DES HABITUDES, DES MOEURS ET DES VERTUS DE LAME
Des trois choses que nous avions distinguées dans l'âme (1), àsavoir ses puissances naturelles (duva^stç), ses manières d'être (uafir) , et ses habitudes ou facultés acquises (ê£eiç), nous avons étudié les deux premières. Il nous reste à traiter de l'habitude : nous expliquerons l'origine et les diverses espèces de cette seconde nature (2) , si différente de la première, quoiqu'elle en soit d'ordinaire l'accomplissement (3).
Avant tout acte de notre âme , avant tout emploi de nos organes , il y a en nous des puissances qui nous sont données par la nature , et non par l'usage. Ce n'est pas à force de voir que nous avons acquis la vue ; ce n'est pas pour avoir entendu que nous possédons l'ouïe. Avant d'avoir exercé nos yeux, nos oreilles et nos autres organes , nous avions par le fait de la nature l'ouïe et la vue (4) , la sensibilité (5) > l'intellect patient (6). Mais à côté, ou même au-dessus de ces puissances primitives de l'âme , il faut placer les habitudes, que nous produisons nous-mêmes
(1) Voyez plus haut , eh. II , p. SO suiv. — (2) É'Çtç Ixepoc tpùaiç. Êfo et non pas ëOoç.— (3) De l'âme, Il , 5, § 5 fin. — (4) Mor. à Nie., II , 1 , p. 1 10?, a, 1. 26. (5) Eù{jL<puTov jcpmxiiîv. Dern. Anal. , II , 19, § 5. — (<>) Probl., XXX, 5, p. 955, b, 1.26.
par l'exercice. Telle est la science, dont nous avons déjà parlé, et qui n'est qu'une habitude de démonstration; tels sont les arts (I): tel est en quelque façon l'intellect agent lui-même (2) ; tels sont enfin les vertus et les vices : car toute habitude paraît être un objet d'éloge ou de blâme, un vice ou une vertu (3).
C'est une vérité d'expérience journalière , que la répétition fréquente de certains actes produit une manière d'être conforme à ces actes eux-mêmes; et c'est en vue de ce résultat que ceux qui s'adonnent à un exercice quelconque le pratiquent sans cesse (4). En effet, par cela seul que nous avons fait une même chose plusieurs fois , il arrive que nous nous y accoutumons de telle sorte , que nous la faisons de nousmêmes et avec plaisir. J'appelle coutume ou accoutumance (ïBoz) le principe en vertu duquel nous prenons plaisir à faire certains actes par cela seul que nous les avons déjà faits souvent. C'est une manière d'être qui a passé pour ainsi dire en nature; car il n'y a rien qui ressemble plus à ce qui se fait toujours que ce qui se fait souvent (5). Au reste la coutume , en succédant à la délibération et au choix , leur substitue une action irréfléchie ; et c'est ainsi qu'après avoir débité certains vers ou certaines paroles avec intention et par suite d'un choix, il nous arrive de les répéter plus tard sans intention (6).
(i) Probl., XXX, 5. - (2) De l'ame, III, 5, § 1. — (3) Phys., VII, 3, p. 240, a; Mor. à Nie, II, 2; Rhét., II, 12 init. — (4) Mor. à Nie, III, 7, p. 1114, a, 1.7 suiv. — (5) Rhét, I, 10, 11, pass.; De lamém., II, § 5. — (0 Probl., XI, 27; De la mém., 11 , § 18.
DES HABITUDES DE l'àME. 249
Tant que l'accoutumance n'est point portée à l'excès, de manière à causer quelque dégoût (I), elle est essentiellement agréable , et nous fait trouver du plaisir jusque dans des choses qui , avant qu'on y fut accoutumé, n'avaient aucun attrait (2). Tantôt elle accroît les jouissances naturelles (3) , et tantôt elle en procure qui n'étaient point dans la nature ou qui même la contredisent (4).
La coutume a sur nous un tel empire qu'elle peut changer notre opinion sur l'honnête et sur le devoir (5). C'est elle qui fonde les mœurs et leur donne l'accroissement , et le mot y;0oç , par lequel nous désignons le caractère et les mœurs , est évidemment dérivé d'eOo: (6).
A proprement parler, les mœurs ne sont que des coutumes (7) relatives au plaisir et à la peine , ou à l'usage que nous en faisons (8). Les mœurs, qui constituent le caractère distinctit de chaque homme (9), dépendent avant tout de l'éducation (1 0), et varient suivant les passions, les âges et les fortunes , et surtout suivant les habitudes contractées , c'est-à-dire suivant les vertus et les vices (11).
Les passions dont j'entends parler ici , sont la colère, le désir et tous ces autres mouvements de l'âme qui dépendent de la sensibilité et se rapportent au plaisir et à la peine (12). Quand on connaît la nature
(l) Rhét., I, 11, p. 1371, a, 1. %(> suiv. — (2) Ibid., I, 10 et ll.pass. — (3) Hisl. des anim., VII, l med. ; Probl., XIX, 41.— (4) De la sei.sat., V, § 7. — (5) Gén. et corr.,, I, 8. — (6) Mon. à Eud., II, 2 ; Gr. Mor. 1,0; Mor. à Nie, 11, l. — (7) Gr. Mor., 1, G. — (8) Phys., VII, 3, 1. c. — (9) Poèt., V, § 6. — (10) Mor. à Eud., 1, 6.— fil) Rhét., Il, 12, init. - (12) Ibid. Voyez plus haut, ch. XVI, p. 103 suiv.