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CHAPITRE XX

DE LA SCIENCE (èmanfjl.ir|).

Savoir se dit en général de toute connaissance dont l'objet ne saurait être autrement qu'il n'est connu (1 ). La science ainsi comprise serait la pensée du général et du nécessaire (2) : en sorte qu'elle porterait à la fois sur les choses démontrables et sur les principes indémontrables dont la conception appartient en propre à l'intellect ; elle comprendrait à la fois l'induction qui donne les primitifs , et la démonstration qui en dérive (3). Mais à parler plus exactement, la science proprement dite réside uniquement dans la connaissance démonstrative; il n'y a de science que des choses dont il y a démonstration ; la science et la démonstration sont inséparables (4).

Pour savoir véritablement une chose , il en faut connaître préalablement les principes , et être assuré que la cause de ce qu'on sait ne peut être autrement qu'on ne la conçoit (5) , et en général toute connaissance scientifique ou démonstrative repose sur des notions antérieures (6). Ces notions antérieures sont de deux sortes : tantôt c'est l'existence même de la

(1) Mor. à Nie, VI, 3, p. 1139, b ; Dern. Anal., I, 2, § 1. - (2) Mor. à Nie, VI, 6, p. 1140, b, 1. 31 . — (3) Ibid., ch. 3 med.; Dern. Anal., 1, 2, § 4.— (4) Mor. à Nie, VI, 6; Gr. Mor., I, 35.— (5) Mor. à Nie, VI, 3 fin; Dern. Anal., I, 2, § 1 suiv. — (6) Dern. Anal., I, 1, §1.

chose , tantôt c'est le nom seul qu'il faut comprendre ; parfois aussi il faut connaître tout ensemble et l'existence de la chose et le nom qu'elle porte (1 ). Socrate avait donc bien raison de poser ce double fondement de la science , l'induction qui donne l'universel, et la définition qui le détermine (2). Sans ces deux procédés en effet , la démonstration serait impossible.

La démonstration n'est autre chose que le syllogisme scientifique (3).

Le syllogisme est une énonciation par laquelle deux choses étant admises, il en résulte une troisième différente des deux premières (4). Deux propositions et une conclusion , voilà tout le syllogisme (5).

Le syllogisme scientifique est celui dont la possession ou habitude nous procure la science (6).

Il y a trois choses à distinguer dans la démonstration : 1 ° ce à quoi s'applique la démonstration ; 2° ce qu'on veut démontrer; 3° ce par quoi on le démontre (7). Ce à quoi s'applique la démonstration, c'est le sujet ou la matière de la science ; ce qu'on veut démontrer, c'est que telle qualité appartient ou

(l)Dern. Anal., I, 1, § 4.— (2) Métaph., I, 6, p. 987, b; XIII,4, p. 1078, b. Cf. Phys., I, 1 init. Si je n'avais craint de traiter ici une question étrangère à la psychologie, j'aurais essayé de résumer l'admirable théorie logique de la définition. Voici du moins une liste des passages d'Aristote où l'on peut retrouver toute cette théorie :

Métaph., I, 5, 7; III, 3 ; IV, 3, 4,7; V, 25, 26, 28 ; VI, 1 ; VII, 1, 4, 5,6,10, 11, 12, 13, 15, 16; VIII, 1, 3,6; IX, 7, 8; X, 2,3; XI, 1 ; XIII, 2, 4, 10.— Rhét., II, 25. — Phys.,I, 1,6; II, 9; VI, 9. — Part, des anim., I, 1.— Dern. Anal., I, 2, §§ 14, 15; ch. 8, §§1, 2; ch. 19, §3; ch. 22, §§2, ll;liv. II, pass.— Topiq.,I, 5, §3;ch. 18, § 9; VI, 3, § 4.

(3) Dern. Anal., I, 2, § 5. — (4) Prem. Anal., I, 1, § 8. — (5) Topiq., I , 1 , § 3, etc.— (6) Dern. Anal., I, 2, § 5.— (7) Ibid., I, 7, § 2 ; ch. 10, § 5 ; ch. 11 , § 5 ; ch. 32, § 1 2 ; Métaph., III, 1 , p. 995, b.

n'appartient pas à tel sujet ; enfin ce par quoi on le démontre ou ce dont on tire la démonstration ; ce sont les principes propres ou communs (1).

Les principes sont indémontrables et éternellement vrais : c'est l'intellect qui les fournit à la science (2).

Tout ce qui est établi par voie de démonstration , en partant de ces principes , est vrai et demeure éternellement (3).

Les principes propres de la démonstration dans chaque science sont tirés du genre même auquel s'applique cette science (4).

Il n'y a de science que du nécessaire , c'est-à-dire du général et de l'universel (5) : les choses particulières et en mouvement sont en dehors de la démonstration et de la science (6) .

