Ï)E LA PARTIE DÉLIBÉRATIVE DE L ENTENDEMENT
( tè (âoiAeuTtxo'v , t5 XoYt3"rixdv , t5 So^astixdv ),
La puissance intellectuelle de l'âme se divise en deux parties , suivant la nature des objets auxquels elle se rapporte. Nous avons traité de la partie scientifique , c'est-à-dire de celle qui connaît le nécessaire et ce qui ne peut être autrement qu'il n'est ; il nous reste à parler de la partie délibérative ou logistique , qui s'applique au contingent, c'est-à-dire à ce qui pourrait être autrement qu'il n'est, et en particulier à ce qu'il dépend de nous de faire ou de ne pas faire (1 ). Ce n'est plus ici le domaine de la science, mais bien de l'opinion (2) , et voilà pourquoi cette partie de l'entendement emprunte souvent son nom à l'opinion (3). En effet, quand la pensée porte ainsi sur un objet qui admet les états contraires, elle est sujette à l'erreur : la même pensée devient successivement vraie et, fausse (4). Or c'est là précisément le caractère propre de l'opinion , espèce de conception (5) qui comporte le vrai et le faux (6) , tout comme le raisonnement (7) .
(I) Gr. Mor., I, 35, pass.; Mor. à Nie, III, 4 pass. — (2) Dern. Anal., I, 33, pass. — (3) AoÇoc<mxdv. De l'âme, 11,2, § 10; III, 3, § 6, etc.— (4) Métaph., IX, 10. — (5) De l'âme, III, 3, § 5. — (6) Ibid., §§ 4, 5, 8 ; Dern. Anal., II, 19,§8; Top., VIII, 13, § l;Rhét., I, 7; Métaph., IV, 5, pass. ; Gén. et corr., I, 3. — (7) Dern. Anal., II, 19, § 8.
L'acte d'opiner est un acte qui semble appartenir en propre à l'âme (4), et qui par là se distingue de la sensation , affection commune au corps et à l'âme (2). Sans doute, lorsqu'il s'agit des choses particulières et individuelles , l'opinion ne saurait se passer du concours de la sensation (3); mais l'opinion ne porte pas toujours sur le particulier : elle s'attache aussi à l'universel (4). D'ailleurs elle se produit souvent là où les sens n'interviennent point, dans l'état de rêve par exemple (5).
L'opinion ne serait-elle donc pas la fantaisie , cette cause de tous nos songes (6) , cette faculté dont l'acte est souvent appelé du nom de pensée (7) ? Il est vrai que l'imagination est souvent accompagnée du raisonnement et de l'opinion (8). Mais celle-ci, bien loin de lui être identique , la contrôle et la redresse , et souvent la contredit (9) ; car c'est le propre d'une faculté supérieure de vérifier l'exactitude des notions que fournit la faculté inférieure (1 0). C'est ce que fait la vue par rapport au toucher, le premier sensitif par rapport aux sens particuliers , l'opinion enfin par rapport à l'imagination (11), et l'opinion à son tour trouve une règle supérieure dans la vérité (12). Un signe bien frappant de la différence de nature qui sépare l'opinion de la fantaisie , c'est que cette dernière
(1) De l'âme, I, 5, § 23. — (2) Ibid., II, 2, § 10 ; De la sensat., I, § 2.— (3) Des songes, I, § 3 ; Cf. De l'âme , III, 3, § 9. — (4) Mor. à Nie., VII, 3 med. — (5) Des songes, I, §§3,5; III, § 6 et suiv. — (6) Ibid., pass. — (7) De l'âme, III, 3, § 5 et pass. Voyez plus haut, chap. XIX, p. 192.— (8) De l'âme, III, 1 1 , § 2. — (9) Ibid., ch. 3, § 10 ; Des songes, II, § 1 3 ; III, § 6. - (10) Probl. XXX, 18 ; XXXV, 10 ; Des songes, II, § 13. — (11) De l'âme, 1. c. ; Des songes, 1. c. ; III, § 6, etc. — (12) Mor. à Nie, VI, 10, p. 1142, b.
PUISSANCE DÉLIBÊRATIVE. 227
est soumise à notre volonté , et que nous pouvons , quand nous voulons, nous représenter tel ou tel objet, tandis qu'il ne dépend pas de nous de nous former telle ou telle opinion , marquée fatalement d'un caractère de vérité ou d'erreur (1). Toute opinion en effet, étant affirmation ou négation (2), est nécessairement vraie ou fausse (3).
Enfin , quoique l'opinion se fonde tantôt sur la sensation, tantôt sur la pensée (4), elle est essentiellement une espèce de conception (5) , et lorsqu'elle est vraie , elle représente le bien sous un de ses aspects dans l'entendement et dans la pensée (6). L'opinion ne va jamais sans la croyance, ni par conséquent sans le raisonnement, qui persuade et produit la foi (7). Cette croyance qui accompagne toujours l'opinion est tellement forte en certains cas , qu'il nous arrive de prendre nos opinions pour la science (8) , jusqu'à ce que l'âge , qui produit l'expérience , nous ait appris à dire moins souvent : Je sais, et plus souvent : Je crois , je suppose (9).
