, des anim., I, 1, p. 641, b.— (10) De la mém., 1,§ 5; Mor. àNic.,X,7, p. 1177, b.— (11) De l'âme, I,4,§ 14; Part, des anim., II, 10; IV, 10; Gén. des anim., II, 3; Mor. à Nie, X , 7. — (12) Métaph., XII, 7. - (13) lbid.; Topiq., V, 6, § 12. - (U) De l'âme, 1,2, §5; III, 3, § 3, § 15. - (15) Probl. , XXX, 12.- (16) De l'âme, I, 2, §5.— (17) Dusomm., 11,§7; De lasensat., I, § 10. — (18) Métaph,, I, 3, fin— (19) Probl., XXX, 5; Gén. des an., Il, 3; en. 6, etc4

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Dans les êtres mortels , si tant est que quelquesuns la possèdent (1), cette faculté suppose toutes les autres et ne va jamais sans elles (2) , quoique par sa nature elle n'en dépende en aucune manière (3). Aucune âme n'est composée uniquement de l'intellect (4). En Dieu seul il existe à part dans son indépendance et dans sa perfection absolue (5). Mais Dieu n'est point jaloux ; il permet à l'homme , au philosophe , de vivre de la vie de l'intellect contemplatif ou théorétique , source de la science parfaite et du bonheur suprême (6).

(1) De la mém., I, § 5.— (2) De l'âme, II, 3, § 4 ; III, 8, § 3 ; ch. 1 1 , § 4. — (3) Ibid., II, 3, § 7 fin; III, 11, § 4. — (4) Ibid., 1, 5,§ 14. — (5) Métaph., XII, 7, 9, pass. — (6) Ibid., 1,1, p. 983, a; XII, 7, pass.; Part, des anim.,I, 5, p. 645, a,l. 9; Mor. à Nie, X, 7, 8, pass.

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