Chaque genre est l'objet d'une science unique (7) ,. qui embrasse les contraires dans ce genre : car de même qu'un seul sens juge des qualités extrêmes de

(1) Métaph., VI, 1, p. 1025, b ; Dern. Anal., I, 10, §§5, G; ch. 32, § 12, etc.— (2) Voyez plus haut, ch. XIX , pass.— (3) De l'âme , III , 3, § 8 ; Dern. Anal., I, 8, § 1 . — (4)Ibid.,l, 6, § 5; Gr. Mor., I, 1 fin. Je répéterai au sujet de la démonstration ce que j'ai dit de l'induction et de la définition : c'est encore une théorie logique qui ne saurait trouver ici sa place. Je ne puis que renvoyer aux Derniers Analytiques qui en contiennent l'exposition . Voici de pi us quelques passages des autres écrits d'Aristote qui peuvent être utilement consultés :

Métaph., I, 7; II, 3 ; III, 1, 2 ; IV, 2, 3, 4, 6 ; V, 3, 5 ; VI, 1; VII, 4, 9, 15; XI, 1,4, 6, 8; XIII, 3, 4, 10.— Catég., XII, §4. — Prem. Anal., liv. I,H, pass.-Topiq.,I,2;ch. 12, §§2, 4, 5;ch. 18, §9;V,8, § 12; VI, 3; VII, 22, § 13 ; VIII, 5, § 4 ; ch. 9, § 1 ; ch. 14, §§ 13, 14. — Réfut. des soph., I,§2,§5; V, §6; VII, §1; IX, § 1; X, § 1 suiv. ; XI, § 8 ; XVI, §§ 4, 7; XXXIII, §§ 3,4. —De l'âme, II, 2.— Phys., I, 1 ; II, 3. — Part, dés anim., 1,1.— Mouv. des anim., VII. — Génér. des anim., II, 8.— Mor. à Nie., 1, 4 ; VI, 3. — Rhét. ,1, 1,2.

(5) Mor. à Nie, VI, 3; Métaph., I, 1 pass. — (6) Rhét., I, 2; Métaph., VI,2;Gr. Mor.1,35.— (7) Métaph., IV, 2, p. 1003, b ; Dern. An., 1,7, pass.

son objet propre , une seule connaissance rationnelle porte également sur les contraires (1).

Comme les genres sont plus ou moins élevés, et ont des parties ou espèces , il y a aussi des sciences supérieures et des sciences inférieures qui leur sont soumises et qui travaillent en sous-ordre. C'est ainsi que la musique emprunte à l'arithmétique ses principes (2). Mais là où il y a une différence de genre , cette communauté de principes n'existe plus : on ne démontre point, par exemple , l'arithmétique par la géométrie ni la géométrie par l'arithmétique (3).

Toute science est comme la pensée, contemplative, pratique ou poétique (4).

La première et la plus noble de toutes est la science contemplative de l'être en tant qu'être ou des premiers principes et des premières causes : c'est la sagesse ou philosophie première.

La science , avons-nous dit 7 suppose la démonstration et se confond avec elle ; mais c'est seulement quand l'esprit a trouvé la conclusion que se produit ce repos de la pensée dans lequel consiste la science (5). On sait alors en acte , on contemple : car la contemplation est l'acte de la science (6).

La science est , comme les objets auxquels elle se rapporte , tantôt en puissance et tantôt en acte (7). Elle est en puissance chez tout être fait pour la posséder, chez l'enfant par exemple (8); elle est encore

(l)Métaph., ibid. ; IX, 2, p. 1046, b. — (2) Dera. Anal., I, 7, §§ 3, 5. -(3) Ibid., § 3.- (4) Métaph., II, 1 ; VI, 1 ; Topiq., VIII, 1, § 25. -(5) De l'âme, I, 3, § 17;Phys., VII, 3; Métaph., XI , il.— (6) De l'âme, II, 1, §§2, 5; De la sensat., IV, § 10.- (7) De l'âme, IIJ, 8, § 2.— (8) Ibid., Il , ô, § 4.

en puissance , mais d'une autre manière , chez l'homme qui la possède comme faculté ou comme habitude , sans en faire actuellement usage (1). Dans ce dernier cas, le passage de la puissance à l'acte ne résulte d'aucune altération , d'aucune passion : il dépend uniquement de la volonté , en l'absence de tout obstacle extérieur (3). Il n'y a pas non plus d'altération dans l'acquisition de la science : aucune faculté conforme à notre nature ne peut être considérée comme une altération (3) . Voici du reste comme s'acquiert la science.

Il est de l'essence de toute connaissance rationnelle de pouvoir être enseignée et apprise (4).