L'opinion est inférieure en elle-même et par ses objets à la pensée pure et à la science. Elle n'est point identique à son objet, elle ne se connaît pas ellemême , comme la pensée en acte , si ce n'est par accident (1 0). Elle ne porte que sur le contingent, tandis que la science s'applique au nécessaire (11). Si quel-
(!) De l'âme, III, 3, § 4.— (2) Mor. à Nie, VI, 10, p. 1 142, b. — (3) De l'âme, 1. c. ; Topiq. , IV, 2 , § 13 ; De Xénophane , ch. I. — (4) Métaph., IV,6,p. 1011, a. —(5) De l'âme, III, 3,§5, §10; De la mém.,I,§9; Des songes, I, § 3.— (6) De l'âme, III, 3, § 3.— (7) Ibid., § 8.— (8) Mor. à Nie, VII, 4, p. 1146, b.— (9) Rhét., II, 13 init. — (10) Métaph., XII, 9 med. — (il) Dern. Anal., I, 33, § 3 et pass.; Métaph, VII, 15; Mor. à Nie, VI, Ô fin.
228 PUISSANCE BÉLIBÉRATIVE,
quefois l'opinion s'applique au nécessaire , c'est à ta condition de ne le point connaître comme tel (1). Ainsi il peut bien y avoir opinion et science d'un même objet, en ce sens que l'une donnera comme contingent ce que l'autre démontrera être nécessaire (2). Mais la science exclut l'opinion et ne saurait coexister avec elle dans un même esprit , relativement à un même objet : car alors on penserait tout à la fois qu'une même chose peut être et ne peut pas être autrement qu'elle n'est (3) . Comparée à la science, l'opinion ressemble à un état de maladie (4). Rien n'égale son instable mobilité (5) : elle n'est elle-même qu'un mouvement (6). Tantôt elle semble nous donner la science, et tantôt elle nous laisse dans l'ignorance (7) ou nous précipite dans l'erreur (8). L'opinion vraie peut elle-même devenir fausse , soit par oubli, soit par l'effet d'une persuasion contraire, soit même parce que l'objet a changé ou cessé d'être, sans qu'on s'en aperçût (9). Ses origines sont diverses : tantôt c'est l'habitude (1 0), tantôt c'est le témoignage des hommes (11); tantôt elle se fonde sur de simples apparences , et tantôt elle résulte de raisons véritables (12). Souvent elle repose sur quelque syllogisme (1 3) ; mais par sa nature propre elle préjuge et ne démontre point , et l'on peut la définir une conception de la proposition immédiate et non néces-
(1) Dern. Anal., I, 33, §§ 4, 5. — (2) Ibid.,§ 6. — (3) Ibid., § 7. — (4) Métaph. , IV, 4 , p. 1008, b. — (5) Dern. Anah, I, 33, § 2.— (6) Phys., VIII, 3, p. 254, a, 1. 27 suiv. : passage très-curieux.— (7) Métaph., VII, 15. — (8) Mor. à Nie., IV, 3 med.; IV, 9 med. ; VI, 3 init. — (9) De l'âme, III, 3, S 10. — (10) Probl., XVIII, 3.— (il) Rhét., 1, 15, pass.— (12) Du ciel, II, 1 3 init. — (13) De l'âme, III, 3, § 8 ; ch. 1 1 , § 2.
puissance délibé'rative. 229
saire (4). Aussi l'opinion varie- t-elle chez le même individu (2) et à plus forte raison d'un individu à un autre (3) ; et lorsque l'on songe à la diversité des jugements des hommes , on se demande comment l'on pourrait sans sottise croire sur parole des gens qui sont tous en désaccord (4). Gela donne beau jeu aux sophistes. Mais nous leur ferons remarquer que si les hommes se contredirent le plus souvent , ils sont d'accord aussi pour admettre certaines opinions communes (5). Si l'opinion nous induit en erreur et n'est pas éternellement vraie comme la science et l'intellect, elle est pourtant une des facultés de la pensée par lesquelles nous atteignons la vérité (6) ; et fussionsnous réduits à nous conduire d'après sa seule lumière, ce serait pour nous un motif de chercher la vérité avec plus d'ardeur (7).
Il faut rapporter à la partie délibérative ou logistique de l'âme, non-seulement l'opinion , qui ne suppose pas de recherche (8) , mais encore le syllogisme du contingent , du vraisemblable et de l'apparence, en un mot le syllogisme dialectique (9) ; car la dialectique et la rhétorique ne s'occupent que du vraisemblable (10).
Le raisonnement dialectique n'est pas seulement utile pour la pratique , il est aussi employé par le philosophe et lui ouvre la route vers les principes de toutes les sciences (1 \ )..
(1) Dern. Anal., I, 33, § 1. — (2) Métaph., IV, 5 ; Mor. à Nie, I, 4. — (3) Métaph., IV, 5, pass.— (4) Ibid., XI, 6 init. — (5) Ibid., XIII, 2; Topiq., I, 10, § 2; Mor. à Nie, IX, 6 ; Mor. à Eud., I, 6 init. — (6) De l'âme, III, 3, § 5 ; Dern. Anal., II, 19, § 8. — (7) Métaph., IV, 4. — (8) Mor. à Nie, VI, 10. — (9) Topiq., 1, 1, § 5, § 7; I, 14, § 7. — (10) Topiq., I, 14, §9; Rhét., I, 1. - (11) Topiq., I, 2, pass.
L'un des principaux usages du raisonnement est de nous aider à ressaisir la science ; car la science diffère de la sensation en ce qu'elle peut être recouvrée après avoir été perdue (1 ). En effet , la réminiscence a pour condition le raisonnement et appartient à la puissance délibérative (2).
Gomme la réminiscence a pour objet le passé et implique aussi bien que la mémoire la notion du temps écoulé (3), on pourrait être tenté de la confondre avec la mémoire , et de la considérer soit comme la simple acquisition d'un souvenir , soit comme le recouvrement de la mémoire. Or la réminiscence n'est rien de tout cela (4). D'abord il est bien évident que Ton peut se souvenir sans avoir fait effort pour se rappeler : ce sont donc deux actes bien distincts (5). Il y a mémoire par cela seul qu'on a conservé l'impression que l'on avait éprouvée, ou la science liée à cette impression ; et cela suppose bien un certain temps écoulé depuis cette impression (6). Mais lorsqu'à l'aide de la mémoire on recouvre ( étèA&jifâàm ) la science qu'on avait , ou la sensation , ou l'impression , en un mot ce dont la possession ou l'habitude constitue la mémoire, alors seulement il y a réminiscence. Cet acte n'est donc pas une première acquisition du souvenir, puisqu'il le présuppose ; il n'est pas non plus une réacquisition du souvenir , quoiqu'il en soit accompagné ; car ce qu'on recouvre par la réminiscence, ce n'est pas la mémoire, c'est la science ou l'impression que conserve la mémoire (7).
(1) Topiq., I, 13, § 2. — (2) De la mém., H, § 16 ; Hist. des anim., VIII, 1 , fin. — (3) De la mém., II , § 1 et pass.- (4) Ibid., § 2.— (5) Ibid., § 3, - (6) Ibid., I, § 2 et pass. ; II, § 3. — (7) Ibid., II, § 4.
PUISSANCE D^LIBÉRATIVE. 231
De plus , il y a dans l'action de se rappeler une idée de recherche qu'exclut le simple souvenir, et même l'acte par lequel on apprend pour la seconde fois une même chose (1 ) . Voici comment a lieu cette recherche. Lorsqu'un mouvement est la suite naturelle et nécessaire d'un autre mouvement, si celui-ci vient à se produire en nous, nous éprouverons aussitôt le premier. Lorsque le rapport qui unit ces deux impressions n'est pas nécessaire, mais seulement habituel, elles ne se succéderont pas toujours , mais bien le plus souvent. Quand donc nous nous rappelons une impression , c'est à la suite de quelque autre impression antérieure avec laquelle elle a quelque rapport. Nous suivons pour ainsi dire à la piste la série de nos idées , en prenant pour point de départ la notion du temps ou toute autre, comme la notion du semblable, du contraire ou du contigu ; et il en est des choses éloignées , dans le temps ou dans l'espace , comme des choses proches. L'habitude fait naître ces rapports et ces associations ; et quand on veut se rappeler une impression , il suffit de remonter au principe du mouvement auquel succède d'ordinaire cette impression (2). On passe alors rapidement d'une idée à une autre : l'esprit va, par exemple, du lait à la blancheur; l'idée de blancheur fait penser à l'air ; de l'air on passe à l'humide, et de l'humide à la saison de l'automne; et si c'est là ce dont l'esprit s'occupe , là aussi s'arrête son mouvement (3) . L'ordre qui est dans les choses se retrouve dans les idées de ces choses , et c'est pour
(i) De lamém., II, § 5, § 8, etc. — (2) Ibid. , ǧ 5 suiv. ; §§ 12, 13. — <3) Ibid., § 8.
232 PUISSANCE DÉUBÉRATIVE.
cela qu'on se souvient si bien de tout ce qui a un certain ordre , par exemple des mathématiques : au contraire, les choses qui n'ont point de rapport entre elles se retiennent mal et exigent de plus grandes recherches (I).
On le voit donc : la réminiscence suppose de nôtrepart un effort , une initiative volontaire qui ne se retrouvent ni dans le simple souvenir, ni dans l'acte involontaire par lequel nous apprenons pour la seconde fois la même chose. Il faut pour se rappeler, posséder une puissance motrice dont on dispose soi-même , et qui fait effort jusqu'à ce que, l'habitude aidant, on ait trouvé ce qu'on cherchait (2)/
Enfin , l'acte de se rappeler est une sorte de raisonnement : de ce qu'on a vu , entendu ou éprouvé quelque chose de tel, on tire une certaine conclusion. Il y a donc syllogisme, et voilà pourquoi la réminiscence n'est point chez tous les animaux , mais seulement chez l'homme, parce que seul il possède la faculté délibérative, et que délibérer est une espèce de syllogisme (3).