La science se transmet donc par enseignement , à l'aide du raisonnement parlé (5). De là l'importance de l'ouïe sur laquelle nous avons déjà insisté (6). Au reste , celui qui enseigne doit surtout employer l'induction j comme plus rapprochée de la sensation et partant plus accessible (7).

L'enseignement est le mouvement de celui qui transmet la science ; le mouvement de celui qui la reçoit constitue l'acte d'apprendre (8) . Ces deux mouvements se rencontrent en celui qui apprend (9j. L'homme a naturellement le désir de savoir, et de là le plaisir qu'il éprouve à connaître par tous ses sens , et en particulier par la vue (1 0). La sensation est pour lui le point de départ ; car, de même que l'objet de

(1) De l'âme, II , 5, §4.— (2) Ibid., §§ 4, 5, G; Métaph., IX, 7, p. 1049, a, — (3) Phys. , VII, 3, p. 247, b. — (4) Dem. Anal. ,1,1 pass. — (5) De la sensat., I, § 10; H. desanim., IX, l. — (6) Voy. plus haut, ch. X,p. 81. — (7)Prem. Anal., II, 23, §8; Topiq., VIII, 14, § 13. — (8) Phys. III, 2; V11I, 4, 5.— (9) Phys., III, 2.— (10) Métaph., I, 1; Rhét., I, 6; III, 10, etc.

la science est en puissance dans l'objet sensible , la science est primitivement en puissance dans la sensation (1). Mais la sensation n'atteint que le fait et non la cause (2) : c'est l'étonnement qui donne naissance à la science , en nous excitant à rechercher la cause, le pourquoi (3). L'instinct d'imitation , si remarquable chez l'homme , lui donne le moyen d'acquérir de nouvelles connaissances (4). La mémoire enfin est le grand moyen d'acquérir et de retenir la science : c'est la mémoire qui fonde l'expérience et par elle la connaissance des principes (5) , et c'est aussi la mémoire qui conserve les notions scientifiques au moyen des images auxquelles nous rattachons ces notions (6) . L'oubli est la perte de la science (7) ; l'ignorance en est la privation et l'exclut également , mais d'une autre manière (8).

On peut cependant, si l'on en croit Platon, savoir et ignorer une même chose en même temps. En effet ce philosophe , dans son dialogue du Ménon , prétend que toute science n'est que réminiscence et qu'apprendre c'est se souvenir de ce qu'on savait déjà (9). Il y a du vrai et du faux dans cette théorie. Avant d'avoir vu ce triangle particulier, sans savoir même qu'il existait, j'en connaissais pourtant les propriétés générales : je savais que les angles de ce triangle valaient deux droits. En un sens donc cette figure m'était connue , et en un autre sens elle ne m'était

(1) Générât, et corr., 1 , 3.— (2) Dern. Anal., I, 31, § 4 et pass.— (3) Métaph.,1, l;Rhét.,I, 11.— (4)Poét.,lV, § 1; Probl., XVIII, 3; XXX, G. — (5) Métaph., 1,1, pass. ; De la longév., II , § 2. — (6) De la mém., I , § 5 ; II, § 4, etc.— (7) Long, et brièv. de la vie, 1. c. - (8) Dern. Anal., I, 1,§ 9 et pass. — (9)Ibid., 1, 1 , 7 suiv.; Prem. Anal., II, 21, §§ 1, 7, 8.

pas connue. J'avais une notion générale de sa propriété ; je n'en avais pas la connaissance actuelle et absolue (1). Rien ne s' oppose à ce qu'on sache d'une façon et à ce qu'on ignore d'une autre ce qu'on apprend. L'absurde est de dire, non pas qu'on sait de quelque façon ce qu'on apprend , mais qu'on le sait de la façon même et dans les termes où on l'apprend (2).

Une seule connaissance est nécessaire à celui qui apprend : c'est celle des principes communs ou axiomes , sans lesquels aucune démonstration ne serait possible (3).

Lorsqu'une fois on possède la science , on est capable de penser par soi-même (4) ; mais la science a des intervalles de repos qui peuvent être comparés au sommeil dans la sensibilité , de même que contempler en acte est pour la science une sorte de veille (5).

La science est la forme et l'essence de la partie scientifique de l'âme (6). Elle entre dans la définition de l'homme : car l'homme a tout à la fois la vie , la sensation et la pensée ; mais la pensée et la science lui appartiennent en propre et à lui seul. La plante vit , l'animal sent : l'homme seul est capable de savoir (7).

(1) Dern. Anal., I, 1, §6 — (2) Ibid., § 9. — (3) Ibid., 1,2,§ 14.— (4) De l'âme, II, 5, §4, §6.- (5) Ibid., II, 1, §§ 2, 5. — (6) Ibid., II, 2, 12 ; Gr. Mor., I, 35. — (7) De l'âme, II, 5, § 4 ; Topiq., V, 8, § 6.

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