Mais il est temps de parler de la délibération proprement dite , et de la puissance active et pratique de la partie raisonnable (4).
La puissance de délibérer et de choisir porte sur les choses sensibles et en mouvement , et en général elle s'applique à tout ce qui est sujet à la génération et à la destruction. Nous délibérons en effet sur les choses qu'il dépend de nous de faire ou de ne pas
(1) Delamém.,II,§8.— (2) Ib., §§8, 10.— (3) Ib., §16; Mor. à Nie. VU2;Hist. desanim., I, 1. — (4) Mor. à Nie, I, 6, p. 1098, a, k. 3.
PUISSANCE D˰LTBÉRATIVE. 235
faire à notre choix , pour lesquelles en un mot il y a dessein et choix d'agir ou de ne pas agir : or ces choses-là sont sensibles ; elles comportent le mouvement et le changement (1 ).
C'est au raisonnement (loyia^ôç,) qu'il appartient de décider si l'on fera ceci ou cela (2). Aussi délibérer et raisonner sont-ils un même acte , portant sur le contingent (3). Jamais nous ne nous avisons de délibérer sur ce qui ne saurait être autrement qu'il n'est; jamais par conséquent nous ne délibérons au sujet de faits accomplis. Le passé est hors de notre pouvoir ; les dieux eux-mêmes ne le sauraient changer. Le futur seul et le contingent sont les objets de nos délibérations (4).
L'intellect se propose toujours un but , qui est le bien (5). L'entendement pratique calcule aussi, délibère et raisonne toujours en vue de quelque fin (6).
Dans la pratique , c'est le désirable qui meut l'appétit et le porte à l'action (7). L'appétit à son tour communique le mouvement à la partie délibérative (8).
En effet, quand il est question d'agir, il y a recherche ou fuite , appétit ou aversion , dans l'entendement comme dans la sensibilité (9). Mais il ne s'agit point ici de la partie scientifique de l'entendement(1 0). L'appétit ne se produit que dans la partie logistique, et il prend alors le nom de volonté (1 4).
(1) Gr. Mor., I, 35, p. 1 196, b, 1. 27 suiv. — (2) De l'âme, III, 1 1 , § 2. — (3) Mor. à Nie, VI, 2, p. 11 39, a, 1.12.— (4) Ib., VI, 2, pass. — (5) Générât, des anim., II, 6. — (6) De l'âme, III, 10, § 2; Polit. , IV, 3, § 5. — (7) Mouv. des anim., VII, § 2; De l'âme, 111, 10, §6. — (8) De l'âme, III, 11, §3; Mor. à Nie, VI ,2. — (9) De l'âme, III, 7, §3. —(10) Ib., çb. 11, § 4.- (11) Ib., IH,9,§3;Topiq.,lV,4,§4.
234 PUISSANCE DÈLIBÉRATIVE.
La volonté est un appétit (1 ), mais bien différent de l'appétit proprement dit {%) , qui comprend la passion et le désir (3), et qui est toujours accompagné de quelque peine (4) . La volonté est un appétit raisonnable et sans douleur (5). Son objet est le bien (6), sinon le bien en soi , du moins ce qui nous semble tel (7).
C'est la volonté , telle que nous venons de la définir, qui est le principe de toute action (8) : car ce n'est ni la science ni l'entendement qui agit (9). Toute science, toute puissance rationnelle porte sur les contraires , et est capable des effets contraires (10). Ce qui la détermine à l'un plutôt qu'à l'autre , c'est le désir, c'est la volonté (11).
L'homme qui agit se propose toujours un but ; mais ses actions ne portent jamais que sur des choses particulières (1 %) . Il faut donc distinguer deux choses dans l'objet de l'action : 1 ° ce en vue de quoi l'on agit ; 2° ce par quoi on tend à ce but , et qui ne devient un objet d'action que par son rapport au but. Par exemple , nous avons d'une part la richesse , et de l'autre les moyens d'en acquérir, ou bien la santé et les choses salubres (1 3) . De ces deux éléments de la pratique, l'un est donné par l'intellect et par l'appé-
(1) De l'âme, I, 5, § 23 ; II, 3, § 2 ; III, 9, § 3; cta. 10, § 3.— (2) Ibid., III, 10, §6; Probl., XXX, 12.— (3) Voyez plus haut, ch. XVI, p. 157.— (4) Mor. à Nie., III, 4, 13 ; VII, 13. — (5) Topiq., VI, 8, § 1. — (6) Métaph., XII, 7, p. 1072, a; Mor. à Nie., III, 6, 7, pass.; Topiq., VI, 8, § 1, §5.— (7) Topiq., Le., S 5.— (8) Mor. à Nie., VI, 2, p. 1139, a; Gr. Mor.,I, 11. — (9) De l'âme, III, 10, 11, pass. — (10) Métaph., IX, 2, p. 1046, b ; Probl., XXX, 8, 12. — (1 1) Métaph., IX, 5, p. 1048, a.— (12) Gr. Mor., I, 35. - (13) De l'âme , II, 4, § 2, § 5; Mor. à Nie., III, 4, 5, pass.
PUISSANCE DJÊLIBÉRATIVE. 235
tit (1 ), l'autre est déterminé par le raisonnement délibératif (2). La volonté s'attache au but; la détermination réfléchie et la délibération s'attachent aux moyens (3).
L'homme n'agit pas toujours de son propre mouvement. Dans tout ce que nous faisons il y a lieu de distinguer le volontaire et l'involontaire , c'est-à-dire ce que nous faisons de nous-mêmes et ce que nous ne faisons pas de notre propre mouvement (4). Tout ce que nous ne faisons point de nous-mêmes peut être rapporté au hasard , à la nature ou à la nécessité (5) . La nature humaine est esclave par tant de côtés (6) , qu'on pourrait être tenté de s'arrêter à ces trois causes et de tout expliquer par elles ; mais à ces causes généralement reconnues , il faut ajouter l'intelligence et le pouvoir de l'homme (7). Il est en effet des actes que l'homme accomplit de lui-même et dont il est l'auteur, soit qu'il se conforme à la coutume , soit qu'il ne suive que son penchant ou son appétit, c'està-dire le désir, la passion ou la volonté (8). Si bien qu'à examiner les causes de toutes nos actions , nous en trouvons sept , qui sont d'une part , le hasard ou la fortune (&à tu^v) , la nécessité (<W Ëlàv) , la nature (lia rçuaiv), et de l'autre, la coutume (di'ëOoç), le raisonnement volontaire (&« Xoywfxov), la passion (faà. 6upv) et le désir (&' «tt&t/ff&v) (9).
On fait de soi-même tout ce qu'on fait avec connaissance et en dehors de toute contrainte (10). II
(l) Mouv. comm. des anim., VIII, § 1. — (2) Mor. à Nie, III, 5, 7. — (3) lbid., III, 5, 6, pass. — (4) Exouaiov, qù% êxouuiov. Rhét., I, 10. — (5) lbid. — (6) Métaph., I, 2 med. — (7) Mor. à Nie, III, 7.— (8) Rhét., 1. c. - (9) lbid. — (10) Rhét., I, 10, p. 1368, b, 1. 9, 10.
semble donc naturel de dire qu'on agit malgré soi , toutes les fois qu'on agit par contrainte ou par ignorance (1). Mais cette conséquence n'a rien de nécessaire , et il y a quelque milieu entre ce qu'on fait de soi-même et ce qu'on fait malgré soi. En effet, lorsqu'une action nous est imposée par la crainte de maux plus grands ou par quelque devoir, il est bien difficile de décider si l'on agit volontiers ou malgré soi. Supposons , par exemple , un navigateur qui , battu par la tempête , jette à la mer la charge de son navire : tout homme sensé en fera autant pour sauver sa vie et celle des autres ; mais personne assurément ne fait volontiers le sacrifice de ce qu'il possède. Une action de cette espèce est mixte en quelque sorte. Elle semble plutôt volontaire , quand on la considère comme résultat d'un certain choix , et comme ayant son principe en celui qui l'a accomplie , puisqu'il dépendait de lui de la faire ou de ne la pas faire, Mais si on considère cette action en elle-même , il semble qu'on la fasse malgré soi ; car il est impossible qu'on choisisse une telle action pour elle-même. Devonsnous donc admettre que certaines actions , résultant proprement de la contrainte , sont cependant volontaires , si on les met en regard des circonstances présentes et des autres actes qu'on n'a pas voulu faire ? De telles actions semblent plutôt volontaires. La contrainte n'existe proprement que pour une action dont le principe est hors de nous et à laquelle ne contribue point celui qui l'accomplit ou qui la subit. Quant aux objets bons ou agréables , si l'on prétendait qu'ils
(i) Mor. à Nie, III, 1, p. 1 109, b, 1.35.
exercent sur nous une sorte de contrainte , il faudrait donc soutenir que toute action est forcée , attendu que le bon et l'agréable sont l'unique objet de ce que font tous les hommes, les uns par force , malgré eux et par conséquent avec peine , les autres à cause du bien et de l'agréable et par conséquent avec plaisir (I).
Il en est à peu près de même de ce qu'on fait par ignorance, on le fait toujours involontairement; mais pour qu'on l'ait fait malgré soi , il faut qu'en outre l'acte soit suivi de chagrin et de repentir. En effet , si un homme agit par ignorance et qu'il n'éprouve ensuite aucun regret de son action, on ne peut pas dire qu'il l'ait faite à dessein , puisqu'il ne savait ce qu'il faisait ; et l'on ne doit pas dire davantage qu'il ait agi malgré lui , puisqu'il n'en est pas affligé. Il y a donc lieu d'employer deux expressions différentes pour désigner ce qui n'est point volontaire , suivant que l'action est forcée , ou seulement involontaire (2) . Déjà , en traitant de la locomotion , nous avons établi cette même distinction entre les mouvements , et nous en avons reconnu de trois espèces , le volontaire , l'involontaire et le forcé (3) ,
C'est à tort que l'on regarde comme forcées les actions qui résultent de la passion et du désir. Il s'ensuivrait de là que ni les animaux autres que l'homme ni les enfants ne pourraient jamais agir de leur propre mouvement. Que si l'on fait une distinction dans les actions qui sont l'effet de la passion et du désir,
(1) Mot. à Nie, III, 1, pass. — (2) Ib., ch. 2, p. Il 10, b. — (3) Moav. comm. des anim. , XI, § 1. Voyez plus haut, chap. XVII, p. 174.
et que l'on regarde comme volontaires celles qui sont honnêtes et comme forcées celles qui sont honteuses , il faut convenir qu'une telle distinction est ridicule , puisqu'il n'y a dans les deux cas qu'une seule et même cause. D'ailleurs ne serait-il pas absurde de considérer comme forcées les actions qu'on ne saurait se dispenser de désirer , comme , par exemple , celles qui nous procurent la santé et l'instruction? Ce qu'on fait malgré soi est toujours pénible ; ce qu'on fait par désir est agréable. Enfin , quelle différence y a-t-il pour l'action entre une erreur du raisonnement et une erreur de la passion , et pourquoi l'une exercerait-elle de la contrainte , et l'autre non ? L'une et l'autre doivent être également évitées. En somme , les affections irraisonnables sont , aussi bien que les raisonnables , le partage de l'homme ; il peut très-bien agir par l'effet de la passion et du désir, et il serait absurde de prétendre qu'il agit alors malgré lui (1).
Cependant une action n'est véritablement volontaire que lorsqu'elle dépend de nous , et lorsqu'en la faisant , nous n'ignorons ni à qui elle s'adresse , ni par quel moyen ni pourquoi nous la faisons (2).
Ce qu'il y a de volontaire par excellence ? c'est le choix ou préférence raisonnée, ou détermination. Le choix est en effet quelque chose d'éminemment et essentiellement volontaire; mais il ne se confond pas avec le volontaire , puisque ce dernier se rencontre chez les animaux et les enfants , lesquels sont incapa-
(1) Mor. à Nie, III, 3 tout entier. — (2) Ibid., V, 10, p. 1135, a, 1. 23 suiv.
PUISSANCE dé"libérative. 239
blés de choisir ou de se déterminer. Une action subite et instantanée peut être volontaire 5 elle n'est jamais une détermination réfléchie. Une telle détermination suppose la raison , et diffère par conséquent de la passion et du désir ; d'ailleurs elle combat souvent le désir , et rien n'est plus étranger à la réflexion que la passion (4 ). Il y a plus : la détermination ne doit pas même être confondue avec la volonté, bien qu'elle s'en rapproche davantage. En effet , on peut vouloir des choses impossibles , comme par exemple d'être immortel; mais on passerait pour insensé, si l'on disait qu'on s'y détermine. On peut vouloir des choses qu'on serait incapable d'exécuter ; on ne se détermine qu'aux actions que l'on se croit en état d'accomplir par soi-même. Enfin, la grande différence entre la volonté et la détermination ou préférence raisonnée, c'est que la première s'attache plutôt à la fin et la seconde aux moyens. Nous voulons , nous souhaitons la santé; nous choisissons, nous préférons ce qui peut nous la procurer. Le bonheur est de même un objet de volonté, mais non de préférence; et en général , notre choix ne porte que sur les choses qui dépendent de nous (2).
Si la préférence n'est aucun de nos appétits , peutêtre est-elle une espèce de la pensée , l'opinion par exemple , qui porte sur le contingent. C'est l'avis de certains philosophes (3) , mais rien n'est moins fondé; car l'opinion , nous l'avons vu , s'applique aussi bien aux vérités éternelles et aux choses impossibles qu'à
(1) Mor. à Nie, III, 4 init. — (2) ïïep\ «cà è<p' fy$v. Mor. à Nie, III, 4, p. 1111, b, 1. 30. — (3)Ibid.
celles qui dépendent de nous. De plus, ce qui fait la différence des opinions, c'est le vrai ou le faux, tandis que pour nos résolutions et nos choix, c'est par le bien et le mal qu'ils diffèrent. D'ailleurs , autre chose est juger par l'opinion de la nature et de l'utilité de tel ou tel objet, autre chose est rechercher ou évi* ter cet objet par l'effet d'un choix ou d'une préférence. L'opinion ne se rencontre jamais avec la science; notre choix au contraire peut embrasser une chose que nous savons avec certitude être bonne. Enfin ce n'est pas toujours celui qui aies opinions les plus exactes qui fait le meilleur usage de son libre arbitre, et réciproquement. Le choix que l'on fait d'une chose n'est donc pas identique à l'opinion qu'on s'en est formée (4).
Qu'est-ce donc que la détermination ou préférence réfléchie , si elle n'est aucune des choses que nous venons de dire ? Elle est assurément quelque chose de volontaire , mais quoi encore ? Tout ce qui est volontaire n'est pas pour cela un effet de notre choix. S'il est vrai que notre détermination présuppose toujours quelque raisonnement et quelque pensée , peut-être devrons-nous dire qu'elle consiste en une action volontaire délibérée à l'avance (2) . Nous ne la définirons par conséquent ni par l'appétit seulement , ni par la seule pensée, mais par tous les deux (3).
Il nous reste à expliquer ce que c'est que délibérer. Or nous l'avons déjà dit : la délibération est un rai-
(1) Mor. à Nie, III, 4, p. 1112, a. — (2) Ib., I. 14, 15 : t6 éxoùatov Trpo6e6oiAeufjivov — (3) Mor. à Eud., II, 10, pass.
sonnement (1 ) qui porte sur les choses contingentes et en mouvement et qu'il dépend de nous de faire ou de ne pas faire (2). Ce raisonnement du reste est pareil à ceux qui ont pour objet les choses immuables. La seule différence est que dans ce dernier cas , une fois les deux propositions conçues par l'esprit, la conclusion est pensée , et c'est la fin même du raisonnement; tandis que pour celui qui agit, les deux propositions aboutissent, non plus à une conclusion, mais à une action. Si par exemple il a pensé que tout homme doit marcher et qu'il est homme, il marche incontinent. Si au contraire il a pensé que nul homme ne doit marcher et qu'il est homme, il s'arrête aussitôt ; et il agit dans ces deux cas , sauf les obstacles ou la contrainte. Il est donc évident que dans cette sorte de raisonnement , l'action tient lieu de conclusion (3). Quelquefois celui qui délibère, procédante la manière du dialecticien qui interroge , omet entièrement la plus évidente des deux propositions, et ne la considère en aucune façon. S'il a reconnu par exemple qu'il est bon pour tout homme de marcher, il ne s'inquiète pas d'établir qu'il est homme; et voilà pourquoi nous exécutons si rapidement tout ce que nous faisons sans calcul. Le but nous est-il indiqué par la sensation en acte , ou par la fantaisie , ou par l'entendement, nous agissons aussitôt en vertu de notre tendance : l'acte de l'appétit remplace l'interrogation ou la pensée. Ceci est bon à boire, nous dit la sensation, ou l'imagination, ou l'enten-
(1) De la mrm., II, § 1G; Mor. à Nie, III, 5. — (2) Gr. Mor., I, 35, p. 1106, b, 1. 27 suiv. —(3) Mouv. des anim., VU, § 2.
dément : aussitôt nous buvons. C'est ainsi que les animaux et l'homme se portent au mouvement et à l'action , à la suite d'un acte de la sensation , de l'imagination ou de l'entendement , et en vertu d'un appétit qui est la dernière cause de leur mouvement (1 ) . Rien de ce qui est nécessaire et immuable , aucune vérité éternelle n'est un sujet de délibération. On ne peut même pas toujours délibérer sur toutes les affaires humaines : un Lacédémonien par exemple ne délibère pas sur la meilleure forme de gouvernement à donner aux Scythes, et cela par une raison trèssimple, c'est qu'il n'y peut rien. Nous ne délibérons que sur ce qui dépend de nous ; cela seul est soumis à notre libre arbitre (2). Encore y a-t-il quelque restriction à faire en ce qui concerne les sciences. Sans doute, il dépend de nous de penser quand nous avons la science (3) , et la pensée peut alors être définie : la volonté se réalisant librement (4). Mais quand une science est arrivée à un certain degré de perfection et d'exactitude, on ne peut délibérer là où l'on ne peut être de deux avis différents. L'art prête plus à la délibération que la science, parce qu'il donne plus souvent lieu au doute. La délibération a donc pour objet les actions dont le résultat est incertain et qui n'ont en elles-mêmes rien de fixe et de déterminé. De là vient que dans les circonstances importantes , n'osant nous en rapporter à notre propre discernement, nous nous aidons des conseils des autres (5). C'est que les objets sur lesquels porte notre choix
(1) Mouv. des anim., VII , §§ 4, 5.— (2) Mor. à N c. , 111, 5, p. 1112, a. — (3) De l'âme, II, 5, § 6. — ('») Metaph., IX, 7.- (à) Mor. à Nie, 1. c.
PUISSANCE DÉLIBÉRATIVE. 2ft3
sont comme livrés au hasard; ou pour mieux dire, le libre arbitre et le hasard ont le même objet (1).
On ne délibère jamais sur la fin , mais bien sur les moyens propres à y conduire ; s'il n'y en a qu'un , on examine comment il produira le résultat proposé , et comment on trouvera ce moyen lui-même, jusqu'à ce qu'on arrive à une cause première qui est le dernier terme de cette recherche. Car, à bien considérer le procédé que nous venons de décrire, on trouve que la délibération consiste à chercher quelque chose , en employant une méthode d'analyse pareille à celle dont on se sert dans les problèmes de géométrie. Toute recherche, il est vrai, n'est pas une délibération, par exemple les recherches mêmes des géomètres ; mais toute délibération est une sorte de recherche et d'analyse dont le dernier terme est le premier de la production (2) , et ainsi où finit la spéculation , là commence l'action (3) , pourvu toutefois que la chose semble d'une exécution possible : or j'entends par choses possibles celles qui dépendent de nous, ou même parfois de nos amis , parce qu'alors nous en sommes jusqu'à un certain point les maîtres (4).
En résumé, l'homme est toujours le principe déterminant de ses actions proprement dites ; il ne délibère que sur ce qu'il peut exécuter lui-même, et tout ce qu'il fait se rapporte à un but qui n'est jamais pour lui un objet de délibération (5).
La délibération et la préférence ont toujours même
(i) Phys.,11,5, p. 197, a; Métaph., XI, 8.-(2)Mor. à Nie, III, 5 med. — (3) Mor. à Eud.,11, n.— (4) Mor. à Nie, III, 5, p. 1112, b.— (5) Ibid., 1. 1 1 suiv.
2/»4 PUISSANCE DEL1BÉRATIVE.
ol)jet , à moins que l'objet de la préférence n'ait été déterminé à l'avance ; car un dessein arrêté entraîne inévitablement notre choix ,. et toute recherche, toute délibération cesse , du moment qu'on s'est déterminé à prendre l'initiative , d'après les ordres de la partie de nous-même qui commande: car c'est elle qui choisit ou préfère (!).
Enfin , puisque l'objet de la préférence ou du choix est à la fois un objet de délibération et d'appétit et une chose qui dépend de nous , on doit définir la préférence ou le choix : un appétit délibératif ou désir réfléchi des choses qui sont en notre pouvoir; car après le jugement qui résulte de notre délibération , nous nous mettons en mouvement en vertu de la volonté (2).
Dès qu'une résolution a été prise, elle s'exécute immédiatement, sauf les obstacles extérieurs. La fantaisie , succédant à la pensée, dispose l'appétit à l'action , en lui proposant les deux idées d'où se tirent les principes de toute action : l'idée du bien et celle du possible. L'appétit à son tour détermine les affections qui préparent les organes , et ceux-ci produisent le mouvement. Tout cela se fait ensemble et aussitôt. C'est tout à la fois que nous pensons devoir marcher et que nous marchons (3), et si quelqu'un a voulu faire une chose et qu'il l'ait pu faire , on doit estimer qu'infailliblement il l'a faite, puisqu'on ne manque jamais d'agir suivant sa volonté , quand rien ne s'y oppose (4).
(!} Mot. à Nie., III, 5, p. 1113, a, 1. 2-7.— (2) Ibid., 1. l0suiv.-(3) Mouv. des anim., VII , § 3; VIII , pass.; XI, § 3. — (4) Rhét., Il, 19, pass.
PUISSANCE DÉLIBÉRAT1VE. 245
Jamais nous ne pouvons produire en même temps ies effets contraires (1) ; mais il nous arrive quelquefois de faire le contraire de ce que nous pensons. Il est difficile d'expliquer cette singularité qui est propre à f homme. Peut-être cela vient-il de ce que la même science porte sur les contraires, ou bien de ce que la pensée a beaucoup d'objets, et l'appétit un seul. L'homme en effet vit surtout par l'intellect , et les bêtes par l'appétit , la passion et le désir (2).
L'action , qu'elle soit l'effet de la passion ou du désir, ou le résultat de la volonté, se présente sous deux formes très-distinctes , suivant qu'on se borne à agir simplement , ou qu'on fait une œuvre qui survit à l'action (3) . Mais soit qu'on agisse pour agir, soit qu'on agisse pour faire ou produire quelque chose , l'action pratique ou poétique est toujours en vue du bien (4),
Le bien , c'est-à-dire l'objet premier de l'appétit et de la volonté, tel est donc le premier principe du mouvement et de l'action (5). La volonté participe de la raison ; elle est capable de prévoyance , et par suite elle contredit souvent le désir, qui ne voit que le plaisir présent (6).
La volonté est le principe de toute action digne de ce nom , et c'est pour cela que l'homme a le privilège de l'action (7) , parce que seul il est doué de volonté et capable de délibérer (8) ; et si entre toutes
(1) Métaph., IX, 5, p. 1048, a. — (2) Probl.,XXX, 12. - (3) Mouv. des anim., VII, §§2, 5; Mor. à Nie, VI, 4, p. 1140, a. — (4) Mouv. des anim., 1. c. ; Polit., 1,1, § 1. — (.S) OpexTo'v xod 6ov\r\-zov irptbxov. Métaph., XII , 7. — (6) Del'àmc, III, 10, $6.— (7) Gr. Mor., I , 11, p. 1187, h, I. 7,8. — (s) Hist. des anim. , 1 , 1 , p. 488, b, 1. 24 ; Polit., I, 5, § (i.
les manières d'être de l'âme , on en voulait prendre une qui exprimât particulièrement la nature de l'homme , il faudrait prendre le choix ou préférence , qui est ou l'appétit conduit par la raison , ou l'intellect déterminé par l'appétit : car c'est là tout l'homme (1).
(l)Mor. àNic.,VI, 2, p. H39, b. Cf. Polit., I, 2, § Il ; III, 2, § 4 ; IV, 13, §23; Métaph., XII, 5, p. 1071, a, 1. 3.